Une journée de plaisir.--Nouveaux mensonges de D. L.--M. Sol m'envoie un
présent magnifique.
M. Siv*** était près d'entrer chez moi au moment où j'arrivais moi-même
à ma porte. J'engageai M. de Parny à rester encore quelques minutes avec
moi, et je le présentai au payeur général. Siv*** me remercia, et parut
se promettre un grand plaisir de le recevoir le lendemain à la campagne
avec Molé et mademoiselle Contat. Je les retins tous à dîner:
Pendant que M. de Parny écrivait à mademoiselle Contat pour la prévenir
de la _violence_ que je lui faisais et de la partie qui venait d'être
liée, il m'arriva quelques nouveaux convives, de telle sorte que nous
nous trouvâmes quatorze à table. Au milieu de cette agréable réunion
j'oubliai facilement l'humeur que D. L. m'avait donnée la veille, et la
tristesse que, malgré moi, sa conversation avait laissée au fond de mon
coeur. Ma société se dispersa de bonne heure; les dames sortirent les
premières pour aller vaquer aux soins de leur toilette. Nous allions
toutes le soir à un thé que donnait madame T***, cousine du commissaire
ordonnateur de ce nom. Quelques-uns de nos cavaliers se rendirent au
théâtre pour admirer mademoiselle Contat et Molé dans le _Misanthrope_:
plusieurs de nous restèrent; de ce nombre étaient Siv*** et M. de Parny.
Je priai le premier de vouloir bien faire, en mon absence, les honneurs
de mon salon, et je courus moi-même à ma toilette. À peine venais-je de
la terminer qu'on m'apporte un billet de D. L.; il sollicitait la
permission de se présenter chez moi le lendemain matin, et de prendre
mes ordres pour Paris. Son départ étant décidé, il m'engageait à ne
point laisser voir à M. Siv*** que je connusse ce projet de départ.
J'ignorais les motifs de ce mystère; je résolus toutefois de lui garder
le secret. Quand je rentrai dans le salon, brillante de parure, ma
vanité dut être satisfaite des complimens qui m'assaillirent. Ces éloges
pompeux d'une beauté qui, dans le fond, ne m'a jamais rendue fière, ne
m'ont jamais touchée autant que la muette éloquence du regard; celui de
M. de Parny disait parfaitement combien il me trouvait belle; sa bouche
n'aurait pu rien ajouter au langage de ses yeux.
Ce fut Siv*** qui me donna la main pour me conduire à la soirée de
madame de T***. Je revins à trois heures du matin; et à cinq heures
j'étais déjà éveillée par l'idée de la visite que D. L. devait me faire
dans la matinée. Les plaisirs de la veille, les triomphes de mon
amour-propre, tout fut oublié, tout s'évanouit comme un songe, et je
m'abandonnai entièrement au plaisir d'entendre bientôt prononcer le nom
de celui que déjà mon coeur préférait à tous les autres.
D. L. ne vint qu'à dix heures; et depuis cinq heures je n'avais pas
cessé de consulter, avec une impatience toujours croissante, ma montre
et mes pendules: mon agitation était à son comble. D. L. à son arrivée
put deviner au désordre de mes traits le trouble de mon ame; j'étais
justement dans la disposition d'esprit qui pouvait être la plus propre à
augmenter l'empire qu'il avait déjà pris sur moi.
Je le reçus d'abord assez mal; mais bientôt, songeant qu'il pouvait
avoir quelque chose à me demander, je repris le ton de politesse
ordinaire, et je lui témoignai de nouveau le désir de lui être utile, si
par hasard il avait besoin de moi. «Il mettrait toujours son bonheur,
disait-il, à être mon obligé. Son départ pour Paris ne pouvait plus être
retardé; il n'y allait pas moins que du repos et peut-être de la vie
d'une mère qu'il chérissait.»
Je lui demandai la permission de contribuer pour ma part à lever les
obstacles qui peut-être l'avaient empêché de partir plus tôt; et je lui
remis une bourse bien garnie, en le priant de l'accepter à titre de
prêt. Je lui indiquai en même temps mon adresse ordinaire à Paris, en
lui annonçant que je le suivrais de près dans cette ville. Je profitai
en outre de cette occasion pour lui demander quel motif il pouvait avoir
de cacher son départ à un homme tel que M. Siv***, qui paraissait lui
prodiguer toujours les témoignages de la plus active bienveillance.
«Ce n'est pas, dit-il, mon départ que M. Siv*** doit ignorer, c'est bien
plutôt la hardiesse que j'ai eue de venir vous importuner de mes
confidences.
«--Ce motif est en effet raisonnable, lui répondis-je; de mon côté, je
désire qu'on ignore aussi le bonheur que j'ai eu de vous rendre un mince
service.»
Il s'inclina d'un air respectueux, et nous retombâmes quelques instans
dans le plus absolu silence. L'impatience me gagnait de nouveau; décidée
toutefois à satisfaire mon avide curiosité, je relevai la conversation
en prenant un détour pour l'amener sur le sujet qui m'intéressait si
vivement. «Ou je me trompe, lui dis-je, Monsieur, ou vous m'avez dit que
votre admiration pour le courage du général Ney, et votre affection pour
sa personne, vous avaient déterminé à embrasser sous lui la carrière des
armes.
«--Sans doute, Madame; il y a dans les armées françaises plusieurs
généraux qui rivalisent avec le général Ney: de talent et de courage;
mais l'affection ne se commande pas, et celle que je lui ai vouée est
née d'une circonstance dont le souvenir se rattache à la destinée de mon
malheureux frère.»
Là dessus il me fit avec toute l'assurance imaginable le récit de je ne
sais quelle aventure romanesque dont on pense bien que le héros était ce
frère qui, je le répète, n'a jamais existé. Ney intervenait dans ce
récit comme un de ces êtres supérieurs dont la seule présence change la
face des événemens. Comme je ne doutais nullement de la sincérité du
narrateur, on peut croire que je mettais une grande bonne foi à
l'écouter. Mon enthousiasme croissait à chaque instant; l'expression de
mes yeux, la rougeur de mon front, dès que j'entendais prononcer le nom
de Ney, auraient parfaitement révélé à D. L. l'état de mon ame, s'il
n'eût été déjà maître de mon secret.
Il saisit l'instant où mon émotion paraissait la plus vive, pour me
demander si je n'avais jamais vu le général Ney.
«Une seule fois, lui dis-je; je l'ai entrevu lors de la retraite de
Kehl: j'en avais un extrême désir, parce qu'on m'en a toujours dit
beaucoup de bien.»
Ma prudence et ma patience étaient à bout; j'accablais D. L. de
questions; je m'arrêtais sur les plus petits détails; je l'obligeais à
me répéter vingt fois de suite la même réponse: mon délire était au
comble; et tout accusait en moi la passion violente dont j'étais
dévorée. D. L. ne laissait pas échapper un seul moyen de lui donner plus
de force encore; il savait profiter de tous les avantages que ma
franchise lui donnait sur moi. Il se leva enfin, et me fit ses adieux,
bien certain de me gouverner désormais à son gré.
J'aurais passé peut-être toute ma journée à me rappeler délicieusement
tout ce que je savais de cet homme à qui j'étais presque inconnue, et
que je chérissais cependant par-dessus tous les autres, si une lettre de
mademoiselle Contat n'était venue me rappeler l'engagement que j'avais
pris d'aller ce jour-là à la campagne de Siv***. Mademoiselle Contat
m'écrivait pour s'excuser de ne pouvoir être de cette partie; un
enrouement subit qu'elle avait gagné en sortant du théâtre, la forçait
de suspendre pendant quelques jours ses représentations; elle craignait
d'aggraver son mal en s'exposant au grand air. On ne lira pas sans
plaisir quelques phrases de cette lettre tout aimable:
«Molé, écrivait-elle, me charge de vous offrir ses regrets: il vous a
vue, madame, descendre si légèrement les escaliers, qu'il prévoit ne
pouvoir vous suivre dans vos promenades chez M. Siv***: cette idée le
rend aussi jaloux que s'il avait le droit de l'être. Il ne veut pas,
dit-il, en voir de plus heureux que lui, et il reste afin de n'avoir que
moi pour témoin de sa maussaderie. Je vous dirai, moi, en confidence,
qu'à tout cela se joint une petite attaque de goutte, cause véritable de
cette retraite forcée.
«De grâce, madame, ne soyez donc pas si aimable, ou je tremble pour la
raison de Parny. Depuis hier, il nous parle de la beauté, de l'esprit,
en un mot, de toutes les grâces de madame Moreau, comme si nous n'avions
pas eu le plaisir de vous admirer nous-mêmes, ou comme s'il nous croyait
aveugles et sourds.»
J'achevais à peine de lire, lorsqu'on m'annonça M. Siv***,
qu'accompagnait M. de Parny. Je demandai à ces messieurs la permission
de les quitter pour quelques instans; je les invitai à déjeuner en
m'attendant, et je me fis conduire chez mademoiselle Contat: je ne pus
la voir; elle était au lit, très souffrante, et reposait après une nuit
fort agitée. Je lui écrivis brièvement pour l'informer que j'étais venue
m'assurer de l'importance et de la réalité de son indisposition, et lui
renouveler en même temps l'expression de mes regrets. En rentrant chez
moi, je trouvai ma compagnie grossie du capitaine Hol*** et de M. de
Joy**; frère du contre-amiral de ce nom. Ces messieurs étaient fort
occupés à déployer, sur les meubles de mon salon, des pièces d'étoffes,
des bas du plus beau travail, et dont M. Joy** avait composé un présent
qu'il me priait d'agréer. Quatre ouvriers et un chef d'atelier avaient
été chargés de m'apporter cette superbe offrande que renfermait une
élégante corbeille: recouverte d'une gaze satinée et rayée aux trois
couleurs: les coins en étaient retenus par des touffes de ruban pareil,
attachant des branches de laurier. Une lettre flatteuse accompagnait
tout cela, et contenait l'invitation la plus pressante de venir, le
lendemain, visiter les fabriques. Le chef d'atelier nous donnait des
explications sur le travail particulier de chaque étoffe, tandis que je
faisais servir des rafraîchissemens aux ouvriers. Une coquille de noix
renfermait une paire de bas de la plus grande finesse; et une autre, une
paire de mitaines admirablement travaillées.
Je m'emparai des deux coquilles, et je mis dans l'une, à la place des
bas, un bon de 600 fr. sur la caisse du payeur général, avec ces mots:
«De la part du général Moreau, pour être partagé entre les ouvriers de
la fabrique de M. Joy**: hommage à l'industrie française.» Dans la
seconde coquille, je remplaçai les mitaines par un bon de 100 fr. sur la
même caisse, avec cette suscription: «De la part du général Moreau,
hommage à l'active surveillance d'un honorable travail.» Je revins
ensuite dans le salon, et je présentai les deux coquilles fermées au
chef d'atelier, en le chargeant de remercier personnellement de ma part
M. Joy**. Siv*** réclama l'exécution de l'engagement pris d'aller, ce
jour-là même, à sa campagne: nous nous mîmes en route à l'issue du
déjeuner.