Arrivée à l'hôtel de Flandre.--Confidences.--Retour à Chaillot.
L'inconnue était encore évanouie lorsque la voiture s'arrêta devant la
porte de l'hôtel. Je la fis d'abord transporter dans une chambre à
l'entresol, où je lui prodiguai moi-même tous les secours que
nécessitait sa situation. Pendant un assez long espace de temps, ces
secours demeurèrent inutiles: enfin, elle ouvrit les yeux; aucun de nous
ne devina le genre de secours que son état réclamait d'abord, et j'étais
loin de soupçonner que la faim pût être un des motifs qui l'avaient
réduite au désespoir. Je n'oublierai jamais l'impression que
produisirent sur moi ces deux premiers mots: _du pain_, qui
s'échappèrent de sa bouche, lorsqu'elle revint à elle-même. Sur-le-champ
je lui fis apporter des alimens. Accablée par l'idée d'une si grande
infortune, je pressais étroitement dans mes mains les mains de cette
inconnue que je ne considérais déjà plus comme une étrangère; elle porta
les yeux sur moi, et ses pleurs coulèrent.
--Vous êtes une femme, me dit-elle: ah! je croyais avoir retrouvé le
fils que je regrette; mais, si jeune, si belle, et sous cet habit! que
de malheurs vous menacent peut-être!
--Le bonheur de vous avoir sauvée me consolera toujours.»
En ce moment madame Lacroix (c'était le nom de l'hôtesse) rentra; elle
m'adressa la parole et prononça le nom de Moreau. À ce nom, l'inconnue
tressaillit et fixa sur moi un regard inquiet. Au langage affectueux
qu'elle avait pris d'abord succéda tout à coup une réserve excessive, et
qui me parut cacher un effroi réel. Accoutumée à voir le nom que je
portais accueilli par un tout autre sentiment, je m'étonnai de ce
changement subit; mais je ne me décourageai point, et je continuai de
prodiguer à l'inconnue les soins les plus actifs.
J'avais dit vrai en lui déclarant que le souvenir de ce que je faisais
pour elle me consolerait toujours; mais j'étais loin de prévoir alors
que bien des années plus tard, errant seule et désespérée sur ces quais
que j'avais si souvent parcourus dans le plus brillant équipage, je
m'arrêterais à la vue de cette pierre sur laquelle s'était appuyée
d'abord celle que j'avais eu le bonheur de sauver; que là, j'irais
chercher le courage de supporter l'excès du malheur, et d'attendre la
mort sans courir au devant d'elle. Le 7 décembre 1815, à neuf heures du
soir, après une journée d'angoisses déchirantes, et dans le délire du
désespoir, je suis allée me jeter à genoux sur cette pierre, j'y ai
prié, et je me suis résignée à vivre.
J'avais entièrement oublié Lhermite et Mirande: soudain l'idée de
l'étonnement et peut-être de l'inquiétude dans lesquels avait dû les
laisser ma brusque disparition, se présenta à mon esprit: j'écrivis un
mot au premier pour lui faire mes excuses, et pour, l'engager, ainsi que
Mirande, à venir le lendemain même déjeuner à Chaillot: j'envoyai mon
billet au domicile de Lhermite avec injonction de ne pas dire où il
avait été écrit, si par hasard on faisait à mon messager quelque
question.
Quand je fus assurée que l'inconnue avait entièrement repris ses forces,
je priai qu'on nous laissât seules, et m'approchant d'elle: «Madame, lui
dis-je du ton le plus respectueux, le sentiment désagréable que vous
avez paru éprouver en entendant prononcer le nom du général Moreau, me
fait un devoir de vous rassurer et de chercher à dissiper des craintes
injurieuses pour lui. Je vous crois émigrée, calmez votre inquiétude, et
si j'ai deviné juste, je saurai trouver le moyen de vous faire quitter
la France en toute sécurité, sans que personne soit instruit de
l'étendue de vos malheurs, et de la funeste résolution que j'ai eu le
bonheur de prévenir.
«--Vous vous êtes trompée, Madame, me répondit-elle, sur la nature de
l'impression que j'éprouvais: le nom du général Moreau est généralement
honoré en France; les émigrés eux-mêmes rendent témoignage à la noblesse
de son caractère: je ne crains pas de vous avouer que mon nom figure sur
la fatale liste. Rentrée en France secrètement depuis huit mois, j'y
suis sans cesse dans l'inquiétude de savoir si ma vie n'est pas menacée
par les perquisitions de la police. Bercée pendant quelque temps par des
espérances qui se sont toutes évanouies, j'étais tombée par degrés dans
le plus profond désespoir, lorsque vous m'avez rencontrée. Au moment où
j'entendis l'hôtesse vous appeler du nom de madame Moreau...» Ici, elle
s'arrêta, me regarda fixement; «Puis-je ne vous rien cacher?» dit-elle
après un moment de silence: je l'encourageai à me parler franchement.
«Eh bien, continua-t-elle, l'étrange costume sous lequel vous vous êtes
d'abord offerte à mes yeux me fit aussi penser que j'allais devoir de la
reconnaissance à une femme que plus tard peut-être je ne pourrais
estimer. Je ne supposais pas que vous fussiez la compagne du général
Moreau, et je craignais que votre nom ne fût pas à beaucoup près aussi
honorable.
Quoique offensée de cet aveu, celle qui le fit était si malheureuse que
je tombai d'accord avec elle qu'on pouvait s'étonner avec raison de
rencontrer une femme seule, et parcourant, le soir, sous des habits
d'homme, les rues et les quais de Paris. Je renouvelai à l'inconnue les
protestations que je lui avais déjà faites du zèle que je mettrais à la
tirer des dangers, quels qu'ils fussent, qui pouvaient encore la
menacer. Sur ces entrefaites, madame Lacroix entra; elle m'apprit qu'il
était onze heures, et m'invita à ne point retarder davantage mon départ
pour Chaillot où une absence aussi prolongée devait exciter tout au
moins de graves inquiétudes. Je montai donc bientôt en voiture sous
l'escorte d'un vieillard, factotum de la maison, et j'arrivai chez moi
avant minuit. Le bonheur d'avoir fait du bien avait répandu sur tous mes
traits un air de gaieté qui n'échappa point aux regards de ceux de mes
domestiques qui ne m'aimaient pas; je fis appeler Joseph pour lui
expliquer le motif qui m'avait empêchée de rester au spectacle, où il
avait dû, suivant mes ordres, venir me chercher.
«--Eh bien! lui dis-je, Joseph, j'ai fait encore ce soir une bonne
découverte: j'ai rencontré une femme bien malheureuse et dont j'espère
adoucir l'infortune.»
«--Que Madame m'excuse, répondit Joseph, mais c'est qu'on dirait que
tous les malheureux s'entendent pour se trouver sur son chemin.» Ces
mots furent prononcés d'un ton où perçaient la mauvaise humeur et une
incrédulité mal déguisée.
«Quand cela serait, repartis-je à mon tour, je devrais encore leur
savoir gré d'une ruse qui prouverait qu'ils ont confiance dans ma
bonté.»
Joseph ne répondit plus qu'en insistant sur mon imprudence de rentrer
ainsi seule le soir, et dans un quartier aussi éloigné. Je lui témoignai
que je lui savais gré de sa sollicitude pour moi; je le ramenai bientôt
à une disposition d'esprit plus gaie, et il finit par m'avouer qu'il
avait été inquiet et surpris de ne trouver au spectacle, ni moi, ni
personne qui pût le mettre sur mes traces. Je démêlai clairement dans
son langage la nature des soupçons qu'on avait su lui suggérer. Il put
voir que sa franchise ne me déplaisait aucunement. Ursule vint à son
tour: sa figure avait un caractère de maussaderie bien autrement
prononcé; mais en sa qualité d'Italienne, elle était beaucoup moins
franche, et sa mauvaise humeur était toute silencieuse. Elle se borna à
me la laisser voir clairement par le soin affecté qu'elle prit de
chercher à me mécontenter dans tous les détails de son service. Je la
regardai pendant quelque temps avec ce sang-froid désolant pour les
esprits querelleurs, et je lui ordonnai de sortir, en la prévenant que
Joseph lui annoncerait le lendemain matin ce qu'il m'aurait plu de
résoudre à son égard.
Cette injonction la contraignit enfin de rompre le silence; elle me
demanda s'il pouvait être vrai que j'eusse, comme on le lui avait fait
pressentir, l'intention de l'éloigner de moi. Sur ma réponse
affirmative, la colère qui s'était jusqu'à ce moment peinte sur son
visage, fit place au chagrin le plus vif: elle se jeta à mes genoux en
sanglotant; et alors commencèrent des supplications auxquelles je ne
savais comment mettre fin. Je n'y parvins qu'après avoir répété
plusieurs fois que je pardonnais, mais, en assurant que mon indulgence
n'irait pas désormais plus loin. La pauvre fille me témoigna, de la
manière la plus expressive, combien elle était reconnaissante.
Dans l'expansion de son repentir, elle m'apprit quels ennemis j'avais à
redouter dans ma maison même. Ces ennemis étaient précisément ceux de
mes domestiques que j'avais dès mon arrivée comblés de bontés. À la tête
de cette ligue qui s'organisait contre moi, figurait en première ligne
une autorité imposante, le concierge, qui récompensait aussi mes
libéralités par la plus complète ingratitude. Je sus que dans la matinée
même de ce jour, M. de la Rue, dont j'avais toute raison de suspecter la
bienveillance, était venu, sous prétexte de me rendre visite, et que, ne
m'ayant pas rencontrée, il avait fait sur mon compte beaucoup de
questions auxquelles le concierge et sa femme avaient répondu par les
insinuations les plus perfides. M. de la Rue avait aussi tenté de faire
jaser Ursule, en lui demandant si ma grossesse était bien avancée. Ma
femme de chambre savait aussi bien que moi que cette grossesse n'était
qu'une feinte: elle avait cependant répondu comme j'eusse répondu
moi-même, affirmativement; et cette réponse n'avait pas paru fort
agréable au questionneur.
Il était deux heures du matin avant que j'eusse mis fin à la
conversation; je m'endormis enfin, non sans avoir encore entendu
plusieurs fois Ursule protester de son attachement pour moi avec une
chaleur qui n'avait certainement rien d'affecté, et dont il m'était
impossible de ne pas lui savoir gré.