Une visite.--Lettre de D. L.--Lettre au général Ney.--Conséquences de
cette lettre.
Pour servir utilement l'infortunée qui venait de s'abandonner
entièrement à moi, je me fixai au parti de ne brusquer aucune démarche,
et je mis, à mon retour du spectacle, la lecture des papiers qu'elle
venait de me confier, et qui devaient au moins m'apprendre son nom.
En arrivant à Chaillot, je trouvai plusieurs lettres, tant d'Italie que
de Paris, une foule d'invitations, et enfin un billet de Lhermite, qui
s'excusait de ne pouvoir répondre à l'invitation que je lui avais
adressée la veille. Tout en me mettant à table, je jetai un coup d'oeil
sur cet amas de lettres qu'on avait placées devant moi, en cherchant,
avant de les ouvrir, à en deviner le contenu. J'éprouvai une impression
difficile à définir, en reconnaissant sur une des enveloppes le timbre
de la Hollande et l'écriture d'une de mes cousines. Le souvenir de ma
mère, celui de mon mari, s'emparèrent aussitôt de mon esprit, et la
tristesse remplaça bientôt sur mes traits la joyeuse humeur qui s'y
peignait quelques minutes auparavant.
Une crainte vague se mêlait maintenant au désir que j'éprouvais de lire
ces lettres. Cette inquiétude m'ôta l'envie d'aller au spectacle: je dis
à Ursule que je l'y enverrais sous la conduite de Joseph.
Après le dîner, je me retirai dans mon cabinet pour lire ma
correspondance: j'avais fait défendre ma porte, et je comptais bien
passer seule le reste de la soirée; mais à peine Ursule venait-elle de
partir que la femme du concierge entra d'un air troublé dans mon
appartement pour m'annoncer qu'on venait de violer malgré elle les
ordres que j'avais donnés de ne laisser entrer personne pendant toute la
soirée. À peine avais-je eu le temps de lui demander le nom de la
personne qui s'introduisait ainsi chez moi de vive force, que je vis
entrer madame Tallien: c'était elle en effet qui était arrivée jusqu'à
mon appartement, sur le souvenir de la promesse récente que je lui avais
faite de la recevoir toujours quand elle voudrait me faire visite.
Je la reçus en effet à bras ouverts; elle voulut visiter mon habitation
dans tous ses détails, et elle me parut satisfaite. Madame Tallien était
généreuse et bienfaisante: elle secourait secrètement beaucoup de
malheureux; et, ce jour-là même, elle était venue dans le plus strict
incognito à Passy, pour y porter des consolations à une famille
respectable, que la révolution avait à la fois dépouillée de sa fortune
et privée des membres qui auraient pu la soutenir. L'ascendant qu'elle
avait sur Barras la mettait à même de rendre des services en tout genre,
et elle les rendait de la manière la plus désintéressée. Cette
générosité qui lui était si naturelle, ce désintéressement si rare, ne
l'ont point empêchée de faire bien des ingrats parmi ceux même qu'elle
favorisait de son crédit. Pour quiconque l'a connue comme moi, c'est un
devoir de rendre hommage à sa belle ame et de la venger de
l'ingratitude.
Déjà instruite de la visite que j'avais faite chez Lhermite, elle m'en
gronda du ton le plus amical. «Vous allez partout, me dit-elle, et vous
ne trouvez pas une heure à me donner!
«--Prenez-y garde, répondis-je, si je reprends le chemin de la rue de
Babylone, vous pourrez bien trouver mes visites trop fréquentes».
Elle me répondit à son tour de la manière la plus obligeante; puis,
ramenant la conversation sur Lhermite et Mirande, elle dit un mot de
l'embarras où je les avais laissés en les quittant tout à coup, la
veille, au théâtre Feydeau.
Ce ne fut pas sans peine que je lui cachai le véritable motif de ma
disparition; mais ce secret n'était pas le mien, et je voulais au moins
savoir pour qui j'avais à intercéder, avant de réclamer l'intervention
puissante de madame Tallien.
Nous passâmes deux heures en promenade dans le jardin. Du haut de la
terrasse ombragée d'arbres touffus, nous découvrions les quais depuis le
Champ-de-Mars jusqu'au palais du conseil des Cinq-Cents. Ces lieux
pleins de tant de souvenirs fournissaient amplement matière à la
conversation brillante de madame Tallien. Je l'écoutais avec un bien
grand plaisir; mais je regrettais intérieurement de voir une femme si
bien faite pour goûter tous les plaisirs du coeur, enveloppée dans le
tourbillon des affaires politiques, et réduite à cacher souvent les
véritables sentimens qui dominaient son âme.
Elle me quitta assez avant dans la soirée: après son départ, je pris
encore plaisir à parcourir seule le jardin que je venais de traverser en
tous sens avec elle: je ne pouvais me résoudre à rentrer dans le cabinet
où je devais retrouver la lettre dont la suscription seule m'avait si
profondément attristée quelques heures plus tôt. Cette lettre ne fut pas
en effet celle que j'ouvris d'abord. Il y en avait une qui venait de
Manheim; je crus reconnaître l'écriture de D. L., et je l'ouvris de
préférence.
«Je suis dans les environs de Manheim, me disait D. L.: chaque jour je
vois le général Ney; à peine rendu à son pays, il affronte déjà de
nouveaux dangers. Tous mes efforts tendent à continuer de mériter la
confiance qu'il a mise en moi. Je m'efforce aussi, Madame, de justifier
la vôtre. J'ai tardé à vous instruire de ce que le désir de vous voir
heureuse m'a fait entreprendre. Le succès a couronné mes efforts, et
votre coeur les appréciera.
«Le général Ney vient de rendre à l'armée un de ces services qui
attestent chez lui autant d'adresse que de courage. Sous les habits d'un
paysan, il s'est introduit seul dans Manheim pour s'assurer des forces
de la garnison; il s'est ménagé des intelligences dans la place, et il
vient, cinq jours après, de s'en rendre maître en s'y introduisant
pendant la nuit avec cent cinquante hommes déterminés à vaincre ou à
mourir avec lui.»
D. L. me racontait encore plusieurs traits également glorieux pour Ney:
il y avait dans sa lettre une autre anecdote d'un genre tout différent,
et tout-à-fait propre à exalter mon imagination. Suivant D. L., Ney
venait de donner un bel exemple aux soldats, en renvoyant, sous escorte
convenable, une belle Allemande qui était venue réclamer la protection
du général pour la maison de son père. Elle était malheureuse, il avait
respecté son malheur; et sur quelques plaisanteries qu'on lui faisait à
ce sujet, il avait répondu que sa folie était de prétendre à être aimé
passionnément, sans jamais rien demander aux dames que leur coeur ne fût
prêt à accorder.
Et quelle femme au monde pouvait l'aimer plus passionnément que moi! Ce
fut la première idée qui s'offrit à mon esprit: je ne sais à quelle
démarche m'eût entraînée l'exaltation de ma tête, si Ursule, revenue du
spectacle, ne m'eût forcée d'entendre, pendant quelques minutes, le
récit de ses jouissances et de ses émotions. Combien il me tardait de
rester seule! Ursule me quitta enfin.
«Non, me dis-je en parcourant ma chambre à grands pas, je ne puis ni ne
dois fuir; mais que du moins il sache combien je l'aime:» et, saisissant
la plume, j'écrivis la lettre qu'on va lire:
«J'obéis à mon coeur; je ne cherche donc point de vaines excuses. Je ne
sais pas l'art de déguiser mes sentimens: d'ailleurs, il y a dans le
fond de mon ame quelque chose qui me dit que si ma démarche blesse les
convenances du vulgaire, elle plaira peut-être à la noble franchise de
votre caractère.
«Une seule fois mes yeux vous ont rencontré, et votre image s'est gravée
dans mon coeur. Unie à vous par la pensée, j'ai frémi de tous vos périls,
j'ai joui de tous vos triomphes, et j'ai applaudi avec enthousiasme au
récit de vos belles actions.
«Mon sort est brillant; quelques femmes le trouvent digne d'envie: je
renoncerais avec joie à tout cet éclat pour avoir le droit de m'associer
à vos dangers.
«L'estime et la reconnaissance m'unissent au général Moreau. Vous en
faire l'aveu dans une lettre telle que celle-ci, n'est-ce pas courir le
risque de me rendre méprisable à vos yeux? Mais je ne sais point
combattre le penchant irrésistible de mon coeur. En vous avouant le
sentiment qui trouble mon repos, je n'ai point d'autre pensée que celle
de vous apprendre qu'il existe loin de vous une femme à qui votre gloire
n'est pas moins chère qu'à vous-même.»
J'étais si troublée en écrivant cette lettre, que je me trompai de
suscription. Ce fut Moreau qui la reçut, et Ney eut celle qui était
destinée à Moreau. Je passai une grande partie de la nuit à lire mes
autres lettres et à y répondre sur-le-champ. Le lendemain, tout était à
la poste avant même que je fusse levée. Je n'appris que plus tard de la
bouche de Ney l'impression qu'avait produite sur lui la lecture d'une
missive assez froide, et dans laquelle se retrouvaient les traces d'une
longue et paisible intimité. Mais quelle dut être la douleur de Moreau,
lorsqu'il eut entre les mains cette preuve irrécusable que mon coeur ne
lui appartenait plus, et que j'attendais presque avec impatience
l'occasion de lui prouver mon ingratitude envers lui, dont la tendresse
pour moi semblait augmenter chaque jour!
Cette lettre devint doublement pour moi la source de bien des
inquiétudes et des chagrins. Le silence de celui à qui je l'avais
destinée et de celui qui la reçut me livra à toutes les incertitudes et
toutes les suppositions les plus propres à blesser mon coeur et à
humilier mon amour-propre; je me crus dédaignée de l'un, oubliée de
l'autre; cette position était intolérable, et je ne l'aurais pas
supportée si les événemens qui m'entraînaient ne m'eussent forcément
distraite des rêves de mon imagination.
La lettre de ma cousine n'était aucunement propre à calmer mon
exaltation; elle m'apprenait que ma lettre au président du consistoire
avait redoublé l'indignation de ma mère et l'animosité de ma famille
contre moi. Mes parens ne travaillaient que plus sérieusement à faire
prononcer mon divorce, dans l'espoir que la dissolution de mon premier
mariage amènerait plus promptement Moreau à me prendre pour épouse.
Je fus moi-même irritée au plus haut degré qu'on prétendît encore
exercer un empire absolu sur ma volonté, et je me promis bien de mettre
tout en oeuvre pour déjouer des projets qui contrariaient si complétement
la passion que je ne renfermais plus qu'avec peine au fond de mon coeur.
J'ignorais encore que mon imprudence venait d'élever la barrière qui me
séparait pour toujours du général Moreau.