Visite de Monti et de Mirande.--Espionnage.--Mort de Henri.
De retour à Chaillot avant l'heure du dîner, j'appris, à mon arrivée,
que j'étais attendue par deux personnes qui prenaient patience en jouant
au billard. Ces deux personnes étaient MM. Monti et Mirande. Le premier
s'excusa de son indiscrétion, en me disant qu'il n'avait pu résister au
désir de revoir _la bella Stella del tosco cielo_. J'estimais à si haut
prix le talent de Monti, que je parus tenir à honneur de le recevoir. Je
remerciai Mirande de me l'avoir amené, et je lui fis à lui-même
l'accueil le plus obligeant. Cet accueil parut toucher les deux
visiteurs, et ils consentirent de fort bonne grâce à me donner le reste
de la journée, que je m'efforçai de leur rendre aussi agréable que
possible.
Tandis que nous continuions la partie de billard, commencée sans moi,
j'envoyai un de mes domestiques savoir des nouvelles de mon cher Henri,
et lui porter de ma part un billet destiné à le consoler de mon absence.
Quelques lignes que m'écrivit en réponse le bon M. Obval me
tranquillisèrent beaucoup. Les imaginations vives portent tout à
l'extrême en bien comme en mal, et j'étais déjà si rassurée, que je
comptais le lendemain retrouver mon petit malade dans un état voisin de
la convalescence. Je fus donc gaie toute la journée, et bien éloignée de
prévoir le malheur qui me menaçait de si près.
C'était Ursule qui nous servait à table. Mirande, affublé par elle d'un
costume assez exact de gondolier vénitien, vint au dessert, avec la
mandoline en sautoir; son chapeau et ses boutonnières étaient toutes
garnies de noeuds de rubans. Malheureusement la nature l'avait doué de la
voix la plus fausse qu'il fût possible d'entendre. À défaut des chants
italiens, Mirande imagina de nous jouer une contredanse allemande, que
je fus obligée de danser sans autre partenaire qu'Ursule; car Monti
n'était point un danseur.
Tandis que nous voltigions sur la terrasse dont une extrémité touchait à
ma salle de bains, j'entendis une voix qui ne m'était point étrangère:
cette voix était celle de M. de La Rue; je la reconnus sans peine. Il
adressait à la femme du concierge quelques questions sur cette grossesse
que je simulais toujours, et qui occupait si fort quelques esprits
malveillans ou intéressés à me nuire. Je suspendis aussitôt la
contredanse pour envoyer Ursule à la découverte; à l'instant même Joseph
parut à la porte du salon qui donne de plein pied sur la terrasse, et
annonça M. de La Rue: mes soupçons se changèrent en certitude.
Sa visite n'avait pour but que de savoir le nombre et les noms de mes
convives. Mécontente de cette inquisition, et bien résolue à le
désespérer, lui et tous ceux qui exerçaient autour de moi un si honteux
espionnage, je lui demandai, avant qu'il ne nous quittât, de me faire le
lendemain même compter mille écus, dont j'avais besoin pour les frais de
layette. Il sourit imperceptiblement, jeta encore un regard furtif sur
ma taille, et ne quitta point la maison sans avoir encore communiqué ses
remarques aux valets chargés par lui de surveiller toutes mes démarches.
On donnait ce soir-là, au théâtre de l'Ambigu-Comique, un mélodrame
alors fort en vogue, _l'Homme à trois visages_. Je m'imaginais qu'Ursule
préférerait ce spectacle à la tragédie; et lorsque Monti fit la
proposition de nous rendre au boulevard du Temple, j'acceptai, à la
seule condition qu'on me permettrait d'amener avec moi ma femme de
chambre, dont les remarques et les lazzis ne pouvaient manquer de nous
divertir. Ursule avait en effet un esprit très vif et un bon sens
naturel, qui ne se démentaient presque jamais. Je m'étais trompée dans
mes conjectures: le mélodrame n'eut que ses dédains, et son goût demeura
fidèle à la tragédie. Les observations qu'elle fit pendant la durée du
spectacle lui valurent plus d'une fois les éloges de Monti et de
Mirande. Les fumées de la vanité lui montèrent au cerveau; elle nous
déclama au retour, et d'une manière que son accent fortement prononcé
rendait on ne peut plus comique, quelques tirades qu'elle avait
entendues de la bouche de Talma, et qui étaient gravées dans sa mémoire.
Peu s'en fallait que déjà elle ne se crût une actrice; et je l'affligeai
beaucoup en lui prédisant qu'elle ne pourrait jamais déclamer de suite
dix vers français, sans faire pouffer de rire son auditoire.
Nous nous arrêtâmes quelques instans chez Corazza. Mirande, qui me
donnait la main, trouva moyen de me prévenir, sans être entendu, que
Lhermite devait prochainement me faire une nouvelle visite. Cette visite
avait un but, et Mirande m'invitait à me défier plus que jamais de
l'astuce de Lhermite: je le remerciai de ses avis, et je me promis d'en
profiter. Comme la dernière moitié de la journée s'était écoulée pour
moi fort gaîment, je rentrai chez moi, et je me mis au lit de la
meilleure humeur du monde. J'étais flattée de l'empressement de Monti,
et très sensible à l'amitié que me témoignait Mirande. Mon sommeil fut
doux et paisible, mais, à cinq heures du matin, je fus réveillée en
sursaut par un coup de marteau violent qui ébranla la porte cochère.
Malgré les nouvelles rassurantes que j'avais reçues la veille, ma
première pensée fût qu'on venait m'apprendre la mort de Henri. Le coeur
serré d'effroi, je sonnai vivement, et je m'élançai hors du lit. Lorsque
Ursule entra dans ma chambre, elle me trouva déjà enveloppée d'une robe
du matin, et les épaules couvertes d'un schall: «Vite un chapeau, lui
dis-je, et allez voir qui a frappé.» Puis, changeant d'idée, je saisis
son bras, et je descendis avec elle aussi rapidement que pouvaient me le
permettre mes jambes toutes tremblantes. Mon fidèle Joseph arrivait en
même temps que moi dans la cour, une lanterne à la main. Le portier
n'avait pas encore ouvert; ce fut Joseph qui tira les énormes verrous,
et qui fit tourner la grosse clef dans la serrure. J'eus bientôt la
certitude qu'on m'apportait un message de M. Obval. Joseph comprit bien
que je ne lui donnerais pas même le temps d'atteler un cheval au
cabriolet; il posa sa lanterne à terre, boutonna son habit, et se
disposa à me suivre.
«Ne sortez point,» dis-je à Ursule, et la lourde porte se referma sur
moi. Nous rencontrâmes heureusement un fiacre vide: j'y montai avec
Joseph et les deux domestiques qui étaient venus de la part de M. Obval
m'inviter à me hâter, si je voulais encore revoir mon cher Henri.
Dévorée d'impatience et d'inquiétude, je n'osais faire une seule
question. Nos chevaux avançaient avec rapidité, mais j'accusais encore
leur lenteur; je frissonnais de tous mes membres, et je ne pouvais
articuler un seul mot. J'arrivai enfin au terme de notre course. M.
Obval se présenta d'abord sur mon passage; sa figure me laissait
pressentir l'affreux spectacle qui allait frapper mes yeux. «Est-il
encore vivant?» furent les seules paroles qu'il me fut possible de
prononcer.
--«Oui, madame; le pauvre enfant craint de mourir sans vous avoir revue.
Son agonie est cruelle: il fallait connaître la force de votre caractère
pour vous appeler à ce déplorable spectacle.»
Nous montâmes à la chambre de Henri. Dès qu'on lui eut annoncé mon
arrivée, ses yeux éteints se ranimèrent; sa figure, déjà couverte de la
pâleur de mort, se teignit d'une vive rougeur, et son regard chercha le
mien. Mes yeux étaient pleins de larmes. Il voulut me tendre la main, et
cette main retomba sans pouvoir atteindre la mienne. «Ma bonne amie,
dit-il d'une voix dont je ne distinguais déjà plus les sons qu'avec
beaucoup de peine, je ne regrette que toi dans le monde. Ma pauvre mère
m'avait laissé sans appui: toi seule tu m'as tenu lieu de mère.
Embrasse-moi encore... Mon Dieu, que je voudrais ne pas me séparer de
toi!»
Mes sanglots éclataient malgré moi. Il perdit connaissance pendant
quelques instans. En revenant à lui, il tourna encore ses yeux vers moi,
et il me dit adieu d'une voix défaillante. Une légère convulsion altéra
ses traits... Il avait cessé de souffrir.
Je tombai sans mouvement. Les secours du médecin de la maison, qui
n'avait pas quitté la chambre de Henri, rappelèrent bientôt mes sens. En
retrouvant encore là cet homme respectable qui avait prodigué à mon
Henri les soins les plus assidus et les plus tendres, je conservais un
reste d'espérance. Je lui fis une question: son morne silence m'apprit
que je n'avais plus rien à espérer.
M. Obval m'emmena dans son appartement: il ne me demanda point mes
ordres pour les honneurs à rendre au pauvre enfant que je pleurais. M.
Obval connaissait mieux que personne toute ma tendresse; il était sûr de
mon approbation pour tout ce qui tendrait à prouver combien sa mémoire
me serait toujours chère. Le lendemain de ce jour fatal, je reçus encore
un nouveau témoignage de l'affection toute filiale et de la
reconnaissance que m'avait vouées cet aimable enfant, si digne de mes
regrets. On m'envoya un petit journal écrit de sa main, et qu'on avait
trouvé sous son chevet. Quand on me le remit, je n'eus pas la force de
lire au delà des premières lignes; depuis, je l'ai souvent relu, et il
s'est profondément gravé dans mon souvenir.