CHAPITRE LIX.

Visite de Moreau.--Sa douceur et sa bonté.--Lemot.--Entretien avec D.

L***.

Moreau était arrivé. Je tremblais à la seule idée de le voir, et

cependant j'en sentais le besoin. La délicatesse ne me commandait-elle

pas de lui rendre le pouvoir de disposer des fonds placés chez M. de La

Rue? L'honneur me donna le courage de lui écrire ce peu de lignes:

«Vous devez me haïr et surtout m'accuser; aussi je ne tenterai rien pour

un raccommodement que tout rend impossible; mais je ne puis et ne veux

remettre qu'à vous les preuves que j'ai entre les mains d'une confiance

qui, du moins sous ce rapport, ne pouvait être trompée, et ne le sera

jamais. Vos amis, qui ne sont pas les miens, pourraient à ce sujet

élever des soupçons, car ils me croient intéressée. Que votre nom me

soit encore une sauvegarde contre un mépris que je ne saurais ni

mériter, ni souffrir.

«ELZELINA.»

Adélaïde eut ordre de se rendre à Chaillot avec ce billet. Le général

allait sortir: reconnaissant mon écriture sur l'adresse de la lettre

qu'on lui remettait, il rentra, donna tous les signes d'une vive

émotion, essaya d'écrire, déchira trois fois ce qu'il avait écrit, puis

dit à Adélaïde avec beaucoup de bonté: «Le temps me presse; annoncez que

vous m'avez vu, et que demain, dans la soirée, je viendrai.» Bien des

fois je fis raconter par Adélaïde les paroles du général, et mon coeur se

plaisait à le reconnaître à une foule de nuances délicates, qui

redoublaient une tendre estime dont la vivacité n'alla pourtant jamais

jusqu'à l'amour.

Le jour de cette visite, qui fit époque dans ma vie, fut aussi, par une

singularité remarquable, un important épisode de notre histoire. Ceux

qui retracent les grands événemens politiques supposent toujours les

personnages célèbres occupés de vues profondes, de projets ambitieux, et

ils les placent au plus fort de l'action des partis, dans le moment même

où d'ordinaire ces acteurs sans le savoir, renfermés dans le cercle des

faiblesses communes, ne songent qu'à l'influence d'un regard, qu'aux

révolutions d'un sourire ou d'une larme, qu'à l'empire d'un coeur. En

vérité on fait l'histoire trop pompeuse.

Quoi qu'il en soit, ce fut le 6 novembre (15 brumaire an 5), que je

reçus la visite de Moreau. Ce jour avait été marqué par le repas fameux

que le Corps législatif donna aux généraux dans le _temple de la

Victoire_ (Saint-Sulpice). On a dit dans le temps, et l'on a répété

depuis, que Moreau et Bonaparte s'y admirèrent et sortirent ensemble

_pour combiner les grandes opérations du 18 et du 19 brumaire_. Ce que

je sais, c'est qu'après ce dîner, entre huit et neuf heures du soir,

Moreau était chez moi.

Il paraissait peu émerveillé de cette fête, que la musique avait seule

animée, dont les amphitryons devaient être les victimes, et être mis à

la porte des affaires par ceux qu'ils avaient reçus à leur table. Non

seulement Moreau n'eut point de conférence avec Bonaparte, ne saisit

point cette occasion de le louer, mais laissa éclater en ma présence

l'irrésistible sentiment d'une justice plus que sévère, qui devait plus

tard être de la haine. Mais ce qu'alors je remarquai bien plus que tout

cela, ce fut la bonté de Moreau, ce regard doux et pénétrant qui

semblait vouloir m'attirer encore. Il y avait dans ses reproches une

bienveillance si délicate, dans ses regrets une douceur si touchante,

que je lui demandai avec les sanglots du repentir de me rendre son

amitié. «Mon amitié, Elzelina! répondit Moreau; ce sentiment vous

suffit; mais il ne paie pas l'amour, et je t'aime, toi qui en aimes un

autre!»

Croyant qu'il parlait de cet affreux D. L***, je m'écriai avec cette

force qu'inspire une injuste accusation: «Moi, l'aimer! oh non! Non, je

le jure!» Sans rien me répondre, Moreau me présente une lettre...

C'était celle que j'avais écrite à Ney. Bouleversée par mille

suppositions sur la manière dont cette lettre lui est parvenue, je tombe

aux pieds de celui qui pouvait seul éclaircir ce terrible mystère.

L'état effrayant où me vit Moreau ranima en un instant toute sa

tendresse; il me releva, et je me trouvai encore une fois pressée contre

ce noble coeur, dépositaire de mes larmes. «Elzelina, comment Ney a-t-il

mérité cet excès de délire qui vous a fait oublier la dignité d'une

femme?--Rien. Il me connaît à peine; et peut-être ne m'aimera-t-il

jamais.--Écoutez-moi, reprit Moreau, c'est la dernière fois que je

touche ce sujet. Ney ne vous rendra point heureuse. Je le connais, je

l'admire; mais dans ses qualités brillantes, dans cette ame élevée mais

ambitieuse, il n'y a point le bonheur d'une femme; mais le caprice

bouillant qu'elle peut en attendre n'est pas l'amour durable qu'elle

doit inspirer.--Grands dieux! Que me dites-vous! Ne me trompez-vous

pas?» Moreau, blessé par cette injuste exclamation, non dans sa vanité

mais dans sa délicatesse, resta rêveur quelques instans, puis, me

regardant avec cet air de dignité que donne la conscience de ce qu'on

vaut: «Elzelina, me dit-il, adieu. Il m'en coûte, mais il le faut. Votre

franchise qui me désespère me montre aussi ce que je me dois à moi-même.

Soyez heureuse... Je ne vous verrai plus... Écrivez-moi, je ne serai

jamais étranger à votre destinée. N'oubliez pas que le titre d'ami de

votre famille me donne le droit d'y veiller. Je vais sans doute avoir un

commandement; mais avant mon départ votre sort sera assuré.--Ne

m'humiliez pas ainsi, m'écriai-je, vous n'avez déjà que trop fait pour

moi! Reprenez ces preuves de votre généreuse confiance,» et je lui remis

les pouvoirs si étendus qu'il m'avait donnés. Il prit le papier, me

serra étroitement contre son coeur, et sortit.

Dans cette entrevue, qui avait duré plus de trois heures, j'avais tout

avoué, tout, excepté mon projet d'entrer dans la carrière dramatique.

Mais avant de parler des idées de Moreau à cet égard, c'est le moment de

rappeler une des circonstances de mon séjour à Chaillot, peu importante

en elle-même, mais qui n'est point sans intérêt pour la suite de ces

récits. Objet des flatteries de tout ce qui m'entourait, je ne pouvais

guère résister à la fantaisie de me faire peindre. La palette d'Isabey

me fut consacrée _dans une miniature_ charmante comme toutes celles où

le talent de cet artiste célèbre embellit encore la beauté. Un jeune

peintre, du nom de Boucher, me peignit en pied, sous le costume

d'Atalante[12]. Mais mon amour-propre n'en avait point encore assez, et

voulut aussi recevoir les honneurs de la sculpture. À cette époque,

venait de se révéler le talent original de Lemot. Son ciseau complaisant

et heureux reproduisit mes traits, avec un caractère si noble et si

élevé, que l'ouvrage excita une admiration générale dans l'atelier de

l'artiste et au Louvre. Très jeune alors, Lemot, sous une simplicité

rare de manières, laissait entrevoir ce quelque chose qui ne se définit

ni ne s'exprime, mais qui décèle l'homme de génie. Plein d'inspiration

et de feu, il me faisait trouver courtes ces longues séances où

l'amour-propre ordinaire des modèles est mis à de si rudes épreuves par

l'ennui, mais qui disparaissait pour moi par la passion des arts et

l'enthousiasme du maître. Dans un cabinet transformé en atelier, un lit

de repos d'un style antique me recevait tous les jours dans l'attitude

de Cléopâtre. Ainsi se forma une amitié chère et glorieuse, car elle a

survécu à la jeunesse et à la beauté, et n'a point été infidèle à

l'infortune. Moreau, sévère sur la modestie des femmes, avait d'abord

été peu content de la mienne, et n'avait point épargné, ce qu'il

appelait un impudique orgueil; mais la plus grande rigidité s'adoucit,

et les hommes trouvent quelquefois tant de plaisir à ce qu'ils blâment,

que Moreau eût voulu posséder la statue contre laquelle il s'était

d'abord courroucé.

Du reste, depuis la visite du général, qui m'avait tant agitée, mon coeur

sentait moins le chagrin d'une telle perte que le bonheur de sa liberté,

d'une liberté qui permettait au moins à mon imagination de courir en

idée sur les traces de celui que j'espérais bientôt voir, et dont

l'image, toujours présente, chassait toutes les autres. C'était de Ney,

de Ney seul que je m'occupais le lendemain même de la visite de Moreau.

Quand D. L***, que j'avais envoyé chercher, arriva auprès de moi, je ne

lui proposai rien moins que de partir à l'instant même pour porter au

général Ney une lettre que je voulais lui écrire. «Mais ce voyage,

Madame, me paraît tout-à-fait inutile; il se prépare de grands

changemens; sous peu le général Ney sera appelé à Paris. Libre

maintenant, vous pourrez le recevoir. Écrivez-lui, si vous le désirez,

mais par la poste; cela suffit.--Eh bien! alors, mon cher D. L***, voilà

comment j'arrange les choses pour aujourd'hui. Vous irez vous informer

si l'on sait l'époque certaine de l'arrivée du général Ney à Paris.

Pendant ce temps, je ferai une visite à M. Lecoulteux de Canteleu et à

Molé; vous mettrez à la poste un billet que je vais écrire à Joufre, et

puis vous irez m'attendre au café du pont Louis XV, pour aller de là

dîner au jardin des Plantes, et ensuite au spectacle. Voici 500 francs:

vous tiendrez note de vos dépenses. Savez-vous ce que je veux que vous

fassiez encore?--Non, mais je suis prêt à tout ce qui peut vous être

agréable.» La soumission de D. L*** me toucha, tout intéressée qu'elle

était. «Voici, lui dis-je, ce que je désire de vous: vous êtes fort mal

logé, et vous payez cher; ce sacrifice, vous le faites pour demeurer

près de moi. Il me semble que si nous habitions la même maison, cela

serait plus agréable pour tous deux. Venez donc prendre possession du

joli entresol que j'ai loué pour vous.--Ah! Madame, on n'est pas

meilleure. Je vais immédiatement m'occuper de tous les soins dont vous

m'avez chargé. Mais comment accordez-vous avec votre amour et vos

espérances du côté du général Ney, vos nouveaux projets dramatiques?

vous y renoncez, sans doute?--Non vraiment. Je vais même ce matin chez

Molé savoir s'il m'a trouvé un maître de déclamation. Chaque jour, une

heure appartiendra à cette étude; et, puisque vous aimez les beaux vers,

vous me ferez répéter mes rôles. Je veux absolument être présentée à

Talma et à madame Petit[13].--Vous ne parlez pas de Monvel; est-ce qu'un

si grand acteur pourrait ne pas plaire à un aussi bon juge.--Monvel a

des accens qui viennent de l'âme, et d'une ame généreuse; il arrache

quelquefois des larmes; mais quelque chose de pénible se mêle aux

jouissances que donne son talent: on sent que chez lui la vie est prête

à s'éteindre; et la difficulté de sa prononciation venant d'une

infirmité physique, attriste à cause même de l'admiration qu'il inspire.

Je n'ose espérer qu'il puisse me donner des leçons; mais il ne me

refusera pas, j'espère, des conseils dont je sens tout le prix.--À

merveille; mais comment, encore une fois, accorderez-vous la guerre avec

les arts?--Toutes les gloires sont de la même famille. Le talent, la

renommée, portent avec eux des séductions bien puissantes. Oh! que je

serais heureuse d'avoir quelque noble et semblable titre, quelque

couronne à mettre comme une illusion de plus dans l'amour! Mais cette

gloire, que j'ambitionne pour lui plaire, je la fuirais autant que je la

désire; et, s'il l'exigeait, elle deviendrait aussi volontiers un

sacrifice qu'un hommage. Allez, mon cher D. L***, aidez-moi par quelques

promptes et sûres nouvelles, à supporter l'attente.»

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 42 / 69 题