CHAPITRE XLIII.

Journée passée dans la société de Lhermite.--Le suicide.

Comme j'arrivais sur la pelouse de Bagatelle, je retrouvai la dame que

je venais de rencontrer, dans un groupe au milieu duquel brillait madame

Tallien: en m'apercevant, elle me salua du plus aimable sourire, et dit

à haute voix: «J'avais bien deviné que c'était madame Moreau dont vous

vouliez me parler;» et elle vint à moi avec l'empressement le plus

amical: tristement affectée, par un souvenir, je fus sensible à ce

témoignage de l'intérêt d'un bon coeur. J'étais, séparée de madame

Tallien depuis quelque temps: je la retrouvai plus belle encore

peut-être que je ne l'avais connue d'abord; son accueil effaça bientôt

en moi l'impression pénible que je venais d'éprouver. Mon émotion ne lui

échappa point; elle sut me le prouver avec cette bonne grâce qu'elle

possède à un si haut degré. Quant à moi, j'avais entièrement oublié tous

ceux qui nous entouraient, pour ne voir que madame Tallien. Elle

paraissait elle-même, en ce moment, se soucier fort peu de son cortége:

elle me demanda si je persisterais à lui tenir rigueur, et elle employa

tous ses moyens de séduction pour obtenir mon consentement à la recevoir

chez moi, et à lui rendre ses visites. Le projet que j'avais depuis

long-temps formé de faire le surlendemain un petit voyage de trois jours

aux environs de Paris, m'empêcha de lui prouver, aussi promptement que

je l'aurais voulu, tout le plaisir que j'éprouvais à renouer mes

premières relations avec elle. Je promis toutefois de l'aller voir dès

que je serais de retour, à la seule condition que je ne verrais jamais

chez elle qu'elle seule: elle s'engagea à ne jamais me contrarier sur ce

point. Tout en causant, nous nous étions entièrement séparées de la

compagnie, et nous avancions seules, vers la ponte du jardin. La grande

célébrité de madame Tallien, son extrême beauté, ma jeunesse, ma taille

plus svelte et aussi élevée que la sienne, enfin le nom que je portais,

et qui avait passé de bouche en bouche, tout cela fixa bientôt les

regards sur nous. La foule des promeneurs rassemblés dans ce rendez-vous

des oisifs de la capitale se pressait sur nos pas. Lorsque j'eus atteint

ma voiture, je m'y élançai rapidement après avoir adressé un bref

compliment d'adieu à madame Tallien. Je fuyais, non pas tant par

modestie que pour obéir au sentiment secret qui me disait combien Moreau

eût été blessé d'un triomphe dont le moindre inconvénient était de me

donner en spectacle.

Ursule, en nous suivant à quelque distance avait recueilli les remarques

qu'on faisait sur notre compte. Comme ces remarques pouvaient flatter ma

coquetterie, elle me les répétait avec une scrupuleuse exactitude. Elle

croyait par là se rendre agréable à mes yeux: je lui savais gré de

l'intention; mais je n'en regrettais pas moins vivement de m'être

montrée en public et dans une société que je savais désagréable à

Moreau. Le lendemain je quittai Chaillot de très bonne heure pour me

rendre à l'invitation de Lhermite: il habitait une maison charmante, rue

de Clichy. Je fus reçue avec un empressement qui prouvait que j'étais

attendue avec impatience. Lhermite avait réuni quatre ou cinq amis dont

le plus âgé n'avait, pas trente ans, et presque tous, à ce qu'il

m'apprit, de la société particulière du directeur Barras: il survint,

après mon arrivée, une personne de plus, M. de Mirande, secrétaire de

Barras et qui pouvait alors être un homme de quarante ans. La majesté

des convives était remarquable sous le rapport des avantages physiques:

pour moi, je leur trouvais en général trop d'affectation et des

habitudes de petits-maîtres qui m'ont toujours déplu. Toutes ces

physionomies contrastaient singulièrement avec la laideur grossière de

Lhermite: M. de Mirande n'était pas alors beaucoup mieux de sa personne;

mais on voyait encore que vingt ans plus tôt, il avait pu passer pour un

homme agréable: l'abus des plaisirs paraissait avoir hâté pour lui les

approches de la vieillesse. Mirande n'était point un esprit supérieur,

mais il possédait mieux que personne le secret de plaire à tout le

monde, il parlait des défauts de son caractère et des excès même de sa

jeunesse avec une franchise qui faisait taire le reproche, et prévenait

la répugnance que de tels aveux, dans la bouche de tout autre, eussent

été propres à exciter. Je l'ai connu assez particulièrement pour être à

même de rendre justice aux excellentes qualités de son coeur; c'est un

devoir pour moi, et je m'en acquitte avec plaisir.

Lhermite n'avait rien négligé de ce qui pouvait remplir agréablement

notre matinée. Après qu'on eut fait de la musique et épuisé la

conversation sur les beaux arts, les spectacles, les bruits de salons,

il sut enfin amener l'entretien sur la politique. Le nom de Moreau vint

alors se placer naturellement dans sa bouche, et ce fut une occasion de

vanter mon ascendant sur lui, et la confiance sans bornes qu'il

m'accordait. À ces mots, M. de Mirande jeta sur moi un regard pénétrant,

puis il porta les yeux sur Lhermite, comme pour scruter sa pensée. On me

fit alors sur la Hollande, sur les succès de Moreau dans ce pays, sur

l'estime qu'il y avait obtenue, une foule de questions auxquelles je

répondis avec une réserve qui déconcerta les interrogateurs. Un des

assistans hasarda une insinuation sur l'indécision connue du caractère

de Moreau: je sentais, au ton demi-confiant du personnage, qu'il

récitait une leçon qu'on lui avait faite d'avance. Je ne lui répondis

que par un regard dédaigneux qui ne le satisfit certainement pas, et qui

fit sourire Mirande: un autre, plus adroit, se mit à vanter les grands

talents militaires de Moreau, afin d'en venir à parler de la haute

estime dont il jouissait près du Directoire et de Barras en particulier.

J'avoue que je faillis me laisser prendre à ce piége; déjà je souriais

ironiquement, et j'allais déclarer hautement que Moreau tenait beaucoup

plus à l'estime de la France qu'aux bonnes grâces d'un gouvernement

éphémère, qui ne pouvait accroître ni ternir l'éclat de sa gloire. La

réflexion comprima ma franchise; et je répondis encore avec une

discrétion et une naïveté qui trompèrent jusqu'à Lhermite lui-même.

Voyant échouer pour cette fois tous ses efforts, il parut abandonner le

projet qu'il avait conçu de spéculer sur la bonne foi de mon caractère.

On proposa de finir la matinée par une promenade à Mouceaux, qui était

alors un jardin public: trois de ces messieurs devaient y aller à

cheval: j'acceptai l'offre qu'on me faisait, mais en regrettant de

n'avoir pas sous la main mon _amazone_, ou le costume masculin dont

j'aimais à me servir, pour faire partie de la cavalcade. Ce fut à qui

m'offrirait les habits qui me manquaient. Je commençais à trouver ces

importunités un peu hardies. Cependant, comme je ne suis jamais folle à

demi, je permis à l'un de ces messieurs d'aller chercher à Chaillot mes

habits d'homme. Je donnai en même temps un petit billet pour Ursule,

dans lequel j'expliquais le motif du message, et j'ordonnais à Joseph de

venir m'attendre le soir, à six heures, avec mon cabriolet, à la porte

du jardin de Mouceaux.

En moins d'une heure le galant courrier fut de retour; j'allai

m'enfermer dans le pavillon du jardin, et quelques minutes après je

reparus métamorphosée en un assez joli garçon. Les complimens

m'arrivaient de toutes parts: on s'étonnait de ne trouver dans mon

maintien aucun indice de cet embarras dont les dames réussissent si

difficilement à se défaire quand elles dépouillent les habits de leur

sexe: en effet, celui qui faisait cette remarque ressemblait, en quelque

sorte, beaucoup plus que moi, à une femme, surtout lorsque nous fûmes

tous deux en selle.

Arrivés à Mouceaux, mon habileté dans les exercices auxquels mon père

m'avait formée dès ma plus tendre enfance, me donna l'avantage sur tous

ceux qui voulurent rivaliser avec moi. Au jeu de boules, au tir, j'eus

constamment la supériorité: Mirande prenait plaisir à se moquer des

perdans. On voulut finir la partie par une leçon d'escrime: ici, je

n'étais véritablement qu'une écolière; je fus vaincue à mon tour.

Le temps s'était écoulé très-rapidement, et nous étions arrivés, sans

nous en douter, à l'heure du dîner. Lorsqu'on vint m'avertir que mon

cabriolet était arrivé, nous étions occupés à choisir le lieu le plus

propre à un repas champêtre. Cédant aux instances de ces messieurs, je

congédiai Joseph: je lui enjoignis seulement de venir me chercher le

soir au spectacle.

Joseph était habitué à mes extravagances; il ne s'étonnait donc de rien,

et surtout il n'avait garde de concevoir jamais sur mon compte aucun

soupçon défavorable; mais tous mes domestiques n'avaient pas pour moi

les mêmes sentimens d'affection. Lorsqu'on le vit revenir seul, il eut à

me défendre de quelques imputations calomnieuses; je ne l'ai appris que

plus tard, et lorsque la gravité de ces imputations avait produit sur

l'esprit de Moreau un effet trop propre à le détacher de moi.

Je dînai de bon appétit à Mouceaux, ne me doutant guère de ce qu'on

pouvait penser ou dire de moi à Chaillot, et surtout m'en souciant fort

peu. À huit heures, Lhermite eut l'air de se souvenir qu'il avait ce

soir-là même une loge au théâtre Feydeau. Je lui objectai qu'il m'était

impossible de paraître en public sous d'autres habits que ceux de mon

sexe, et je demandai le temps de reprendre ma toilette féminine. Mais sa

loge était une baignoire d'avant-scène, au fond de laquelle je devais me

trouver parfaitement à l'abri des regards indiscrets. Cette

considération m'empêcha d'hésiter plus long-temps. «Sera-t-il au

spectacle?» demande vivement un des jeunes gens; et aussitôt il baissa

la tête, tout confus de son étourderie. Je jette un regard sur Mirande

qui sourit, puis je fixe les yeux sur Lhermite qui paraissait irrité de

l'indiscrétion qu'on venait de commettre: la gaieté qui ne m'avait point

abandonnée depuis le matin, ne me permettait guère de revenir

brusquement et sans transition à un ton plus grave. Je continuai donc de

rire; mais comme la question singulière qui venait de frapper mon

oreille me laissait soupçonner qu'on avait prémédité de me faire faire

au spectacle une rencontre qui pouvait m'être désagréable, je trouvai

moyen, avant de quitter Mouceaux, de faire entendre à Lhermite que toute

tentative qui aurait pour but de me rapprocher de Barras, n'aboutirait

qu'à me forcer de me retirer sur-le-champ.

Les jeunes gens nous quittèrent en promettant de venir nous retrouver au

spectacle: je montai en voiture, accompagnée de Lhermite et de Mirande.

En arrivant au théâtre, je remarquai, près d'une des colonnes du

vestibule, une femme dont la mise n'offrait plus que les traces d'une

aisance passée: elle paraissait âgée de quarante ans environ. Sa

physionomie, altérée par le malheur, offrait un caractère de noblesse

peu commun. Dans ses yeux se peignait une sombre impatience: l'ensemble

de sa personne paraissait digne d'inspirer l'intérêt. Sa vue me frappa

au point que je résolus de chercher tous les moyens de lui rendre

service, si je le pouvais. Je connaissais trop bien l'âme de Lhermite

pour exposer cette dame à son impertinente curiosité, et je ne

connaissais pas encore assez Mirande pour songer à mettre sa bonté à

l'épreuve dans cette circonstance.

Décidée à suivre le premier mouvement de mon coeur, j'entre avec mes deux

cavaliers dans la loge: puis, bientôt après, je les quitte sous un léger

prétexte, et je sors en courant de la salle. L'inconnue était encore à

la même place, plus pâle et plus immobile qu'au moment où je l'avais

aperçue: entraînée vers elle par la compassion qu'elle m'inspirait, et

retenue par le respect, je n'osais lui adresser la parole, et

j'attendais impatiemment qu'elle m'y autorisât par un regard. Afin de

l'obtenir, ce regard, je passai aussi près d'elle qu'il me fut possible.

En ce moment, quelqu'un dit: «Il est neuf heures.» Aussitôt elle joint

les mains par un mouvement convulsif, et marche d'un pas rapide vers la

rue Vivienne, en poussant une exclamation douloureuse.

Voyant que mes conjectures ne m'avaient pas trompée, je m'élance sur ses

traces; elle passe sous l'arcade Colbert: je la suis dans la rue de

Richelieu, et j'arrive avec elle sur la place du Carrousel, après avoir

traversé la rue de l'Échelle Saint-Honoré. Sa marche était si

précipitée, qu'il me fallait à chaque instant doubler le pas pour ne

point la perdre de vue; enfin, elle traverse le guichet du Louvre et

s'élance vers le quai du côté du port Saint-Nicolas; je n'ai que le

temps de courir et de la saisir par le milieu du corps: elle allait se

précipiter dans la Seine. La secousse que je lui donnai sans le vouloir

la renversa évanouie dans mes bras. À ma voix, un batelier court; il

m'aide à asseoir l'infortunée contre le parapet, et il va d'après mon

ordre chercher une voiture: quand il fut de retour, sans m'adresser une

seule question, il m'aida à y placer la malheureuse femme toujours

privée de sentiment. Je me fis conduire à l'hôtel de Flandre: la

maîtresse de cette maison m'était bien connue; elle avait long-temps

suivi les armées, et Moreau qui en faisait quelque cas l'avait mariée à

un sous-officier, recommandable par l'estime dont il jouissait près de

ses chefs; c'était une bonne femme sur laquelle je pouvais compter comme

sur moi-même, pour les soins qui restaient à donner à la personne que je

lui confiais.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 26 / 69 题