Un songe.--Envoyés de M. de la Rue.--Départ de Chaillot.
La nuit qui vint clore une journée si orageuse devait m'apporter bien
peu de repos, et l'excès de la fatigue vint seul me procurer un sommeil
bien court, signalé par un rêve dont les circonstances furent si
singulières, que ma mémoire les a encore présentes, et que ma plume va
les retracer.
Je me crus au milieu d'une enceinte immense, que n'éclairait aucune
lumière. Saisie d'angoisses inexprimables, je me sens tout-à-coup
entraînée vers un endroit resplendissant d'une vive clarté. Une foule
nombreuse et jeune pressait mes pas: un guide s'offre à moi; je
reconnais en lui un officier que le monde avait souvent rapproché de
moi, et où, toujours empressé de me suivre, je l'avais remarqué bien
moins par sa galante attention pour ma personne que par son admiration
passionnée pour le général Moreau. Cet officier, d'une physionomie
mobile et spirituelle, ne perdait rien, et gagnait au contraire à une
large cicatrice qui sillonnait sa bouche. Je l'avais surnommé
l'_Inspiré_; et en effet, son air, ses gestes, ses paroles avaient
quelque chose de magique; il se nommait Oudet ou bien Oudinet, je ne
savais trop.
Me voilà bientôt placée par lui au milieu d'un cercle où je n'entends
que les murmures d'une langue mystérieuse et inconnue, interrompue par
ce seul mot, qu'Oudet prononce en français et de l'accent d'un
supérieur: «Elle est là, la compagne de celui que nous cherchions.» À
l'instant, je me sens enlevée dans les airs, échangeant tout à coup la
simplicité de mes vêtemens contre un brillant costume, puis comme livrée
sur l'avant-scène d'un théâtre aux regards d'un public immense.
Effrayée, je m'enfuis vers la coulisse, et je me retrouve encore, dans
les bras de ce même homme, qui me serre contre sa poitrine en s'écriant:
«Malheureuse femme! quelle destinée magnifique vous avez jouée!»
Tout disparut à cette parole terrible; et j'étais depuis long-temps hors
de mon lit et debout près de ma fenêtre, que le bruit en retentissait
encore à mon oreille.
Je n'avais jamais eu avec cet officier d'autres relations que ces
politesses banales qu'amène une rencontre plus ou moins fréquente dans
les mêmes salons. Quoiqu'il m'eût paru plein d'empressement pour moi, et
de qualités originales faites pour plaire, je n'avais jamais eu l'idée
de l'attirer chez moi. Il me paraissait donc bien extraordinaire qu'au
milieu de tant de préoccupations présentes, un être si étranger à mes
affections et à mes inquiétudes fût devenu l'objet de mes rêves. Il
influa plus tard sur mon repos; et cette bizarre imagination d'un rêve
amena plus d'une réalité funeste dans ma vie.
La fâcheuse direction que j'avais moi-même donnée à mon sort allait
rassembler bien des maux sur ma tête. Je vais retracer à la hâte les
dernières scènes de mon séjour dans une maison où toute autre femme eût
apprécié le bonheur d'une glorieuse protection, d'un noble attachement,
et d'une opulence honorable. Une sorte de fatalité, née de mon caractère
et de mon imagination frénétique, ne me donna que les occasions et les
moyens d'être plus promptement malheureuse.
Il était neuf heures du matin; je parlais à Adélaïde de mes projets de
départ, quand, sans être annoncé, sans même frapper à la porte,
l'accoucheur, que j'avais si peu ménagé la veille, entra suivi de deux
hommes.
Au simple soupçon d'une offense, mon premier mouvement est terrible.
Repousser le guéridon dressé pour le déjeuner, faire voler la porcelaine
en éclats, et jaillir l'eau d'une bouilloire sur les jambes des trois
indiscrets, tout cela fut un trait impétueux que j'accompagnai de
l'ordre impérieux et hautain de sortir.
«Pardon, Madame, dit le plus jeune, en s'avançant; les concierges
n'ayant voulu ni nous conduire, ni nous annoncer, nous avons ouvert
cette porte, sans penser que ce pouvait être celle de votre appartement.
Croyez bien, Madame, que nous n'avons eu aucune intention de vous
offenser.--De quoi s'agit-il, messieurs, demandai-je un peu plus calme;
et, désignant l'accoucheur: Monsieur est au moins inutile ici, je le lui
ai déjà déclaré; n'ayant jamais été enceinte, je n'ai jamais pu
accoucher.--C'est justement, madame, ce qu'il s'agit de
constater.--Mais, messieurs, il me semble que ma déclaration doit
suffire.--Madame, permettez; le général Moreau n'ayant pu croire à la
feinte, craignant d'être injuste, ne veut pas qu'on agisse sans
preuves.--De grâce, messieurs, écoutez-moi: ce que vous appelez agir,
c'est probablement m'ôter le titre qu'il m'a forcée de prendre, et me
faire quitter sa maison. Eh bien! messieurs, j'allais m'en éloigner.
Moi-même je m'occupais de mes préparatifs de départ. L'enfant est rendu
à sa mère; seule, je reste chargée de son sort: que veut-on de
plus?--Quelques mots encore, Madame; la lettre du général Moreau, qui
autorise ici notre présence, charge M. de La Rue de s'entendre avec vous
pour vos intérêts pécuniaires. Le général ne vous hait pas.--Non, Moreau
ne me hait pas; cette dernière attention me le prouve. Le seul motif
pour lequel il puisse me retirer son affection, il l'ignore[11]. Quant à
ce qui vient de se passer, un pareil éclat ne peut venir de lui, mais de
mes ennemis. Faible, il a écouté des suggestions étrangères; mais il ne
sera jamais sans égard. Il n'oubliera point qu'il m'a connue au sein
d'une famille opulente et honorable, et que si mes égaremens m'ont fait
accepter l'appui d'un grand homme, il n'a point dans ses faiblesses
mêmes acquis le droit de mépriser celle dont les parens lui avaient
prodigué aussi une hospitalité généreuse.»
Par l'émotion, mes paroles avaient pris cet accent de vérité qui
pénètre. Entièrement remise, je fais asseoir ces messieurs, et j'ajoute
d'un ton ferme: «Quant à M. de La Rue, veuillez bien lui dire que son
bas espionnage et son intimité avec mes valets me le font paraître
maintenant aussi méprisable qu'il m'avait toujours paru ridicule. Je
n'ai point besoin de son entremise. Le général Moreau m'a donné une
procuration signée de sa main, de disposer des fonds placés chez M. de
la Rue. Je puis en user ou n'en pas user, comme il me conviendra. Mon
intention est de quitter Chaillot aujourd'hui même.» Courant à mon
secrétaire, j'y pris un double de l'état du mobilier, et, le remettant
au plus jeune de ces messieurs, j'ajoutai, avec un peu d'ironie: «Il me
semble que je puis partir maintenant et sans attendre main-levée de ma
personne par M. de La Rue.--Oui, Madame, sans aucun doute; mais il va de
votre bonheur de n'en rien faire. Votre langage est celui de la vérité;
vos sentimens feraient pardonner les plus grandes fautes, et il ne
s'agit ici que d'une erreur. Voyez le général, Madame; restez dans cette
maison, il va arriver.»
Ces mots me firent frissonner, et je ne songeai plus qu'à fuir une
présence dont je ne pouvais soutenir l'idée même. Tout en m'accusant,
j'osais aussi accuser Moreau: Je le croyais livré à mes ennemis. Rester
dans l'espoir d'un pardon, dans l'intérêt d'un empire dont je ne voulais
plus jouir... Oh! non, mille fois... J'attendais des regrets de Moreau;
mais je lui connaissais trop de délicatesse pour attacher quelque prix à
la possession d'une femme dont le coeur ne serait plus à lui.
Ma fierté, réveillée par ces réflexions, prit irrévocablement son parti.
Je déclarai à ces messieurs que j'allais quitter la maison, et qu'ils
eussent à en prévenir M. de La Rue. Voyant toutes leurs observations
inutiles, ils me quittèrent. Adélaïde voulut aussi me persuader.
«Quitter cette maison, me dit-elle, n'est-ce pas, Madame, risquer
beaucoup? Le général vous aime; vous êtes belle et séduisante: avec lui
vous aurez toujours raison. Il suffit de rester pour le convaincre;
tandis qu'une fois partie, ce sont vos ennemis qui auront beau jeu. Eh!
on ne trouve pas tous les jours un _sort_ comme le vôtre.» Dieux! je vis
dans quelle classe Adélaïde me plaçait, et un juste orgueil affermit
encore ma résolution. «Adélaïde, lui dis-je, veux-tu t'attacher à moi et
me suivre? Renoncer au _sort_ qui te paraît si brillant, ce n'est pas
perdre les moyens de récompenser tes services. Je ne veux en ce moment
qu'une chose, quitter de suite cette maison. Prépare ma toilette. Je
vais mettre en ordre mes papiers, puis nous irons voir des logemens.
«--Puisque Madame est décidée, il me semble qu'elle pourrait charger M.
D. L*** de ce soin. Madame n'a qu'à lui écrire un mot; car enfin elle ne
peut pas partir avant demain.
«--Je voudrais au contraire partir dès aujourd'hui. D'ailleurs D. L***
ferait des objections, et il ne m'en faut aucune.»
Adélaïde était une femme de chambre appartenant à la haute
_civilisation_, attachant peu de prix aux principes, mais beaucoup au
dehors, et surtout au fond des choses, à l'argent. Elle savait que je
n'en manquais pas; que j'avais bijoux nombreux et riche garde-robe; et
son imagination alla si loin dans ses nouvelles espérances, que cette
fille fit très gaiement les préparatifs du départ qui d'abord l'avait
tant affligée. C'était un de ces êtres qui ont une idée fixe, celle de
s'enrichir; et j'ai vu depuis que le monde était peuplé d'Adélaïdes.
À l'instant où je fermai ma cassette, arriva un commissionnaire porteur
d'un billet de D. L***. Ce billet m'ayant décidée à modifier le plan que
je m'étais tracé, je répondis à D. L*** de venir me prendre avec une
voiture de remise le plus tôt possible; et le commissionnaire était déjà
loin avant qu'il me vînt à l'esprit que cela donnerait encore sujet aux
interprétations.
La voiture arriva au moment où j'allais descendre au jardin. D. L***,
plus prudent que moi, parce qu'il se sentait plus coupable, me faisait
dire que nous le trouverions au coin de la place Louis XV. Il m'y
attendait en effet: À la fois stupéfait et furieux de ce dénoument, il
n'osa pourtant rien objecter; car mon premier mot lui avait révélé toute
la force de ma volonté.
D. L*** avait en vue un fort joli logement; il m'y conduisit, et je
l'arrêtai. Cet appartement commode, fort élégamment meublé, était bien
loin d'égaler la maison charmante que j'allais quitter; mais je
m'accommodais de tout ce qui m'éloignait de Moreau; l'idée de le revoir
me glaçait d'effroi.
Je me hâtai de retourner à Chaillot, afin d'effectuer mon déménagement,
et j'obligeai D. L*** de m'y suivre, presque malgré lui. Je voulais,
jusqu'au dernier moment, montrer aux _Gaillard_ que, loin de m'inquiéter
de leurs propos, je les bravais. Je passai la soirée et une partie de la
nuit à remplir mes malles. Quant aux meubles, je les laissai, ne sachant
encore ce que j'en ferais.
Pour la dernière fois, je déjeunai dans mon berceau chéri, que j'allais
abandonner pour toujours. La voiture n'arriva qu'à midi, pour m'enlever
à cet asile où j'avais vécu sous un titre qui eût dû m'inspirer une
autre conduite; mais où l'inexplicable bizarrerie de mon caractère me
fournit seulement de tristes occasions de faire accuser mon ingratitude
envers l'homme excellent qui m'avait crue digne de porter son nom. Comme
j'allais monter en voiture, j'aperçus Danzel se cachant, et cherchant à
me voir sans être vu. Il ne voulait pas que je fusse témoin d'un regret
qu'il se reprochait. Je m'élance aussitôt vers lui, et me faisant
remettre les clefs par Adélaïde: «C'est à vous, Danzel, lui dis-je, que
je les confie. Vous ne devez pas me refuser un dernier service. Je ne
puis ici me fier qu'à Joseph et à vous.»
Danzel avait su par sa femme ce qui s'était passé. Il m'aimait beaucoup,
car j'avais été généreuse envers lui. Une larme qu'il voulut inutilement
me cacher me fit plus de plaisir que n'eussent pu le faire les stériles
expressions d'une sensibilité banale. «Oh! Madame, comment pouvez-vous
fuir le général? Que va-t-il dire?--Rien, mon ami; le général ne doit
plus m'aimer.--Cela se commande-t-il, Madame!... Et où allez-vous donc
avec mademoiselle?--Tenez, Danzel, voici mon adresse; c'est à vous ou
bien à Joseph que je veux confier la lettre qui lui apprendra tout.--Oh!
bien, Madame, j'espère que j'aurai encore le plaisir de vous conduire;
vous vous raccommoderez. Il vous aime tant, ce brave homme!» Je fus
touchée des preuves d'attachement de ce bon Danzel. Mais, qui le
croirait? mon émotion fut encore ici calomniée par le concierge et sa
femme, témoins de cette scène. L'âme des êtres vicieux est un abîme de
pensées bien horribles.
Je partis enfin. En moins d'une heure je fus installée dans mon nouveau
logement. En y entrant, j'éprouvai un secret plaisir. J'étais libre,
j'étais _chez moi_, et je me disais que s'il en eût toujours été ainsi,
j'aurais évité une partie de tout ce qu'ailleurs j'avais souffert. Je le
confesse à ma honte, la constance n'a jamais été ma vertu. Je vois
rarement quelque chose au delà du moment présent, et je ne sentais alors
que la joie d'échapper à l'embarras d'une entrevue que ma conscience
m'eût rendue trop pénible. Tout semblait réuni pour me distraire en ce
moment. Les soins de mon intérieur, la disposition de mes livres et de
mon bureau, et, par dessus tout, le sentiment de mon indépendance. C'est
bien du fond de mon ame que je m'écriai:
Ah! je sens qu'être libre est le premier des biens.