Moreau me donne une marque publique de son estime.--Les adieux.--Les
projets.--Le départ.--Arrivée à Lyon.
La journée du lendemain apporta des nouvelles plus propres encore à
redoubler les inquiétudes du général et à affliger son coeur. Et je
partageais sa tristesse. Avant de le quitter, je voulus chercher à
m'assurer par moi-même des dispositions où je laissais les habitans de
Milan à l'égard des Français. Sous prétexte de faire mes visites
d'adieux, j'allai, accompagnée de Richard, dans un grand nombre de
maisons: je savais amener la conversation sur les affaires, pour sonder,
autant que possible, l'opinion générale, et les sentimens de chacun en
particulier. Partout on remarquait une certaine inquiétude: partout
aussi les partisans de la cause française paraissaient mettre en Moreau
toute leur confiance et tout leur espoir: partout on le désignait comme
le seul homme qui pût sauver l'Italie.
En rentrant à _casa Faguani_, je fus informée qu'une partie des
autorités civiles et un grand nombre d'officiers supérieurs étaient
réunis dans le cabinet du général. Il avait ordonné qu'on l'avertît de
mon retour. Dès qu'il en fut informé, il m'envoya prier de me rendre
près de lui. Moreau me connaissait assez pour savoir qu'il n'avait à
craindre de ma part aucune scène ridicule. Dans l'intention de me donner
un témoignage public de son affection et de son estime, peut-être aussi
d'éviter l'attendrissement des adieux, il avait mieux aimé me parler
devant un certain nombre de personnes auxquelles sa position l'obligeait
de donner l'exemple du courage en pareille circonstance.
Au moment où je parus à l'entrée de son cabinet, il vint à ma rencontre,
me présenta la main, me conduisit au milieu du cercle; puis s'adressant
à ceux qui l'entouraient: «Madame Moreau, dit-il, connaît les ordres du
Directoire, et elle est prête à s'y soumettre; je sais qu'elle me quitte
à regret, parce que je connais son affection pour moi, la part qu'elle
prend au succès de nos armes, et son indifférence pour le danger. Mais
elle sait que mon premier devoir est d'obéir, et elle croirait manquer
au sien si elle n'obéissait à son tour. Je ne le cache pas, sa présence
m'est tellement chère et précieuse que l'espoir de la rappeler bientôt
près de moi peut seul me déterminer à me séparer d'elle pour quelque
temps.» Puis, se tournant vers quelques fournisseurs dont les femmes
avaient rempli toute la ville des éclats de leur douleur et de leurs
plaintes: «J'espère, ajouta-t-il, que je ne donnerai pas inutilement
l'exemple; s'il en était autrement, je me verrais réduit à abjurer les
convenances de la galanterie, et à faire partir toutes les dames par
_étapes_, avant deux fois vingt-quatre heures.»
On s'inclina devant les ordres du général, puis on m'entoura. Les uns
m'exprimaient des regrets flatteurs, les autres me félicitaient
sottement du _bonheur_ que j'allais goûter de revoir Paris. Par des
réponses brèves j'échappai bientôt aux complimens de condoléance comme
aux complimens de félicitation, et j'allai m'enfermer dans mon
appartement où je pus du moins pleurer en toute liberté pendant une
heure. Je repris enfin un peu de fermeté, et j'ordonnai à Ursule, ma
femme de chambre, et au fidèle Joseph, de faire mes malles sans délai.
Ursule me pria de l'emmener avec moi. Je la demandai à son oncle, le
majordome, qui consentit, sans difficulté, à lui accorder la permission
de m'accompagner; parce que j'avais l'honneur d'être _Italienne_, ce qui
n'était pas à ses yeux un titre médiocre de recommandation. Je payai sa
complaisance d'une forte gratification, et je lui comptai, de plus, une
somme suffisante pour subvenir aux frais du retour d'Ursule, dans le cas
où _le mal du pays_ viendrait à la gagner en France, et où le séjour de
Paris lui déplairait. Le brave homme était ravi _della mia garbatezza_.
Dès que Moreau fut affranchi des importuns, il accourut près de moi.
Tous mes préparatifs de départ étaient terminés: en apercevant sur le
canapé mes habits de voyage, il détourna la tête d'un air attendri, et
s'asseyant à mes côtés, il se plut à rappeler, avec une effusion de coeur
vraiment touchante, et que je n'avais encore jamais remarquée chez lui,
chacune des circonstances dans lesquelles j'avais pu lui donner preuve
de mon dévouement, de mon affection, de mon zèle à lui complaire en
toutes choses: et c'était pour m'offrir l'expression de la plus tendre
reconnaissance. «Mon Elzelina, dit-il, j'espère pouvoir vous rappeler
promptement, si je ne puis aller vous retrouver moi-même. J'ai tout
prévu, tout arrangé pour que votre existence, loin de moi, soit aussi
brillante et aussi agréable que vous pouvez le désirer. Je ferai tout
pour que du moins rien ne manque à vos plaisirs.
«--Mon ami, répondis-je, vous ne serez pas là pour les partager; ils me
sembleront bien amers!»
Il me remercia de ce que je venais de lui dire, puis la conversation
s'engagea sur le ton de la plus entière confiance. J'exprimai le chagrin
que j'éprouvais, surtout en me séparant d'un homme qui m'était cher, de
me trouver seule au monde, sans enfans et sans famille. Moreau
partageait, depuis long-temps, mon chagrin à cet égard: il aurait voulu
me voir mère, résolu qu'il était de légitimer notre union aux yeux de la
société, dès que les circonstances pourraient le lui permettre. J'étais
dans la force de la jeunesse, mais quoique je pusse raisonnablement
espérer d'avoir des enfans, un pressentiment secret m'avertissait que le
ciel ne devait pas m'accorder le bonheur d'être mère. Moreau, dans nos
adieux, m'exprima le désir de voir un enfant d'adoption me consoler au
moins provisoirement; déjà je regardais Henri comme mon fils; Moreau
partageait sincèrement mon affection pour lui; mais il aurait voulu
qu'un enfant, adopté dès le berceau même, devînt, pour ainsi dire, plus
véritablement le nôtre. Si dans mon voyage je rencontrais une famille
qui méritât une telle faveur, il m'autorisait à prendre sur-le-champ,
sous ma protection immédiate, celui de ses jeunes rejetons qui me
plairait le plus.
Cette autorisation que me donnait Moreau semble d'abord indifférente:
mais je la rapporte ici parce qu'elle doit m'aider à me justifier, plus
tard, d'un des griefs qu'on éleva contre moi, lors de ma rupture avec le
général. On sut, à cette époque, intéresser son amour-propre à la
rétractation d'un consentement qui prouvait toute l'étendue de son amour
pour moi, et de l'empire que j'avais exercé sur lui. Je n'ai jamais
cherché à dissimuler les torts de ma vie, quelque graves qu'ils aient
été parfois: ils ont été bien grands envers l'excellent homme dont
personne n'a pu mieux connaître que moi la belle ame. Mais je repousse
d'avance l'imputation qu'on m'a faite d'avoir conçu, _seule_, un projet
que nous avions formé ensemble. Si je n'avais été sûre de son
approbation, il n'est pas vraisemblable que, dans sa maison, entourée de
gens à ses gages, j'eusse osé feindre une grossesse. Un seul mot de ma
main pouvait alors mettre à ma disposition une somme de vingt-cinq mille
francs déposée, pour mes besoins personnels, chez M. de la Rue, banquier
du général. Il m'était donc on ne peut plus facile de partir pour la
campagne, d'y rester tout le temps que j'aurais cru nécessaire pour
assurer la réussite de mon projet, et d'en revenir ensuite avec l'enfant
que j'aurais voulu faire passer pour le mien.
Je reviendrai sur ce sujet quand il en sera temps. Sans m'étendre
davantage sur une digression déjà trop longue, je me bornerai à dire que
mon départ de Milan s'étant trouvé retardé de quelques jours, ce fut
avec Moreau lui-même que je concertai toutes les mesures à prendre pour
arriver à nos fins. Il fallut enfin partir: je quittai Milan le 26 avril
1799, et le 15 mai je reçus à Lyon la nouvelle que Moreau venait non pas
seulement de réparer les fautes de Schérer, mais encore d'acquérir de
nouveaux titres à la gloire, en battant les Autrichiens et les Russes,
et en passant la Sezia, malgré les forces supérieures que lui opposait
Suwaroff.
Sur toute la route que j'avais à parcourir, le titre d'épouse du général
Moreau me donnait droit à des égards et à des respects unanimes; j'étais
touchée de la considération qu'on voulait bien me témoigner, et j'en
rendais avec plaisir hommage à l'homme dont le nom seul commandait
l'estime de l'Europe entière.
Qu'on me pardonne de m'appesantir sur ces détails; cette époque est la
plus brillante de ma vie, agitée depuis par tant d'événemens divers.
J'étais partie dans une bonne voiture avec Ursule, un domestique et
Joseph, qui allait devant en courrier. Cette voiture contenait des
provisions de toute espèce, et plus que suffisantes pour suppléer à ce
qui me manquerait dans les auberges. Moreau m'avait engagée à descendre
à Lyon, hôtel et place Belcour. Le plus bel appartement avait été
d'avance retenu pour moi, et je fus reçue à ma descente par le payeur
général de l'armée, Siv**, et deux de ses amis qui m'attendaient depuis
quelques jours. Le général était depuis long-temps lié avec Siv**; il
l'avait prévenu de mon passage à Lyon, en me recommandant à ses soins de
la manière la plus pressante. M. Siv** me montra la lettre que lui avait
écrite le général. Moreau y exaltait singulièrement ma beauté, les
grâces de mon esprit, en un mot tout ce dont on voulait bien me faire
quelque mérite. En me rendant à Milan, j'avais fait avec Moreau quelque
séjour à Lyon; depuis cette époque on y avait beaucoup parlé de moi.
Quelques personnes qui m'avaient connue en Hollande, avant que je fusse
séparée de mon mari, avaient donné des détails sur ma naissance, sur mon
existence passée, et ces récits avaient piqué vivement la curiosité.
Cette curiosité, peut-être un peu maligne d'abord, se changea bientôt en
bienveillance; les avantages de ma personne ne contribuèrent en rien,
j'ose le dire, à me gagner les coeurs: on voulut bien me tenir compte de
quelques bonnes qualités, et surtout de l'affabilité constante de mon
langage et de mes manières. Cette affabilité m'était naturelle; mais
n'eût-elle pas été un des traits dominans de mon caractère, j'avais trop
de bon sens pour ne pas chercher à l'acquérir. Je n'ai jamais pu
concevoir ces airs dédaigneux, qui ne servent le plus souvent qu'à parer
d'un masque de grandeur les petitesses de l'esprit ou les vices de
l'ame. Ces détails sur mon caractère peuvent paraître au moins
superflus; ils sont cependant nécessaires pour expliquer l'inconcevable
ascendant que prit sur moi un homme auquel je ne fus jamais unie par
l'amour, et vers qui je ne fus jamais entraînée que par ce sentiment
général de bienveillance que je viens de définir. Cet homme a
cruellement abusé de ma confiance en lui, pour mon malheur. Je donnerai,
dans le chapitre suivant, quelques traits de cet affreux caractère: on
le verra plus tard apparaître avec sa difformité tout entière.