La maison de Siv***.--La vieille aveugle.--Piété filiale.
J'avais compté partir en calèche avec mademoiselle Contat: son
indisposition l'empêchant d'être des nôtres, je revêtis mes habits
d'homme, et je déclarai à Siv*** que je voulais monter son cheval
anglais. Ce cheval était ombrageux. Siv*** rejeta formellement ma
demande, en se fondant sur les dangers que j'aurais à courir. Quoiqu'il
insistât sur ce qu'il répondait de ma vie et de ma santé au général
Moreau, je finis cependant par vaincre sa résistance. On m'amena le
cheval anglais; je sautai hardiment en selle, et je fis caracoller mon
coursier avec tant d'adresse et d'aplomb que toutes les inquiétudes de
Siv*** furent bientôt dissipées.
La conversation que j'avais eue dans la matinée même avec D. L., avait
laissé dans mon âme un sentiment de bonheur qui me disposait à la
gaieté. Entourée de personnes qui me témoignaient une bienveillance
réelle, je ne tardai pas à me défaire de toutes façons cérémonieuses, et
j'osai, pendant quelques heures, être _moi_.
La maison de Siv***, située sur les bords du Rhône, n'était point
remarquable par son luxe intérieur; tout y était d'une simplicité
élégante, mais sans aucune recherche. La maison, proprement dite, était
bâtie dans la position la plus heureuse: le parc, enclos de murs de tous
les côtés, était d'une étendue considérable; et les accidens naturels du
terrain y ménageaient à chaque pas des points de vue nouveaux et variés.
Il avait été formellement convenu la veille que Siv*** ne ferait aucun
apprêt pour nous recevoir, que la fête serait tout improvisée, et que
chacun mettrait la main à l'oeuvre pour les préparatifs du repas. Siv***
avait tenu parole: la gaieté de notre réunion n'en fut que plus franche;
il semblait que chacun fît assaut de maladresse et de gaucherie; et
presque toujours ces maladresses donnaient lieu à des éclats de rire qui
ne finissaient plus. Il arriva qu'on eut besoin d'un plat de poisson:
aussitôt nous montâmes dans un joli bateau; on jeta le filet, et nous
apportâmes au cuisinier les produits abondans de notre pêche. Ce
cuisinier veillait d'abord seul sur ses fourneaux; mais les détails du
repas se multiplièrent bientôt au point de le forcer à demander du
secours: deux de ces messieurs se transformèrent aussitôt en _aides_.
J'encourageai leur zèle, sans prétendre à partager leur important
ministère. Je me chargeai de faire dresser les tables et de mettre le
couvert. On m'adjoignit M. de Parny et le capitaine Hol*** parce qu'ils
étaient les plus jeunes.
La table avait été dressée sous une épaisse et verdoyante charmille. En
un instant les plates-bandes qui nous entouraient furent dépouillées de
leurs richesses, qui servirent à la décoration de notre salle de festin
champêtre. La gaieté la plus franche présidait à notre repas, pendant
lequel les convives firent plus d'une fois entendre les cris de: _Vive
le général Moreau! vive la République!_
Au dessert, on me pria de chanter: je n'ai jamais eu assez de talent
pour me faire prier. Je pris donc tout bonnement une guitare qu'on
m'apporta, et j'allais chanter quelques airs à la mode, et qu'on venait
de me demander, lorsqu'une autre pensée me saisit tout à coup; je jetai
ma guitare, et je commençai, avec l'accent du plus vif enthousiasme, _le
Chant du Départ_. Ce morceau, que je n'avais jamais entendu sans une
émotion profonde, ne parut rien perdre de son énergie en passant par ma
bouche. L'enthousiasme fut porté au comble: on m'entourait, on me
pressait les mains; je crois même que, par amour pour la patrie,
quelques convives se permirent de m'embrasser.
Il était près de huit heures lorsqu'on parla de retourner à la ville.
Siv***, qui était bon et humain, voulut profiter de l'occasion pour nous
intéresser au sort d'une pauvre infirme qu'il secourait de ses aumônes.
Il proposa de faire un détour pour aller voir la bonne Marie: personne
ne refusa de prendre part à une oeuvre de charité, et nous montâmes à
cheval.
Notre caravane côtoyait les bords du Rhône. À un endroit où se
trouvaient amarrés plusieurs bateaux, le capitaine Hol***, qui marchait
le premier, voulut entrer dans un sentier que lui indiquait Siv***. Tout
à coup une vieille mendiante assise sur l'herbe, et qu'il n'avait point
aperçue, se lève: le cheval du capitaine, effrayé de cette apparition,
fait un bond en arrière, puis s'élance vers le fleuve malgré les efforts
de son cavalier pour le retenir. Hol*** courait le plus grand danger,
sans le courage et le sang-froid d'un batelier qui se trouvait là par
hasard. Cet homme, saisissant une planche et l'élevant à une certaine
hauteur, l'oppose à l'élan du cheval, qui donne du poitrail contre cette
barrière, et s'arrête tout court, comme confus de sa frayeur. Je m'étais
élancée au galop sur les traces du capitaine. J'arrivai tout juste au
moment où son cheval venait de s'arrêter.
Tandis que tous les cavaliers entouraient le capitaine, je saisis la
main rude et noire du batelier et j'y glissai deux pièces d'or. Mais la
joie, cupide en apparence, que lui inspira ce présent, diminua d'abord
de beaucoup ma reconnaissance pour le service qu'il venait de rendre à
notre compagnon de voyage. Le reste de notre société voulut joindre son
offrande à la mienne, et Hol*** invita ce brave à venir le lendemain
recevoir chez lui de nouveaux témoignages de sa gratitude.
Jacques (c'était le nom du batelier) refusa l'invitation. «Il ne
pouvait, disait-il, s'éloigner de sa mère, qu'il ne quittait jamais
toutes les fois qu'il n'était pas occupé des travaux de sa profession.»
Cette mère était infirme et malade; et ce qui lui rendait notre
générosité si précieuse, c'était qu'elle allait le mettre à même de lui
procurer un matelas et un bon lit.
Je reportai avec intérêt mes regards sur Jacques, me reprochant de
l'avoir jugé tout à l'heure avec tant d'injustice. «Messieurs, dis-je
aux personnes qui m'entouraient, Marie aura demain son tour: allons
d'abord à la chaumière de Jacques. Qui m'aime me suive!»
Je n'eus pas besoin de répéter deux fois l'invitation: tout le monde se
mit en devoir de m'accompagner. Les paysans, que nos cris avaient
attirés, paraissaient tous charmés de voir nos libéralités tomber sur
Jacques, et lui prodiguaient à l'envi mille témoignages d'affection et
d'estime. Nous partîmes au galop, et nous arrivâmes en d'eux minutes au
triste réduit où gisait, depuis longues années, une femme octogénaire,
accablée de misère et de maladies; cette femme était la mère de Jacques,
qui n'avait dans le monde d'autre ressource et d'autre appui que son
fils.
Qu'on se figure une chambre de dix pieds carrés, meublée d'un lit que
l'ingénieuse tendresse de Jacques avait su rendre plus doux en le
suspendant, avec des cordes, au plancher, comme un hamac; deux
escabelles, une moitié de table appuyée contre la muraille, et quelques
poteries sur une planche; telle était la demeure de la pauvre mère de
Jacques. À notre arrivée, elle étendit vers nous ses mains, et nous
remercia, avec l'expression de la plus vive reconnaissance, de ce que,
disait-elle, nous avions bien voulu faire pour son fils qui était
agenouillé devant elle.
Nous étions d'abord restés immobiles devant ce tableau touchant. Les
pièces d'or que nous avions données à Jacques étaient sur la couverture
de la vieille infirme; elle les montrait à son fils, en lui disant:
«Jacques, te voilà heureux, tu pourras maintenant épouser Georgette.» Je
voulus savoir ce que c'était que Georgette, et j'appris bientôt que ce
nom était celui d'une jeune fille aussi recommandable par sa bonne
conduite que par sa beauté. Le capitaine Hol*** sortit pour courir à sa
recherche, sur quelques renseignemens qu'on venait de lui donner; mais
ses recherches furent infructueuses, et Georgette ne vint qu'une
demi-heure après son retour. Nous avions déjà pris, entre nous, toutes
les dispositions propres à assurer le prompt mariage des deux amans. La
vieille mère était dans le ravissement, et son fils dans une joie qui
tenait de la folie.
Georgette arriva enfin: Jacques s'élança vers elle, la prit par la main
et me l'amena; il nous l'avait dépeinte comme un miracle de beauté: je
pus me convaincre, en la contemplant, de cette vérité incontestable, que
l'amour embellit tout. Georgette, après m'avoir saluée, s'avança vers le
lit de la vieille femme et l'embrassa de la manière la plus tendre, en
lui demandant, dans son langage rustique, s'il était bien vrai qu'elle
voulût l'adopter pour sa fille.
Pendant que nous nous laissions aller à l'émotion de cette scène
attendrissante, Siv*** n'avait point perdu de temps; il avait pris
toutes les informations qui pouvaient lui faire connaître la nature et
l'étendue des besoins de cette famille. Je fus étonnée de la modicité de
la somme qui pouvait assurer le bonheur de ces pauvres gens. Je ne
voyais autour de nous que des physionomies rayonnantes de joie: la
mienne était loin d'être sombre. Avec quel plaisir mes regards se
fixaient sur les traits de Jacques, et combien je trouvais de douceur à
contribuer pour quelque chose au bien-être d'un homme si digne d'estime!
Nous quittâmes enfin la chaumière de Marie, et nous reprîmes le chemin
de la ville, chargés des bénédictions de la foule qui nous entourait, et
surtout de celles de Jacques et de Georgette. Tout en galopant, je me
livrais au plaisir de préparer dans mon esprit la félicité à venir de ce
couple si intéressant.
Je confiais sans façon à mes compagnons de voyage tous les projets que
je me proposais d'exécuter plus tard, pour prouver aux deux amans
l'intérêt qu'ils m'avaient inspiré: on m'écoutait avec complaisance, en
applaudissant à mes intentions. Ce fut à Siv*** surtout que je
recommandai mes nouveaux protégés; il me promit de ne pas les abandonner
quand j'aurais quitté Lyon, et il tint parole. Depuis cette époque, je
suis passée quatre fois dans cette ville, et je n'ai jamais manqué
d'aller rendre ma visite à Georgette, qui a réalisé toutes les
espérances que j'avais d'abord conçues d'elle.
En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau et un billet
d'adieu que m'adressait D. L. Le ton de familiarité mal déguisée qu'il
prenait avec moi m'apprit qu'il connaissait déjà tout l'empire que lui
donnait sur moi l'indiscrète révélation des secrets de mon coeur. Mais
quelle fut mon émotion lorsque j'arrivai à cette phrase qui terminait sa
lettre:
«Celui dont vos voeux accompagnent les triomphes sera à Paris dans peu de
jours; il doit aller aux eaux qui lui ont été ordonnées pour sa
blessure, et il ne s'arrêtera que quarante-huit heures.
«--Il est blessé!» m'écriai-je douloureusement; aussitôt mon coeur se
serra, mes yeux se fermèrent, et fondant en larmes je tombai presque
sans mouvement sur un fauteuil. J'étais seule dans ma chambre, où je
m'étais enfermée pour lire mes lettres: il fallait cependant reparaître
dans le salon; il se passa plus d'une demi-heure avant que je fusse en
état de me montrer. Une résolution soudaine me rendit ma fermeté, et je
vins retrouver ma compagnie, qui s'était accrue de quelques nouveaux
arrivans pendant mon absence. Entraînée par la passion violente
qu'irritaient encore en moi les obstacles et l'inquiétude, j'annonçai
sans préambule que je comptais partir le lendemain pour Paris. À ces
mots, la surprise se peignit sur tous les visages: Siv***, me prenant à
l'écart, s'informa du motif que je pouvais avoir de prendre une si
brusque détermination. Je lui répondis que ce motif était puissant;
qu'il ne me permettait pas de rester davantage à Lyon et sans
m'expliquer plus longuement, je lui remis la note des sommes que je le
priais de compter en mon nom à Jacques et à Georgette. Je me retirai de
bonne heure, et dans un état si visible d'agitation, que personne ne
douta que j'eusse reçu de mauvaises nouvelles de Moreau.
Quelle nuit je passai! Le savoir blessé, mourant peut-être! je n'étais
plus à moi. Quelques réflexions tardives sur l'inconséquence de ma
conduite ajoutaient encore à mon trouble. Qu'allait-on penser? que
penserait Moreau lui-même? quelle serait sa douleur s'il pénétrait
jamais dans les replis de mon coeur! Je passais successivement du
repentir à l'amour, et de l'amour au repentir. La certitude que je
pourrais enfin voir l'homme qui, sans le savoir, régnait en souverain
sur mon coeur, me faisait oublier tout le reste. Le jour parut enfin, et
je m'occupai sans délai des préparatifs de mon départ.