À la Citoyenne BONAPARTE,
rue Chantereine, n° 6,
à Paris.
* * * * *
Castiglione del Stivere, le 4 thermidor, dix heures du soir.
J'expédie un courrier à Paris; il prendra en passant tes dépêches.
L'Épinois, qui arrive, m'assure que ta santé est rétablie. Quoique tu me
l'aies écrit, les détails qu'il y a joints m'ont rempli de joie. Te
voilà bien rétablie, mon adorable Joséphine; je brûle de plaisir de te
voir. Il m'a aussi appris que Dubayet et ses aimables aides-de-camp
étaient arrivés à Milan!... Tu dois avoir reçu le courrier que je t'ai
expédié ce matin. Je compte tous les instans jusqu'au 7; il faut encore
trois jours. Je pars dans une heure pour voir différens postes de mon
armée; et le 7, je sais bien qui sera le plus exact au rendez-vous!
Murat est malade; la déesse du bal, madame Ruga, lui a proprement donné
une galanterie. Je l'ai envoyé à Breschia; il est furieux: il veut
mettre son aventure dans les gazettes. Je te prie de communiquer cet
article, à Joseph, et de lui conseiller de s'en tenir à sa Julie; il en
sera plus raisonnable et plus sain. D'autres personnes de l'état-major
se plaignent de madame Visconti. Bon Dieu! quelle femme! quelles moeurs!
Je te fais mon compliment franchement et sans serrement de coeur: l'on
dit que le jeune Caulincourt t'a rendu visite à onze heures du matin, et
tu ne te levés qu'à une heure. Il avait à te parler de sa soeur, de sa
maman; il fallait prendre l'heure la plus commode. La chaleur est
excessive; _mon ame est brûlée_. Je commence à me convaincre que, pour
être sage et se bien porter, il ne faut pas sentir et ne pas se livrer
au bonheur de connaître l'adorable Joséphine. Tés lettres sont froides;
la chaleur du coeur n'est pas à moi; _pardi_, je suis le mari, un autre
doit être l'amant: il faut être comme tout le monde. Malheur à celui qui
se présenterait à mes yeux avec le titre d'être aimé de toi!... Mais,
tiens, me voilà jaloux.--Bon Dieu! je ne sais pas ce que je suis! Mais,
ce que je sais bien, c'est que sans toi il n'est plus ni bonheur ni
vie... Sans toi, _entends-tu?_ c'est-à-dire toi tout entière. S'il est
un sentiment dans ton coeur qui ne soit pas à moi, s'il en est un seul
que je ne puisse connaître, ma vie est empoisonnée, et le stoïcisme mon
seul refuge. Dis-moi que... aime-moi, reçois les mille baisers de
l'imagination, et tous les sentimens de l'amour.
Le 7, à Breschia, n'est-ce pas?