CHAPITRE XLVII.

Dîner chez madame de La Rue.--Discussion désagréable. Une soirée à

l'Opéra.

J'avais bien pris la résolution de lire, le demain matin sans plus de

retard, les papiers que m'avait confiés mon inconnue; mais une

succession non interrompue de visites qu'il fallut recevoir,

m'empêchèrent de faire dans la journée cette lecture qui demandait une

attention soutenue, puisque c'était dans le porte-*feuille que je devais

trouver les renseignemens propres à déterminer la ligne que je suivrais

dans mes démarches. Le moment de me rendre chez madame de La Rue arriva

enfin, sans que j'eusse pu trouver, dans toute la journée, un seul

instant de relâche. Les préventions défavorables que j'avais d'abord

eues sur son compte, et qui s'étaient tout récemment dissipées,

pouvaient expliquer cet empressement; elle me parut tout d'abord

au-dessus de ce qu'on m'en avait dit. Ce n'était pas seulement une jolie

femme, pleine de finesse et d'esprit; la bonté de son coeur se peignait

encore sur son visage, et doublait le prix de ses autres qualités.

Il y avait dans la maison de M. de La Rue un certain air d'opulence ou

plutôt de profusion qui sentait le parvenu; mais à l'élégance naturelle

de madame de La Rue, à l'aisance de ses façons, on eût dit une femme née

au sein de la richesse, et dès long-temps habituée à toutes les

jouissances qu'elle procure. La toilette de madame de La Rue était

remarquable, surtout par le bon goût qui brillait dans tous les détails.

La mienne était fort simple, et je n'avais rien qui fût digne d'attirer

les regards, qu'un magnifique collier de camées de Rome. Une pierre

antique, sur laquelle était empreinte la tête d'Octavie, soeur d'Auguste,

retenait l'épaulette de ma tunique. Après le dîner, qui fut somptueux et

brillant, et au moment où l'on prenait le café, madame de La Rue, qui

avait déjà beaucoup loué mes camées, fit remarquer de nouveau à la

compagnie la richesse et la beauté de cette parure si simple en

apparence. «Ce collier, lui dis-je vous ira mieux qu'à moi; essayez-le,

je vous en prie;» et avant qu'elle eût pu répondre, le collier ornait

déjà son col: mon action était toute naturelle, et j'avais mis à parer

de mes camées madame de La Rue l'empressement qu'on apporte toujours à

faire quelque chose d'agréable à une personne dont on veut gagner les

bonnes grâces et l'amitié. Elle voulut en vain me rendre le collier; je

me défendis très fermement de le reprendre. Tout ce qu'elle put obtenir

de moi, ce fut que j'accepterais en échange une chaîne de ses cheveux,

tressée tout exprès pour moi. Ces cheveux étaient d'une beauté rare,

quoique d'un blond plus ordinaire que les miens.

«Venez les couper vous-même,» me dit madame de La Rue en m'entraînant

hors du salon où nous laissions avec les hommes trois douairières

récemment arrivées de la Bretagne, et auxquelles madame de La Rue avait

l'honneur d'être utile par les liens du sang. Nous donnâmes à ces dames

tout le temps de critiquer le ton et les manières des jeunes femmes du

jour. Comme nous allions rentrer dans le salon, j'entendis une de ces

dames qui, pour étaler apparemment le luxe de son érudition, me faisait

l'insigne honneur de comparer mes prodigalités à celles de Cléopâtre. Il

est vrai qu'en même temps on faisait aussi à Moreau l'honneur de le

comparer à Antoine; on s'étonnait de son engouement pour moi, de

l'empire que je paraissais exercer sur lui. Une voix se fit entendre,

qui prenait assez chaudement ma défense: cette voix était celle d'un

homme que je n'avais pas distingué jusqu'alors dans le nombre des

convives. La même dame qui m'avait si vivement attaquée tout à l'heure

ne paraissait que plus irritée de trouver là quelqu'un qui plaidât ma

cause. Madame de La Rue, confuse de ce qu'elle entendait, voulait

terminer la discussion qui paraissait devoir se prolonger, en rentrant

sur-le-champ dans le salon. Je la retins, en lui disant qu'il y avait

quelquefois profit à écouter aux portes, et que je voulais saisir

l'occasion qui se présentait d'entendre la vérité sur mon compte. Une

autre voix, que je reconnus encore pour une voix mâle, se joignit

bientôt à celle de mon premier apologiste; elle n'exprimait pas des

sentimens moins favorables pour moi. «Vous voyez, dis-je à madame de La

Rue, que je n'ai pas eu tort de vouloir écouter plus long-temps;» et

aussitôt je l'entraînai dans le salon. Les petits yeux gris de la

respectable dame qui m'avait si charitablement traitée, se fixèrent avec

une expression singulière de dédain et de dépit tant sur moi que sur

madame de La Rue, qui portait au col le gage d'amitié que je venais de

lui faire accepter. Je ne la regardai, moi, qu'avec l'air de la plus

complète indifférence. J'étais fort occupée de considérer celui qui

venait en dernier lieu de prendre si vivement ma défense. Sa figure,

qu'une heure auparavant je ne m'étais point avisée de distinguer, me

parut animée du feu de l'intelligence et de l'esprit: c'était un homme,

naguère militaire distingué, et qu'une grave blessure à la jambe avait

tout récemment forcé de renoncer au service. Sa tournure et ses manières

étaient tout-à-fait propres à lui gagner mes bonnes grâces; et l'opinion

qu'il venait d'émettre sur mon compte ne gâtait rien à celle que je me

sentais disposée à prendre de lui à mon tour.

Madame de La Rue avait une loge à l'Opéra; elle me pressa d'y venir.

J'acceptai son invitation, mais je voulus préalablement retourner chez

moi pour changer de parure. Elle eut beau mettre, avec une grâce

charmante, tout son écrin à ma disposition, je persistai à reprendre la

route de Chaillot, pour y échanger la simplicité de ma toilette contre

de plus brillans atours: je n'avais d'autre but que d'augmenter le dépit

et la mauvaise humeur de ma bonne et charitable amie de Bretagne, qui

devait être aussi de la partie. Cette petite vengeance m'était bien

permise; car, après m'avoir pendant quelque temps lancé des traits

indirects, elle semblait avoir maintenant l'intention de m'offenser

directement et de la manière la plus grave. Ses sarcasmes devenaient

d'instans en instans plus amers; je les supportai long-temps avec

patience, mais enfin, voyant qu'elle ne cessait pas de se récrier sur la

beauté du collier que j'avais offert à madame de La Rue, et cela d'un

ton également injurieux pour cette dame et pour moi: «Je regretterais

beaucoup, madame, lui dis-je du ton le plus respectueux, de ne pouvoir

vous offrir un collier semblable, si je ne savais que cette espèce de

parure convient exclusivement aux femmes de l'âge de madame de La Rue et

du mien. Il me reste encore une parure de pierres composées, couleur

feuille morte; permettez-moi de vous l'envoyer; elle me paraît

tout-à-fait convenable pour une personne d'un caractère aussi grave,

d'un âge aussi respectable que vous.»

Il y avait dans ma manière de m'exprimer quelque chose de si simple et

de si naturel, qu'à part madame de La Rue et les deux messieurs qui

avaient naguère pris ma défense, tout le reste de la compagnie parut

dupe de ma bonhomie. Madame de la M*** (c'était le nom de mon ennemie)

étouffait de colère. «J'ignore, madame, répondit-elle, quels sont les

usages de votre pays; mais, dans le nôtre, on porte à tout âge tout ce

que l'on peut acheter et payer.»

Les premières lois de la politesse et du savoir-vivre défendaient de

pousser les choses plus loin. Je gardai donc prudemment le silence; mais

madame de la M*** mit tant d'aigreur et de persévérance à continuer ses

observations de plus en plus déplacées, que la conversation prit malgré

moi la tournure d'une discussion assez vive, à la fin de laquelle

j'avais une ennemie irréconciliable de plus[8]. À des remarques pleines

de fiel sur certaines femmes qui doivent tout à l'engouement des hommes

toujours empressés de s'abuser sur les grâces de leurs personnes, et

plus encore sur la supériorité de leur esprit, succéda bientôt cette

brusque question, dans laquelle perçait manifestement l'intention de

m'insulter: «Je vous demande pardon d'être si mal instruite, madame;

mais est-ce en Italie qu'a été célébré votre mariage avec le général

Moreau? Nous, qui avons l'honneur d'être ses compatriotes, nous n'en

avons jamais reçu l'avis officiel.

--«Non, madame, répondis-je à mon tour; c'est en Hollande que le général

m'a, pour la première fois, adressé ses hommages. Quant au caractère de

notre union, peut-être a-t-il eu le tort de penser que votre approbation

n'était point indispensable pour la rendre indissoluble; il s'est

contenté de celle de ses amis et de ses compagnons d'armes.»

Le ton ferme de ma réponse annonçait clairement mon intention de ne pas

supporter plus long-temps les attaques de cette femme, qui m'avait si

gratuitement déclaré la guerre. Madame de La Rue éprouvait, de son côté,

quelque plaisir à me voir rabaisser l'orgueil de sa méchante cousine.

Cependant l'heure du spectacle approchait; M. de La Rue me donna la main

jusqu'à ma voiture. Comme il m'adressait quelques excuses sur la scène

assez désagréable dans laquelle je venais, malgré moi, de jouer un rôle,

je le rassurai complétement. «Que voulez-vous? lui dis-je, ni vous, ni

moi, ne pouvions prévenir ce petit éclat:

Qui n'a pas l'esprit de son âge,

De son âge a tout le malheur.

Madame de la M*** était placée à peu de distance derrière moi; elle

entendit clairement la citation que je lui appliquais. Le regard qu'elle

me lança au moment où ma voiture partit, me prouva que ma petite

méchanceté avait atteint, son but. M. de La Rue ne vit point son dépit;

je ne suis pas même bien sûre qu'il eût saisi le sens de ma réponse:

c'était un pauvre homme, qui n'entendait malice à rien. Il passait sa

vie entre sa caisse et sa table, ne négligeant pas un chiffre et ne

perdant pas un bon morceau pour quelque intérêt que ce fût, si ce n'est

celui de sa fortune.

À mon arrivée à Chaillot, je trouvai un billet de mon inconnue; elle

était inquiète de l'impression qu'avait dû produire sur moi l'examen de

ses papiers. J'écrivis en toute hâte quelques lignes pour la rassurer,

et lui annoncer que j'irais la voir le lendemain matin. Je chargeai

Joseph de porter mon billet à l'hôtel de Flandre, avant la fin de la

soirée.

Après avoir pris une superbe parure de diamans que j'avais récemment

achetée de mes propres deniers, je me rendis à l'Opéra, en même temps

que madame de La Rue et sa société. Elle avait aussi changé de toilette,

afin, disait-elle, de mieux faire valoir le présent qu'elle avait reçu

de moi. Madame Tallien était aussi placée non loin de nous à l'Opéra;

madame de La Rue ne la connaissait que de réputation; et cette

réputation, il faut le dire, ne l'avait pas prévenue fortement en sa

faveur. Je parvins aisément à dissiper ces préventions fâcheuses. On

donnait ce jour-là _Alceste_. Quoique née sous le ciel de l'Italie,

j'avouerai à ma honte que je suis peu sensible aux charmes de la

musique. L'opéra comique et le vaudeville me plaisent quelquefois

beaucoup; mais le grand opéra français et l'opéra séria italien ont

toujours été pour moi d'ennuyeux spectacles; je n'en ai jamais admiré

que la pompe théâtrale proprement dite. Quant aux ballets, ils n'ont

point, suivant moi, d'attrait assez piquant pour qu'on leur consacre

jamais une soirée tout entière.

À la fin du premier acte, Lhermite et Mirande, que je n'avais pas vus

depuis la partie de Mouceaux, vinrent en ambassade vers moi de la part

de madame Tallien. Ils plaisantèrent beaucoup sur le méchant tour que je

leur avais joué en les abandonnant au théâtre Feydeau, sans leur avoir

aucunement fait pressentir mon brusque départ. Je ris beaucoup de ce

qu'ils me dirent sur les conjectures qu'ils avaient formées; mais ils ne

purent obtenir de moi l'aveu du motif qui m'avait poussée à les quitter

si subitement.

Je quittai madame de La Rue en m'excusant de la nécessité où j'étais de

me séparer d'elle, par suite du message que je recevais de madame

Tallien. J'allai aussitôt rejoindre celle-ci dans la loge qu'elle

occupait: cette loge était une baignoire d'avant-scène. Il y avait avec

madame Tallien huit ou dix hommes. Je fus accueillie par les témoignages

de la joie la plus vive; mais je ne fus pas libre de goûter sur-le-champ

le plaisir que je m'étais promis dans la société de madame Tallien. La

conversation était générale et roulait sur la politique. Je vis, à n'en

pas douter, qu'on ne la poussait aussi vivement que pour m'exciter à y

prendre part. Heureusement il n'était question que de l'administration

intérieure de la France, et nullement des opérations de nos armées. Le

premier point m'a toujours paru si peu du ressort des femmes, que je

n'ai jamais, en aucun temps, commis l'imprudence de donner mon sentiment

sur ce que je ne croyais avoir ni le droit ni la faculté de juger.

Comme je me trouvais dans l'impossibilité de causer librement avec

madame Tallien, et que je m'ennuyais autant du bavardage de ces

messieurs que du spectacle de l'Opéra, je pris le parti de me retirer

promptement, sous un léger prétexte. Lhermite et Mirande s'offrirent à

m'accompagner. En traversant les corridors, nous rencontrâmes deux

personnes de la connaissance de Lhermite: l'une des deux était le poète

italien Monti: celui-ci me prévint d'abord en sa faveur. On me proposa

d'aller prendre des glaces chez Corazza, qui était le Tortoni de ce

temps-là. Les salons de Corazza étaient alors sur la place Louis XV; je

ne me détournais aucunement de la route de Chaillot, et j'acceptai la

proposition de Lhermite.

La présence de Monti donna bientôt à la conversation une tournure encore

plus agréable pour moi. L'entretien tomba sur l'homme étonnant dont la

haute renommée commençait à faire chanceler la puissance du Directoire,

et qui

Bientôt au premier rang porté par ses exploits,

Et, roi nouveau, brisa d'un sceptre despotique

Les faisceaux de la République,

Tout dégouttans du sang des rois[9].

Monti n'était prévenu en faveur de Bonaparte par aucun sentiment

particulier; mais il avait été vivement frappé du spectacle de ses hauts

faits d'armes en Italie; et il n'en parlait qu'avec un enthousiasme qui

n'avait rien d'affecté.

Je n'avais encore alors aperçu Bonaparte qu'une seule fois. Son

extérieur, très grêle à cette époque, m'avait paru si loin de l'idée que

je me faisais d'un héros, que cette première vue avait même laissé dans

mon esprit une impression désagréable. La négligence avec laquelle il

laissait tomber sur son visage ses cheveux naturellement plats, sa

maigreur, le désordre presque habituel de ses vêtemens, m'eussent

inspiré pour tout autre un éloignement absolu. Mais le feu qui brillait

dans ses yeux, la pénétration de ses regards commandaient l'attention et

faisaient deviner en lui quelque chose d'extraordinaire. Monti, dans les

élans de son imagination toute poétique, présageait les hautes destinées

de Bonaparte, et de cette Joséphine qui, plus tard, devait faire briller

sur le trône tant de bonté, et qui déjà était la compagne du jeune

vainqueur d'Arcole et de Lodi. Monti paraissait apprécier à leur juste

valeur les grandes qualités militaires de Moreau; mais ces qualités ne

pouvaient exciter en lui ce même degré d'admiration. Monti avait une

tête italienne, et, comme il le disait lui-même, les Italiens veulent

être éblouis, _vogliamo esser abbagliati_.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 30 / 69 题