CHAPITRE LVII.

Nouveau projet.--Visite à Molé.--Rencontre de Joufre.--Légère

brouillerie avec D. L***.

Depuis bien long-temps je n'avais eu un réveil plus doux que celui du

lendemain de mon installation dans mon nouvel appartement. Toute autre

femme n'eût senti peut-être que le contraste qu'il offrait avec

l'opulence de la veille. Mais oubliant même tout ce que je pouvais

réclamer, ma seule pensée fut que j'étais entièrement maîtresse, et pour

moi cette pensée, c'est le bonheur. S'il est peu de femmes qui aient

jeté plus d'or pour de brillantes futilités, j'ose dire qu'il en est

moins encore qui sachent mieux s'en passer. Depuis long-*temps, sous le

poids d'une complète infortune, je ne donnerais pas même le nom de

courage à l'habitude des privations, si elle n'avait trop souvent à

subir les regards du monde, qui, en se fixant sur l'extérieur de la

misère avec une sorte d'ironie, l'avertissent de la douleur par

l'humiliation de l'amour-propre.

Le premier acte de ma volonté libre fut d'écrire à D. L***, qu'ayant

trouvé la conduite de sa soeur et de sa mère d'une prudence un peu

poltronne, genre de qualités que je méprise souverainement, je rompais

toute liaison avec elles. Quant à lui, je l'assurais que je le verrais

toujours du même oeil, tant qu'il ne me ferait pas repentir de ma

confiance.

Enchantée de ce trait de caractère, je me lève en parcourant en reine

toutes les pièces de mon logement. J'étais en peignoir; mes cheveux

roulaient en longues tresses négligées sur mes épaules; une glace

réfléchit soudain mes traits, et mon attitude envoie à mon coeur je ne

sais quel murmure d'orgueil et de joie qui ne m'était pas ordinaire.

Rajustant ma coiffure, donnant à mon peignoir la forme d'une tunique, je

me mets à débiter les vers de Racine sur le simple appareil d'une beauté

qu'on vient d'arracher au sommeil, puis de plus longues tirades, des

scènes tout entières d'Iphigénie.

Adélaïde, qui m'écoutait sans que je m'en doutasse, s'écria: «Que madame

serait belle sur le théâtre! Ses gestes peignent, sa voix surtout

attendrit!» À quoi tiennent les résolutions! L'idée la plus étrange me

vint au moment même de ce succès domestique presque ridicule; mais dès

qu'une idée passe devant mon imagination, de sa chimère à sa réalité il

n'y a qu'un pas, et il est bientôt franchi. Ma journée s'écoula en rêves

tragiques; j'entendais les applaudissemens du théâtre; je me voyais déjà

devant Talma, recevant ses encouragemens, ses conseils et son sourire.

Tout à coup un moyen s'offre à mon esprit de savoir au plus tôt à quoi

m'en tenir sur mon talent dramatique. Molé, que j'avais connu à Lyon,

était en ce moment à Paris. Je lui écris à l'instant même pour lui

demander une entrevue. La réponse fut des plus empressées et des plus

aimables; l'audience enfin indiquée pour le jour même.

Ma toilette fut une grande, affaire, et j'avoue que je n'avais jamais

mis tant de réflexion dans mon ajustement, et tant de travail dans la

simplicité de ma mise. Je reçus de Molé l'accueille plus flatteur, et

quand je lui appris comment et pourquoi j'avais quitté Chaillot, en

renonçant à un titre et à un nom, il ne fut ni moins poli, ni moins

gracieux pour moi. J'abordai promptement le sujet de ma visite. Molé,

avec ce ton de galanterie qui lui était habituel, me donna des

encouragemens dont je fus charmée. Il me fit répéter plusieurs tirades

de différens rôles, et il me trouva plus propre à l'emploi des reines

qu'à celui des jeunes princesses. «Bien que vous ayez de fort belles

larmes, me dit-il, votre organe exprimera mieux la fierté de Sémiramis

et les emportemens de Roxane, que les terreurs ingénues d'Iphigénie, et

les timides soupirs de Junie. Travaillez, étudiez, et n'hésitez pas à

vous essayer dans les rôles de _Raucourt_. Vous la remplacerez, si vous

pouvez vaincre votre accent. Accent n'est pas précisément le mot; mais

c'est quelque chose que l'on sent n'être pas français; ce quelque chose

n'est ni gascon, ni allemand, et n'a rien de désagréable dans la

société; toutefois au théâtre, et au Théâtre-Français surtout, on ne le

tolérerait pas. Vos traits sont réguliers et nobles; vous serez superbe

en scène avec ces yeux-là».

Je ne rapporterais pas si exactement les complimens de Molé, s'ils ne

servaient à établir la fragilité des jugemens, même de l'expérience la

plus consommée. Il se trompait complétement sur l'effet que je devais

produire au théâtre. Je perdais tous mes avantages sous le rouge et les

lumières; mais il me reste bien des événemens à rapporter avant

d'arriver au jour où je l'appris si cruellement. Ma franchise s'exerce

assez sur moi-même pour qu'il me soit permis d'exprimer avec une égale

liberté mon jugement sur Molé, et sur l'effet que me produisirent les

morceaux dont sa leçon de déclamation se composa. Sa voix, ses

attitudes, ses gestes, si vrais dans la comédie, me semblèrent une

véritable exagération dans les rôles d'Arsace, d'Achille et de Tancrède.

Au moment où il débitait celui de Zamore, et s'abandonnait à tout

l'emportement de son jeu, involontairement je m'écriai: «Oh non, cela

n'est pas tragique! répétez-moi plutôt Alceste ou Clitandre.» Molé avait

trop l'usage du monde pour s'offenser des observations d'une femme; mais

l'orgueil de la vieille école lui arracha cependant ces mots: «Voilà le

malheur de nos débutans! ils n'ont que Talma devant les yeux.--Mais, M.

Molé, ne le trouvez-vous donc pas admirable?--Dans son genre, oui; mais

de mon temps ce genre n'eût pas réussi.--Comment! on n'aimait donc pas

alors la vérité et le naturel?--Pardonnez-moi, dans la comédie; mais la

tragédie exige plus de pompe dans la diction; et Talma est trop

simple.--Quelle erreur! Les rois, les héros, les tyrans ne sont-ils pas

des hommes? Ne doivent-ils pas parler, avec le sentiment de leur

dignité, je le veux bien, mais aussi avec l'accent de la nature?--Ma

belle dame, cela nous mènerait trop loin. Si votre résolution est

sérieuse, fréquentez le théâtre, sans vous attacher à aucune imitation

exclusive. Venez me voir dans deux jours. D'ici là je vous aurai trouvé

un maître pour corriger votre accent; plus tard nous verrons ce qu'il y

aura à faire. Je désire aussi vous présenter à madame Remond, ma nièce;

à mon retour de Lyon, je lui ai beaucoup parlé de vous.» Molé me

reconduisit à ma voiture, avec cette exquise politesse, et en quelque

sorte avec tout le luxe des manières brillantes de son emploi. Si

quelques réflexions se sont mêlées à mes éloges pour cet acteur unique,

admirable dans son genre, qu'on ne l'attribue à aucun mouvement de

malice ou d'ingratitude. J'en agis avec lui comme avec tous les artistes

qui ont en quelque façon _posé_ sous mes yeux; je n'ai pas la prétention

de les juger, je me borne à la bonne foi de les peindre. Quant à Molé,

je le quittai avec cet enchantement qui suit toujours chez moi le rêve

de quelque projet extraordinaire.

En entrant à mon hôtel, je rencontrai M. Joufre, l'une de ces figures

qui avaient le plus souvent circulé dans les salons que je fréquentais.

Il était dès cette époque le familier de tous les hommes du pouvoir;

plus tard, il devint secrétaire du ministère de l'intérieur, sous Lucien

Bonaparte. Son cabriolet nous arrêta sous le guichet du Carrousel. Mon

cocher fut insolent; il le fut davantage. Déjà on entourait les deux

voitures; deux partis se formaient autour d'elles, lorsque, mettant la

tête à la portière, je reconnus Joufre; il me reconnut aussi, et les

excuses succédèrent dès lors aux imprécations impolies. «Comment! c'est

vous! s'écriait-il; que ne l'ai-je su plus tôt! Me permettez-vous de

suivre votre voiture?--Je ferai mieux; je vous engage à monter dans la

mienne, car j'ai besoin de vous.--Ah! c'est-à-dire que si je vous avais

été inutile, vous m'auriez laissé là?--Cela eût été possible.» Il se

plaça à mes côtés, et nous partîmes. Je m'aperçus bientôt, aux fadeurs

familières que Joufre me débita, qu'il s'y croyait autorisé par le bruit

de mes aventures. Je lui demandai, en retirant ma main qu'il avait fort

lestement saisie, s'il savait que j'avais quitté Chaillot. «Tout le

monde le sait, répondit-il, et l'événement fait grande sensation. Les

femmes vous blâment amèrement: c'est une vieille jalousie; les sages

vous plaignent, c'est de la compassion; les fous approuvent, c'est de

l'espérance; car il leur paraissait affreux que, si jeune et si belle,

vous vécussiez pour un seul.--En ce cas, répliquai-je avec un peu

d'ironie, je n'ai pas à redouter votre censure.--Loin de là, je suis

dans la classe des fous; soyez sûre de mon approbation; et pour

commencer la folie, allons déjeuner chez Rose.--L'extravagance n'est

point de mon goût aujourd'hui; j'ai à vous parler sérieusement.--Ah! bon

Dieu! du sérieux dès le matin; c'est porter malheur à toute ma journée.»

J'avais réellement besoin de ses services; et ne voulant pas le recevoir

dans le moment, je lui indiquai une heure pour le lendemain, et il

reprit son cabriolet qui nous avait suivis.

À mon retour, je trouvai D. L*** qui m'attendait. Nous eûmes une

querelle assez vive à l'occasion de ma volonté de ne plus voir sa

prétendue famille. Il mit à m'en faire changer l'obstination de

quelqu'un qui se croit nécessaire, et moi à y persévérer la fermeté de

quelqu'un qui veut rester indépendant. Nous nous séparâmes brouillés, et

nous le fûmes deux jours. Il revint le premier; et, s'il n'eût prévenu

la réconciliation, je l'eusse provoquée: car, tout en ne l'aimant pas,

tout en le méprisant même, je le sentais indispensable dans la position

où je m'étais placée, comme un de ces êtres à qui l'on ose avouer tout

ce que l'on cache au monde. Il savait composer avec mes remords,

affermir mes pas toujours chancelans dans la route où j'étais lancée,

travailler ma conscience, et m'en sauver les tourmens. Ah! ce n'est pas

sans raison que je n'ai appelé mon mauvais génie!

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 40 / 69 题