«Je pars et je ne puis vous aller voir, mon cher et bon doct

UN ENFANT.

III.

Imprimé par EVERAT, rue du Cadran, nº 16.

UN

ENFANT,

PAR

ERNEST DESPREZ.

Tome Troisième.

PARIS.

LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN,

RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS, Nº 9.

M DCCC XXXIII.

UN ENFANT.

Troisième Partie.

CHAPITRE PREMIER.

Six ans sont écoulés. Une femme, jeune encore, est agenouillée sur le

même petit tombeau de marbre blanc où Louise priait autrefois, où

pendant long-temps elle n’a plus prié.

L’attitude mélancolique des saules qui se penchent pour cacher les

tombes, les promeneurs indifférens, les curieux moqueurs, les amans qui

fuient sous la voûte épaisse des arbres, tout nous fait souvenir que

nous sommes au _Père-Lachaise_, ce cimetière odorant et joyeux comme un

jardin touffu de roses.

Mais la femme qui prie là-bas sur ce petit tombeau de marbre ne voit,

elle, dans ce jardin, qu’un misérable cimetière; elle murmure tout bas

le nom de Dieu et elle pleure.

Si cette femme est Louise, il faut que de longs malheurs aient passé sur

sa tête. Rien ne ressemble moins à la fille de madame Drouart, à la

belle maîtresse de Gustave, à l’amie de l’insouciante madame Valery,

rien ne lui ressemble moins que la pauvre créature maigre, pâle et mal

vêtue qui gémit et qui crie:

--Ma mère! mon Dieu! ma fille!

Voilà quatre dimanches de suite, à la même heure, que cette femme

revient, après six ans d’absence ou d’oubli, répandre de blanches

couronnes arrosées de larmes sur ce frêle mausolée sans nom.

Elle continue de prier, abîmée qu’elle est dans la pensée de Dieu et

dans le souvenir de ses maux, de ses fautes peut-être...

Un vieil homme infirme, soutenu par une domestique aussi vieille que

lui, monte à pas lents le sentier qui conduit au petit tombeau de

marbre. A l’aspect de cette femme agenouillée là, il s’arrête, surpris

d’abord, puis, poursuivant sa pénible route, il s’avance vers le

tombeau, s’affaisse lentement et se laisse tomber sur ses deux genoux à

côté de la femme en prières.

Tous deux ils se regardent avec émotion. C’est le vieillard qui parle le

premier.

--Vous l’avez donc connu, mademoiselle?

Mais la jeune femme recule étonnée et garde le silence.

--N’ayez pas peur, mademoiselle, reprend le vieillard, je sais que mon

pauvre enfant aimait une femme. Cette femme, c’est vous, je n’en doute

pas; eh bien! vous êtes ma fille, nous allons parler de mon fils

ensemble.

--Monsieur!... s’écria Louise en se levant... la douleur vous égare...

ce tombeau...

--Est le tombeau de mon fils, mademoiselle... mais ne craignez rien de

son père. Je chérissais trop mon enfant pour ne pas vous aimer aussi,

vous qui venez lui apporter des fleurs...

Le vieillard se mit à sangloter.

--C’était mon seul appui, mon seul ami, je peux dire... Il y a sept ans

bientôt que Dieu me l’a enlevé... et, depuis sept ans, je demande au

ciel la grâce de me réunir à mon pauvre Octave...

Louise, immobile, jetait sur le vieillard des regards pleins d’effroi.

--Monsieur, s’écria-t-elle enfin, ce que vous dites n’est pas

possible... Votre fils, votre fils, je ne le connais pas... C’est ma

fille, monsieur, qui est dans ce tombeau!

--Mon fils, madame, mon pauvre Octave!... Je ne comprends rien à votre

erreur.

--Mais, monsieur, c’est vous qui vous trompez... Au nom du ciel, ne me

dites pas le contraire!... Je suis venue il y a six ans pleurer et prier

ici. Voilà quatre dimanches de suite que j’y viens prier et pleurer

encore... Je n’ai pas pleuré sur un étranger, monsieur... Non, ce serait

à me rendre folle!... C’est bien ma fille qu’on a enterrée là...

--Non, madame, je vous répète que c’est mon enfant.

Le vieillard fit signe à sa domestique d’approcher, et, sur un ordre

qu’il lui donna, la vieille servante dégagea le tombeau de l’épaisse

étoffe noire qui en cachait le faîte.

--Lisez, madame, dit-il.

Louise, anéantie, les yeux fixés sur le sol, n’entendait ni ne voyait

rien.

--Mais regardez et lisez, ajouta tristement le vieillard:

A LA MÉMOIRE D’OCTAVE-LAURENT VERRIER,

MORT A TRENTE-UN ANS.....

La voix sourde et lente du père continuait de dire l’inscription funèbre

du fils, lorsque Louise, à la vue de cette épitaphe, jeta un cri

terrible; un de ces cris qui réveilleraient les morts dans leurs

tombeaux, si les morts se réveillaient...

--Ce n’est pas ma fille qui est là! C’est un homme!.. Ah!

malheureuse!... malheureuse!

--Madame, calmez-vous, cette tombe n’est pas la seule...

--Cette tombe, monsieur, interrompit Louise avec épouvante, cette tombe,

j’ai pleuré dessus.... et dessous il n’y avait rien à moi..... rien

qu’un étranger! Mais où est donc ma fille?... s’écria-t-elle en se

meurtrissant le visage.

--Peut-être ici près, madame, répondit le vieillard ému de sa douleur;

le tombeau de votre fille ne doit pas être bien loin... Le fossoyeur

vous aura trompée sans le vouloir; mais, ajouta-t-il, les personnes qui

étaient à l’enterrement vous indiqueront la place...

--Et quelles personnes, monsieur, quelles personnes?... le sais-je?..

On a enterré ma fille à mon insu...... Je n’y étais pas, moi,

monsieur!...

--Je le crois bien, madame...... Mais enfin vous avez vu?...

--Rien, rien, monsieur; je n’ai rien vu... ils ne me l’ont montrée ni

vivante ni morte!

Le vieillard fit une exclamation de doute.

Louise répéta d’une voix désespérée: ni vivante ni morte!

Après quoi elle s’éloigna rapidement. Le vieillard la suivit long-temps

des yeux. Elle courait d’un bout du cimetière à l’autre, et elle

cherchait en pleurant parmi les tombes.

* * * * *

A cette époque, Louise occupait une petite chambre, au quatrième étage,

dans la rue des Fossés-Saint-Victor. Dire comment elle était tombée là,

nous l’ignorons; depuis quel temps, nous l’ignorons de même. Tout ce

qu’il nous a été possible de découvrir, c’est que Louise habitait la rue

des Fossés-Saint-Victor, lorsque nous l’avons retrouvée, demandant sa

fille à tous les tombeaux du _Père-Lachaise_.

En quittant le cimetière, Louise, au lieu de rentrer chez elle, prit le

chemin de la rue Bleue, où avait autrefois logé madame Lefebvre.

Peut-être, se dit-elle, cette femme y demeure-t-elle encore. Je saurai

si elle m’a trompée. Il faut qu’elle me dise ce qu’ils ont fait de ma

fille!

Madame Lefebvre avait déménagé l’année précédente. Louise demanda si

l’on ne savait pas sa nouvelle adresse. Le portier répondit qu’elle ne

l’avait pas laissée en partant; mais, à force d’instances, Louise obtint

de lui cette réponse: Je crois qu’elle demeure rue Chauchat, nº 13 ou

15; je n’en suis pas bien sûr.

Par hasard, Louise frappa tout d’abord à la porte de la maison nº 15, et

c’était là vraiment le domicile de la Lefebvre, qui pour l’instant était

sortie. Je reviendrai dans la journée, dit Louise. En effet, elle

revint, mais inutilement. La Lefebvre ne rentra que fort avant dans la

nuit.

Le lendemain, lundi, de bonne heure, Louise était rue Chauchat. La

Lefebvre était absente depuis quelques minutes; mais elle avait donné

ordre au portier de dire qu’elle serait de retour à deux heures

précises. Louise attendit dans les environs, et enfin elle rencontra son

ancienne femme de chambre. L’étonnement de celle-ci fut grand à voir

Louise flétrie comme si elle était vieille, mal vêtue comme si elle

était dans une extrême misère.

--Ah! mon Dieu! s’écria la Lefebvre, c’est vous, ma chère petite dame!

Qu’est-ce que vous êtes donc devenue depuis le temps? C’est cette

Valery qui vous a réduite là, je m’en doute.... Si vous m’aviez

écoutée.... mais vous n’avez jamais voulu.... Je parie qu’elle vous a

mangé toutes vos pauvres rentes?... N’est-ce pas? Ah! ces coquines de

femmes, je vous avais bien dit de vous en méfier...

Louise n’osait lever les yeux, une vive rougeur colorait les pommettes

amaigries de ses joues.

--Et que faites-vous maintenant? demanda la Lefebvre.

--Je travaille, répondit Louise.

--Elle travaille! pauvre cher trésor! j’avais toujours pensé que vous en

reviendriez là: vous n’étiez pas faite pour la coquetterie, vous, ça ne

vous allait pas. Enfin, je conçois, vous avez voulu vous étourdir...

Mais cette Valery, vous en a-t-elle mangé, de l’argent?... Hé! vous

n’avez rien à me reprocher, toujours! je vous ai donné de bons conseils;

je vous ai dit: Restez avec moi, madame; vivons ensemble, ne nous

quittons jamais.. mais, bah! les jeunes filles n’écoutent que leur tête!

--Madame Lefebvre, interrompit Louise, en faisant un effort sur

elle-même, je viens vous demander ce qu’est devenu.....

--Monsieur Gustave? je n’en ai jamais entendu parler depuis vous,

madame. Seulement, je reçois de sa part, de temps en temps, de petits

secours... mais peu de chose.

--Ah! il ne vous a donc pas oubliée, vous?

--Et pourquoi m’aurait-il oubliée? répondit la Lefebvre; moi, je n’ai

jamais été sa maîtresse.

--Il ne s’agit pas de M. Gustave, que je méprise et qui sans doute me

méprise aussi, répliqua Louise d’une voix altérée par l’émotion. Ce que

je veux savoir, madame Lefebvre, et ce que vous allez me dire tout de

suite, ou je saurai bien vous y contraindre, c’est en quel endroit on a

mis mon enfant.--Qu’est devenue ma fille?

Louise tremblait de tout son corps, et ses lèvres agitées, quoique

muettes, disaient l’exaltation douloureuse de son ame.

La Lefebvre resta un moment interdite.

--Votre fille? répondit-elle. Mais, vous le savez bien, elle est morte.

--Où l’a-t-on enterrée?

--Au _Père-Lachaise_.... mon Dieu, mais calmez-vous. Est-ce que vous

n’avez plus votre raison?... Quoi! vous ne vous souvenez pas du jour où

je vous ai conduite à ce petit tombeau de marbre?

--Eh bien?

--Eh bien! madame, ce petit tombeau, c’était celui...

--D’un jeune homme que je ne connais pas! s’écria Louise, la face

ruisselante de larmes. J’ai vu le père de ce jeune homme, de cet

étranger, que je croyais être ma fille... Vous m’avez fait prier et

pleurer sur un tombeau vide, jeter des fleurs sur l’enfant d’un autre...

Ah! c’est horrible! c’est horrible!.. Madame Lefebvre, ajouta-t-elle

d’une voix suppliante, je vous en conjure, où a-t-on mis ma pauvre

fille? où est enterrée mon enfant?--Car elle est morte, ma fille, vous

ne me trompez pas, elle est bien morte?

--Si elle est morte?... Ah! par exemple, je le crois bien qu’elle l’est,

la pauvre petite! Eh bien! voilà une idée!... Ce n’est pas l’embarras,

qui est-ce qui aurait jamais cru ça d’un enfant si fort et si beau?

--Vous l’avez vue, vous.... n’est-ce pas qu’elle était belle?

--Superbe! madame. Mais n’en parlons plus... ça me fait trop de mal et à

vous aussi... Une petite fille charmante, quoi!

--Souriait-elle, madame Lefebvre? demanda Louise, dont la figure était

alors un incroyable mélange de douleur et de joie. Ses petits yeux

étaient-ils ouverts? Ses cheveux, avez-vous vu ses cheveux?... Et sa

petite bouche, madame Lefebvre, ses petites mains?... chère enfant!

La Lefebvre voulut reporter les idées de Louise sur un sujet moins

triste, mais Louise s’obstinait à parler de sa fille, à demander surtout

en quel lieu elle était enterrée, et pour quelle raison, par quel

raffinement de cruauté on l’avait conduite, elle malheureuse mère, sur

un tombeau qui n’était pas celui de son enfant.

La Lefebvre, d’abord un peu embarrassée de répondre, finit par assurer

Louise que ce malentendu avait pour unique cause la douleur de Gustave;

qu’il n’avait pu venir à l’enterrement, tant son désespoir était

affreux; et que, elle madame Lefebvre, elle s’en était fiée à sa mémoire

qui l’avait égarée aisément au milieu de tous les petits chemins, et de

toutes les petites tombes dont est parsemé le _Père-Lachaise_.

Cependant, si vous y tenez beaucoup, madame, ajouta-t-elle, demain, ou

un autre jour, je vous conduirai au cimetière, et j’ai tout lieu de

croire que nous serons plus heureuses.

Louise accueillit cette proposition avec transport. Elle insista pour

emmener tout de suite madame Lefebvre, mais celle-ci, tout en feignant

de se rendre à ses vœux, lui dit de l’air le plus triste qu’elle put

se donner:

--Je ne demande pas mieux que de vous accompagner, madame,

certainement... Mais au bout de six ans, comment voulez-vous que je me

rappelle?... Si nous allions nous tromper comme la première fois, je me

le reprocherais toute ma vie. Vous concevez? un tombeau où l’on n’a mis

ni inscription, ni rien qui le fasse reconnaître..... M. Gustave devait

faire graver dessus le nom de votre fille, son âge, le jour où elle est

morte, mais M. Gustave est parti si vite... Il était si chagrin, si

troublé!..... C’est égal, madame, nous chercherons une petite tombe

toute simple, sans nom, et ce sera _peut-être_ celle-là.

Ce mot _peut-être_, que madame Lefebvre n’avait pas dit sans intention,

frappa douloureusement le cœur de Louise. Elle tressaillit d’horreur

à la pensée de prier pour la seconde fois sur une tombe étrangère et

vide...... Elle vit là un châtiment de Dieu, qui lui refusait la

consolation même de pleurer sur les cendres de sa fille. Tout bonheur

lui était donc ôté! Après six ans de désordre ou d’illusion, seule,

pauvre, flétrie dans son ame et dans sa beauté, au moment où elle

demandait au passé quelques ressouvenirs d’amour qui lui fissent oublier

le présent, le passé devenait stérile, impitoyable. Elle ne pouvait

retrouver le tombeau de son enfant, et sa mère, sa vieille mère dont

elle avait causé la mort, avait été jetée dans la fosse commune.....

Elle était sans passé, sans présent, sans avenir! D’amis, elle n’en

avait plus: les vivans l’avaient abandonnée, et elle ne savait où

étaient les morts....

--Adieu, madame Lefebvre, dit Louise, adieu pour toujours!

La Lefebvre essaya de la retenir, de lui faire comprendre que le

désespoir ne remédie à rien; mais Louise, sans l’écouter et sans

l’entendre, ouvrit violemment la porte et s’enfuit.

Elle achevait de descendre l’escalier, et l’éclat de ses sanglots venait

encore frapper l’oreille de madame Lefebvre.

--La pauvre fille! murmura piteusement la femme de chambre. Si elle

était restée avec moi, si elle n’avait pas écouté cette Valery, elle

serait moins malheureuse, elle aurait plus d’argent qu’elle ne paraît en

avoir, et moi j’aurais fait de meilleures affaires. Cependant,

pensa-t-elle, au cas où M. Gustave serait à Paris, je ne veux pas

perdre l’occasion de lui dire que son ancienne maîtresse est revenue et

qu’elle est misérable. Il fera quelque chose pour elle, s’il en a envie;

mais pour moi je suis bien certaine qu’il ne m’oubliera pas. C’est un

service que je lui rends: il se tiendra sur ses gardes. Comme il disait:

Cette femme-là est capable de tout.

Laissons madame Lefebvre allant s’informer si Gustave est à Paris ou à

la campagne, en Angleterre ou en Suisse, et suivons Louise autant que la

rapidité de sa course nous le permet.

Elle longe la rue du faubourg Montmartre, traverse les boulevards, la

rue Vivienne, le Palais-Royal, et se dirige vers les quais.

La voilà parvenue sur le quai du Louvre. Il fait un soleil doux. La

foule des promeneurs est grande. A mesure qu’elle approche du bord de

l’eau, son pas devient lent, son courage faiblit: elle regarde

timidement par-dessus le parapet, comme pour mesurer la hauteur de sa

chute. Des enfans sont là qui jouent sous le pont; des bateliers suivent

le courant. Elle détourne la tête et aperçoit différentes personnes qui

se sont arrêtées près d’elle et qui l’examinent.

Elle s’éloigne du parapet et se dit:

--Je reviendrai ce soir, à la nuit. On ne me verra pas et j’aurai

peut-être plus de courage.

En marchant au hasard, elle est arrivée en face du Pont-Royal, vis-à-vis

de la grille des Tuileries. Elle a été près d’entrer dans le jardin;

mais à la vue de tout ce monde qui est là, joyeux, et qui se promène,

Louise continue sa marche tout le long du quai devenu plus solitaire.

Elle a passé la place Louis XVI, et bientôt elle se glisse sous les

arbres sombres des Champs-Élysées.

Une allée lui paraît plus sombre encore que les autres: c’est celle-là

qu’elle choisit. Quelques rares piétons la rencontrent; les uns

l’accostent et lui sourient; les autres l’accueillent d’un geste

effronté. Elle fuit de sentiers en sentiers, se jette au milieu de la

foule, se rejette dans la solitude, perd son chemin et le retrouve à

peine parmi ce labyrinthe d’allées désertes ou passantes.

Voilà plusieurs heures qu’elle marche. Le jour commence à baisser.

Au détour d’une allée, Louise aperçoit tout à coup, à vingt-cinq pas

devant elle, une petite fille courant après un cerceau que bien vite

l’enfant rattrape et chasse dans les jambes d’un homme qui le lui

renvoie en riant.

Les joues de la petite fille sont éclatantes de joie et de santé. Sous

son grand chapeau de paille coule une blonde chevelure qui tombe en

longues boucles sur ses épaules. Ses jambes sont à l’aise sous un large

pantalon blanc, et sa robe large et blanche aussi flotte et descend à la

hauteur du jarret; sa taille est élancée, ses mouvemens sont gracieux et

souples.

Le cerceau qu’elle chasse à l’aide d’une badine dévie du but où elle le

pousse, et, fuyant à côté de l’homme qui l’attendait au passage, il

arrive jusqu’à Louise, involontairement distraite par ce jeu.

Louise s’est emparée du cerceau, et, sans le vouloir, comme par un

ressouvenir machinal d’enfance, elle pousse légèrement le jouet vers

l’enfant, qui le lui renvoie à son tour.

Cette fois, Louise garde le cerceau et laisse venir la petite fille

jusqu’à elle.

--Que vous êtes jolie, mon enfant! lui dit Louise; laissez-moi vous

embrasser, voulez-vous?

La petite fille tend son front, où Louise dépose un baiser, puis deux.

--L’heureux âge! dit-elle en soupirant.

L’enfant comprit sans doute qu’on lui demandait son âge, car elle dit:

--J’ai six ans, madame.

--Six ans! répète Louise en la regardant avec amour et douleur.

Elle a passé ses bras autour du cou de la petite fille, elle lui baise

les yeux, elle roule dans ses doigts les soyeux anneaux de sa blonde

chevelure.

--Six ans! répète-t-elle, ce serait l’âge de la mienne...

Et des larmes de tristesse lui viennent en pensant à l’heureuse mère de

cette enfant.

Elle continuait à se tenir penchée sur la petite fille indifférente à

ses caresses, impatiente même de quitter Louise, et de reprendre sa

volée avec sa badine et son cerceau. Mais plus l’enfant témoignait

l’envie de s’en aller, plus Louise la pressait contre elle. A la fin,

surprise et honteuse de la retenir presque par violence, Louise ouvrait

lentement ses bras pour lui donner passage, lorsque en relevant la tête

elle aperçut un homme à ses côtés. Il tenait dans sa main la main de la

petite fille, qu’il attirait doucement à lui.

Cet homme sourit à Louise comme ferait un père dont on vient de caresser

l’enfant; mais tout à coup ses lèvres, qui souriaient, tremblèrent, et

il détourna son visage pâle de stupeur.

Louise, qui était encore à demi accroupie, se dressa d’un bond.

--Ah!... cria-t-elle.

Cette exclamation fut suivie d’un long silence et d’une immobilité

complète; cependant la petite fille et l’homme s’éloignaient avec

vitesse. Louise poussa de nouveau des sons étouffés et se mit à courir.

Elle rejoignit l’homme et l’enfant au moment où l’un et l’autre

quittaient l’ombre du bois pour passer sur la chaussée. Là, une voiture

les attendait sans doute, car ils n’eurent pas plus tôt paru qu’un

domestique s’empressa d’abattre le marchepied devant eux.

Louise, avec ses deux mains, saisit l’homme par les basques de son

habit.

--Qu’est-ce là? dit-il, que demande cette femme?...

--Pardon, monsieur, répondit Louise, fortement émue, n’êtes-vous pas M.

Gustave Charrière?

En toute autre occasion, Gustave eût renié son nom, mais la présence de

ses domestiques lui ôtait toute possibilité de faire un mensonge. Je

suis M. Charrière, en effet, reprit-il, que me voulez-vous? Je ne vous

connais pas.

Louise jeta un long regard sur l’enfant, puis un autre regard, mais plus

rapide, sur Gustave.

--Vous ne me connaissez pas? dit-elle... C’est possible. Six ans de

malheur m’ont bien vieillie... Mais, ajouta-t-elle tout bas, et comme

si elle se parlait à elle-même, mes idées se confondent... je ne sais

plus ce que je veux lui demander.

Cependant elle se penchait sur la petite fille avec un œil si

étrange, si craintif à la fois et si avide, que l’enfant alarmé se serra

contre Gustave et lui dit:--Papa, cette femme me fait peur!...

--Papa! dit Louise d’une voix éclatante... Vous êtes son père?...

Gustave arracha violemment sa fille des mains de Louise, et, s’adressant

à la foule qui s’amassait:

--Je ne sais quelle est cette femme? il faut qu’elle soit folle.

Baptiste, dit-il à un de ses domestiques, retenez cette insensée, mais

ne lui faites pas de mal.

Suivant les ordres de son maître, le laquais saisit Louise par les bras,

tandis que Gustave et sa fille montaient en voiture. Louise pleurait,

criait, suppliait:

--S’il est son père, c’est mon enfant! Six ans, c’est cela, elle est à

moi... Ils ne l’ont pas enterrée!... Ils me l’ont prise... Monsieur,

disait-elle au laquais, je vous en conjure, je ne suis pas une méchante

femme, lâchez-moi, je veux seulement embrasser ma fille... Messieurs,

disait-elle à la foule, c’est mon enfant qu’ils m’ont volée!

--C’est une pauvre femme folle, répondait froidement le laquais.

--Non, messieurs, je ne suis pas folle, au contraire. C’est ma fille, ma

fille, ma chère fille qu’ils m’ont prise, messieurs!... Vous voyez bien

que c’est ma fille, puisqu’ils l’emmènent et que je pleure... Est-ce que

je pleurerais pour la fille d’une autre?...

--Mais pourtant, si c’est sa fille, dit un homme du peuple en rudoyant

le laquais, il faut qu’on la rende à cette femme...

--Oui, monsieur, dit Louise en tombant à genoux devant l’homme en

casquette, oui, monsieur, faites-moi rendre ma fille... Elle est à moi,

monsieur... Ils ne me l’ont montrée ni vivante, ni morte!

Ce dernier cri que lui avait arraché la scène du cimetière, elle le

répéta cette fois avec une expression de douleur plus vive, car elle

trouvait aujourd’hui dans l’idée que ces mots lui rappelaient la preuve

certaine de l’existence de son enfant.

Quelques personnes paraissaient disposées à la croire, quand le laquais,

empressé de rejoindre la voiture, qui s’éloignait avec rapidité, lâcha

les mains de Louise, et dit en fuyant:

--Vous autres, ne vous donnez pas la peine de la ramener à Charenton ce

soir, entendez-vous?... Elle vous fatiguerait les jambes: regardez-la

courir...

Louise, en effet, ne se sentit pas plus tôt libre qu’elle se précipita

sur les pas du domestique, en appelant et criant:

--Ma fille, ma fille!

Les curieux restèrent convaincus que Louise était en démence, surtout

après cette réflexion faite tout haut par un gamin:

--Sont-ils bêtes, ceux-là, de croire qu’une femme qui est à pied est la

mère d’un enfant dont le père roule carrosse! Elle aurait au moins un

cabriolet ou un fiacre, farceurs que vous êtes!

Un éclat de rire accueillit cette logique des rues, et les hommes graves

qui avaient été témoins de la douleur de Louise cessèrent d’y prendre

même un intérêt de curiosité. Il n’en fut pas ainsi des enfans: ils

s’élancèrent après Louise, qui ne discontinuait pas sa course, et ils

criaient derrière elle:

--Oh, la folle! la folle, Ohé!

Louise, le visage inondé de larmes, se tournait fréquemment vers eux, et

leur disait à travers ses sanglots:

--C’est ma fille, c’est ma fille, mes bons petits amis... ne m’appelez

pas folle!... je vous dis que c’est mon enfant!.. courez après cette

voiture... dites qu’on l’arrête, qu’on l’arrête... ils m’emportent ma

fille!

Et, désespérée, haletante, sans force, elle s’épuisait à vouloir suivre

la voiture; et les petits garçons, moqueurs et audacieux, sautaient

autour d’elle et répétaient en riant:

--Oh, la folle, la folle! Ohé!

Un d’eux la tira violemment par sa robe, et la fit tomber... Sa tête

porta contre une des bornes qui séparent les Champs-Élysées de la place

Louis XVI.

CHAPITRE II.

Le soir même de cet événement, le docteur Thévenot reçut la lettre qui

suit:

«Je pars et je ne puis vous aller voir, mon cher et bon docteur. Ma

fuite (car c’en est une) est si précipitée que mon désir de vous dire

adieu cède à la nécessité de quitter Paris au plus vite. Je ne prends

pas même le temps de faire une malle, pas même le temps d’emporter les

chiffons et joujoux de ma fille, qui se désole, parce que tout cela ne

doit être mis à la diligence que demain.

»A propos, brûlez ma lettre.

»Cette femme, dont je n’ai pas le courage d’écrire le nom, a reparu. Je

l’ai rencontrée; elle a vu ma fille; il y a eu une scène horrible; mais

elle ne sait ni où je demeure, ni où prendre des renseignemens sur moi.

Sans doute elle viendra vous trouver: dites-lui que vous m’avez perdu de

vue depuis des années. En tout cas, persuadez-lui que j’ai un enfant

naturel, une fille de l’âge que devrait avoir la sienne; que je lui

étais infidèle, et qu’à peu près dans le même temps, mes deux maîtresses

m’ont rendu père. Son enfant, à elle, est mort, l’enfant de l’autre vit:

c’est celui-là qu’elle a rencontré sans doute avec moi. La Lefebvre est

avertie, vos deux versions ne se démentiront pas; la Lefebvre est trop

bien payée pour me trahir; mais vous, docteur, comment paierai-je,

comment reconnaîtrai-je jamais votre discrétion et votre dévouement?

»Vous seriez bien aimable de me débarrasser de cette petite galerie de

tableaux dont la mort de mon père me fait l’héritier indigne: ils sont

tous dans le salon, je ne les en ai pas encore retirés; car vraiment je

ne sais qu’en faire; je n’entends rien à la peinture. Vous qui êtes

amateur, délivrez-en un profane comme moi. C’est un trésor qui, dans mes

mains, serait perdu. Acceptez, sinon par amitié pour moi, du moins par

pitié pour les arts.

»Je vous avoue qu’il m’est bien désagréable de quitter Paris en ce

moment. Cette succession de mon père est tellement embrouillée, elle me

laisse tant d’argent à payer, tant d’argent à recevoir, que mon absence

ne peut manquer d’être préjudiciable à mes intérêts. Que voulez-vous?

Mon plus grand soin ne doit-il pas être de veiller à ce que cette femme

ne puisse pas troubler mon repos, mon bonheur et celui de ma fille?

»Je vous demande un peu ce que ma fille deviendrait entre les mains de

cette folle? Vous savez quelle vie elle a menée, bon Dieu. Comment se

fait-il qu’elle ait quitté Londres? N’est-ce pas à Londres qu’elle était

allée avec la Valery? Je n’en sais plus rien. L’essentiel, c’est que je

puisse m’affranchir de ses persécutions. J’espère beaucoup en vous et en

madame Lefebvre. Ce que vous lui direz la calmera sans doute.

»D’ailleurs, rien ne prouve que j’aie sa fille. L’acte de naissance ne

porte pas le nom de L** D**. Que peut-elle faire? rien... Mais c’est

égal, avec une tête comme la sienne, on se moque des lois. Qu’est-ce que

je dis? elle m’attaquerait en faux, elle m’accuserait de supposition

d’enfant, que sais-je? Elle perdrait, je n’en doute pas. Mais un

procès, les cris de cette femme, tout cela m’épouvante, rien que d’y

penser. Je ne crains pas qu’elle reprenne ma fille, je l’en défie. Ce

que je crains, ce sont toutes les démarches qu’elle ferait dans l’espoir

de la reprendre. Elle remuerait ciel et terre. Je ne me soucie nullement

d’un éclat.

»Elle a été mise sur la voie de la vérité par les précautions mêmes que

nous avions prises pour entretenir son erreur. La Lefebvre vous contera

cela. Elles se sont déjà vues. Pour comble de malheur, elle rencontre ma

petite qui lui dit son âge! c’est une fatalité.

»Je serai de retour à la fin de la semaine. J’emmène ma fille à la

campagne, où elle restera toute la belle saison, toute l’année s’il le

faut. Il m’en coûte de me séparer ainsi de cette chère petite, qui

m’aime tant et qui pleure de toute son ame, parce que je lui ai dit que

j’allais la conduire en province, où je la laisserais toute seule...

rien que six jours. Elle ne veut pas entendre parler de cela. Six jours

sans moi lui font jeter les hauts cris.

»Adieu, en voilà bien long pour un homme pressé de fuir. Au revoir,

jusqu’à la fin de la semaine. Brûlez ma lettre, et n’oubliez aucune de

mes instructions. Votre tout dévoué pour la vie.

Ce 16 juin 183...

»GUSTAVE.

»_P. S._ Si j’en juge par sa mise, elle est tombée dans la plus

profonde misère. Dites-lui qu’à titre d’_ami_, j’ajoutai _autrefois_ au

revenu que je lui avais assuré un revenu nouveau de deux mille francs

dont vous deviez lui servir la rente. Donnez-lui telle somme qu’elle

voudra, mais en lui faisant observer que si je m’engageai _autrefois_,

par devant vous, à doubler presque sa pension, ce fut à la condition

seule qu’elle quitterait la France, et ne chercherait jamais à me

revoir. Le besoin d’argent et le désir que sa nouvelle rente de deux

mille francs lui soit continuée la fera, j’espère, consentir à me

laisser en repos, surtout si vous lui persuadez que la fille dont je

suis le père est l’enfant d’une autre femme. Adieu, derechef, je vous

laisse le soin de mon bonheur à venir.»

Le lendemain, le docteur Thévenot, qui attendait Louise, reçut la visite

de la Lefebvre, qui, de son coté, montra quelque étonnement de n’avoir

pas encore revu l’ancienne maîtresse de Gustave. Tous deux ils pensèrent

que Louise ne pouvait tarder long-temps à venir les fatiguer de

questions et de reproches. Ils se distribuèrent leurs rôles en

conséquence; mais ce fut peine perdue, Louise ne vint pas. Après trois

ou quatre jours ils demeurèrent convaincus que la pauvre femme avait

renoncé à faire d’inutiles démarches, ou bien qu’il lui était arrivé

quelque malheur.

Voici la vérité. Par suite de sa chute, Louise s’était fait à la tête

une blessure assez grave pour garder la chambre et même le lit. Mais son

courage, né de son désespoir, lui fit surmonter un mal auquel sans doute

elle eût cédé en toute autre circonstance. Aujourd’hui c’est à peine si

elle se ressent de sa blessure. Il n’est pas une douleur physique,

quelque grande qu’elle soit, qui ne se taise lorsque vient à éclater une

violente passion de l’ame.

Toutefois, au sang qui se coagulait dans ses cheveux, Louise vit bien

qu’elle était blessée; et, par un instinct de conservation, par ce

besoin de vivre, devenu plus fort du moment où elle avait retrouvé sa

fille, elle étancha sa plaie avec de l’eau fraîche, se serra la tête de

linges, puis, après avoir caché le tout sous son bonnet, dès le matin du

jour suivant, elle sortit pour chercher son enfant au milieu des rues.

Son projet fut d’abord de retourner aux Champs-Élysées; mais, avec un

peu de réflexion, elle reconnut que ce serait perdre son temps; que

Gustave ne ramènerait pas sa fille précisément là où ils s’étaient

rencontrés la veille, et que c’était ailleurs qu’il lui fallait porter

ses pas. Mais où?

Interroger madame Lefebvre fut une des pensées auxquelles son esprit

s’attacha le plus fortement. Mais cette pensée, où elle avait vu luire

quelque espoir de bonheur, elle la rejeta bientôt avec effroi. Il me

serait impossible, se dit-elle, de me retrouver en présence de cette

méchante femme sans oublier toute retenue. D’ailleurs elle qui m’a

trompée déjà, que lui en coûterait-il de me tromper de nouveau? Son

premier mensonge ne lui fait-il pas une nécessité de me cacher la

demeure de Gustave? Elle me soutiendra toujours que mon enfant est mort.

S’adresser au docteur Thévenot lui parut tout aussi impossible, tout

aussi inutile que d’essayer une démarche auprès de madame Lefebvre. La

conviction où elle était d’avoir été la victime de leur faiblesse ou de

leur cruauté lui rendait méprisable, odieux le souvenir même de cet

homme et de cette femme. A plus forte raison rejetait-elle avec horreur

l’idée de les regarder en face. Elle ne put se résoudre à leur aller

demander des nouvelles de sa fille.

Une autre pensée, il est vrai, lui donna l’espoir qu’elle pourrait, sans

leur aide menteur, découvrir la véritable retraite où Gustave cachait

son enfant; espoir qui devait se réaliser, suivant elle, en allant

frapper tout droit à la porte de M. Charrière. M. Charrière,

pensait-elle, me dira le lieu où est son fils, et quand je le saurai, il

faudra bien qu’on me rende ma fille.

Nous savons déjà, nous, que depuis sept mois M. Charrière n’existe

plus.

Louise, pleine de confiance dans la réussite de son dessein, se

dirigeait en toute hâte vers la maison de M. Charrière, là, où six

années auparavant, sa jalousie l’avait entraînée sur les pas de Gustave.

Sa course était rapide; elle se jetait dans les rues avec l’imprévoyance

et les précipitations hardies du désespoir ou du bonheur.

Elle s’égara de son chemin, et après avoir fait de nombreux détours,

elle sentit son courage s’abattre sous le poids de la fatigue de son

corps.

Déjà elle se voyait humiliée par M. Charrière, reniée par Gustave,

méconnue par sa fille, chassée par leurs laquais... Elle regarda tout

autour d’elle, comme pour chercher un protecteur parmi cette foule qui

passait indifférente à ses côtés.

En ce moment, Louise crut s’apercevoir qu’elle était en face du Palais

de Justice. Dans la peur de se tromper, elle s’adressa au premier

passant venu, qui l’assura qu’en effet c’était bien là _le Palais_. Des

avocats en robe, errant au loin sous le péristyle, ne lui laissèrent

plus aucun doute sur le lieu où le hasard l’avait conduite. Son cœur

s’échauffa d’une foi plus vive. Il lui parut que la justice s’offrait à

elle pour faire reconnaître et valoir ses droits comme mère.

Elle monta les degrés l’ame remplie d’une joie noble et sainte.

--Ils me feront rendre ma fille, dit-elle.

D’abord le costume sévère et la mine froide des avocats lui imposèrent

de la crainte. Elle les regardait tous les uns après les autres,

surprise de son peu de hardiesse, surprise aussi qu’aucun d’eux ne

devinât, pour ainsi dire, quelle était sa peine, et n’accourût lui

offrir généreusement ses services.

Lasse de regarder et de se promener inutilement sous les galeries, elle

entra dans la vaste salle des _Pas-Perdus_, décidée cette fois à

demander justice. Pour se donner de la force, elle se représenta, par la

pensée, sa fille lui tendant les mains, l’appelant sa mère, tandis que

Gustave fuyait avec l’enfant....

Il ne fallut rien moins que cette image pour lui remettre quelque

hardiesse au cœur; car, seule parmi tous ces hommes vêtus de noir,

elle hésitait à parler....

Un vieillard en robe se promenait rêveur dans un coin de la salle. Elle

courut à ce vieillard.

--Monsieur, lui dit-elle, j’ai une fille....

Le vieil avocat l’interrompit.

--Je ne donne pas mes consultations ici, madame. Je n’ai pas le temps de

vous entendre. Venez me trouver demain dans mon cabinet. Vous voyez

bien que je vais plaider devant la Cour.

Cela dit, le vieil avocat poussa une porte derrière laquelle il

disparut.

Louise, anéantie, remontait lentement la salle, lorsqu’un autre homme

noir, plus jeune que le premier, lui dit avec douceur:

--Vous cherchez quelqu’un pour vous défendre, madame?

--Oh! oui, monsieur, s’écria Louise, quelqu’un qui me défende! Ah!

monsieur, prenez pitié de moi.

--Qu’est-ce que c’est que votre affaire, madame?

Louise, interrompue vingt fois par ses larmes, conta son histoire le

plus clairement qu’il lui fut possible. L’avocat l’écoutait avec

beaucoup d’attention:

--Quelle preuve avez-vous, lui demanda-t-il, que votre enfant soit

celui-là même que ce M. Gustave possède?

--Elle a six ans, monsieur, et il me l’ont prise!

--Mais, encore une fois, comment prouverez-vous que cette fille soit la

fille dont vous êtes accouchée il y a six ans? Avez-vous l’acte de

naissance de votre enfant? quel nom porte-t-il?

--Son nom? mais je ne sais pas, monsieur.... ils lui en auront sans

doute donné un autre...

--Il faudrait pouvoir constater l’identité de l’enfant... ce sera

difficile... vous n’avez pas l’acte de naissance?...

--Non, monsieur.

--Mais, au moins, vous avez des témoins pour affirmer comme quoi vous

êtes accouchée tel jour, dans telle maison, de tel enfant...

--Certainement, monsieur, mais ce sont toutes des personnes dévouées à

M. Gustave... elles ne conviendront de rien...

L’avocat tira un crayon de sa poche, et il écrivit son nom et son

adresse sur un lambeau de papier qu’il remit à Louise:

--Passez chez moi demain, de neuf à dix heures, madame. Nous causerons

plus amplement de votre affaire. Il n’est pas impossible de réussir.

--Ah! monsieur, que de remerciemens!..

--Mais je ne vous cache pas que ce peut être un procès fort long, fort

dispendieux... et vous ne paraissez pas riche?

--Hélas! non, monsieur; je suis pauvre, très-pauvre... Mais c’est égal,

monsieur; je travaille, et j’aurai toujours de quoi nourrir mon enfant.

L’avocat parut réfléchir un instant.

--Plus j’y songe, dit-il, et plus cette affaire me semble embarrassante.

Vous ne pouvez pas vous constituer partie civile (il lui expliqua le

sens de cette expression); c’est le ministère public qui, sur votre

plainte, doit poursuivre d’office..... alors qu’arrivera-t-il?

--Ah! monsieur, lui dit Louise en l’interrompant, qu’on me rende mon

enfant; c’est tout ce que je demande.

--Fort bien, reprit l’avocat. Mais faites attention: si la justice

ordonne que votre fille vous soit remise, ce M. Gustave est par cela

seul convaincu de supposition de part, de substitution d’état, de faux

en acte authentique sur les registres de la mairie..... il y va de la

réclusion ou des galères.

Louise pâlit d’effroi.

--Le père de ma fille aux galères, monsieur, et par moi!..... Ah! non,

non, jamais je ne ferai cela! j’aimerais mieux mourir toute seule dans

un coin comme une malheureuse!

L’avocat lui dit que, selon toute apparence, tel ne serait pas l’arrêt

de la justice, qui prendrait en considération les circonstances, la

position du prévenu; il ajouta que, tout interdite que peut être la

recherche de la paternité, le tribunal ne saurait se défendre de voir

dans Gustave un père qui a cru pouvoir disposer de son enfant. Moi

juge, continua-t-il, je n’aurais pas, je vous l’avoue, la force de

condamner ce jeune homme.

--C’est que vous êtes homme, vous monsieur! répondit Louise avec

amertume.

--Il ne s’agit pas de cela, madame, répondit l’homme de loi: je vous

parle justice et raison. En tout cas, ce M. Gustave a pris sans doute

les précautions nécessaires pour n’être pas inquiété dans sa fille.

--Mais on lui demandera d’où elle lui vient, cette fille?

--Il l’a trouvée un soir, au coin d’une borne, et il l’élève.

--Mais, mon enfant, à moi, ne faut-il pas qu’il dise ce qu’il en a fait,

ce qu’elle est devenue?

--Il l’a mise aux _Enfans trouvés_... Croyez-moi, madame, je vous le dis

dans votre intérêt: ce que vous avez de mieux à faire, c’est de décider

Gustave à vous rendre votre fille par amour pour vous..... S’il résiste,

eh bien! en désespoir de cause, vous le menacerez d’un procès peu

honorable.

--C’était là mon intention d’abord, répondit Louise; quand j’ai passé

près d’ici, j’allais trouver lui ou son père.

L’avocat l’affermit dans ce projet, en lui disant qu’au pis-aller les

lois lui pourraient être de quelque secours,--mais, ajouta-t-il, d’un

secours si douteux, madame, que je vous conseille de tenter un

arrangement à l’amiable. Vous êtes plus certaine de réussir par la

douceur que par la violence; plus certaine aussi de réussir par la peur

que vous lui ferez de la justice, que par l’arrêt que prononcerait la

justice elle-même.

Il l’engagea très-fortement à lui venir rendre compte, le lendemain, du

succès de sa démarche, et Louise le quitta après l’avoir remercié de

bouche, mais non de cœur: car dans les paroles de cet avocat elle

n’avait puisé ni plus de confiance, ni plus de courage; loin de là

peut-être. Le corps débile et l’ame abattue, elle eut grand’peine à se

traîner jusqu’à la porte de M. Charrière. Une femme, la portière sans

doute, était dans la loge lorsque Louise y entra toute tremblante.

--M. Charrière demeure-t-il toujours ici, madame?

La portière répondit froidement:

--Si c’est M. Charrière père que vous demandez, il est mort depuis sept

mois; si c’est le fils, il ne demeure pas dans cette maison.

--Mort! répéta Louise avec stupeur. Il est mort! et son fils?...

--Je vous dis qu’il ne demeure pas ici... D’ailleurs, il est parti ce

matin avec sa demoiselle pour la campagne.

--Partir!... Et ils reviendront?...

--Oh! ma foi, je n’en sais rien, moi: je ne suis pas sa portière.

Adressez-vous où il demeure, dans la maison en face: elle lui

appartient.

--Son père mort, et lui parti avec mon enfant! murmura Louise... Je n’ai

plus d’espoir qu’en Dieu!

Elle traversa la rue avec crainte, regardant timidement aux fenêtres de

l’hôtel qui lui faisait face.

Quoiqu’elle fût certaine de ne rencontrer ni Gustave ni son enfant, elle

ne put maîtriser sa vive émotion en mettant le pied dans cette maison,

où ce matin encore était sa fille...

La première personne qu’elle y trouva fut le même domestique qui, la

veille, aux Champs-Élysées, lui avait tenu les bras pendant que la

voiture s’enfuyait.

Ils se reconnurent au premier coup d’œil.

Le domestique portait à la main une petite cassette en bois jaune, qu’il

déposa bien vite sur d’autres petits paquets épars dans la cour de

l’hôtel, et, courant à Louise, il lui cria d’une voix rude:

--Que demandez-vous?

Dans son trouble, Louise, au lieu de gagner la porte de la rue, remonta

la cour de l’hôtel. Le domestique la poursuivit avec colère:

--Qu’est-ce que c’est que cette folle? Voulez-vous sortir d’ici tout de

suite!

Elle se débattait timidement entre les mains de cet homme. Il lui fallut

bientôt céder à la force. Le domestique la poussait et la traînait vers

la rue.

Louise n’avait pas encore prononcé une seule parole, lorsqu’en passant à

côté des paquets où le domestique venait de déposer la petite cassette

en bois jaune, elle lut sur un carton:

«A M. Gustave Charrière, au château de Baroy, par Landrecies (Nord).»

--Ah! mon Dieu! s’écria-t-elle.

Le domestique, qui alors la tirait par le bras, et non sans résistance

de la part de Louise, crut qu’il l’avait blessée; et prenant un ton plus

doux:

--Sortez de bonne volonté, je ne vous ferai pas de mal.

Elle ne se le fit pas redire, et cette fois elle s’élança vers la rue.

Le concierge et plusieurs gens de l’hôtel étaient accourus à ce débat.

--Vous voyez bien cette femme, dit le domestique en la désignant du

doigt; si jamais elle se présente ici, chassez-la comme une coquine:

c’est une voleuse ou une folle.

Dans un jour moins agité, moins plein de sa fille, les injures du valet

eussent fait une douloureuse impression sur le cœur de la pauvre

mère; mais, à cette heure, que lui importait d’être insultée, battue

même? Elle savait en quel lieu Gustave avait emmené son enfant!... et

insensible à tout ce qui se passait autour d’elle, elle répétait tout

bas, avec ardeur, et comme si elle eût craint de ne plus s’en

ressouvenir: «Le château de Baroy, par Landrecies (Nord).»

Tout le long de la rue, qu’elle descendait précipitamment, elle n’eut

que des pensées de bonheur. Plus loin, l’inquiétude la prit: comment

aller là? qui lui indiquera son chemin? qui donc, dans le fond de cette

province où elle ne connaît personne, la défendra contre Gustave, si

Gustave refuse de lui rendre sa fille?

Elle pensa que le jeune avocat, dont elle avait éprouvé la bienveillance

au Palais de Justice, l’aiderait une seconde fois de ses conseils. Elle

chercha le bout de papier sur quoi il lui avait écrit son adresse; mais

ce papier, elle ne le trouva point: il était perdu. Peut-être lui

était-il échappé pendant sa lutte avec le domestique.

Cet accident ne la désespéra point: au contraire. L’impossibilité d’être

secourue doubla son énergie. Sans guide et sans conseil, réduite à ses

propres forces, elle se sentit tout autre que si elle eût compté sur une

protection étrangère. Elle fut presque contente d’être seule, elle qui,

une minute auparavant, s’inquiétait de n’avoir pas d’appui. Je suis

mère, se dit-elle, ma fille est à moi: je la prendrai partout où elle

sera. Puisqu’on m’a dit que les lois peuvent me la refuser, eh bien! je

me passerai des lois. Je sais où est mon enfant, il ne me reste plus

qu’à demander mon chemin.

Par malheur pour l’impatiente mère, l’argent nécessaire au voyage lui

manquait; et puis, son corps usé de fatigues et de privations avait

besoin de forces avant d’entreprendre ce voyage. La nature épuisée lui

en fit une impérieuse loi.

Elle resta deux jours entiers sans pouvoir quitter sa petite chambre de

la rue des Fossés-Saint-Victor. Outre la faiblesse de son corps, la

pénurie d’argent était un empêchement à son départ. Les meubles de sa

chambre lui appartenaient; mais ils étaient si rares et si chétifs, qu’à

peine un miroitier, son voisin, lui en offrit trente-cinq francs. Avec

cette somme, il lui fallait payer le loyer courant et faire sa route.

Elle se désespérait.

Enfin, possédée du désir d’aller chercher sa fille, elle vendit à vil

prix tout ce qu’elle possédait, paya vingt francs pour trois mois de

loyer, pas même échus, et, après avoir demandé à Dieu de ne point

l’abandonner, elle se mit en voyage avec quinze francs pour toute

fortune.

CHAPITRE III.

Nous ne suivrons pas Louise lieue par lieue, tantôt montant pour quelque

menue monnaie sur la voiture d’un maraîcher, tantôt seule, à pied,

traînant avec peine ses jambes débiles; quelquefois n’interrompant pas

sa route, même la nuit; d’autres fois se couchant sous les hangars ou

dans les granges, afin d’économiser le loyer d’un lit d’auberge; avare

du peu qu’elle a, car son argent doit servir moins à elle qu’à sa fille,

lorsqu’elle sera rentrée dans la possession de cette fille, soit par

ruse, soit par force.

Cependant quelle que soit son économie, le petit trésor qu’elle garde

pour son enfant diminue de jour en jour. De la barrière Saint-Martin à

Landrecies, le chemin est long et coûteux à qui voyage comme elle. Dans

les rares villages, dispersés sur sa route, elle a pu trouver nourriture

et gîte à bon compte; mais à Senlis, Compiègne, Noyon, Ham,

Saint-Quentin, le peu de repos et d’alimens qu’elle a pris lui a été

vendu cher... Arrivée à Landrecies, après quatre jours de marche, il

lui reste tout au plus quelques francs.

Sa chaussure est usée, ses vêtemens tombent en lambeaux. Elle s’afflige

à l’aspect de cette misère que va partager sa fille. Pourtant elle est à

Landrecies, cette ville dont elle a demandé tant de fois le chemin aux

voituriers, aux piétons des grandes routes; la voilà tout près de son

enfant... Dans quelques heures elle la pressera sur ses lèvres... Mais

cette pensée, tout heureuse qu’elle est, ne peut la distraire de cette

autre pensée: je suis misérable, et quand ma fille aura faim, qu’est-ce

que je lui donnerai à manger?

--N’importe, dit-elle, je veux la voir, et Dieu n’abandonnera sans

doute ni la fille ni la mère!

Elle était entrée dans une pauvre auberge du faubourg; et là, présentant

à regret le prix du morceau de pain et de la triboulette de bière qu’on

l’avait obligé de boire sous prétexte que l’eau manque en Flandres, elle

s’informait à quelle distance de la ville est le château de Baroy.

L’hôtesse commença par lui faire signe de garder son argent, puis elle

ajouta:

--Les mendiantes ne paient jamais rien chez nous, tant s’en faut; mais,

voyons, qu’est-ce que vous demandez?

--Le château de Baroy?

--Je ne connais pas ça. A moins que ce ne soit du côté d’Avesne?

Un enfant de douze ans, qui fumait gravement sa pipe, assis devant un

énorme feu de charbon de terre, dit, sans détourner la tête:

--Le château de Baroy? ça doit être au-delà de Floyon.

--Et... est-ce loin d’ici, demanda Louise?

--Environ quatre lieues et demie, répondit l’immobile fumeur: il faut

passer par Beaurepaire, le Rétiau, ensuite Floyon... A Floyon, on vous

enseignera le château.

--Merci, dit Louise, merci, mes braves gens!... Mais, par où m’en

aller?

--Par le Favril; attendez, je vais vous mettre dans votre chemin.

L’enfant se leva sans jeter un seul coup d’œil sur Louise, sans avoir

l’air de se douter qu’il lui rendît service. Il la précéda d’un pas

tranquille, pendant l’espace d’un demi-quart de lieue.

--Maintenant, lui dit-il en s’arrêtant, vous allez prendre ce sentier;

au bout, vous trouverez une _cache_; après cela, vous suivrez _les

pâtures_, toujours tout droit, il n’y a pas moyen de se tromper.

Louise, habituée à ne pas quitter la grande route, laissa voir à

l’enfant qu’elle craignait de s’égarer.

--Puisque c’est comme ça, lui dit-il, je vais vous conduire jusqu’au

Favril.

Un enfant, t. 3/3 · 第 1 / 5 段