M. de Parny.--Mademoiselle Contat.--Molé.--Une répétition.--Étourderies.

Le lendemain même, D. L. revint chez moi, sous un prétexte assez futile:

je mourais d'envie de reprendre la conversation de la veille; mais

aucune puissance humaine n'aurait pu m'enhardir à lui adresser de

nouvelles questions. D. L. voyait parfaitement toute l'agitation de mon

ame, et il en pénétrait les causes. Un courtisan, un flatteur vulgaire

aurait été de lui-même au devant de mes désirs. D. L. était bien plus

habile; il connaissait trop bien les moyens d'irriter une passion

concentrée; ces moyens, il les possédait tous, et, dès lors, il avait

résolu de s'en servir pour me mettre, en quelque sorte, à sa discrétion.

Avec une adresse revêtue des formes de la plus naïve simplicité, il

m'ôta tout espoir d'obtenir de lui les éclaircissemens que je désirais

avec tant d'ardeur; et il me laissa voir clairement qu'il ne répondrait

qu'à une question directe et précise.

J'ai dit, tout à l'heure, que je n'aurais pu prendre sur moi de

l'interroger, cela était rigoureusement vrai. Mon dépit fut plus d'une

fois sur le point d'éclater par les larmes que j'avais peine à retenir;

et mes efforts mêmes pour le dissimuler ne servaient qu'à montrer

clairement à D. L. tout l'empire qu'il pouvait prendre sur moi dès

l'instant où j'aurais été forcée de lui avouer mon secret.

Irritée au dernier point, je le chargeai de faire pour mon compte

quelques emplettes de soieries, et je le congédiai d'un ton fort sec;

puis, sonnant ma femme-de-chambre, j'ordonnai qu'on fît tous les

préparatifs de ma toilette. D. L. me salua respectueusement, et sortit

en m'abandonnant à tout le trouble qu'il avait su faire naître dans mon

coeur, et dont il voyait toute la violence. Sûr d'être le seul homme à

qui je pusse parler de celui qui occupait déjà si exclusivement mon coeur

et mon imagination, il était bien convaincu que ma bouderie ne serait

pas de longue durée.

J'étais, pour ce jour-là, d'un grand dîner chez M***, riche négociant,

distingué par ses qualités aimables, et qui s'était recommandé à moi par

son admiration pour Moreau. Ce fut chez lui que je vis, pour la première

fois, M. de Parny, neveu de l'aimable poète de ce nom. Je connaissais

les vers de son oncle; je lui en parlai; il parut goûter la manière dont

je lui témoignai le plaisir que j'avais trouvé à les lire. M. de Parny,

qui est devenu depuis l'époux de mademoiselle Contat, se trouvait en ce

moment à Lyon avec elle et Molé. J'avais le plus grand désir de

connaître particulièrement cette actrice charmante qu'on a pu égaler,

mais qu'on ne surpassera jamais. M. de Parny était infiniment aimable;

il trouva moyen de flatter, dès la première entrevue, mon amour-propre,

de la façon la plus délicate, et de bannir ainsi toute gène entre nous.

Il possédait surtout l'art de donner de l'esprit à son interlocuteur, en

le ramenant toujours aux sujets qu'il paraissait affectionner: enhardie

par son affabilité, je ne craignis pas de donner à notre conversation

une tournure presque littéraire. Il parut surpris du grand nombre de

vers français que je citais de mémoire, et il voulut bien me dire que

son goût s'accordait en général avec le mien.

Comme je lui exprimais vivement le plaisir que je trouvais au théâtre,

il me demanda dans quels rôles j'avais vu mademoiselle Contat.

«--Dans presque tous ceux qu'elle joue, répondis-je aussitôt, et

toujours je l'ai trouvée admirable.

--Qu'elle serait heureuse, Madame, d'entendre un pareil éloge sortir de

votre bouche!

«--Et moi, Monsieur, que je vous aurais d'obligation, si vous vouliez

bien me mettre à même de le lui répéter à elle-même!

«--C'est un honneur que j'allais vous demander pour mon amie,»

répondit-il d'un air de satisfaction, qui me résolut à mettre de côté

l'étiquette inséparable du rang que je tenais alors dans le monde.

Le lendemain donc, entre dix et onze heures du matin, j'arrivai chez

mademoiselle Contat. À peine le domestique eut-il prononcé le nom de

madame Moreau, que tout fut en mouvement dans l'hôtel. Chacune des

personnes auxquelles il me nommait, en allant avertir sa maîtresse,

accourait sur mon passage pour me voir de plus près. Moi, tout entière à

la curiosité qui me pressait, j'avais, en un clin d'oeil, sauté de ma

voiture, franchi les degrés de l'escalier, et je me trouvai en présence

de mademoiselle Contat, avant que personne fût revenu de la surprise

causée par une visite aussi inattendue. Dans le même instant, M. de

Parny sortit avec Molé d'un appartement dont l'issue donnait sur le même

pallier: il m'accueillit avec des transports de joie si flatteurs et si

vrais, que j'en fus vivement touchée.

Mademoiselle Contat, qui venait à ma rencontre dans le moment où

j'atteignais le haut de l'escalier, me fit entrer chez elle, et là

recommencèrent les témoignages du plaisir extrême qu'on éprouvait à me

voir, et d'une reconnaissance dont je ne pouvais douter, car elle se

peignait dans tous les regards.

Je n'avais jamais vu d'actrice hors de la scène, et je partageais, à

cette époque, la sotte prévention de tant de femmes qui s'imaginent que

l'éclat des lumières, le rouge et la toilette font seuls toute leur

beauté, comme l'esprit de leurs rôles fait seul la grâce et l'élégance

de leurs manières.

La vue de mademoiselle Contat, son langage, ses façons si distinguées,

me désabusèrent entièrement. Il était impossible de trouver une femme

plus fraîche et plus jolie, et de posséder mieux ce ton de la bonne

société qui faisait de son jeu sur la scène la continuation des

habitudes de sa vie. Elle était alors âgée de trente à trente-deux ans.

Déjà elle était fort grasse; mais cet embonpoint n'ôtait rien à la

souplesse de sa taille qui me parut même plus élégante encore dans le

salon qu'au théâtre: rien ne la gênait, et une robe de matin en marquait

heureusement les gracieux contours.

Mademoiselle Contat m'exprima, en particulier, combien elle était

sensible à l'honneur que je lui faisais, puis la conversation s'engagea

entre nous quatre sur les affaires du jour, et sur l'empressement du

public lyonnais à se porter aux représentations qu'elle et Molé

donnaient depuis quelque temps au grand théâtre: «Voici, dit à ce sujet

mademoiselle Contat, l'heure de notre répétition: Molé, envoyez dire au

théâtre que nous ne pouvons y aller que plus tard.--Non, de grâce, ne

dérangez rien pour moi, m'écriai-je aussitôt: je suis venue sans

cérémonie; vous m'avez accueillie avec amitié; ne gâtons pas par une

gêne intempestive les heureux commencemens de nos relations.

Permettez-moi, au contraire, de vous conduire moi-même au théâtre, et

d'assister à la répétition dans quelque coin obscur de la

salle.--Madame, c'est la plus sotte chose du monde, même à Paris, reprit

Molé d'un air d'importance; jugez de ce que cela doit être en province:

là surtout où il faut supposer l'ennui des conseils que les acteurs vous

demandent toujours, de manière à vous laisser voir clairement qu'ils

croyent pouvoir tout-à-fait s'en passer. Vive Paris, Madame; c'est là

qu'on apprécie les talens: la province ne lui ressemble en rien pour la

manière dont elle honore les artistes.

«--Allons, mon cher, reprit mademoiselle Contat, vous exagérez

singulièrement l'ennui de nos voyages, et vous n'en énumérez pas les

plaisirs. Moi, je mets au nombre des plus grands de pouvoir accueillir

l'offre que Madame a bien voulu me faire. Parny se chargera, Madame, de

vous conduire à votre loge dans le plus strict incognito; car si l'on

vous savait au théâtre, nous ne pourrions suffire à toutes les questions

dont on nous accablerait sur votre compte, et sur les circonstances de

votre visite.»

Je tranchai la difficulté, en répétant que je voulais garder le plus

strict incognito. Molé insistait sur la curiosité impatiente à laquelle

j'avais la modestie de me dérober. «C'est que, en vérité, Madame est

charmante», répétait-il à chaque instant, avec ce ton d'un marquis de

l'ancien régime, qui du reste n'avait chez lui rien d'affecté. Je

trouvai cependant ce ton de grand seigneur bien moins aimable que la

grâce naturelle et plus bourgeoise de mademoiselle Contat, que la

politesse calme et réservée de M. de Parny.

Tout en se préparant à partir, mes hôtes continuaient leur conversation

avec moi. Aux yeux de personnes si spirituelles, j'aurais voulu ne point

passer tout-à-fait pour une sotte; j'y faisais mon possible sans trop

d'efforts; car leur affabilité, leur obligeance, étaient faites pour me

mettre parfaitement à l'aise. Nous montâmes enfin en voiture, et nous

nous rendîmes au théâtre.

Ainsi que nous en étions convenus d'avance, M. de Parny me conduisit à

l'une des baignoires d'avant-scène, où je me cachai de manière à n'être

aperçue de personne. Je trouvai tout d'abord que Molé ne m'avait pas

trompée, et qu'il n'y avait rien de moins attrayant que la vue d'une

salle déserte et le spectacle d'une répétition. Dès qu'il parut avec

mademoiselle Contat dans le fond du théâtre, la troupe entière qui les

attendait se leva pour aller à leur rencontre. «Voilà, dis-je à M. de

Parny, des témoignages de déférence qui portent atteinte à notre système

d'égalité républicaine: c'est bien là reconnaître une noblesse; mais

cette noblesse est celle du talent; les hommages qu'on lui rend reposent

sur l'admiration qu'il inspire, et passent avec lui. Comme tous les

honneurs sont personnels, ils excitent une émulation louable; car chacun

se dit tout bas qu'avec du temps et des efforts, il pourra les mériter

et les obtenir à son tour.»

Mon accent étranger, la vivacité de mon action oratoire, s'il m'est

permis de parler ainsi, avaient quelque chose d'assez piquant pour M. de

Parny: il m'écoutait attentivement et il applaudissait avec une

politesse toute bienveillante à mes observations. Enhardie par sa

complaisance à m'écouter, je lui communiquais toutes les sensations que

me faisait éprouver la pièce qu'on répétait devant nous. J'admirais la

grâce que mademoiselle Contat mettait à donner aux actrices des conseils

dont elles avaient grand besoin; jamais un mot de sa bouche qui pût

choquer l'amour-propre le plus irritable; ses avis étaient autant de

règles infaillibles qui, bien appliquées, ne pouvaient manquer de

conduire aux succès. Quant à Molé, il me parut beaucoup moins indulgent

et moins poli; il avait une brusquerie parfois fort offensante. Lorsque

je le connus mieux, j'acquis la certitude que cette brusquerie n'avait

pas son principe dans un sot orgueil, mais dans l'amour excessif qu'il

avait pour son art, et dans l'impétuosité naturelle de son caractère. Il

était vieux; cependant, à la chaleur de son jeu, on eût pu le prendre

pour un homme encore dans la force de l'âge: on pouvait voir aisément

qu'il avait dû être très beau. Je fis, sur ce point, une question à M.

de Parny; il répondit en souriant d'une manière affirmative. Alors, pour

la première fois, je m'aperçus qu'il était aussi fort bien lui-même; et,

alors seulement, je songeai à l'inconvenance de cette espèce de

tête-à-tête dans une loge solitaire, au milieu d'une salle obscure et

déserte, avec un homme de cet âge et de cet extérieur. Cette réflexion

subite me troubla au point de me faire rougir. Plus je sentais mon

étourderie, plus mon embarras allait en augmentant, et plus mes efforts

pour le cacher devenaient visibles et impuissans. Toutes ces idées qui

se pressaient à-la-fois dans ma tête, me firent perdre la présence

d'esprit qui m'abandonne rarement; je rompis brusquement le fil de

l'entretien, et, sans lever les yeux, j'exprimai à M. de Parny le regret

qu'une invitation, à laquelle j'étais obligée de répondre, me privât du

plaisir d'assister le soir au spectacle. Je le priai d'engager de ma

part mademoiselle Contat et Molé à venir chez moi le lendemain pour nous

rendre tous ensemble à la fête de M. Siv***, qui ne pouvait manquer de

recevoir avec plaisir mes nouveaux amis. M. de Parny accepta mon offre

avec beaucoup d'empressement. Je le priai de faire agréer mes excuses à

mademoiselle Contat, et que je ne pouvais attendre jusqu'à la fin de la

répétition; et sans prétexter d'autre motif que la chaleur et

l'obscurité de la salle, je sortis de la loge pour aller regagner ma

voiture. M. de Parny m'offrit la main pour y monter; puis il resta

quelques secondes debout près de la portière, et comme attendant mes

ordres. Une réflexion tardive vint se présenter à mon esprit; je sentis

tout le ridicule de ma brusque sortie, et je me hâtai de commettre une

nouvelle étourderie pour réparer toutes celles que j'avais déjà à me

reprocher. «Si vous n'aviez pas été retenu ici, lui dis-je, Monsieur, je

vous aurais engagé à m'accompagner dans ma promenade le long du quai du

Rhône.» À peine venais-je de prononcer ces mots que déjà il était assis

près de moi; la portière se ferma et nous partîmes. J'éprouvai encore

beaucoup de gêne dans les premiers momens de notre course; mais M. de

Parny, avec toute l'aisance et le savoir-vivre de la bonne compagnie,

feignit de ne pas voir mon embarras, qui se dissipa bientôt. J'exprimai

mon admiration pour les beautés romantiques des bords du Rhône. M. de

Parny paraissait entendre avec plaisir les éloges que je donnais à un

pays qui était le sien; et notre conversation semblait celle de deux

artistes. Nous revînmes à mon hôtel; je priai M. de Parny d'obtenir de

mademoiselle Contat grâce pour l'impolitesse avec laquelle je lui avais

enlevé son chevalier. Il me promit de me faire pardonner aisément, et

nous nous séparâmes.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 15 / 69 题