Les excellentes gens que ces Flamands! pensait Louise, en marchant à

côté de son jeune conducteur; leur bon accueil m’est d’un heureux augure

pour le succès de mon voyage! Et puis, ajouta-t-elle tout bas et les

larmes aux yeux, Dieu, sans doute, laisse éclater ses desseins dans le

choix de mon guide; c’est un enfant qu’il me donne pour me conduire à la

recherche de ma fille!

Tout près du Favril, avant de continuer seule le reste de sa route,

Louise embrassa le petit garçon, fort étonné de cette vive étreinte, et

plus surpris encore de sentir la main de Louise qui glissait dans la

sienne quelques gros sous.

Il porta le poing à son bonnet de laine bigarrée, et, après ce geste

incomplet de politesse, il quitta, sans mot dire, celle qu’il avait

prise jusque-là pour une pauvre mendiante.

La partie de la Flandre, où Louise se trouvait alors, est coupée par

d’innombrables prairies ouvertes au piéton en hiver, fermées en été.

Dans cette dernière saison, le passage des prairies ou pâtures est

abandonné pour les sentiers qui les côtoient; sentiers boueux, ombreux,

bordés de haies odorantes qui se rejoignent par le faîte, et que les

Flamands nomment des _caches_, sans doute parce que ce sont autant

d’étroites et sombres voûtes que l’œil et le soleil ne peuvent

percer.

Louise, qui suivait depuis plus d’une heure le chemin mystérieux et

parfumé des _caches_, avait hâte d’arriver en pleine campagne; car il ne

lui semblait pas qu’au terme de ces allées, elle dût jamais rencontrer

un village. Elle cherchait une issue, quand, à sa grande joie, elle

reconnut qu’elle était au sein même d’un lieu habité qu’elle longeait

alors sans le savoir.

Quelques jeunes paysannes, coquettement vêtues et coiffées en cheveux,

se livraient devant la porte d’une ferme aux travaux les plus grossiers

de la campagne. Louise s’approcha d’elles avec timidité.

--Pouvez-vous me dire, mesdemoiselles, la route du château de Baroy?

Les jeunes Flamandes se regardèrent, comme pour s’assurer si quelqu’une

d’entre elles ne savait pas où est ce château. Du moins Louise en jugea

ainsi, et leur silence à sa question la confirma dans l’idée que ce

château leur était inconnu.

--Mais, ajouta-t-elle, n’y a-t-il personne dans ce village qui puisse me

dire où est situé Baroy?

Les taciturnes Flamandes reprirent leur besogne sans répondre. A la fin

Louise entendit l’une d’elles qui disait à ses compagnes:

--Elle le sait aussi bien que nous où est le château de Baroy.

--Comment ne le saurait-elle pas, répondit une autre, puisque la voilà

justement sur le chemin!

Louise, satisfaite de ce renseignement, reprit courage. Quelques champs

passés, elle chemina, d’un pied leste, à travers un petit bois tapissé

de verdure, au bout duquel se montra un frais hameau tout parfumé de

prairies, de haies en fleurs et d’arbres fruitiers. C’était le Rétiau,

où depuis elle revint bien souvent, attirée par l’accueil hospitalier

des bons cultivateurs. Pour l’instant, nul intérêt possible ne la

retenait là: elle n’y voyait pas de château. Elle continua donc d’aller

droit devant elle. Après une petite lieue de marche à travers la

campagne la plus riche et la plus suave qui soit en Flandre, Louise,

dépassant Fontenelle, entra dans le village de Floyon. Quoiqu’elle

n’aperçût pas de château, elle pensa que les arbres le cachaient. Elle

crut être à Baroy. Cette erreur la fit s’arrêter à la première maison du

village. C’était une auberge. Plusieurs hommes fumaient et buvaient dans

une salle fort propre et en apparence sablée. La vue de ces hommes la

déconcerta un peu; elle chercha des yeux si quelque femme ne viendrait

pas à son secours: elle n’en découvrit aucune. L’aubergiste, qui buvait

à une table, la voyant s’approcher d’une fenêtre, d’où elle regardait

dans la cour, se leva, et planta tranquillement devant elle, sur le bord

de la fenêtre, une mesure de bière et un verre. Après quoi il retourna

prendre place à côté des buveurs, ses amis.

Louise se versa à boire, moins parce qu’elle avait soif, que pour ôter

au cabaretier tout prétexte de la mettre dehors. Elle espérait sans

cesse voir arriver la maîtresse de l’auberge, à qui du moins elle

pourrait adresser quelques adroites questions sur Gustave, sa fille, le

château. D’ailleurs, il lui fallait un asile, et mieux valait encore

cette maison que toute autre: celle-ci, la première du village, isolée

même des habitations, lui paraissait un abri sûr, un lieu où elle

pourrait aisément éviter les regards de Gustave et des domestiques,

jusqu’à ce qu’elle trouvât un instant favorable pour s’emparer de sa

fille.

Le soir venait, et Louise, qui n’avait encore osé s’informer à personne

du château de Baroy, crut entendre prononcer ce nom par un des hommes

qui buvaient et causaient non loin d’elle. Toute son attention se porta

sur cet homme: il était debout et semblait prêt à partir.

--Qu’est-ce que c’est, disait-il, qu’un quart de lieue d’ici Baroy? je

serai au château avant dix minutes.

Là-dessus, il souhaita le bonsoir à l’aubergiste, et, sa pipe allumée,

il s’en alla. Louise, sans tarder davantage, déposa sur la table le prix

de sa mesure de bière, et, pressant le pas, elle ne tarda point à

rejoindre le vieillard, car c’était un vieil homme, à la mine jaune, aux

jambes peu assurées, qui avait l’air maladif et presque aveugle.

Son premier mouvement avait été d’accoster le vieillard, d’entrer en

conversation avec lui, mais ensuite la réflexion lui faisant craindre

qu’il ne soit un des domestiques du château, elle se tient à distance,

de façon à n’être pas même remarquée du bonhomme. Son seul désir pour le

moment est de connaître la retraite où Gustave cache sa fille. Avec

quelle ardeur elle suit son guide! comme le cœur lui bat vite! comme

elle est bien aise de vivre! chaque pas qui la rapproche de son enfant

double pour elle le prix de l’existence...

Il lui fallut marcher environ une demi-heure avant de découvrir, non

loin devant elle, une grande et belle maison, encaissée entre des

prairies et un petit bois. Le sentier qui conduisait à cette espèce de

château, descendait en pente douce à travers les pâtures; le bois était

derrière la maison, qu’il dominait de toute la hauteur de ses arbres. Un

jardin vaste, bien planté, séparait les pâtures du château, où l’on

n’arrivait qu’après avoir traversé un ruisseau assez large pour qu’on

eût jugé utile d’y jeter un pont formé de deux mauvaises planches.

Louise n’avançait plus qu’avec une extrême circonspection, elle

regardait de toutes parts, craintive, heureuse, le cœur ému, le

visage inquiet. Elle se levait sur la pointe des pieds, pour chercher au

loin si elle n’apercevrait pas sa fille, et bien vite elle se faisait

petite, elle se cachait derrière le vieillard, dans la peur d’être

aperçue de Gustave...

Ils venaient de quitter les pâtures, nouvellement fauchées, et déjà le

bonhomme passait le frêle pont de bois, au bout duquel s’étend le jardin

du château.... Louise, debout sur la rive, où les prairies finissent,

n’osait ni avancer ni retourner en arrière. Mais tout à coup voilà le

vieillard qui vacille et qui tombe; lui porter secours fut un sentiment

auquel tout autre céda. Oubliant même les précautions que lui commandait

la plus simple prudence, et voyant que ses forces étaient insuffisantes

pour tirer le pauvre homme de l’eau, elle se mit à crier, elle appela à

son aide.

A ses cris, à ceux du vieillard, quelques personnes accoururent du

château. Parmi ces personnes, Louise distingua sa fille, sa chère petite

fille, qui se pendait à la main d’un homme, tous deux empressés, hors

d’haleine... Ils n’étaient plus qu’à une très-courte distance d’elle,

ils allaient assurément la voir et la reconnaître....

La peur d’être reconnue, d’être poursuivie par Gustave ou ses

domestiques lui enleva tout son courage de mère.

Elle se glissa le long de la haie des prairies, et, le dos courbé, elle

remonta, en fuyant et en pleurant, le chemin qu’elle avait descendu si

heureuse tout à l’heure.

CHAPITRE IV.

Louise passait les nuits dans l’auberge de Floyon, et le jour elle se

tenait parmi les sentiers qui avoisinent le château. Souvent on la

rencontrait au pied du jardin, par-delà le ruisseau, cachée derrière la

haie vive; mais, le plus souvent, c’était le petit bois qu’elle

choisissait pour centre de ses observations. Protégée par l’épaisseur

des arbres, elle pouvait, sans être vue, voir tout ce qui se mouvait

autour d’elle. Du haut de la petite montagne boisée elle plongeait sur

les environs, et pas un seul habitant du château ne sortait ou ne

rentrait qu’elle ne le distinguât parfaitement, qu’elle ne le suivît de

l’œil, même un peu loin.

Jusqu’à présent elle n’avait compté comme habitans du château que cinq

personnes: sa fille, le vieillard avec qui elle était venue de Floyon,

une femme âgée, une femme de trente ans environ, et un homme à peu près

du même âge que cette dernière. Gustave n’avait pas encore paru.

Sa fille, la tête ombragée d’un grand chapeau de paille, courait

presque tout le jour dans le jardin, mais jamais seule; c’était tantôt

la jeune femme, tantôt l’homme de trente ans qui la surveillaient,

jouant avec elle ou l’aidant à remuer la terre où elle se plaisait à

faire de petites plantations. Louise finit par croire à l’absence de

Gustave, et par reconnaître dans cet homme, assez proprement vêtu,

celui-là même qui était accouru avec sa fille aux cris du vieillard. Ce

soir-là, l’obscurité et la crainte avaient aisément pu lui faire prendre

le change. Maintenant elle est certaine de s’être effrayée sans cause:

Gustave n’est pas au château.

Pour ne pas éveiller les soupçons, elle n’avait encore osé questionner

personne à ce sujet; d’ailleurs, l’aubergiste de Floyon, son hôte, était

peu communicatif; rarement se voyaient-ils le soir quand elle rentrait,

et rarement aussi le matin quand elle s’en allait, emportant avec elle

un peu de pain pour se nourrir dans les champs. Si l’on considère en

outre que la peur de laisser lire sur son visage l’objet de ses

inquiétudes, le motif de son séjour, la faisait se cacher à l’approche

de tout être humain, on concevra facilement l’ignorance où elle resta de

la présence ou de l’absence de Gustave.

Le jour où ses seules observations lui montrèrent Gustave absent, elle

se sentit hardie, forte; ses yeux éclatèrent d’espérance, son ame

grandit de bonheur. Enfin, une porte assurée lui était ouverte pour

aller à sa fille et la reprendre! mais ce jour-là aussi, par une

fatalité déplorable, il se trouva qu’elle avait épuisé ses ressources

pécuniaires. Le jour où elle eut tant de bonheur, elle n’avait plus de

pain...

Tout entière à l’idée de reconquérir sa fille, son unique trésor, elle

ne songeait à rien moins qu’à sa misère, lorsqu’une circonstance

humiliante vint la lui rappeler. Elle s’était glissée timidement dans la

cour du château, avec l’intention de demander à quelque domestique si

son maître était là, quoiqu’elle fût certaine du contraire; mais cette

question devait servir d’excuse à sa démarche. La première personne

qu’elle vit fut le compagnon habituel des jeux de sa fille, cet homme

que le soir de son arrivée elle prit pour Gustave.

--Le maître du château est-il ici? demanda-t-elle en tremblant.

--Non, ma brave femme; non, il est à Paris, mais c’est égal, quand le

maître n’y est pas, le jardinier s’y trouve.

En disant cela, il rentra bien vite dans la maison, d’où il sortit avec

un morceau de pain et quelques liards qu’il tendit à Louise. Elle ne se

hâtait pas d’accepter.

--Eh bien, prenez donc! dit-il.

--Mais je ne suis pas une mendiante, répondit Louise, la tête penchée

sur sa poitrine.

--Pas une mendiante! répéta le jardinier d’un ton de doute. Qu’est-ce

que vous êtes donc?

--Je cherche... du travail, reprit-elle. Pouvez-vous m’employer à

quelque ouvrage dans ce château? Alors, je vivrai de ce que je gagnerai

et non d’aumônes...

Elle avait prononcé ces derniers mots avec un vif accent de tristesse.

--Prenez toujours, dit le jardinier, si l’on ne peut pas vous donner de

travail, ce n’est pas une raison pour mourir de faim. Mangez en

attendant mieux.

--Je n’ai pas faim, mais j’ai soif, dit Louise, qui cherchait un

prétexte pour entrer dans le château.

--A la bonne heure, répondit le jardinier, suivez-moi, je vais vous

donner à boire...

Louise, avant d’entrer, jeta un coup d’œil sur le jardin, où elle

n’aperçut pas sa fille, qui tout à l’heure y jouait encore.

--Où peut-elle être? se demanda-elle avec inquiétude.

Le jardinier lui servit de la bière, du pain et du beurre.

--Tenez, lui dit-il, restaurez-vous, ma brave femme... Puisque vous ne

mendiez pas, on verra à vous donner quelque chose à faire. Eh bien!

vous ne buvez pas votre bière? Aimez-vous mieux du café?

--De l’eau, dit Louise, un peu d’eau seulement.

Elle ajouta:

--Est-ce que vous habitez seul cette grande maison?

--Seul? non pas; j’ai mon père, ma mère, ma femme et notre demoiselle.

Ils viennent de partir tous quatre pour la ducasse d’Étrœung. Mais

mangez donc, buvez donc; qu’est-ce que vous faites?

--Elle est partie! murmura Louise.

--C’est une _innocente_, pensa le jardinier, pour qui le mot _innocent_

était le synonyme flamand d’_hébété_, de _fou tranquille_.

Il reprit haut:

--Est-ce que vous n’allez pas à la ducasse d’Étrœung, vous?

--Je ne vous comprends pas, répondit Louise avec trouble.

--_Innocente!_ se dit le jardinier en hochant la tête.

Sur quelques réponses de Louise aux questions nouvelles qu’il lui fit,

le jardinier jugea que la pauvre femme joignait à une _innocence_

complète la plus complète absence de mémoire. A force de lui répéter les

mots ducasse et Étrœung, il crut pouvoir la redresser dans son bon

sens. A la fin Louise comprit qu’Étrœung était le nom d’un village ou

bourg voisin, et que _ducasse_ signifiait _apport_, _fête patronale_.

Une fois cette connaissance acquise, elle demanda combien de jours

durait la fête.

--Trois jours, dit le jardinier, mais tout notre monde reviendra demain

soir, j’espère.

Louise s’alarma de penser qu’il lui faudrait rester près de deux jours

sans voir son enfant, et, tourmentée de cette crainte, elle pria son

hôte de la mettre promptement sur le chemin d’Étrœung. Il y

consentit, mais seulement après avoir exigé de Louise qu’elle prît un

peu de nourriture. Cela fait, il lui indiqua le chemin à suivre,

précisément du côté opposé à la porte par où elle était entrée dans le

château.

Elle reconnut alors que, pendant qu’elle descendait le bois sur la

gauche, sa fille et ses compagnons de plaisir tournaient le bois à

droite, et fuyaient en carriole sur la grande route.

Arrivée en plaine, Louise s’imagina voir la carriole qui roulait tout au

loin, et elle se mit à courir.

--Pauvre _innocente_! répéta le jardinier.

Une file de lourdes charrettes et de petites voitures d’osier venait

rapidement derrière elle, toutes chargées d’hommes, de femmes et

d’enfans qui allaient à la ducasse.

Louise, à chaque voiture qui passe, tend les bras en suppliant... Elle

veut dire: Emmenez-moi donc aussi! Mais ce muet langage n’est entendu de

personne. Qui peut se douter, à voir Louise, la face pâle et les

vêtemens usés, qu’elle se rend, comme eux tous, à une fête? Ils lui

jettent quelques gâteaux, quelques gros sous, et puis la voiture les

emporte au bruit des éclats de rire et des chansons.

Elle croyait être encore bien éloignée d’Étrœung, lorsque l’aiguille

d’un clocher, le cri des instrumens de musique, le mouvement moins

rapide des voitures, l’apparition de jeunes filles et de jeunes garçons

qui dansaient dans une pâture, lui apportèrent l’espérance d’embrasser

bientôt sa fille, à la faveur de la confusion et de la joie publique.

CHAPITRE V.

La plupart des villages de Flandre s’allongent des deux côtés d’un grand

chemin qui va tout droit l’espace d’une demi-lieue, d’une lieue

quelquefois. Chaque maison est plantée entre un petit jardin potager et

une prairie; celle-ci derrière, celui-là devant, de façon que vous ne

pouvez interroger les habitans du logis sans faire un long détour. C’est

un retard continuel pour l’étranger qui, cherchant quelqu’un en ce pays,

veut épier les commensaux de chaque maison, les uns après les autres.

Cet inconvénient ne compense pas l’avantage de n’avoir à parcourir

qu’une seule rue.

Etrœung, bourg plutôt que village, ne présentait pas à l’impatience

de Louise le même obstacle. Mais en revanche, la multiplicité de ses

rues, toutes fuyant on ne sait où, tantôt dans la vallée, tantôt sur la

montagne; ici, cachées sous des haies, là, perdues sous le roc, opposait

à ses recherches des empêchemens plus grands peut-être que n’aurait pu

le faire la disposition de maisons situées entre jardin et pâture.

Encore, si elle connaissait quelque personne de ce bourg, ou du moins si

elle habitait la Flandre depuis un temps plus long, elle saurait que,

pendant la ducasse surtout, chaque maison est la sienne, qu’elle peut y

entrer librement, s’y asseoir, y manger, y dormir, sans que personne lui

dise: Va chercher gîte et nourriture ailleurs! Sa qualité d’étrangère

lui ouvre toutes les portes, notamment aujourd’hui, fête patronale. Mais

elle ne sait rien de tout cela, et c’est parmi les rues, les places

publiques, qu’elle traîne sa misère et son amour.

Pas un recoin du bourg n’a échappé à son inquiétude maternelle. Elle a

visité l’église, elle a long-temps attendu sur la pelouse où l’on danse,

elle s’est arrêtée devant tous les marchands de jouets d’enfant, dans

l’espoir que sa fille passera de ce côté.... elle n’a rien vu.

Un moment elle se frappe de l’idée que ce bourg pourrait n’être pas

Etrœung. Elle n’ose interroger les passans, de peur d’exciter leur

méfiance.... car elle continue de croire que se dire étrangère, ce

serait presque dire son secret. Elle appréhende de prononcer le plus

petit mot qui la trahisse, et cependant ne faut-il pas qu’elle sache

enfin où est sa fille?

En ce moment un vieil homme cause sur la porte d’un cabaret. Louise a

reconnu ce vieillard; c’est son guide de Floyon, le père du jardinier

sans doute... Son enfant ne peut être loin; elle s’approche furtivement,

regarde à travers les vitres du cabaret: les musiciens accordent leurs

violons, les jeunes garçons vont prendre leurs danseuses; on se met en

place. Louise pousse un cri... voilà sa fille!

Le bruit des violons a étouffé ce cri de la pauvre mère; mais il lui a

semblé que son enfant avait jeté les yeux de son côté et que ses yeux

avaient témoigné de la crainte... Elle se souvient alors d’avoir entendu

dire à sa fille, dans les Champs-Élysées: Papa, cette femme me fait

peur!

--Malheureuse que je suis, pensa Louise, je lui fais peur!...

Cette réflexion la reporta tout entière à la scène des Champs-Élysées,

et elle trembla que son enfant ne vînt à retrouver en elle la femme que

Gustave avait insultée du nom de folle, qu’il avait fait contenir et

presque maltraiter par la main de ses valets...

Un frisson lui courut par tout le corps.

--Oh, s’écria-t-elle, ma fille ne voudra jamais venir avec moi, elle se

débattra, elle me repoussera, elle m’appellera folle!...

L’infortunée pleurait en disant: elle m’appellera folle!

--Pourtant, pensa-t-elle, le voyage a dû bien me changer. Je dois être

bien changée, surtout depuis mon séjour en Flandre... D’ailleurs, elle

ne m’a vue que le soir, à Paris, dans l’ombre; elle ne peut m’avoir

reconnue à travers ces vitres, et je serais près d’elle que sans doute

elle ne me reconnaîtrait pas non plus... Dieu le veuille!

Elle courut tout proche de là, vers une boutique en plein vent, où elle

se rappelait avoir vu tout-à-l’heure de petits miroirs encadrés dans

leur bois rouge. Elle en prit un, comme pour s’assurer s’il était bon.

En se voyant telle que le malheur et la fatigue l’avaient faite, en se

voyant souillée de poussière, les yeux caves, les lèvres flétries, les

joues ternes et creuses, elle rejeta le miroir avec épouvante, et elle

se dit:--Non, non, elle ne me reconnaîtra pas.... mais hélas!

m’aimera-t-elle?... je suis si laide!

La certitude de n’être pas reconnue la contentait moins que ne

l’affligeait la perte de sa beauté:--Elle me repoussera, elle ne voudra

pas m’embrasser, je lui ferai peur!.. s’écriait la pauvre mère.

Elle ne s’approcha qu’avec crainte du cabaret où n’avait pas encore

cessé la danse. Après être demeurée long-temps derrière les vitres à

contempler sa fille, sa fille, qui dansait et qui paraissait heureuse;

après avoir hésité beaucoup, elle entra, parce que les violons s’étaient

tu soudainement, que le tumulte était dans la salle, et que personne ne

pouvait faire attention à elle.

Sa fille, qu’un petit garçon tenait par la main, vint reprendre place et

s’asseoir entre deux femmes, une jeune et une vieille, celle-ci la mère,

celle-là la femme du jardinier du château.

Toutes deux, chacune à leur tour, déposèrent un baiser sur le front de

l’enfant, qui leur sourit avec joie. Louise, heureuse de voir caresser

son enfant, malheureuse de ne pas le caresser, ouvrait les lèvres et les

agitait, en les poussant vers sa fille...

Dans ce baiser factice, elle ne recueillit que de grosses larmes, qui

lui coulèrent des yeux dans la bouche...

Le bal recommença. La joyeuse enfant se leva de nouveau pour danser.

Louise courut au-devant d’elle pour toucher sa robe ou sa main en

passant... mais elle ne le put, emportée par la foule. Les bancs

s’étaient dégarnis de jeunes filles. La vieille et la jeune femme du

château restaient à leur place, et tout le long d’elles était un grand

espace vide. Louise se glissa de ce côté et s’assit à la gauche de la

plus jeune gardienne de son enfant.

Les violons criaient depuis environ cinq minutes; la danse était animée

et bruyante.

--Regardez donc la jolie petite fille, madame... dit Louise à sa

voisine.

La voix de Louise était à demi étouffée par l’émotion.

--Laquelle? demanda vivement la femme du jardinier.

--Celle qui est si jolie, là-bas..... dit Louise, qui ne trouvait pas

alors d’autre expression pour désigner son enfant.

--Ah! celle qui a des brodequins rouges?

--Oui, celle qui a une si jolie figure, madame.

--Eh bien! c’est ma fille, répondit la jeune femme.

--Votre fille!... répéta Louise dont tout le sang se glaça d’effroi.

--Sans doute, ma fille.

--Celle qui a des cheveux blonds bouclés, une robe lilas, une écharpe

rose et un petit mouchoir brodé à la main?

--Justement; celle qui a la robe lilas, l’écharpe rose... la plus belle

du bal enfin, c’est celle-là qui est ma fille.

Louise fit un haut-le-corps, un feu brûlant lui monta à la poitrine, ses

joues pâles se colorèrent aux pommettes, ses yeux devinrent brillans et

fixes; elle n’osait plus penser, il lui sembla que toute sa vie n’était

qu’un rêve horrible.

--Sa fille! murmura-t-elle avec un son de voix sourd et plaintif.

--Eh bien! oui, qu’est-ce que vous trouvez donc d’étonnant à cela?

demanda la jeune femme, en se tournant pour la première fois du côté de

Louise; parce que c’est l’enfant de notre seigneur[1], est-ce que vous

vous imaginez que je ne peux pas bien l’appeler ma fille? le seigneur

n’y voit pas de mal, au contraire. Tiens, quand on a gardé un enfant

cinq ans, et qu’on l’a nourri.....

[1] Le mot _seigneur_ appliqué aux propriétaires de petits castels

est encore en usage parmi quelques paysans et fermiers de la Flandre

française.

Il était temps pour Louise que cette explication vînt, car déjà sa tête

s’égarait; mais aux dernières paroles de la nourrice de sa fille, son

cœur se dilata, sa vue s’éclaircit, ses idées devinrent plus nettes.

Elle regardait la jeune femme avec amour.

--C’est vous qui l’avez nourrie, madame?.. Ah! que vous êtes heureuse!

La femme du jardinier ne répondit rien: elle parlait bas à sa

belle-mère, qui disait en penchant la tête et en regardant Louise de

travers:

--Quand on vient dans un bal, on se costume mieux que ça, et on ne fait

pas d’avanie au monde.

--Mais elle ne m’a pas dit de malhonnêtetés, ma mère, répondit la femme

du jardinier.

--C’est égal, Léocadie, on ne se présente pas à une danse quand on n’a

pas de souliers à mettre. Si on veut absolument danser, eh bien! on

danse dans la rue ou dans la pâture.

Louise ne savait trop comment renouer la conversation avec la nourrice

de sa fille, quoiqu’elle eût le plus vif désir d’ôter à cette femme

tout sujet d’étonnement et de plainte, en lui expliquant, d’une manière

à peu près naturelle, les diverses exclamations qui lui étaient

échappées.

Un enfant, t. 3/3 · 第 2 / 5 段