CHAPITRE XXXI.

Moreau me donne une marque publique de son estime.--Les adieux.--Les

projets.--Le départ.--Arrivée à Lyon.

La journée du lendemain apporta des nouvelles plus propres encore à

redoubler les inquiétudes du général et à affliger son coeur. Et je

partageais sa tristesse. Avant de le quitter, je voulus chercher à

m'assurer par moi-même des dispositions où je laissais les habitans de

Milan à l'égard des Français. Sous prétexte de faire mes visites

d'adieux, j'allai, accompagnée de Richard, dans un grand nombre de

maisons: je savais amener la conversation sur les affaires, pour sonder,

autant que possible, l'opinion générale, et les sentimens de chacun en

particulier. Partout on remarquait une certaine inquiétude: partout

aussi les partisans de la cause française paraissaient mettre en Moreau

toute leur confiance et tout leur espoir: partout on le désignait comme

le seul homme qui pût sauver l'Italie.

En rentrant à _casa Faguani_, je fus informée qu'une partie des

autorités civiles et un grand nombre d'officiers supérieurs étaient

réunis dans le cabinet du général. Il avait ordonné qu'on l'avertît de

mon retour. Dès qu'il en fut informé, il m'envoya prier de me rendre

près de lui. Moreau me connaissait assez pour savoir qu'il n'avait à

craindre de ma part aucune scène ridicule. Dans l'intention de me donner

un témoignage public de son affection et de son estime, peut-être aussi

d'éviter l'attendrissement des adieux, il avait mieux aimé me parler

devant un certain nombre de personnes auxquelles sa position l'obligeait

de donner l'exemple du courage en pareille circonstance.

Au moment où je parus à l'entrée de son cabinet, il vint à ma rencontre,

me présenta la main, me conduisit au milieu du cercle; puis s'adressant

à ceux qui l'entouraient: «Madame Moreau, dit-il, connaît les ordres du

Directoire, et elle est prête à s'y soumettre; je sais qu'elle me quitte

à regret, parce que je connais son affection pour moi, la part qu'elle

prend au succès de nos armes, et son indifférence pour le danger. Mais

elle sait que mon premier devoir est d'obéir, et elle croirait manquer

au sien si elle n'obéissait à son tour. Je ne le cache pas, sa présence

m'est tellement chère et précieuse que l'espoir de la rappeler bientôt

près de moi peut seul me déterminer à me séparer d'elle pour quelque

temps.» Puis, se tournant vers quelques fournisseurs dont les femmes

avaient rempli toute la ville des éclats de leur douleur et de leurs

plaintes: «J'espère, ajouta-t-il, que je ne donnerai pas inutilement

l'exemple; s'il en était autrement, je me verrais réduit à abjurer les

convenances de la galanterie, et à faire partir toutes les dames par

_étapes_, avant deux fois vingt-quatre heures.»

On s'inclina devant les ordres du général, puis on m'entoura. Les uns

m'exprimaient des regrets flatteurs, les autres me félicitaient

sottement du _bonheur_ que j'allais goûter de revoir Paris. Par des

réponses brèves j'échappai bientôt aux complimens de condoléance comme

aux complimens de félicitation, et j'allai m'enfermer dans mon

appartement où je pus du moins pleurer en toute liberté pendant une

heure. Je repris enfin un peu de fermeté, et j'ordonnai à Ursule, ma

femme de chambre, et au fidèle Joseph, de faire mes malles sans délai.

Ursule me pria de l'emmener avec moi. Je la demandai à son oncle, le

majordome, qui consentit, sans difficulté, à lui accorder la permission

de m'accompagner; parce que j'avais l'honneur d'être _Italienne_, ce qui

n'était pas à ses yeux un titre médiocre de recommandation. Je payai sa

complaisance d'une forte gratification, et je lui comptai, de plus, une

somme suffisante pour subvenir aux frais du retour d'Ursule, dans le cas

où _le mal du pays_ viendrait à la gagner en France, et où le séjour de

Paris lui déplairait. Le brave homme était ravi _della mia garbatezza_.

Dès que Moreau fut affranchi des importuns, il accourut près de moi.

Tous mes préparatifs de départ étaient terminés: en apercevant sur le

canapé mes habits de voyage, il détourna la tête d'un air attendri, et

s'asseyant à mes côtés, il se plut à rappeler, avec une effusion de coeur

vraiment touchante, et que je n'avais encore jamais remarquée chez lui,

chacune des circonstances dans lesquelles j'avais pu lui donner preuve

de mon dévouement, de mon affection, de mon zèle à lui complaire en

toutes choses: et c'était pour m'offrir l'expression de la plus tendre

reconnaissance. «Mon Elzelina, dit-il, j'espère pouvoir vous rappeler

promptement, si je ne puis aller vous retrouver moi-même. J'ai tout

prévu, tout arrangé pour que votre existence, loin de moi, soit aussi

brillante et aussi agréable que vous pouvez le désirer. Je ferai tout

pour que du moins rien ne manque à vos plaisirs.

«--Mon ami, répondis-je, vous ne serez pas là pour les partager; ils me

sembleront bien amers!»

Il me remercia de ce que je venais de lui dire, puis la conversation

s'engagea sur le ton de la plus entière confiance. J'exprimai le chagrin

que j'éprouvais, surtout en me séparant d'un homme qui m'était cher, de

me trouver seule au monde, sans enfans et sans famille. Moreau

partageait, depuis long-temps, mon chagrin à cet égard: il aurait voulu

me voir mère, résolu qu'il était de légitimer notre union aux yeux de la

société, dès que les circonstances pourraient le lui permettre. J'étais

dans la force de la jeunesse, mais quoique je pusse raisonnablement

espérer d'avoir des enfans, un pressentiment secret m'avertissait que le

ciel ne devait pas m'accorder le bonheur d'être mère. Moreau, dans nos

adieux, m'exprima le désir de voir un enfant d'adoption me consoler au

moins provisoirement; déjà je regardais Henri comme mon fils; Moreau

partageait sincèrement mon affection pour lui; mais il aurait voulu

qu'un enfant, adopté dès le berceau même, devînt, pour ainsi dire, plus

véritablement le nôtre. Si dans mon voyage je rencontrais une famille

qui méritât une telle faveur, il m'autorisait à prendre sur-le-champ,

sous ma protection immédiate, celui de ses jeunes rejetons qui me

plairait le plus.

Cette autorisation que me donnait Moreau semble d'abord indifférente:

mais je la rapporte ici parce qu'elle doit m'aider à me justifier, plus

tard, d'un des griefs qu'on éleva contre moi, lors de ma rupture avec le

général. On sut, à cette époque, intéresser son amour-propre à la

rétractation d'un consentement qui prouvait toute l'étendue de son amour

pour moi, et de l'empire que j'avais exercé sur lui. Je n'ai jamais

cherché à dissimuler les torts de ma vie, quelque graves qu'ils aient

été parfois: ils ont été bien grands envers l'excellent homme dont

personne n'a pu mieux connaître que moi la belle ame. Mais je repousse

d'avance l'imputation qu'on m'a faite d'avoir conçu, _seule_, un projet

que nous avions formé ensemble. Si je n'avais été sûre de son

approbation, il n'est pas vraisemblable que, dans sa maison, entourée de

gens à ses gages, j'eusse osé feindre une grossesse. Un seul mot de ma

main pouvait alors mettre à ma disposition une somme de vingt-cinq mille

francs déposée, pour mes besoins personnels, chez M. de la Rue, banquier

du général. Il m'était donc on ne peut plus facile de partir pour la

campagne, d'y rester tout le temps que j'aurais cru nécessaire pour

assurer la réussite de mon projet, et d'en revenir ensuite avec l'enfant

que j'aurais voulu faire passer pour le mien.

Je reviendrai sur ce sujet quand il en sera temps. Sans m'étendre

davantage sur une digression déjà trop longue, je me bornerai à dire que

mon départ de Milan s'étant trouvé retardé de quelques jours, ce fut

avec Moreau lui-même que je concertai toutes les mesures à prendre pour

arriver à nos fins. Il fallut enfin partir: je quittai Milan le 26 avril

1799, et le 15 mai je reçus à Lyon la nouvelle que Moreau venait non pas

seulement de réparer les fautes de Schérer, mais encore d'acquérir de

nouveaux titres à la gloire, en battant les Autrichiens et les Russes,

et en passant la Sezia, malgré les forces supérieures que lui opposait

Suwaroff.

Sur toute la route que j'avais à parcourir, le titre d'épouse du général

Moreau me donnait droit à des égards et à des respects unanimes; j'étais

touchée de la considération qu'on voulait bien me témoigner, et j'en

rendais avec plaisir hommage à l'homme dont le nom seul commandait

l'estime de l'Europe entière.

Qu'on me pardonne de m'appesantir sur ces détails; cette époque est la

plus brillante de ma vie, agitée depuis par tant d'événemens divers.

J'étais partie dans une bonne voiture avec Ursule, un domestique et

Joseph, qui allait devant en courrier. Cette voiture contenait des

provisions de toute espèce, et plus que suffisantes pour suppléer à ce

qui me manquerait dans les auberges. Moreau m'avait engagée à descendre

à Lyon, hôtel et place Belcour. Le plus bel appartement avait été

d'avance retenu pour moi, et je fus reçue à ma descente par le payeur

général de l'armée, Siv**, et deux de ses amis qui m'attendaient depuis

quelques jours. Le général était depuis long-temps lié avec Siv**; il

l'avait prévenu de mon passage à Lyon, en me recommandant à ses soins de

la manière la plus pressante. M. Siv** me montra la lettre que lui avait

écrite le général. Moreau y exaltait singulièrement ma beauté, les

grâces de mon esprit, en un mot tout ce dont on voulait bien me faire

quelque mérite. En me rendant à Milan, j'avais fait avec Moreau quelque

séjour à Lyon; depuis cette époque on y avait beaucoup parlé de moi.

Quelques personnes qui m'avaient connue en Hollande, avant que je fusse

séparée de mon mari, avaient donné des détails sur ma naissance, sur mon

existence passée, et ces récits avaient piqué vivement la curiosité.

Cette curiosité, peut-être un peu maligne d'abord, se changea bientôt en

bienveillance; les avantages de ma personne ne contribuèrent en rien,

j'ose le dire, à me gagner les coeurs: on voulut bien me tenir compte de

quelques bonnes qualités, et surtout de l'affabilité constante de mon

langage et de mes manières. Cette affabilité m'était naturelle; mais

n'eût-elle pas été un des traits dominans de mon caractère, j'avais trop

de bon sens pour ne pas chercher à l'acquérir. Je n'ai jamais pu

concevoir ces airs dédaigneux, qui ne servent le plus souvent qu'à parer

d'un masque de grandeur les petitesses de l'esprit ou les vices de

l'ame. Ces détails sur mon caractère peuvent paraître au moins

superflus; ils sont cependant nécessaires pour expliquer l'inconcevable

ascendant que prit sur moi un homme auquel je ne fus jamais unie par

l'amour, et vers qui je ne fus jamais entraînée que par ce sentiment

général de bienveillance que je viens de définir. Cet homme a

cruellement abusé de ma confiance en lui, pour mon malheur. Je donnerai,

dans le chapitre suivant, quelques traits de cet affreux caractère: on

le verra plus tard apparaître avec sa difformité tout entière.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 12 / 69 题