CHAPITRE LXI.

Lettre de Moreau.--Il me fait une seconde visite.--Scène très vive entre

nous deux.--Son projet de Mariage.

Le général Moreau m'avait engagée à lui écrire. Sensible à son intérêt,

je crus pouvoir plus franchement y répondre, par écrit que de vive voix,

et je lui confiai en effet, dans une lettre pleine de soumission, mon

désir d'entrer dans la carrière dramatique, et de me créer ainsi une

existence indépendante et honorable.

La réponse que je reçus, je ne la transcrirai point, par respect pour

une haute renommée; mais en la lisant, je restai confondue devant

l'expression de ce que les préjugés les plus vulgaires peuvent avoir de

plus absurde. Le théâtre, et ceux qui se livrent aux travaux et aux

études, honorés de tant d'applaudissement et de suffrages, tout cela

était l'objet d'un insultant mépris. Venaient ensuite des menaces de me

priver de ma liberté, si je persistais dans mes extravagantes idées. Moi

aussi je répondis, et en termes ironiques, sur ces reproches d'oublier

ma naissance et de déroger, si étranges sous la plume d'un défenseur de

l'égalité républicaine!

D. L***, qui arriva dans le moment, m'aida avec chaleur à étouffer tous

les scrupules qui auraient pu me retenir encore, et je résolus plus

fortement que jamais de passer outre. Quelques heures après, M. Lemière,

mon maître de déclamation, était là, et c'est au milieu en quelque sorte

des hostilités commencées que parut Joseph comme un ambassadeur envoyé

par le général pour entrer en négociation. Le général allait bientôt

quitter Paris, il demandait à me voir le soir même. «Oui, Joseph, le

général peut venir, je l'attendrai toute la soirée; je vais même vous

donner un mot pour lui.»

Moreau vint entre sept et huit heures. Le 18 brumaire était passé; et

par ses hésitations et sa faiblesse, Moreau s'était vu entraîner dans

les projets ambitieux de Bonaparte, qu'il aimait si peu, malgré toutes

les belles phrases que l'on débitait au sujet de leur attachement, dans

les journaux du temps, qu'au lieu des mots pompeux d'amitié et d'estime,

on aurait pu choisir ceux de dédain et d'aversion pour peindre leurs

sentimens. L'antipathie de Moreau embrassait alors toute la famille

Bonaparte, car Moreau me dit ce soir-là même, en propres termes _qu'il

aimerait mieux épouser la ravaudeuse du coin, que de devenir le

beau-frère du Corse_[14].

«Pourquoi, dis-je à Moreau, n'avoir pas prévenu l'ambition de cet homme

qui vous inquiète, au lieu de la servir? Pensez-vous que les généraux

qui l'ont secondé ne vous eussent pas suivi de préférence?--Vous qui me

connaissez, pouvez-vous me parler ainsi? Je n'ai jamais eu l'idée de

gouverner; mais je ne veux pas qu'un ambitieux le prétende. Nous

verrons, au reste, nous verrons... Parlons de vous aujourd'hui: avant de

partir, Elzelina, dites-moi donc quelle est cette nouvelle folie?

nouveau chagrin pour votre famille.--Ma famille... J'aime en vérité vous

voir prendre son parti: elle s'inquiète tant de mon sort! Une pension de

1200 fr.! c'est en effet un luxe de tendresse, un excès de

générosité!--Mais elle pourrait vous dire: Pourquoi rester en pays

étranger?--Général, vous savez mieux que personne pourquoi j'ai fui la

Hollande.--Je vois que vous voulez vous perdre et compromettre par un

scandale public un nom respectable. Je vous préviens que je m'y

opposerai de tout mon pouvoir.--Me parler ainsi, général, c'est détruire

vous-même le pouvoir que vous aviez sur mes actions, pouvoir qui vous

était librement donné par la reconnaissance. Le lien qui m'unissait à

vous étant rompu, vous avez perdu tous vos droits comme j'ai perdu tous

ceux que je devais à l'amour.--«Elzelina, je ne veux pas oublier combien

vous me fûtes chère; mais je vous le jure, vous n'exécuterez pas votre

projet extravagant. Je vais écrire à votre famille; je parlerai à

l'ambassadeur.--Il est heureux que nous ne soyons plus au temps des

lettres de cachet; sans cela votre ressentiment vous ferait trouver

bonnes les ressources du pouvoir absolu, foudroyées pourtant du haut de

la tribune nationale. Moi qui ne fais pas de doctrines républicaines,

qui ne suis point chargée de la défense de la liberté politique, je

saurai cependant défendre la liberté individuelle, la mienne du

moins.--«Elzelina, me dit Moreau après quelques momens de silence et

d'un ton plus pénétrant, l'idée de vous voir exposée à tous les regards

sur un théâtre m'est insupportable. Vous que j'ai connue au sein de

l'opulence, au milieu d'une famille si respectable; sans abandonner

votre dessein, promettez du moins à votre ami de ne rien précipiter.--Je

vous le promets; et d'ailleurs cet état exige des études assez

longues.--Ah! pourquoi n'avez-vous pu m'aimer? Votre destinée eût été

paisible et la mienne heureuse.--Faut-il vous l'avouer? Mon ame a besoin

d'agitations et de tourmens.--Pauvre et chère Elzelina, écoutez-la,

cette ame si ardente; celui qui excite en vous un tel délire à de quoi

remplir votre fatale destinée.--Pardonnez-moi et ne me haïssez pas.--Ah!

s'écria-t-il avec un nouveau degré d'émotion, pour ne pas céder à tous

les sentimens que vous m'inspirez encore, je dois cesser de vous voir et

de vous entendre...» Il soupira, puis exigea de moi que je renouvelasse

la promesse de réfléchir mûrement avant d'entrer dans la carrière du

théâtre, et de nouveau je le promis.

«Savez-vous, me dit-il avec une sorte d'irrésolution et quelques momens

de silence, qu'on veut me marier?--Tant mieux! m'écriai-je, si celle

qu'on vous destine est aimable, bonne et jolie. Son bonheur est certain

avec tant de qualités qui vous distinguent. Il ne faudra à une femme

qu'un peu de raison pour apprécier et goûter tout cela. Encore une

campagne contre l'ennemi, et vous viendrez vous reposer de la gloire

dans les plaisirs de la vie intérieure, près d'une jeune épouse qui

bercera son premier né sous les lauriers de son père. Oui, Moreau,

mariez-vous; mais déjà êtes-vous amoureux?--Je ne le crois pas, mais

cela pourra venir, car celle qu'on me destine est fort jolie et pleine

de grâce et de talent. Ce sont les De la Marre, mes bien anciens amis,

qui ont songé à ce mariage.--Ils ne sont ni mes anciens ni mes nouveaux

amis, mais s'ils réussissent à assurer votre bonheur, ils auront acquis

bien des droits à ma vénération.--Je ne suis pas encore déterminé... Ma

future belle-mère ne me convient pas autant que sa fille.--Mais ce n'est

pas la mère que vous épousez?--Non et oui, car cela revient presqu'au

même, et c'est une terrible chose qu'une belle-mère.--Mais parce qu'on

marie sa fille, on ne devient pas méchante quand on ne l'est pas.--Je ne

dis pas cela; mais la prétention de gouverner son gendre comme on

gouvernait sa fille devient une conséquence inévitable du caractère de

la belle-mère, et une source féconde de tracasseries, et souvent même de

grands malheurs.--Ne vous mettez pas ces chimères dans la tête; quand

même votre belle-mère demeurerait chez vous, en seriez-vous moins le

maître?--Sans doute, mais il faudrait combattre, et je redoute presque

autant la discussion que l'obéissance.--Moreau, quoique vous soyez doué

des plus nobles et des plus grandes qualités, il vous en manque une bien

essentielle, la résolution.»

Il ne répondit rien à ce dernier mot. Nous causâmes encore quelque temps

sur le ton de la plus affectueuse amitié, puis nous nous séparâmes.

En sortant, Moreau avait glissé sur un guéridon un contrat de rente. Je

le lui renvoyai le lendemain, avec quelques reproches sur ce procédé,

que je n'approuvais pas, avec les plus vives expressions d'attachement,

terminées par quelques plaisanteries sur son antipathie pour les

belles-mères.

Dès que D. L*** sut le départ de Moreau, qui eut lieu à quelque temps de

là, il n'eut cesse que je ne chargeasse quelqu'un de redemander le

mobilier de Chaillot. Je ne rapporterai pas les mille tracasseries qui

accompagnèrent cette opération si simple et pourtant si longue. Je ne

mentionne cette circonstance que pour constater le dépit des _Gaillard_,

et la joie intéressée de D. L***.

Bien long-temps après, je revis Moreau à Paris, à l'occasion d'un papier

laissé chez lui. Quoiqu'en présence de témoins, il me rappela notre

dernière conversation, et j'eus le regret d'apprendre que tout ce qu'il

avait craint des belles-mères s'était réalisé, et qu'au sein de

l'opulence et des grandeurs, dans une union embellie de toutes les

vertus d'une femme charmante, il avait rencontré les ennuis d'une

influence domestique à laquelle il n'avait pas la force de se

soustraire.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 44 / 69 题