Journée passée dans la société de Lhermite.--Le suicide.
Comme j'arrivais sur la pelouse de Bagatelle, je retrouvai la dame que
je venais de rencontrer, dans un groupe au milieu duquel brillait madame
Tallien: en m'apercevant, elle me salua du plus aimable sourire, et dit
à haute voix: «J'avais bien deviné que c'était madame Moreau dont vous
vouliez me parler;» et elle vint à moi avec l'empressement le plus
amical: tristement affectée, par un souvenir, je fus sensible à ce
témoignage de l'intérêt d'un bon coeur. J'étais, séparée de madame
Tallien depuis quelque temps: je la retrouvai plus belle encore
peut-être que je ne l'avais connue d'abord; son accueil effaça bientôt
en moi l'impression pénible que je venais d'éprouver. Mon émotion ne lui
échappa point; elle sut me le prouver avec cette bonne grâce qu'elle
possède à un si haut degré. Quant à moi, j'avais entièrement oublié tous
ceux qui nous entouraient, pour ne voir que madame Tallien. Elle
paraissait elle-même, en ce moment, se soucier fort peu de son cortége:
elle me demanda si je persisterais à lui tenir rigueur, et elle employa
tous ses moyens de séduction pour obtenir mon consentement à la recevoir
chez moi, et à lui rendre ses visites. Le projet que j'avais depuis
long-temps formé de faire le surlendemain un petit voyage de trois jours
aux environs de Paris, m'empêcha de lui prouver, aussi promptement que
je l'aurais voulu, tout le plaisir que j'éprouvais à renouer mes
premières relations avec elle. Je promis toutefois de l'aller voir dès
que je serais de retour, à la seule condition que je ne verrais jamais
chez elle qu'elle seule: elle s'engagea à ne jamais me contrarier sur ce
point. Tout en causant, nous nous étions entièrement séparées de la
compagnie, et nous avancions seules, vers la ponte du jardin. La grande
célébrité de madame Tallien, son extrême beauté, ma jeunesse, ma taille
plus svelte et aussi élevée que la sienne, enfin le nom que je portais,
et qui avait passé de bouche en bouche, tout cela fixa bientôt les
regards sur nous. La foule des promeneurs rassemblés dans ce rendez-vous
des oisifs de la capitale se pressait sur nos pas. Lorsque j'eus atteint
ma voiture, je m'y élançai rapidement après avoir adressé un bref
compliment d'adieu à madame Tallien. Je fuyais, non pas tant par
modestie que pour obéir au sentiment secret qui me disait combien Moreau
eût été blessé d'un triomphe dont le moindre inconvénient était de me
donner en spectacle.
Ursule, en nous suivant à quelque distance avait recueilli les remarques
qu'on faisait sur notre compte. Comme ces remarques pouvaient flatter ma
coquetterie, elle me les répétait avec une scrupuleuse exactitude. Elle
croyait par là se rendre agréable à mes yeux: je lui savais gré de
l'intention; mais je n'en regrettais pas moins vivement de m'être
montrée en public et dans une société que je savais désagréable à
Moreau. Le lendemain je quittai Chaillot de très bonne heure pour me
rendre à l'invitation de Lhermite: il habitait une maison charmante, rue
de Clichy. Je fus reçue avec un empressement qui prouvait que j'étais
attendue avec impatience. Lhermite avait réuni quatre ou cinq amis dont
le plus âgé n'avait, pas trente ans, et presque tous, à ce qu'il
m'apprit, de la société particulière du directeur Barras: il survint,
après mon arrivée, une personne de plus, M. de Mirande, secrétaire de
Barras et qui pouvait alors être un homme de quarante ans. La majesté
des convives était remarquable sous le rapport des avantages physiques:
pour moi, je leur trouvais en général trop d'affectation et des
habitudes de petits-maîtres qui m'ont toujours déplu. Toutes ces
physionomies contrastaient singulièrement avec la laideur grossière de
Lhermite: M. de Mirande n'était pas alors beaucoup mieux de sa personne;
mais on voyait encore que vingt ans plus tôt, il avait pu passer pour un
homme agréable: l'abus des plaisirs paraissait avoir hâté pour lui les
approches de la vieillesse. Mirande n'était point un esprit supérieur,
mais il possédait mieux que personne le secret de plaire à tout le
monde, il parlait des défauts de son caractère et des excès même de sa
jeunesse avec une franchise qui faisait taire le reproche, et prévenait
la répugnance que de tels aveux, dans la bouche de tout autre, eussent
été propres à exciter. Je l'ai connu assez particulièrement pour être à
même de rendre justice aux excellentes qualités de son coeur; c'est un
devoir pour moi, et je m'en acquitte avec plaisir.
Lhermite n'avait rien négligé de ce qui pouvait remplir agréablement
notre matinée. Après qu'on eut fait de la musique et épuisé la
conversation sur les beaux arts, les spectacles, les bruits de salons,
il sut enfin amener l'entretien sur la politique. Le nom de Moreau vint
alors se placer naturellement dans sa bouche, et ce fut une occasion de
vanter mon ascendant sur lui, et la confiance sans bornes qu'il
m'accordait. À ces mots, M. de Mirande jeta sur moi un regard pénétrant,
puis il porta les yeux sur Lhermite, comme pour scruter sa pensée. On me
fit alors sur la Hollande, sur les succès de Moreau dans ce pays, sur
l'estime qu'il y avait obtenue, une foule de questions auxquelles je
répondis avec une réserve qui déconcerta les interrogateurs. Un des
assistans hasarda une insinuation sur l'indécision connue du caractère
de Moreau: je sentais, au ton demi-confiant du personnage, qu'il
récitait une leçon qu'on lui avait faite d'avance. Je ne lui répondis
que par un regard dédaigneux qui ne le satisfit certainement pas, et qui
fit sourire Mirande: un autre, plus adroit, se mit à vanter les grands
talents militaires de Moreau, afin d'en venir à parler de la haute
estime dont il jouissait près du Directoire et de Barras en particulier.
J'avoue que je faillis me laisser prendre à ce piége; déjà je souriais
ironiquement, et j'allais déclarer hautement que Moreau tenait beaucoup
plus à l'estime de la France qu'aux bonnes grâces d'un gouvernement
éphémère, qui ne pouvait accroître ni ternir l'éclat de sa gloire. La
réflexion comprima ma franchise; et je répondis encore avec une
discrétion et une naïveté qui trompèrent jusqu'à Lhermite lui-même.
Voyant échouer pour cette fois tous ses efforts, il parut abandonner le
projet qu'il avait conçu de spéculer sur la bonne foi de mon caractère.
On proposa de finir la matinée par une promenade à Mouceaux, qui était
alors un jardin public: trois de ces messieurs devaient y aller à
cheval: j'acceptai l'offre qu'on me faisait, mais en regrettant de
n'avoir pas sous la main mon _amazone_, ou le costume masculin dont
j'aimais à me servir, pour faire partie de la cavalcade. Ce fut à qui
m'offrirait les habits qui me manquaient. Je commençais à trouver ces
importunités un peu hardies. Cependant, comme je ne suis jamais folle à
demi, je permis à l'un de ces messieurs d'aller chercher à Chaillot mes
habits d'homme. Je donnai en même temps un petit billet pour Ursule,
dans lequel j'expliquais le motif du message, et j'ordonnais à Joseph de
venir m'attendre le soir, à six heures, avec mon cabriolet, à la porte
du jardin de Mouceaux.
En moins d'une heure le galant courrier fut de retour; j'allai
m'enfermer dans le pavillon du jardin, et quelques minutes après je
reparus métamorphosée en un assez joli garçon. Les complimens
m'arrivaient de toutes parts: on s'étonnait de ne trouver dans mon
maintien aucun indice de cet embarras dont les dames réussissent si
difficilement à se défaire quand elles dépouillent les habits de leur
sexe: en effet, celui qui faisait cette remarque ressemblait, en quelque
sorte, beaucoup plus que moi, à une femme, surtout lorsque nous fûmes
tous deux en selle.
Arrivés à Mouceaux, mon habileté dans les exercices auxquels mon père
m'avait formée dès ma plus tendre enfance, me donna l'avantage sur tous
ceux qui voulurent rivaliser avec moi. Au jeu de boules, au tir, j'eus
constamment la supériorité: Mirande prenait plaisir à se moquer des
perdans. On voulut finir la partie par une leçon d'escrime: ici, je
n'étais véritablement qu'une écolière; je fus vaincue à mon tour.
Le temps s'était écoulé très-rapidement, et nous étions arrivés, sans
nous en douter, à l'heure du dîner. Lorsqu'on vint m'avertir que mon
cabriolet était arrivé, nous étions occupés à choisir le lieu le plus
propre à un repas champêtre. Cédant aux instances de ces messieurs, je
congédiai Joseph: je lui enjoignis seulement de venir me chercher le
soir au spectacle.
Joseph était habitué à mes extravagances; il ne s'étonnait donc de rien,
et surtout il n'avait garde de concevoir jamais sur mon compte aucun
soupçon défavorable; mais tous mes domestiques n'avaient pas pour moi
les mêmes sentimens d'affection. Lorsqu'on le vit revenir seul, il eut à
me défendre de quelques imputations calomnieuses; je ne l'ai appris que
plus tard, et lorsque la gravité de ces imputations avait produit sur
l'esprit de Moreau un effet trop propre à le détacher de moi.
Je dînai de bon appétit à Mouceaux, ne me doutant guère de ce qu'on
pouvait penser ou dire de moi à Chaillot, et surtout m'en souciant fort
peu. À huit heures, Lhermite eut l'air de se souvenir qu'il avait ce
soir-là même une loge au théâtre Feydeau. Je lui objectai qu'il m'était
impossible de paraître en public sous d'autres habits que ceux de mon
sexe, et je demandai le temps de reprendre ma toilette féminine. Mais sa
loge était une baignoire d'avant-scène, au fond de laquelle je devais me
trouver parfaitement à l'abri des regards indiscrets. Cette
considération m'empêcha d'hésiter plus long-temps. «Sera-t-il au
spectacle?» demande vivement un des jeunes gens; et aussitôt il baissa
la tête, tout confus de son étourderie. Je jette un regard sur Mirande
qui sourit, puis je fixe les yeux sur Lhermite qui paraissait irrité de
l'indiscrétion qu'on venait de commettre: la gaieté qui ne m'avait point
abandonnée depuis le matin, ne me permettait guère de revenir
brusquement et sans transition à un ton plus grave. Je continuai donc de
rire; mais comme la question singulière qui venait de frapper mon
oreille me laissait soupçonner qu'on avait prémédité de me faire faire
au spectacle une rencontre qui pouvait m'être désagréable, je trouvai
moyen, avant de quitter Mouceaux, de faire entendre à Lhermite que toute
tentative qui aurait pour but de me rapprocher de Barras, n'aboutirait
qu'à me forcer de me retirer sur-le-champ.
Les jeunes gens nous quittèrent en promettant de venir nous retrouver au
spectacle: je montai en voiture, accompagnée de Lhermite et de Mirande.
En arrivant au théâtre, je remarquai, près d'une des colonnes du
vestibule, une femme dont la mise n'offrait plus que les traces d'une
aisance passée: elle paraissait âgée de quarante ans environ. Sa
physionomie, altérée par le malheur, offrait un caractère de noblesse
peu commun. Dans ses yeux se peignait une sombre impatience: l'ensemble
de sa personne paraissait digne d'inspirer l'intérêt. Sa vue me frappa
au point que je résolus de chercher tous les moyens de lui rendre
service, si je le pouvais. Je connaissais trop bien l'âme de Lhermite
pour exposer cette dame à son impertinente curiosité, et je ne
connaissais pas encore assez Mirande pour songer à mettre sa bonté à
l'épreuve dans cette circonstance.
Décidée à suivre le premier mouvement de mon coeur, j'entre avec mes deux
cavaliers dans la loge: puis, bientôt après, je les quitte sous un léger
prétexte, et je sors en courant de la salle. L'inconnue était encore à
la même place, plus pâle et plus immobile qu'au moment où je l'avais
aperçue: entraînée vers elle par la compassion qu'elle m'inspirait, et
retenue par le respect, je n'osais lui adresser la parole, et
j'attendais impatiemment qu'elle m'y autorisât par un regard. Afin de
l'obtenir, ce regard, je passai aussi près d'elle qu'il me fut possible.
En ce moment, quelqu'un dit: «Il est neuf heures.» Aussitôt elle joint
les mains par un mouvement convulsif, et marche d'un pas rapide vers la
rue Vivienne, en poussant une exclamation douloureuse.
Voyant que mes conjectures ne m'avaient pas trompée, je m'élance sur ses
traces; elle passe sous l'arcade Colbert: je la suis dans la rue de
Richelieu, et j'arrive avec elle sur la place du Carrousel, après avoir
traversé la rue de l'Échelle Saint-Honoré. Sa marche était si
précipitée, qu'il me fallait à chaque instant doubler le pas pour ne
point la perdre de vue; enfin, elle traverse le guichet du Louvre et
s'élance vers le quai du côté du port Saint-Nicolas; je n'ai que le
temps de courir et de la saisir par le milieu du corps: elle allait se
précipiter dans la Seine. La secousse que je lui donnai sans le vouloir
la renversa évanouie dans mes bras. À ma voix, un batelier court; il
m'aide à asseoir l'infortunée contre le parapet, et il va d'après mon
ordre chercher une voiture: quand il fut de retour, sans m'adresser une
seule question, il m'aida à y placer la malheureuse femme toujours
privée de sentiment. Je me fis conduire à l'hôtel de Flandre: la
maîtresse de cette maison m'était bien connue; elle avait long-temps
suivi les armées, et Moreau qui en faisait quelque cas l'avait mariée à
un sous-officier, recommandable par l'estime dont il jouissait près de
ses chefs; c'était une bonne femme sur laquelle je pouvais compter comme
sur moi-même, pour les soins qui restaient à donner à la personne que je
lui confiais.