CHAPITRE XLVIII.

Henri.--Sa maladie.--L'inconnue.

Je trouvai en arrivant à Chaillot une lettre de Moreau, qui y était

arrivée dans la soirée. Il m'annonçait son départ prochain d'Italie, et

son intention de venir passer au moins quelques jours près de moi à

Paris. Cette nouvelle me glaça d'effroi. Comment aurais-je osé le

revoir, après tous les torts dont je me sentais coupable envers lui? Il

m'était désormais impossible de soutenir sa présence, et je pris la

ferme résolution de fuir, sans attendre son arrivée. Je voulais dès le

lendemain matin chercher une retraite qui me dérobât sûrement à ses

regards. Mais le lendemain, je fus distraite de ce projet par d'autres

soins et d'autres inquiétudes.

Henri, cet aimable enfant, que j'avais eu le bonheur d'arracher à la

misère et à la corruption quelque temps avant mon départ pour l'Italie,

devenait de jour en jour plus digne du tendre intérêt que je lui

témoignais. Sa vue était toujours pour moi la plus douce consolation.

Toutes les semaines, j'allais passer deux heures avec lui à la pension

dans laquelle je l'avais placé. Il me témoignait la plus tendre

affection, la plus vive reconnaissance, et il payait largement par ses

progrès les soins que je prenais pour son éducation. Aux dispositions

naturelles les plus heureuses, il joignait une grande sensibilité.

Le lendemain matin, je reçus à mon réveil une lettre par laquelle le

maître de pension m'annonçait que Henri était dangereusement malade:

sur-le-champ je demandai mes chevaux. En prenant à la hâte une toilette

convenable pour sortir, j'exprimais toute la vivacité de mes inquiétudes

sur la santé de cet enfant, que je regardais comme mon fils d'adoption.

Ursule, dans le cours de la conversation, se hasarda à me faire quelques

questions sur ma grossesse. Je lui répondis franchement que je n'avais

point l'espérance de devenir mère. Sur cette réponse, Ursule m'apprit

tout ce que certains de mes domestiques, et notamment le concierge et sa

femme, qui s'étaient faits mes implacables ennemis, disaient ouvertement

sur cette grossesse, dont ils ne doutaient aucunement.

Avant de partir, j'écrivis un nouveau billet à mon inconnue pour la

prévenir qu'un accident imprévu me forçait encore de différer jusqu'au

lendemain la visite que je lui avais annoncée pour le jour même; mais je

pris avec moi les papiers qu'elle m'avait confiés, afin de les examiner

sans retard pendant la route que j'avais à faire. Je trouvai dans le

portefeuille la confirmation de toutes mes conjectures sur le rang

qu'avait autrefois occupé cette malheureuse dame. Il y avait aussi là de

nombreuses preuves de son dévouement pour les plus augustes victimes de

la révolution. Je ne vis pas, sans une forte émotion, ce rapprochement

si naturel à faire d'une grande prospérité passée et de l'infortune

présente. Je résolus de ne pas tarder davantage à user de mon crédit et

de celui de mes amis, et de sauver à tout prix la marquise de T..., dont

le nom cessait enfin d'être un mystère pour moi.

En arrivant à la pension de Henri, je rencontrai d'abord un des maîtres

qui lui portait le plus d'intérêt, M. Obval. Il avait l'air profondément

affligé: aux questions que je lui adressai sur l'état de mon pauvre

petit malade, il ne répondit que d'une manière propre à redoubler mes

alarmes. Quoiqu'il gardât le lit seulement depuis cinq jours, la

maladie, me dit M. Obval, avait déjà fait sur lui de grands ravages, et

je ne devais nullement m'étonner de l'altération complète de sa

physionomie. Henri désirait ardemment me voir; il me demandait à tous

les instans, mais on craignait que ma vue ne produisît sur lui une

impression trop vive, et l'on jugea nécessaire de le préparer, avant de

me laisser approcher de son lit. Cachée derrière un paravent, j'entendis

pendant quelques minutes la voix altérée du malade, qui prononçait mon

nom avec l'accent de l'inquiétude et de la tendresse la plus vive.

Lorsque je jugeai qu'on lui avait assez fait pressentir ma prochaine

arrivée, j'avançai la tête avec précaution. Quel triste spectacle

s'offrit alors à mes regards! Mon cher Henri parlait alors à la

garde-malade; mais sa voix, fatiguée par l'émotion que lui causait la

joie de me revoir bientôt, ne faisait entendre que des sons déjà trop

faibles pour arriver jusqu'à mon oreille. Son visage était pâle, sa

maigreur extrême; à peine lui restait-il assez de force pour tendre les

bras au bon M. Obval, qu'il appelait son ami. Je m'approchai davantage

sans être aperçue. «Est-il bien vrai, disait-il, à la garde, que ma

belle amie ne court point le risque de gagner mon mal en venant

m'embrasser? Ah! si je n'étais pas sûr qu'elle peut venir sans crainte,

j'aimerais mieux mourir que de la revoir.»

Après tant d'années, pour moi si pleines de malheurs, je n'ai point

encore oublié ces paroles et le son de la voix qui les prononçait. M.

Obval s'avança vers le côté de la chambre où je me tenais encore cachée.

J'avais essuyé mes yeux, et je m'efforçais de commander à ma douleur.

Mais lorsque je vis l'aimable visage de mon Henri s'animer à mon aspect

d'un reste de vie, et ses bras débiles s'étendre vers moi; lorsque je

l'entendis me prodiguer les noms les plus tendres, m'es sanglots

éclatèrent, et je tombai à genoux près de son lit.

L'arrivée du médecin interrompit cette scène trop violente pour tous les

deux; il me rassura un peu sur l'état présent de Henri; il n'était point

encore désespéré suivant lui; on pouvait encore sauver le malade s'il ne

survenait point de nouveaux accidens; mais toute émotion vive pouvait

devenir mortelle, et le repos absolu était avant tout nécessaire. Je

promis à Henri de rester près de lui jusqu'à dix heures, et de revenir

dans l'après-midi, sous la condition expresse qu'il ne ferait que

m'écouter, sans m'adresser un seul mot.

Comme ma vue seule paraissait l'agiter encore, après quelques instans de

silence, le docteur jugea prudent de m'éloigner de son lit. J'obéis à

mon grand regret, et recommandai au malade la docilité. «À ce soir,

donc, mon ami,» lui dis-je en posant mes lèvres sur son front et en lui

faisant signe de ne point parler.

«Vous reviendrez bientôt?

«--Oui, mon enfant,» et je sortis après avoir encore une fois répété: «À

ce soir.»

Le médecin et M. Obval me reconduisirent jusqu'à ma voiture. Tous deux

admiraient les bonnes qualités, la douceur et la résignation de Henri.

Le docteur croyait devoir attribuer son mal aux mauvais traitemens et à

la misère qu'il avait eu à subir dans son enfance. Ses forces étaient en

outre épuisées par une croissance trop rapide et par le développement

prématuré de ses facultés intellectuelles. Je promis au médecin de ne

point revenir dans la soirée, afin d'éviter au malade une nouvelle

secousse qui pouvait lui devenir funeste.

En quittant Henri, je me fis conduire à l'hôtel de Flandre. Je sentais

tout ce que l'attente devait avoir de pénible dans la position de madame

de T... et je voulais lui porter des encouragemens et des consolations.

Je m'étais flattée que ma visite lui causerait une surprise agréable;

mais ce fut à moi d'être étonnée du changement subit opéré dans ses

dispositions à mon égard. Il y avait une grande contrainte dans ses

regards, dans ses paroles, et jusque dans ses gestes: cette contrainte

perçait malgré ses efforts pour la dissimuler.

Je me croyais peu faite pour inspirer la défiance; et cette défiance me

paraissait encore plus injurieuse de la part de madame de T..., qui

devait avoir appris, par mon empressement à lui rendre service, combien

il était heureux pour elle de s'être confiée à moi. Au premier mot qui

me laissa voir ses sentimens secrets, je pris dans mon sac à ouvrage le

portefeuille qui renfermait ses papiers, et le lui présentant avec

dignité: «Votre secret est là, lui dis-je, Madame; ce secret

n'appartient encore qu'à vous seule; vous pouvez m'en croire, car je

suis bien résolue à l'effacer entièrement de ma mémoire, puisque vous

semblez regretter de me l'avoir fait connaître. Je ne sais point

supporter ce qu'il y a d'injuste et d'humiliant dans les craintes que je

vous inspire. Permettez-moi de vous offrir, à titre de prêt, la somme

nécessaire à vos besoins pour quelque temps, afin que vous soyez à même

de pourvoir seule à votre sûreté, si vous croyez cette sûreté compromise

par la confiance que vous aviez mise en moi.» À ces mots, je fis mine de

me retirer. «De grâce, restez,» dit madame de T..., en me faisant signe

de me rasseoir. Il y avait dans son geste quelque chose de si hautain,

et tant de froideur dans son apparente politesse, que je ne répondis

point. Je me contentai de m'arrêter quelques instans, et je la regardai

en silence; mais ma physionomie, qui n'a jamais su mentir, disait

clairement tout ce que j'éprouvais.

«Mon projet, vous le sentez, Madame, reprit alors madame de T..., ne

saurait être de vous blesser. Les offres nouvelles que vous venez de me

faire augmentent mes obligations envers vous; et j'estime assez les

qualités de votre coeur pour accepter ces offres, sans craindre de me

voir exposée par là à une humiliation qui me serait plus cruelle que

tous mes malheurs passés, puisqu'enfin vous savez qui je suis.»

«--Je n'ai rien à répondre à cela, Madame; seulement je vous prie de

vous rappeler que le jour où j'eus le bonheur de vous sauver, j'ignorais

entièrement votre nom et votre fortune passée. Je n'ai point manqué, je

ne manquerai point aux égards qu'on doit à vos malheurs et au rang que

vous avez occupé dans le monde; mais vous me prouvez que j'ai eu tort de

croire que votre amitié récompenserait un jour les services que j'ai pu

vous rendre. Si je puis encore vous être utile, veuillez m'écrire, ou

envoyez-moi quelqu'un qui possède votre confiance. Je ne veux pas même

connaître le lieu de votre retraite: vous savez mon adresse, cela

suffit. Je vais maintenant prévenir madame Lacroix de l'intention où

vous êtes de quitter promptement sa maison.»

«--La vôtre est-elle donc, Madame, reprit madame de T..., que je parte

aujourd'hui même?»

À cette question, je me sentis émue. J'allais oublier tout ce que ses

procédés avaient d'insultant pour moi. Déjà je cherchais ses regards,

dans l'espoir de les retrouver plus bienveillans; mais ils ne

respiraient que la fierté blessée: je ne descendis point à faire de

honteuses avances, et toutes relations d'amitié ou de simple

bienveillance furent dès ce moment rompues entre madame de T... et moi.

Je me bornai à lui dire que j'étais loin d'exiger qu'elle partît; que je

la laissais entièrement libre, et qu'après avoir choisi une autre

retraite, elle n'aurait nullement à craindre les recherches de ma

curiosité.

Madame Lacroix vint recevoir mes ordres. Je lui annonçai, qu'obligée

d'aller passer environ quinze jours à Versailles, je confiais de nouveau

à ses soins la personne qu'elle avait depuis quelques jours dans sa

maison; et dans le cas où cette personne jugerait à propos d'aller

habiter autre part, je la priai de faire en sorte que son départ fût

enveloppé du plus profond mystère.

Madame de T... m'adressa de froids remercîmens, et promit de m'écrire.

Cette promesse était faite d'un ton fort sec: je la reçus poliment, mais

sans paraître y tenir beaucoup, et nos adieux ne se prolongèrent pas

plus long-temps. J'appris, quelques jours plus tard, que madame de T...

avait quitté l'hôtel de Flandre, n'emportant, de tout ce que je lui

avais offert, que le plus strict nécessaire. Je dirai plus tard quelle

occasion j'eus encore de lui rendre service, et de lui prouver que

j'avais oublié ce que sa conduite avait eu de fâcheux pour moi dans

cette première circonstance.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 31 / 69 题