Mademoiselle Duchesnois.--Le Vaudeville.--Regnault de
Saint-Jean-d'Angely.
Suivant mon projet, je me rendis chez M. Lecoulteux de Canteleu. Jamais
accueil ne fut plus aimable. Le bon et beau vieillard m'accabla de
complimens sur mon attention, me retint à déjeuner, et par une
coquetterie de son âge, voulut préparer lui-même notre chocolat,
dissertant avec complaisance sur cet aliment, et sur les qualités qu'il
y ajoutait encore par une préparation industrieuse: Je ne me permettrai
pas de prononcer sur l'étendue de ses connaissances et la profondeur de
son savoir, mais je n'ai jamais rien rencontré de plus aimable que la
douce indulgence et l'abnégation de tout amour-propre, qui distinguaient
surtout M. de Canteleu.
La visite se prolongea, et j'y trouvai ce charme qui naît de la
certitude d'une noble amitié, amitié à laquelle, si j'avais été plus
prudente, j'aurai confié le grand projet dont j'étais occupée; mais je
craignais les conseils de M. de Canteleu, comme on craint la raison. Je
me rendis donc chez Molé avec toute la chaleur et toute l'indépendance
de ma résolution dramatique. Ma présence interrompit une discussion
assez vive entre lui et deux hommes fort âgés que je pris pour des
comédiens. Je me trompais: c'étaient de ces amateurs de théâtre, vieux
aristarques d'orchestre, qui commentent leurs plaisirs et raisonnent
leurs émotions. Aussitôt que Molé m'aperçut, leste comme un jeune homme
et galant comme un marquis, il accourut vers moi, en s'écriant:
«Messieurs, voici quelqu'un qui me vengera. Madame sera certainement de
mon avis, et j'espère que le jugement de la beauté sera sans appel.» Je
demandai quel était le sujet de la discussion où l'on voulait bien me
prendre pour juge. Il s'agissait d'un vers que dit Orphise à Julie, dans
la _Coquette corrigée_, lorsque celle-ci, du haut de son orgueil, la
menace de lui enlever le coeur de Clitandre. Orphise répond qu'elle
permet qu'on le tente, et ajoute:
Tu ne plairas jamais à qui je pourrai plaire.
C'était Orphise-_Contat_ et Julie-_Mézeray_ qu'il s'agissait de juger.
Ces messieurs prétendaient que mademoiselle Contat, au lieu de mettre de
la finesse à exciter la vanité de Julie, n'avait montré qu'une morgue de
mauvais ton. «Cela est impossible, m'écriai-je avec vivacité.--Eh bien,
que pensez-vous de mon étrangère, Messieurs? reprit Molé. Quand je dis
étrangère, je me trompe: quand on sent si bien les beautés de notre
langue et le talent de nos artistes, on ne l'est pas en France. Madame
se destine à l'emploi des reines; depuis long-temps nous n'en avons pas
eu de plus belles.--Je serais bien plus flattée si, dans un an ou deux,
vous pouviez ajouter: Nous n'en avons pas eu de meilleures.--Très bien,
mon ange!» Il aurait mieux valu pour moi que je n'eusse pas compté sur
ces avantages; j'aurais étudié plus utilement l'art, objet de mes
prédilections, auquel, hélas! je ne consacrai que les heures oisives
d'une opulence paresseuse et indolente. C'est ce que me dit Dugazon,
lorsque j'assistai aux leçons que la première de nos tragédiennes,
mademoiselle Duchesnois, recevait de lui, et dont elle a si
glorieusement profité.
Molé m'avait procuré un maître de déclamation, de prononciation serait
plutôt le mot propre. C'était un ancien acteur, d'une probité parfaite,
d'un talent médiocre, mais dont le zèle m'eût été fort utile, si les
distractions du monde ne m'eussent incessamment détournée des études que
rien ne remplace.
Pendant que je demeurais à Passy, Moreau m'avait présenté son
compatriote et son ami, M. Alexandre Duval, dont l'expérience et le bon
goût auraient pu aussi me soutenir heureusement dans la carrière. M.
Duval, quoiqu'il eût montré d'abord une surprise flatteuse et polie sur
mes dispositions, ne m'en avait jamais parlé qu'avec cette franchise
d'un noble caractère qui n'a jamais flatté personne. Je le consultai sur
mon projet. Sans détour, M. Duval m'avoua qu'il le croyait presque
impossible. Il applaudissait volontiers à mes moyens, à ma sensibilité
vraie, au naturel de mes gestes; mais il proclamait aussi que mon
caractère et ma position dans le monde lui paraissaient des obstacles
presque invincibles à un début. Combien de fois le souvenir de cette
franchise courageuse a excité chez moi le repentir qu'elle ait été
stérile! Mais l'amitié véritable n'était jamais celle que j'écoutais.
Mes visites chez M. de Canteleu et chez Molé avaient pris toute ma
matinée. Aussi trouvai-je D. L*** s'impatientant au rendez-vous qui
avait été convenu; il n'avait rien appris de certain sur l'arrivée du
général Ney, et ma gaieté se ressentit de son malheur. Après avoir dîné
chez Rose, au boulevard des Italiens, nous nous rendîmes au Vaudeville:
on y représentait _Colombine mannequin_. L'actrice qui remplissait le
rôle de Colombine, et surtout l'acteur qui remplissait celui d'Arlequin,
me causèrent un vif plaisir. Ce dernier surtout, par sa légèreté, sa
souplesse, ses mignardises gracieuses, me rappelait ce que j'avais vu de
plus piquant en Italie. Jamais je n'ai pu résister aux impressions du
théâtre, ni à l'expression publique du plaisir que les pièces ou les
acteurs m'y causent. Ce soir, les effusions un peu bruyantes de ma
gaieté, facilement remarquées de l'orchestre, dont ma loge était
voisine, m'attirèrent l'attention d'un homme de fort bonne mine, dont le
maintien annonçait, non pas ce qu'on appelle un homme _comme il faut_,
mais cette assurance sans orgueil respirant le sentiment de ce qu'on
vaut: c'était Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Il se trouvait près de ma
loge. Son regard suivait le mien; et, comme par une inexplicable
attraction, nous applaudissions en même temps.
Après la seconde pièce, D. L*** sortit. Alors Regnault chercha à lier
conversation. Toujours irréfléchie, je répondis avec un _laisser aller_
qui dut lui donner de moi une assez mauvaise opinion. Mais il avait trop
d'esprit pour ne pas s'apercevoir qu'il n'y avait dans tout cela que de
l'étourderie. L'absence de D. L*** se prolongeant, Regnault la remarqua
et me dit: «Si par un hasard heureux vous alliez, Madame, vous trouver
sans cavalier, me serait-il permis d'oser vous offrir ma voiture?--Mille
remercîmens, Monsieur, lui répondis-je; j'ai la certitude de n'être pas
obligée d'abuser ainsi de votre complaisance.» La conversation continua.
Il y avait bien dans les manières de Regnault quelque chose qui ne me
plaisait pas; mais je l'oubliais par son esprit, sa brillante facilité
d'élocution, et une sorte d'éloquence attachante qui rendait fort
agréable cette rencontre, première origine d'un intérêt et d'un
attachement que, dans aucune circonstance, je n'invoquai jamais en vain.
D. L*** devint ensuite le sujet de la conversation. Sa figure avait
désagréablement prévenu Regnault, fin observateur des physionomies, au
point qu'il ne put s'empêcher de me témoigner qu'il ne me faisait pas
l'injure de mettre le soupçon d'une passion sur un tel visage; mais il
m'exprima jusqu'au regret de la moindre liaison avec un pareil homme.
Mon amour-propre jouissait de ce suffrage, assez bienveillant au premier
abord pour me croire au dessus d'un D. L***, et de toute faiblesse à son
égard; mais je souffrais de le voir accabler, et je pris sa défense en
lui prêtant des qualités d'obligeance et d'utilité qu'intérieurement je
lui souhaitais. «Eh bien! malgré le plaidoyer, malgré l'habitude, je
vous engage fort, me dit Regnault d'un ton ferme et énigmatique, je vous
engage fort à vous défaire de cette mauvaise habitude.»
Pourquoi Regnault ne s'expliqua-t-il pas davantage? Car il ne vint pas
me voir avant de quitter Paris; et, privée des lumières qu'il paraissait
avoir sur D. L***, je restai exposée, avec toute la facilité de mon
caractère, à l'industrie de cet indigne spoliateur. D. L*** revint
bientôt lui-même dans la loge; et, en sortant, il me parla tout de suite
de Regnault avec force exclamations sur son mérite, sur son crédit, sur
l'influence qu'il exerçait déjà et qu'il ne manquerait pas d'exercer
davantage dans les affaires. «Vous êtes bien au fait de ce qui le
concerne, dis-je à D. L***, vous le connaissez donc
particulièrement?--Non, répondit D. L*** avec un visible embarras; mais
M. Regnault est un personnage public que la révolution a fait assez
connaître.--Que voulez-vous dire? ce n'est pas, que je sache, un
terroriste, un proscripteur?--Loin de là, il a été proscrit
lui-même.--Oh! tant mieux, c'est pour lui un titre de plus.» Ici un amer
sourire anima un moment la laide figure de D. L***. «En vérité, je ne
vois rien de plaisant dans ce que je viens de dire.--Je ris, mais
seulement de la promptitude qui met si vite les gens de vos
amis.--L'observation est fort impertinente; elle vous sied fort mal; et,
si je ne craignais de gâter ma soirée, je gronderais encore plus fort
celui qui se permet d'en être le commentateur. M. D. L***, que cela vous
suffise.» Et, en effet, il se tut avec sa souplesse accoutumée.