Lettre de Moreau.--Il me fait une seconde visite.--Scène très vive entre
nous deux.--Son projet de Mariage.
Le général Moreau m'avait engagée à lui écrire. Sensible à son intérêt,
je crus pouvoir plus franchement y répondre, par écrit que de vive voix,
et je lui confiai en effet, dans une lettre pleine de soumission, mon
désir d'entrer dans la carrière dramatique, et de me créer ainsi une
existence indépendante et honorable.
La réponse que je reçus, je ne la transcrirai point, par respect pour
une haute renommée; mais en la lisant, je restai confondue devant
l'expression de ce que les préjugés les plus vulgaires peuvent avoir de
plus absurde. Le théâtre, et ceux qui se livrent aux travaux et aux
études, honorés de tant d'applaudissement et de suffrages, tout cela
était l'objet d'un insultant mépris. Venaient ensuite des menaces de me
priver de ma liberté, si je persistais dans mes extravagantes idées. Moi
aussi je répondis, et en termes ironiques, sur ces reproches d'oublier
ma naissance et de déroger, si étranges sous la plume d'un défenseur de
l'égalité républicaine!
D. L***, qui arriva dans le moment, m'aida avec chaleur à étouffer tous
les scrupules qui auraient pu me retenir encore, et je résolus plus
fortement que jamais de passer outre. Quelques heures après, M. Lemière,
mon maître de déclamation, était là, et c'est au milieu en quelque sorte
des hostilités commencées que parut Joseph comme un ambassadeur envoyé
par le général pour entrer en négociation. Le général allait bientôt
quitter Paris, il demandait à me voir le soir même. «Oui, Joseph, le
général peut venir, je l'attendrai toute la soirée; je vais même vous
donner un mot pour lui.»
Moreau vint entre sept et huit heures. Le 18 brumaire était passé; et
par ses hésitations et sa faiblesse, Moreau s'était vu entraîner dans
les projets ambitieux de Bonaparte, qu'il aimait si peu, malgré toutes
les belles phrases que l'on débitait au sujet de leur attachement, dans
les journaux du temps, qu'au lieu des mots pompeux d'amitié et d'estime,
on aurait pu choisir ceux de dédain et d'aversion pour peindre leurs
sentimens. L'antipathie de Moreau embrassait alors toute la famille
Bonaparte, car Moreau me dit ce soir-là même, en propres termes _qu'il
aimerait mieux épouser la ravaudeuse du coin, que de devenir le
beau-frère du Corse_[14].
«Pourquoi, dis-je à Moreau, n'avoir pas prévenu l'ambition de cet homme
qui vous inquiète, au lieu de la servir? Pensez-vous que les généraux
qui l'ont secondé ne vous eussent pas suivi de préférence?--Vous qui me
connaissez, pouvez-vous me parler ainsi? Je n'ai jamais eu l'idée de
gouverner; mais je ne veux pas qu'un ambitieux le prétende. Nous
verrons, au reste, nous verrons... Parlons de vous aujourd'hui: avant de
partir, Elzelina, dites-moi donc quelle est cette nouvelle folie?
nouveau chagrin pour votre famille.--Ma famille... J'aime en vérité vous
voir prendre son parti: elle s'inquiète tant de mon sort! Une pension de
1200 fr.! c'est en effet un luxe de tendresse, un excès de
générosité!--Mais elle pourrait vous dire: Pourquoi rester en pays
étranger?--Général, vous savez mieux que personne pourquoi j'ai fui la
Hollande.--Je vois que vous voulez vous perdre et compromettre par un
scandale public un nom respectable. Je vous préviens que je m'y
opposerai de tout mon pouvoir.--Me parler ainsi, général, c'est détruire
vous-même le pouvoir que vous aviez sur mes actions, pouvoir qui vous
était librement donné par la reconnaissance. Le lien qui m'unissait à
vous étant rompu, vous avez perdu tous vos droits comme j'ai perdu tous
ceux que je devais à l'amour.--«Elzelina, je ne veux pas oublier combien
vous me fûtes chère; mais je vous le jure, vous n'exécuterez pas votre
projet extravagant. Je vais écrire à votre famille; je parlerai à
l'ambassadeur.--Il est heureux que nous ne soyons plus au temps des
lettres de cachet; sans cela votre ressentiment vous ferait trouver
bonnes les ressources du pouvoir absolu, foudroyées pourtant du haut de
la tribune nationale. Moi qui ne fais pas de doctrines républicaines,
qui ne suis point chargée de la défense de la liberté politique, je
saurai cependant défendre la liberté individuelle, la mienne du
moins.--«Elzelina, me dit Moreau après quelques momens de silence et
d'un ton plus pénétrant, l'idée de vous voir exposée à tous les regards
sur un théâtre m'est insupportable. Vous que j'ai connue au sein de
l'opulence, au milieu d'une famille si respectable; sans abandonner
votre dessein, promettez du moins à votre ami de ne rien précipiter.--Je
vous le promets; et d'ailleurs cet état exige des études assez
longues.--Ah! pourquoi n'avez-vous pu m'aimer? Votre destinée eût été
paisible et la mienne heureuse.--Faut-il vous l'avouer? Mon ame a besoin
d'agitations et de tourmens.--Pauvre et chère Elzelina, écoutez-la,
cette ame si ardente; celui qui excite en vous un tel délire à de quoi
remplir votre fatale destinée.--Pardonnez-moi et ne me haïssez pas.--Ah!
s'écria-t-il avec un nouveau degré d'émotion, pour ne pas céder à tous
les sentimens que vous m'inspirez encore, je dois cesser de vous voir et
de vous entendre...» Il soupira, puis exigea de moi que je renouvelasse
la promesse de réfléchir mûrement avant d'entrer dans la carrière du
théâtre, et de nouveau je le promis.
«Savez-vous, me dit-il avec une sorte d'irrésolution et quelques momens
de silence, qu'on veut me marier?--Tant mieux! m'écriai-je, si celle
qu'on vous destine est aimable, bonne et jolie. Son bonheur est certain
avec tant de qualités qui vous distinguent. Il ne faudra à une femme
qu'un peu de raison pour apprécier et goûter tout cela. Encore une
campagne contre l'ennemi, et vous viendrez vous reposer de la gloire
dans les plaisirs de la vie intérieure, près d'une jeune épouse qui
bercera son premier né sous les lauriers de son père. Oui, Moreau,
mariez-vous; mais déjà êtes-vous amoureux?--Je ne le crois pas, mais
cela pourra venir, car celle qu'on me destine est fort jolie et pleine
de grâce et de talent. Ce sont les De la Marre, mes bien anciens amis,
qui ont songé à ce mariage.--Ils ne sont ni mes anciens ni mes nouveaux
amis, mais s'ils réussissent à assurer votre bonheur, ils auront acquis
bien des droits à ma vénération.--Je ne suis pas encore déterminé... Ma
future belle-mère ne me convient pas autant que sa fille.--Mais ce n'est
pas la mère que vous épousez?--Non et oui, car cela revient presqu'au
même, et c'est une terrible chose qu'une belle-mère.--Mais parce qu'on
marie sa fille, on ne devient pas méchante quand on ne l'est pas.--Je ne
dis pas cela; mais la prétention de gouverner son gendre comme on
gouvernait sa fille devient une conséquence inévitable du caractère de
la belle-mère, et une source féconde de tracasseries, et souvent même de
grands malheurs.--Ne vous mettez pas ces chimères dans la tête; quand
même votre belle-mère demeurerait chez vous, en seriez-vous moins le
maître?--Sans doute, mais il faudrait combattre, et je redoute presque
autant la discussion que l'obéissance.--Moreau, quoique vous soyez doué
des plus nobles et des plus grandes qualités, il vous en manque une bien
essentielle, la résolution.»
Il ne répondit rien à ce dernier mot. Nous causâmes encore quelque temps
sur le ton de la plus affectueuse amitié, puis nous nous séparâmes.
En sortant, Moreau avait glissé sur un guéridon un contrat de rente. Je
le lui renvoyai le lendemain, avec quelques reproches sur ce procédé,
que je n'approuvais pas, avec les plus vives expressions d'attachement,
terminées par quelques plaisanteries sur son antipathie pour les
belles-mères.
Dès que D. L*** sut le départ de Moreau, qui eut lieu à quelque temps de
là, il n'eut cesse que je ne chargeasse quelqu'un de redemander le
mobilier de Chaillot. Je ne rapporterai pas les mille tracasseries qui
accompagnèrent cette opération si simple et pourtant si longue. Je ne
mentionne cette circonstance que pour constater le dépit des _Gaillard_,
et la joie intéressée de D. L***.
Bien long-temps après, je revis Moreau à Paris, à l'occasion d'un papier
laissé chez lui. Quoiqu'en présence de témoins, il me rappela notre
dernière conversation, et j'eus le regret d'apprendre que tout ce qu'il
avait craint des belles-mères s'était réalisé, et qu'au sein de
l'opulence et des grandeurs, dans une union embellie de toutes les
vertus d'une femme charmante, il avait rencontré les ennuis d'une
influence domestique à laquelle il n'avait pas la force de se
soustraire.