Au citoyen Joseph BONAPARTE,
à Paris.
* * * * *
Au quartier-général, Tortone, 26 à minuit, an 4 de la république,
une et indivisible.
Depuis le 18, ma chère Joséphine, je tardais et je te croyais arrivée à
Milan. À peine sorti du champ de bataille à Borghetto, je courus pour
t'y chercher: je ne t'y trouvai pas! Quelques jours après, un courrier
m'apprit que tu n'étais pas partie, et il ne m'apportait pas de lettres
de toi. Mon ame fut brisée de douleur. Je me crus abandonné par tout ce
qui m'intéresse sur la terre. Je ne sentis jamais rien faiblement. Noyé
dans la douleur, je t'ai écrit peut-être trop fortement. Si mes lettres
t'ont affligée, me voilà inconsolable pour la vie... Le Tessin étant
débordé, je me suis rendu à Tortone pour t'y attendre. Chaque jour
j'attendais à trois lieues inutilement; enfin, il y a quatre heures, j'y
étais encore. Je vois arriver la simple lettre qui m'apporte la nouvelle
que tu ne viens pas. Un instant après, je n'essaierai pas de te peindre
ma profonde inquiétude, lorsque j'apprends que tu es malade, qu'il y a
trois médecins chez toi, que tu es en danger, puisque tu ne m'écris pas.
Je suis, depuis ce temps-là, dans un état que rien ne peut peindre: il
faut avoir mon coeur, t'aimer comme je t'aime! Ah! je ne croyais pas
qu'il fût possible d'essuyer de pareils chagrins, de malaises, des
tourmens si affreux. Je croyais la douleur limitée et bornée; mais elle
est sans bornes dans mon ame; une fièvre brûlante circule encore dans
mes veines, mais le désespoir est dans mon coeur... Tu souffres, et je
suis loin de toi. Hélas! peut-être déjà n'es-tu plus! La vie est bien
méprisable, mais ma triste raison me fait craindre de ne pas te
retrouver après la mort, et je ne puis m'accoutumer à l'idée de ne plus
te revoir. Le jour où je saurai que Joséphine n'est plus, j'aurai cessé
de vivre. Aucun devoir, aucun titre ne me liera plus à la terre. Les
hommes sont si méprisables! toi seule effaçais à mes yeux la honte de la
nature humaine.
Toutes les passions me tourmentent; tous les pressentimens m'affligent;
rien ne m'arrache à la douloureuse solitude et aux serpens qui me
déchirent l'âme. J'ai besoin d'abord que tu me pardonnes les lettres
folles, insensées que je t'ai écrites; si tu lis bien, tu y verras que
l'amour ardent qui m'anime m'a peut-être égaré. J'ai besoin d'être bien
convaincu que tu n'es pas en danger, mon amie. Donne tout à la santé;
sacrifie tout à ton repos. Tu es délicate, faible et malade; la saison
est chaude, le voyage long. Je t'en prie à genoux, n'expose pas une vie
si chère; si courte que soit la vie, trois mois se passeront... Trois
mois encore sans nous voir! Je tremble, mon amie; je n'ose plus lever ma
pensée sur l'avenir: tout est horrible, et le seul espoir où je serais
sûr de me calmer me manque. Je ne crois pas à l'immortalité de l'âme. Si
tu meurs, je mourrai tout aussitôt, mais de la mort du désespoir, de
l'anéantissement.
Murat veut me convaincre que ta maladie est légère; mais tu ne m'écris
pas: il y a un mois que je n'ai reçu de tes lettres: Tu es tendre,
sensible, et tu m'aimes. Tu luttes entre la maladie et les médecins,
insensée, loin de celui qui t'arracherait à la maladie et même aux bras
de la mort... Si ta maladie continue, obtiens-moi une permission de
venir te Voir une heure. Dans cinq jours je suis à Paris, et le douzième
je suis à mon armée; sans toi, sans toi, je ne puis plus être utile ici.
Aime qui veut la gloire, serve qui peut la patrie; mon ame est suffoquée
dans cet exil; et lorsque ma douce amie souffre, est malade, je ne puis
froidement calculer la victoire. Je ne sais qu'elles expressions
employer, je ne sais quelle conduite tenir. Cent fois je veux prendre la
poste et me rendre à Paris; mais l'honneur, auquel tu es sensible, me
retient malgré mon coeur. Par pitié, fais moi écrire, que je sache le
caractère de ta maladie et ce qu'il y a à craindre. Notre sort est bien
affreux. À peine mariés, à peine unis, et déjà séparés! Mes pleurs
inondent ton portrait; lui seul ne me quitte pas. Mon frère ne m'écrit
pas. Ah! sans doute il craint de m'apprendre ce qu'il sait savoir me
déchirer sans retour. Adieu, mon amie. Que la vie est dure, et que les
maux que l'on souffre sont horribles!! Reçois un million de baisers,
crois que rien n'égale mon amour, qui durera toute la vie! Pense à moi,
écris-moi deux fois par jour; arrache-moi promptement à la peine qui me
consume. Viens, viens vite, mais aie soin de _ta santé_.