Oudet.--Scène singulière.--M. Lecoulteux de Canteleu.--Ses
soupçons.--Sages résolutions promptement évanouies.
La tête toute pleine de ce que m'avait dit Molé, je voulus commencer
immédiatement mes études dramatiques. Le soir même, j'allai avec
Adélaïde à une représentation de _Macbeth_. Ma toilette était fort
simple; car, loin de chercher les regards publics, je voulais les éviter
avec soin; mais Adélaïde, beaucoup plus impatiente de briller, s'était
habillée avec tout le clinquant d'une véritable soubrette de comédie.
J'entendis cependant, en traversant les corridors, les chuchotemens de
quelques groupes où l'on semblait me reconnaître, sans doute à l'air
original que la simplicité ne m'enlevait pas. À l'instant, un homme
s'élance vers moi, et s'écrie d'un air inspiré: «C'est toujours vous!»
Je demeure interdite. C'était Oudet; cet Oudet, objet récent d'un si
singulier rêve. «Accordez-moi la grâce de vous accompagner;» et déjà il
s'était emparé de mon bras, et nous marchions ensemble dans le corridor.
«Je vous ai donc retrouvée! me dit-il avec un incroyable élan de
sensibilité; que vous m'avez causé de tourmens!» Stupéfaite de ce
langage, j'entrai brusquement dans une loge; et alors levant une seconde
fois les yeux sur cette figure mystérieuse, sur ces regards expressifs
et scrutateurs; toute pleine de mes rêves de théâtre, de ma visite chez
Molé, de la singularité, de cette subite rencontre, d'une sorte
d'émotion prophétique, je n'eus que la force de lever mes deux mains sur
ma figure, et de m'écrier: «Éloignez, éloignez-vous, je vous en
supplie.»
Un fat eût accaparé bien vite cette exclamation comme un triomphe de
vanité. Oudet, plus pénétrant et plus sensible, y entrevit l'élan d'une
âme en proie à des mouvemens extraordinaires. Sa voix sembla prendre, au
contraire, l'accent d'un ami d'enfance. Il avait dans l'organe je ne
sais quel timbre pénétrant et vrai, dont Talma seul, au théâtre ou dans
le monde, m'a rappelé la magie. Il me demanda si tout ce qu'il avait
entendu de la bouche de l'envie avait quelque, fondement; si j'avais
réellement rompu avec le général. «Oui, répondis-je comme obéissant
malgré moi à une force supérieure; nous sommes à jamais séparés. Tout ce
qu'on a dit est vrai.--Mon coeur, ma voix, mon bras, prendront toujours
votre défense,» me répondit Oudet avec ce ton généreux et passionné qui
n'appartenait pourtant ni à la galanterie ni à l'amour. Il s'assit près
de moi dans le fond d'une loge, et alors tout ce que l'esprit et le coeur
peuvent inspirer d'éloquent, il le mit en oeuvre pour me décider à faire
une démarche près de Moreau. «Pouvez-vous, me dit-il avec feu, renoncer
aussi légèrement à l'affection d'un grand homme? il doit vous aimer avec
passion: on ne saurait vous aimer autrement.--Rien ne pourrait rendre à
Moreau ses illusions. Je n'ai, dans l'événement qui m'a fait quitter sa
maison, aucuns torts graves: des reproches, néanmoins, pèsent sur mon
coeur; mais ceux-là je ne veux point m'en repentir... Enfin, j'ai besoin
de ma liberté.--Mais quoi! n'aimeriez-vous point Moreau?--Je l'estime,
je le révère au-dessus de tout.--Je vous comprends; il est froid,
irrésolu, faible.--Ceux qui le peignent ainsi ne l'ont jamais vu devant
l'ennemi.--Non, non, il y a trop de noblesse en vous pour vous séparer
de Moreau.» La porte de la loge s'ouvrit à l'instant, et quelqu'un
entra: c'était M. Lecoulteux de Canteleu. Quoique je le connusse
beaucoup, sa présence m'embarrassa au dernier point; je m'aperçus
cependant bientôt qu'Oudet seul était l'objet de son inquiète attention.
M. de Canteleu pouvait, dès cette époque, passer pour un vieillard; mais
ses manières si nobles, si distinguées, m'avaient fait apprécier sa
connaissance, et j'avais mis quelque orgueil à lui être agréable. Jamais
je ne le voyais sans songer à ce que mon excellent père m'avait dit du
sien, le plus bel homme de son temps. Je croyais quelquefois retrouver
dans M. de Canteleu cet aïeul que je n'avais pas connu, et cette
illusion me donnait avec lui un air de soumission respectueuse et
caressante qui le touchait vivement.
Différent de lui-même ce soir-là, soucieux et mécontent, il ne s'était
attiré de ma part que les égards d'une banale politesse. Oudet, de son
côté, confiné dans le fond de la loge, laissait échapper les bouffées
d'une impatience pour moi fort embarrassante. L'apparition de Talma vint
heureusement à mon secours, et contraindre en quelque sorte les regards
de mes voisins. Tout à coup, à une vive exclamation qui m'est arrachée
par le jeu du Roscius français, Oudet, que j'avais complétement oublié,
me dit d'un ton fort étrange: «Je suis fâché de votre enthousiasme pour
cet acteur... adieu... Vous me reverrez, et il quitte brusquement la
loge.--Ce monsieur est donc bien lié avec vous pour en agir de la sorte?
me dit M. de Canteleu avec un demi-dépit.--Fort peu, je vous assure; il
a certainement perdu la tête.--Dans tous les cas, Oudet est un homme que
vous devez éviter.--Serait-ce un méchant homme?--Il s'en faut; mais
c'est un extravagant, un songe-creux, qui déteste les gouvernans que
pourtant il sert avec honneur; qui se permet enfin d'aimer la France à
sa manière.--Je ne vois pas, je l'avoue, qu'il y ait grand mal à cela.
_Vos gouvernans, il faut en convenir, sont parfois de drôles de
personnages. Heureusement qu'ils ne sont pas nommés à vie, et que,
pouvant en changer, on a quelques chances de trouver mieux_.»
Je débitais ces folies sans la moindre arrière-pensée politique, sans
soupçonner qu'on approchait d'une crise, le 18 brumaire. Aussi je ne
pouvais comprendre que M. de Canteleu aperçût dans mes plaisanteries les
preuves d'une intimité, ou les signes d'une opinion. «Quoi qu'il en soit
de la couleur bizarre et insignifiante que vous prêtiez à l'aventure
d'aujourd'hui, me dit l'aimable vieillard, n'attirez pas ce fantasque
personnage à Chaillot, si vous m'en croyez.--À Chaillot! oh! je n'ai
plus le droit d'y introduire personne. Depuis hier je suis établie à
Paris.--Comment! vous avez quitté Chaillot et Moreau?» Je baissai la
tête sans répondre. «Ah! que vous m'affligez! reprit M. de Canteleu.
Revenez, revenez, je vous en conjure, à un coeur si digne de votre coeur;
à ce Moreau, qui ne peut aimer comme un autre, et qui saura pardonner
comme il aime.» Ce langage de la raison, ces accens de père et d'ami,
m'attendrirent sans me convaincre. Tout ce que je pus promettre à M. de
Canteleu fut d'aller le voir dans le beau jardin de son hôtel, causer
bientôt avec lui du noble général auquel il portait un attachement et
une estime si mérités.
Malgré ma légèreté, cette conversation m'avait vivement préoccupée. Je
sortis du spectacle, triste, rêveuse, presque raisonnable, et résolue de
me rendre au plus tôt chez l'ambassadeur de Hollande pour le prier
d'intercéder en ma faveur auprès de ma famille. Mais, par une fatalité
de mon caractère et de ma destinée, il s'est toujours trouvé qu'au
moment d'exécuter une bonne résolution, quelque circonstance inattendue
est venue briser les premiers et les plus heureux efforts. Cette fois,
une lettre de D. L***, qui me fut remise à mon retour, chassa le beau
projet d'une minute; elle m'annonçait l'arrivée du général Ney. De ce
moment, plus de réflexions, plus de souvenirs: dans mon ame, plus rien
qu'un élan d'amour, qu'un songe de bonheur. Mais ces images, si
ardemment appelées, s'éloignent encore devant des événemens qu'il faut
rappeler.