Dîner chez madame de La Rue.--Discussion désagréable. Une soirée à
l'Opéra.
J'avais bien pris la résolution de lire, le demain matin sans plus de
retard, les papiers que m'avait confiés mon inconnue; mais une
succession non interrompue de visites qu'il fallut recevoir,
m'empêchèrent de faire dans la journée cette lecture qui demandait une
attention soutenue, puisque c'était dans le porte-*feuille que je devais
trouver les renseignemens propres à déterminer la ligne que je suivrais
dans mes démarches. Le moment de me rendre chez madame de La Rue arriva
enfin, sans que j'eusse pu trouver, dans toute la journée, un seul
instant de relâche. Les préventions défavorables que j'avais d'abord
eues sur son compte, et qui s'étaient tout récemment dissipées,
pouvaient expliquer cet empressement; elle me parut tout d'abord
au-dessus de ce qu'on m'en avait dit. Ce n'était pas seulement une jolie
femme, pleine de finesse et d'esprit; la bonté de son coeur se peignait
encore sur son visage, et doublait le prix de ses autres qualités.
Il y avait dans la maison de M. de La Rue un certain air d'opulence ou
plutôt de profusion qui sentait le parvenu; mais à l'élégance naturelle
de madame de La Rue, à l'aisance de ses façons, on eût dit une femme née
au sein de la richesse, et dès long-temps habituée à toutes les
jouissances qu'elle procure. La toilette de madame de La Rue était
remarquable, surtout par le bon goût qui brillait dans tous les détails.
La mienne était fort simple, et je n'avais rien qui fût digne d'attirer
les regards, qu'un magnifique collier de camées de Rome. Une pierre
antique, sur laquelle était empreinte la tête d'Octavie, soeur d'Auguste,
retenait l'épaulette de ma tunique. Après le dîner, qui fut somptueux et
brillant, et au moment où l'on prenait le café, madame de La Rue, qui
avait déjà beaucoup loué mes camées, fit remarquer de nouveau à la
compagnie la richesse et la beauté de cette parure si simple en
apparence. «Ce collier, lui dis-je vous ira mieux qu'à moi; essayez-le,
je vous en prie;» et avant qu'elle eût pu répondre, le collier ornait
déjà son col: mon action était toute naturelle, et j'avais mis à parer
de mes camées madame de La Rue l'empressement qu'on apporte toujours à
faire quelque chose d'agréable à une personne dont on veut gagner les
bonnes grâces et l'amitié. Elle voulut en vain me rendre le collier; je
me défendis très fermement de le reprendre. Tout ce qu'elle put obtenir
de moi, ce fut que j'accepterais en échange une chaîne de ses cheveux,
tressée tout exprès pour moi. Ces cheveux étaient d'une beauté rare,
quoique d'un blond plus ordinaire que les miens.
«Venez les couper vous-même,» me dit madame de La Rue en m'entraînant
hors du salon où nous laissions avec les hommes trois douairières
récemment arrivées de la Bretagne, et auxquelles madame de La Rue avait
l'honneur d'être utile par les liens du sang. Nous donnâmes à ces dames
tout le temps de critiquer le ton et les manières des jeunes femmes du
jour. Comme nous allions rentrer dans le salon, j'entendis une de ces
dames qui, pour étaler apparemment le luxe de son érudition, me faisait
l'insigne honneur de comparer mes prodigalités à celles de Cléopâtre. Il
est vrai qu'en même temps on faisait aussi à Moreau l'honneur de le
comparer à Antoine; on s'étonnait de son engouement pour moi, de
l'empire que je paraissais exercer sur lui. Une voix se fit entendre,
qui prenait assez chaudement ma défense: cette voix était celle d'un
homme que je n'avais pas distingué jusqu'alors dans le nombre des
convives. La même dame qui m'avait si vivement attaquée tout à l'heure
ne paraissait que plus irritée de trouver là quelqu'un qui plaidât ma
cause. Madame de La Rue, confuse de ce qu'elle entendait, voulait
terminer la discussion qui paraissait devoir se prolonger, en rentrant
sur-le-champ dans le salon. Je la retins, en lui disant qu'il y avait
quelquefois profit à écouter aux portes, et que je voulais saisir
l'occasion qui se présentait d'entendre la vérité sur mon compte. Une
autre voix, que je reconnus encore pour une voix mâle, se joignit
bientôt à celle de mon premier apologiste; elle n'exprimait pas des
sentimens moins favorables pour moi. «Vous voyez, dis-je à madame de La
Rue, que je n'ai pas eu tort de vouloir écouter plus long-temps;» et
aussitôt je l'entraînai dans le salon. Les petits yeux gris de la
respectable dame qui m'avait si charitablement traitée, se fixèrent avec
une expression singulière de dédain et de dépit tant sur moi que sur
madame de La Rue, qui portait au col le gage d'amitié que je venais de
lui faire accepter. Je ne la regardai, moi, qu'avec l'air de la plus
complète indifférence. J'étais fort occupée de considérer celui qui
venait en dernier lieu de prendre si vivement ma défense. Sa figure,
qu'une heure auparavant je ne m'étais point avisée de distinguer, me
parut animée du feu de l'intelligence et de l'esprit: c'était un homme,
naguère militaire distingué, et qu'une grave blessure à la jambe avait
tout récemment forcé de renoncer au service. Sa tournure et ses manières
étaient tout-à-fait propres à lui gagner mes bonnes grâces; et l'opinion
qu'il venait d'émettre sur mon compte ne gâtait rien à celle que je me
sentais disposée à prendre de lui à mon tour.
Madame de La Rue avait une loge à l'Opéra; elle me pressa d'y venir.
J'acceptai son invitation, mais je voulus préalablement retourner chez
moi pour changer de parure. Elle eut beau mettre, avec une grâce
charmante, tout son écrin à ma disposition, je persistai à reprendre la
route de Chaillot, pour y échanger la simplicité de ma toilette contre
de plus brillans atours: je n'avais d'autre but que d'augmenter le dépit
et la mauvaise humeur de ma bonne et charitable amie de Bretagne, qui
devait être aussi de la partie. Cette petite vengeance m'était bien
permise; car, après m'avoir pendant quelque temps lancé des traits
indirects, elle semblait avoir maintenant l'intention de m'offenser
directement et de la manière la plus grave. Ses sarcasmes devenaient
d'instans en instans plus amers; je les supportai long-temps avec
patience, mais enfin, voyant qu'elle ne cessait pas de se récrier sur la
beauté du collier que j'avais offert à madame de La Rue, et cela d'un
ton également injurieux pour cette dame et pour moi: «Je regretterais
beaucoup, madame, lui dis-je du ton le plus respectueux, de ne pouvoir
vous offrir un collier semblable, si je ne savais que cette espèce de
parure convient exclusivement aux femmes de l'âge de madame de La Rue et
du mien. Il me reste encore une parure de pierres composées, couleur
feuille morte; permettez-moi de vous l'envoyer; elle me paraît
tout-à-fait convenable pour une personne d'un caractère aussi grave,
d'un âge aussi respectable que vous.»
Il y avait dans ma manière de m'exprimer quelque chose de si simple et
de si naturel, qu'à part madame de La Rue et les deux messieurs qui
avaient naguère pris ma défense, tout le reste de la compagnie parut
dupe de ma bonhomie. Madame de la M*** (c'était le nom de mon ennemie)
étouffait de colère. «J'ignore, madame, répondit-elle, quels sont les
usages de votre pays; mais, dans le nôtre, on porte à tout âge tout ce
que l'on peut acheter et payer.»
Les premières lois de la politesse et du savoir-vivre défendaient de
pousser les choses plus loin. Je gardai donc prudemment le silence; mais
madame de la M*** mit tant d'aigreur et de persévérance à continuer ses
observations de plus en plus déplacées, que la conversation prit malgré
moi la tournure d'une discussion assez vive, à la fin de laquelle
j'avais une ennemie irréconciliable de plus[8]. À des remarques pleines
de fiel sur certaines femmes qui doivent tout à l'engouement des hommes
toujours empressés de s'abuser sur les grâces de leurs personnes, et
plus encore sur la supériorité de leur esprit, succéda bientôt cette
brusque question, dans laquelle perçait manifestement l'intention de
m'insulter: «Je vous demande pardon d'être si mal instruite, madame;
mais est-ce en Italie qu'a été célébré votre mariage avec le général
Moreau? Nous, qui avons l'honneur d'être ses compatriotes, nous n'en
avons jamais reçu l'avis officiel.
--«Non, madame, répondis-je à mon tour; c'est en Hollande que le général
m'a, pour la première fois, adressé ses hommages. Quant au caractère de
notre union, peut-être a-t-il eu le tort de penser que votre approbation
n'était point indispensable pour la rendre indissoluble; il s'est
contenté de celle de ses amis et de ses compagnons d'armes.»
Le ton ferme de ma réponse annonçait clairement mon intention de ne pas
supporter plus long-temps les attaques de cette femme, qui m'avait si
gratuitement déclaré la guerre. Madame de La Rue éprouvait, de son côté,
quelque plaisir à me voir rabaisser l'orgueil de sa méchante cousine.
Cependant l'heure du spectacle approchait; M. de La Rue me donna la main
jusqu'à ma voiture. Comme il m'adressait quelques excuses sur la scène
assez désagréable dans laquelle je venais, malgré moi, de jouer un rôle,
je le rassurai complétement. «Que voulez-vous? lui dis-je, ni vous, ni
moi, ne pouvions prévenir ce petit éclat:
Qui n'a pas l'esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur.
Madame de la M*** était placée à peu de distance derrière moi; elle
entendit clairement la citation que je lui appliquais. Le regard qu'elle
me lança au moment où ma voiture partit, me prouva que ma petite
méchanceté avait atteint, son but. M. de La Rue ne vit point son dépit;
je ne suis pas même bien sûre qu'il eût saisi le sens de ma réponse:
c'était un pauvre homme, qui n'entendait malice à rien. Il passait sa
vie entre sa caisse et sa table, ne négligeant pas un chiffre et ne
perdant pas un bon morceau pour quelque intérêt que ce fût, si ce n'est
celui de sa fortune.
À mon arrivée à Chaillot, je trouvai un billet de mon inconnue; elle
était inquiète de l'impression qu'avait dû produire sur moi l'examen de
ses papiers. J'écrivis en toute hâte quelques lignes pour la rassurer,
et lui annoncer que j'irais la voir le lendemain matin. Je chargeai
Joseph de porter mon billet à l'hôtel de Flandre, avant la fin de la
soirée.
Après avoir pris une superbe parure de diamans que j'avais récemment
achetée de mes propres deniers, je me rendis à l'Opéra, en même temps
que madame de La Rue et sa société. Elle avait aussi changé de toilette,
afin, disait-elle, de mieux faire valoir le présent qu'elle avait reçu
de moi. Madame Tallien était aussi placée non loin de nous à l'Opéra;
madame de La Rue ne la connaissait que de réputation; et cette
réputation, il faut le dire, ne l'avait pas prévenue fortement en sa
faveur. Je parvins aisément à dissiper ces préventions fâcheuses. On
donnait ce jour-là _Alceste_. Quoique née sous le ciel de l'Italie,
j'avouerai à ma honte que je suis peu sensible aux charmes de la
musique. L'opéra comique et le vaudeville me plaisent quelquefois
beaucoup; mais le grand opéra français et l'opéra séria italien ont
toujours été pour moi d'ennuyeux spectacles; je n'en ai jamais admiré
que la pompe théâtrale proprement dite. Quant aux ballets, ils n'ont
point, suivant moi, d'attrait assez piquant pour qu'on leur consacre
jamais une soirée tout entière.
À la fin du premier acte, Lhermite et Mirande, que je n'avais pas vus
depuis la partie de Mouceaux, vinrent en ambassade vers moi de la part
de madame Tallien. Ils plaisantèrent beaucoup sur le méchant tour que je
leur avais joué en les abandonnant au théâtre Feydeau, sans leur avoir
aucunement fait pressentir mon brusque départ. Je ris beaucoup de ce
qu'ils me dirent sur les conjectures qu'ils avaient formées; mais ils ne
purent obtenir de moi l'aveu du motif qui m'avait poussée à les quitter
si subitement.
Je quittai madame de La Rue en m'excusant de la nécessité où j'étais de
me séparer d'elle, par suite du message que je recevais de madame
Tallien. J'allai aussitôt rejoindre celle-ci dans la loge qu'elle
occupait: cette loge était une baignoire d'avant-scène. Il y avait avec
madame Tallien huit ou dix hommes. Je fus accueillie par les témoignages
de la joie la plus vive; mais je ne fus pas libre de goûter sur-le-champ
le plaisir que je m'étais promis dans la société de madame Tallien. La
conversation était générale et roulait sur la politique. Je vis, à n'en
pas douter, qu'on ne la poussait aussi vivement que pour m'exciter à y
prendre part. Heureusement il n'était question que de l'administration
intérieure de la France, et nullement des opérations de nos armées. Le
premier point m'a toujours paru si peu du ressort des femmes, que je
n'ai jamais, en aucun temps, commis l'imprudence de donner mon sentiment
sur ce que je ne croyais avoir ni le droit ni la faculté de juger.
Comme je me trouvais dans l'impossibilité de causer librement avec
madame Tallien, et que je m'ennuyais autant du bavardage de ces
messieurs que du spectacle de l'Opéra, je pris le parti de me retirer
promptement, sous un léger prétexte. Lhermite et Mirande s'offrirent à
m'accompagner. En traversant les corridors, nous rencontrâmes deux
personnes de la connaissance de Lhermite: l'une des deux était le poète
italien Monti: celui-ci me prévint d'abord en sa faveur. On me proposa
d'aller prendre des glaces chez Corazza, qui était le Tortoni de ce
temps-là. Les salons de Corazza étaient alors sur la place Louis XV; je
ne me détournais aucunement de la route de Chaillot, et j'acceptai la
proposition de Lhermite.
La présence de Monti donna bientôt à la conversation une tournure encore
plus agréable pour moi. L'entretien tomba sur l'homme étonnant dont la
haute renommée commençait à faire chanceler la puissance du Directoire,
et qui
Bientôt au premier rang porté par ses exploits,
Et, roi nouveau, brisa d'un sceptre despotique
Les faisceaux de la République,
Tout dégouttans du sang des rois[9].
Monti n'était prévenu en faveur de Bonaparte par aucun sentiment
particulier; mais il avait été vivement frappé du spectacle de ses hauts
faits d'armes en Italie; et il n'en parlait qu'avec un enthousiasme qui
n'avait rien d'affecté.
Je n'avais encore alors aperçu Bonaparte qu'une seule fois. Son
extérieur, très grêle à cette époque, m'avait paru si loin de l'idée que
je me faisais d'un héros, que cette première vue avait même laissé dans
mon esprit une impression désagréable. La négligence avec laquelle il
laissait tomber sur son visage ses cheveux naturellement plats, sa
maigreur, le désordre presque habituel de ses vêtemens, m'eussent
inspiré pour tout autre un éloignement absolu. Mais le feu qui brillait
dans ses yeux, la pénétration de ses regards commandaient l'attention et
faisaient deviner en lui quelque chose d'extraordinaire. Monti, dans les
élans de son imagination toute poétique, présageait les hautes destinées
de Bonaparte, et de cette Joséphine qui, plus tard, devait faire briller
sur le trône tant de bonté, et qui déjà était la compagne du jeune
vainqueur d'Arcole et de Lodi. Monti paraissait apprécier à leur juste
valeur les grandes qualités militaires de Moreau; mais ces qualités ne
pouvaient exciter en lui ce même degré d'admiration. Monti avait une
tête italienne, et, comme il le disait lui-même, les Italiens veulent
être éblouis, _vogliamo esser abbagliati_.