L'inconnue.--Madame Lacroix.--Les préventions.
Le lendemain matin, en ouvrant les yeux, j'aperçus Ursule occupée dans
le jardin à composer le bouquet que le jardinier de la maison avait
coutume de m'apporter tous les jours à l'instant du déjeuner.
Lorsqu'elle entra dans mon appartement, pour lui prouver que j'avais
entièrement oublié ses torts, et que j'appréciais son empressement à
prévenir tous mes désirs, je lui dis qu'elle irait le soir au
Théâtre-Français, où l'on donnait _Britannicus_. Talma avait excité en
elle, dès le premier jour où elle avait pu le voir, la plus profonde
admiration. Le plaisir du spectacle était encore si nouveau pour elle,
que la représentation théâtrale produisait sur son esprit une illusion
complète: elle ne pouvait séparer l'acteur du personnage dont il
reproduisait la physionomie et le caractère. Le dénouement d'_Épicharis
et Néron_ lui avait laissé de terribles souvenirs, et si quelque chose
troublait le plaisir qu'elle se promettait d'admirer de nouveau Talma,
c'était la crainte de le voir mourir encore. Je la rassurai sur ce
point, et j'abrégeai l'entretien, pour ne m'occuper que de la
malheureuse femme qui, depuis la veille, absorbait toutes mes pensées.
J'eus la satisfaction d'apprendre, en arrivant à l'hôtel de Flandre,
qu'elle paraissait bien remise de la secousse encore si récente qu'elle
avait éprouvée. Je la trouvai dans une toilette dont la simplicité
élégante prouvait que madame Lacroix avait bien rempli mes intentions.
En me revoyant, ma protégée parut surprise de trouver une aussi grande
différence entre le jeune blondin de la veille et la femme qu'elle avait
aujourd'hui devant les yeux. Je m'efforçai de lui prouver que mes
dispositions pour elle étaient toujours restées les mêmes, et que mon
costume seul était changé. Elle me fit de nouveaux remercîmens avec
l'accent d'une reconnaissance sincère. Son âge, beaucoup plus mûr que le
mien, et je ne sais quoi d'imposant répandu sur toute sa personne,
m'inspirait un sentiment de respect dont mon attitude et mon langage lui
fournissaient assez la preuve. Je témoignai le désir de lui faire donner
un logement plus convenable encore que celui qu'elle occupait. Ce
logement était situé dans le même hôtel, entre cour et jardin; elle
refusa d'abord, mais elle accepta, quand je lui démontrai qu'ainsi
placée elle serait encore mieux à l'abri des regards indiscrets qui
pouvaient l'inquiéter. Madame Lacroix avait prévenu mes désirs en
s'arrangeant pour que ce nouveau logement, occupé en ce moment par des
locataires, fût libre dès le surlendemain. Toutes les fois que cette
bonne femme m'adressait la parole, il y avait dans ses manières et dans
son ton quelque chose qui exprimait parfaitement l'affection qu'elle
m'avait vouée, et qui perçait sous la brusquerie naturelle de son
caractère. Douée d'un tact assez sûr, elle avait facilement deviné à
quelle classe appartenait la dame que je lui avais amenée la veille, et
cependant elle affectait plus que jamais d'employer dans son langage des
formes républicaines tout-à-fait propres à blesser son oreille. Je
voyais avec peine que la pauvre dame était désagréablement affectée, et
je cherchai à calmer l'inquiétude qui se peignait sur son visage, en lui
répétant qu'elle ne pouvait trouver nulle part une retraite plus sûre
que celle qu'elle habitait, et que la brusquerie de madame Lacroix
cachait un coeur susceptible du dévouement le plus absolu.
L'inconnue (car elle l'était toujours pour moi) reprit bientôt un air
plus calme; et pour me témoigner à la fois sa sincérité et la confiance
qu'elle avait mise en moi, elle manifesta l'intention de me révéler,
sans plus de délais, son nom et ses malheurs. Cette intention
m'honorait, mais je refusai pour le moment de recevoir ses confidences,
en la priant de croire que, dussé-je ne la connaître jamais davantage,
je prendrais toujours à son sort le plus vif intérêt. Je lui fis
entendre que je voulais qu'elle restât maîtresse de son secret jusqu'à
ce que j'eusse acquis encore plus de droits à sa confiance.
Elle parut apprécier la délicatesse qui avait dicté ma réponse: mais,
comme j'allais me lever, elle me retint de la manière la plus amicale,
et me parla en ces termes:
«Il y a maintenant trois mois que je suis rentrée en France, et que j'ai
revu Paris, au péril de mes jours, sur la foi d'une promesse trompeuse.
Le plus indigne abus de confiance m'a enlevé les modiques ressources
qu'une absence de plusieurs années et la confiscation de mes biens
m'avaient encore laissées: démarches, sollicitations, prières, j'ai tout
mis en oeuvre pour sortir de la cruelle position où je me trouvais
placée. Tous les points d'appui sur lesquels je croyais pouvoir compter
m'ont manqué à la fois, et je commençais d'être en proie à toutes les
horreurs du besoin, lorsque vous m'avez rencontrée.
«Un homme qui me connaît bien, qui se disait, en de meilleurs temps, mon
ami, a eu la barbarie d'augmenter mes maux en me livrant à la douleur
d'avoir vainement imploré sa pitié. Depuis mon émigration, j'avais su
pourvoir aux besoins de la vie par le travail de mes mains; mais à mon
retour en France, l'isolement où je me suis trouvée tout à coup, la
crainte d'être découverte, et la fatigue même de tant de démarches
infructueuses, m'ont ôté les forces nécessaires pour me livrer à mon
travail habituel.
«Il y a deux jours, sur le point de me trouver sans asyle, n'ayant plus
déjà de quoi pourvoir à ma subsistance, je suis sortie pour réclamer le
misérable complément d'une somme qui m'était due sur le prix de quelques
objets que le besoin m'avait forcée de vendre depuis long-temps. J'ai
essuyé de mon débiteur un refus absolu, et peu s'en est fallu qu'il ne
me menaçât d'une dénonciation. Accablée par le désespoir, je songeais
avec effroi que la nuit suivante je n'aurais pas même un peu de paille
pour reposer mes membres fatigués. La mort seule m'offrait un terme à
tant de maux.
«Je sortais de la rue du Battoir, dans la matinée d'hier, lorsque tout
près de moi j'entends prononcer mon nom. Je me retourne et je reconnais
le comte de Ch*** qui s'approchait de moi. Il me rappelle le temps où il
m'a connue; je ne lui réponds que par des larmes: il m'interroge avec le
ton du plus vif intérêt: je lui avoue l'horreur de ma position, je ne
lui cache que le mal qui commençait à me dévorer, la faim.
«Je vous épargne le détail de ses consolations et de ses promesses. Le
comte finit par me dire qu'il peut disposer d'une chambre chez
d'honnêtes gens, rue Feydeau, et qu'il s'offre de m'y conduire dans la
journée. Forcé de me quitter pour quelque temps, il me donne rendez-vous
pour cinq heures et demie sous le péristyle du théâtre; c'est de là
qu'il devait me conduire dans la retraite sûre dont je ne serais plus
sortie que pour aller chercher une seconde fois, hors de France,
l'hospitalité que me refuse ma patrie.
«Le comte me quitta fort attendri en apparence: je me crus sauvée et je
repris encore une fois courage. En me parlant, il portait la main sur la
croix de Saint-Louis, qu'il à autrefois méritée sur le champ de
bataille, et dont il n'a jamais voulu, dit-il, se séparer malgré la
nécessité qui l'oblige de la cacher à tous les yeux. Je fus, comme vous
le pensez, exacte au rendez-vous: l'espérance me rendait même déjà la
faim moins insupportable. J'attendis; les heures s'écoulaient, le comte
ne paraissait pas: alors, toute l'horreur de ma situation vint encore
une fois se présenter à mon esprit; ma raison s'égara; vous savez le
reste.»
Elle s'arrêta, en me regardant avec une expression que je ne saurais
rendre, et elle me tendit les bras; je m'y précipitai, et nos larmes se
confondirent. Elle réprima toutefois bientôt son émotion, et me
présentant un portefeuille qu'elle venait de tirer de son sein: «Ces
papiers, me dit-elle, vous instruiront de ce qu'il me serait trop
douloureux de vous raconter. Vous trouverez aussi dans ce portefeuille
une lettre où je vous explique les nouveaux services que j'ose encore
attendre de vous. Je vous confie les seules espérances qui me restent;
je vous rends, en un mot, maîtresse de ma destinée, et c'est le seul
moyen qui soit en ma puissance de vous prouver combien je suis
reconnaissante de ce que vous avez déjà fait pour moi. Je resterai ici
sans inquiétude jusqu'au jour où vous pourrez me dire ce qui sera advenu
de mes demandes.
Je pris le portefeuille, en promettant de tout mettre en oeuvre pour
terminer à sa satisfaction ce que j'avais déjà si heureusement commencé.
Quoi qu'on me demandât, je me croyais sûre de réussir. Barras était
encore tout-puissant, et Mirande, dont le bon coeur m'était parfaitement
connu, pouvait me servir près de lui; mais je ne dis rien à ma
respectable inconnue des moyens que je comptais employer pour obtenir un
prompt succès: j'aurais craint de blesser la sensibilité de son coeur, en
lui faisant entendre des noms qui pouvaient lui retracer de fâcheux
souvenirs. Je demeurai encore une heure avec elle, et je la quittai pour
reprendre le chemin de Chaillot. Avant de quitter l'hôtel de Flandre, je
recommandai à madame Lacroix de redoubler de soins et de prévenances.
Cette bonne dame n'avait pas besoin de mes recommandations; elle était
toute disposée à faire ce que je lui demandais; seulement, avant de me
laisser partir, elle me demanda la permission de me donner un avis; cet
avis avait pour but de m'empêcher de compromettre, par des démarches
imprudentes, le nom de Moreau sous la protection duquel j'allais placer
une émigrée. Je remerciai madame Lacroix de son conseil, et je résolus
de n'en pas moins suivre l'impulsion de mon coeur.