CHAPITRE XLV.

L'inconnue.--Madame Lacroix.--Les préventions.

Le lendemain matin, en ouvrant les yeux, j'aperçus Ursule occupée dans

le jardin à composer le bouquet que le jardinier de la maison avait

coutume de m'apporter tous les jours à l'instant du déjeuner.

Lorsqu'elle entra dans mon appartement, pour lui prouver que j'avais

entièrement oublié ses torts, et que j'appréciais son empressement à

prévenir tous mes désirs, je lui dis qu'elle irait le soir au

Théâtre-Français, où l'on donnait _Britannicus_. Talma avait excité en

elle, dès le premier jour où elle avait pu le voir, la plus profonde

admiration. Le plaisir du spectacle était encore si nouveau pour elle,

que la représentation théâtrale produisait sur son esprit une illusion

complète: elle ne pouvait séparer l'acteur du personnage dont il

reproduisait la physionomie et le caractère. Le dénouement d'_Épicharis

et Néron_ lui avait laissé de terribles souvenirs, et si quelque chose

troublait le plaisir qu'elle se promettait d'admirer de nouveau Talma,

c'était la crainte de le voir mourir encore. Je la rassurai sur ce

point, et j'abrégeai l'entretien, pour ne m'occuper que de la

malheureuse femme qui, depuis la veille, absorbait toutes mes pensées.

J'eus la satisfaction d'apprendre, en arrivant à l'hôtel de Flandre,

qu'elle paraissait bien remise de la secousse encore si récente qu'elle

avait éprouvée. Je la trouvai dans une toilette dont la simplicité

élégante prouvait que madame Lacroix avait bien rempli mes intentions.

En me revoyant, ma protégée parut surprise de trouver une aussi grande

différence entre le jeune blondin de la veille et la femme qu'elle avait

aujourd'hui devant les yeux. Je m'efforçai de lui prouver que mes

dispositions pour elle étaient toujours restées les mêmes, et que mon

costume seul était changé. Elle me fit de nouveaux remercîmens avec

l'accent d'une reconnaissance sincère. Son âge, beaucoup plus mûr que le

mien, et je ne sais quoi d'imposant répandu sur toute sa personne,

m'inspirait un sentiment de respect dont mon attitude et mon langage lui

fournissaient assez la preuve. Je témoignai le désir de lui faire donner

un logement plus convenable encore que celui qu'elle occupait. Ce

logement était situé dans le même hôtel, entre cour et jardin; elle

refusa d'abord, mais elle accepta, quand je lui démontrai qu'ainsi

placée elle serait encore mieux à l'abri des regards indiscrets qui

pouvaient l'inquiéter. Madame Lacroix avait prévenu mes désirs en

s'arrangeant pour que ce nouveau logement, occupé en ce moment par des

locataires, fût libre dès le surlendemain. Toutes les fois que cette

bonne femme m'adressait la parole, il y avait dans ses manières et dans

son ton quelque chose qui exprimait parfaitement l'affection qu'elle

m'avait vouée, et qui perçait sous la brusquerie naturelle de son

caractère. Douée d'un tact assez sûr, elle avait facilement deviné à

quelle classe appartenait la dame que je lui avais amenée la veille, et

cependant elle affectait plus que jamais d'employer dans son langage des

formes républicaines tout-à-fait propres à blesser son oreille. Je

voyais avec peine que la pauvre dame était désagréablement affectée, et

je cherchai à calmer l'inquiétude qui se peignait sur son visage, en lui

répétant qu'elle ne pouvait trouver nulle part une retraite plus sûre

que celle qu'elle habitait, et que la brusquerie de madame Lacroix

cachait un coeur susceptible du dévouement le plus absolu.

L'inconnue (car elle l'était toujours pour moi) reprit bientôt un air

plus calme; et pour me témoigner à la fois sa sincérité et la confiance

qu'elle avait mise en moi, elle manifesta l'intention de me révéler,

sans plus de délais, son nom et ses malheurs. Cette intention

m'honorait, mais je refusai pour le moment de recevoir ses confidences,

en la priant de croire que, dussé-je ne la connaître jamais davantage,

je prendrais toujours à son sort le plus vif intérêt. Je lui fis

entendre que je voulais qu'elle restât maîtresse de son secret jusqu'à

ce que j'eusse acquis encore plus de droits à sa confiance.

Elle parut apprécier la délicatesse qui avait dicté ma réponse: mais,

comme j'allais me lever, elle me retint de la manière la plus amicale,

et me parla en ces termes:

«Il y a maintenant trois mois que je suis rentrée en France, et que j'ai

revu Paris, au péril de mes jours, sur la foi d'une promesse trompeuse.

Le plus indigne abus de confiance m'a enlevé les modiques ressources

qu'une absence de plusieurs années et la confiscation de mes biens

m'avaient encore laissées: démarches, sollicitations, prières, j'ai tout

mis en oeuvre pour sortir de la cruelle position où je me trouvais

placée. Tous les points d'appui sur lesquels je croyais pouvoir compter

m'ont manqué à la fois, et je commençais d'être en proie à toutes les

horreurs du besoin, lorsque vous m'avez rencontrée.

«Un homme qui me connaît bien, qui se disait, en de meilleurs temps, mon

ami, a eu la barbarie d'augmenter mes maux en me livrant à la douleur

d'avoir vainement imploré sa pitié. Depuis mon émigration, j'avais su

pourvoir aux besoins de la vie par le travail de mes mains; mais à mon

retour en France, l'isolement où je me suis trouvée tout à coup, la

crainte d'être découverte, et la fatigue même de tant de démarches

infructueuses, m'ont ôté les forces nécessaires pour me livrer à mon

travail habituel.

«Il y a deux jours, sur le point de me trouver sans asyle, n'ayant plus

déjà de quoi pourvoir à ma subsistance, je suis sortie pour réclamer le

misérable complément d'une somme qui m'était due sur le prix de quelques

objets que le besoin m'avait forcée de vendre depuis long-temps. J'ai

essuyé de mon débiteur un refus absolu, et peu s'en est fallu qu'il ne

me menaçât d'une dénonciation. Accablée par le désespoir, je songeais

avec effroi que la nuit suivante je n'aurais pas même un peu de paille

pour reposer mes membres fatigués. La mort seule m'offrait un terme à

tant de maux.

«Je sortais de la rue du Battoir, dans la matinée d'hier, lorsque tout

près de moi j'entends prononcer mon nom. Je me retourne et je reconnais

le comte de Ch*** qui s'approchait de moi. Il me rappelle le temps où il

m'a connue; je ne lui réponds que par des larmes: il m'interroge avec le

ton du plus vif intérêt: je lui avoue l'horreur de ma position, je ne

lui cache que le mal qui commençait à me dévorer, la faim.

«Je vous épargne le détail de ses consolations et de ses promesses. Le

comte finit par me dire qu'il peut disposer d'une chambre chez

d'honnêtes gens, rue Feydeau, et qu'il s'offre de m'y conduire dans la

journée. Forcé de me quitter pour quelque temps, il me donne rendez-vous

pour cinq heures et demie sous le péristyle du théâtre; c'est de là

qu'il devait me conduire dans la retraite sûre dont je ne serais plus

sortie que pour aller chercher une seconde fois, hors de France,

l'hospitalité que me refuse ma patrie.

«Le comte me quitta fort attendri en apparence: je me crus sauvée et je

repris encore une fois courage. En me parlant, il portait la main sur la

croix de Saint-Louis, qu'il à autrefois méritée sur le champ de

bataille, et dont il n'a jamais voulu, dit-il, se séparer malgré la

nécessité qui l'oblige de la cacher à tous les yeux. Je fus, comme vous

le pensez, exacte au rendez-vous: l'espérance me rendait même déjà la

faim moins insupportable. J'attendis; les heures s'écoulaient, le comte

ne paraissait pas: alors, toute l'horreur de ma situation vint encore

une fois se présenter à mon esprit; ma raison s'égara; vous savez le

reste.»

Elle s'arrêta, en me regardant avec une expression que je ne saurais

rendre, et elle me tendit les bras; je m'y précipitai, et nos larmes se

confondirent. Elle réprima toutefois bientôt son émotion, et me

présentant un portefeuille qu'elle venait de tirer de son sein: «Ces

papiers, me dit-elle, vous instruiront de ce qu'il me serait trop

douloureux de vous raconter. Vous trouverez aussi dans ce portefeuille

une lettre où je vous explique les nouveaux services que j'ose encore

attendre de vous. Je vous confie les seules espérances qui me restent;

je vous rends, en un mot, maîtresse de ma destinée, et c'est le seul

moyen qui soit en ma puissance de vous prouver combien je suis

reconnaissante de ce que vous avez déjà fait pour moi. Je resterai ici

sans inquiétude jusqu'au jour où vous pourrez me dire ce qui sera advenu

de mes demandes.

Je pris le portefeuille, en promettant de tout mettre en oeuvre pour

terminer à sa satisfaction ce que j'avais déjà si heureusement commencé.

Quoi qu'on me demandât, je me croyais sûre de réussir. Barras était

encore tout-puissant, et Mirande, dont le bon coeur m'était parfaitement

connu, pouvait me servir près de lui; mais je ne dis rien à ma

respectable inconnue des moyens que je comptais employer pour obtenir un

prompt succès: j'aurais craint de blesser la sensibilité de son coeur, en

lui faisant entendre des noms qui pouvaient lui retracer de fâcheux

souvenirs. Je demeurai encore une heure avec elle, et je la quittai pour

reprendre le chemin de Chaillot. Avant de quitter l'hôtel de Flandre, je

recommandai à madame Lacroix de redoubler de soins et de prévenances.

Cette bonne dame n'avait pas besoin de mes recommandations; elle était

toute disposée à faire ce que je lui demandais; seulement, avant de me

laisser partir, elle me demanda la permission de me donner un avis; cet

avis avait pour but de m'empêcher de compromettre, par des démarches

imprudentes, le nom de Moreau sous la protection duquel j'allais placer

une émigrée. Je remerciai madame Lacroix de son conseil, et je résolus

de n'en pas moins suivre l'impulsion de mon coeur.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 28 / 69 题