Moreau possédait au plus haut degré

La sévère vertu des moeurs républicaines[1];

la délicatesse de ses sentimens était extrême sur tous les points; et

cette délicatesse eût certainement réprouvé le lien illégitime qui nous

unissait, si dès long-temps il n'avait eu la ferme intention de

consacrer notre union par un acte solennel, aussitôt que les

circonstances pourraient le permettre. Il avait formé ce projet dès le

jour où il me vit déterminée à suivre son sort: il voulait plus que

jamais devenir mon époux.

Moreau, ainsi que je l'ai déjà dit, ne brillait point par les dehors; il

n'avait aucun de ces avantages brillans et frivoles qui éblouissent tant

de femmes; sa figure était froide, son ton bienveillant, mais calme; son

courage paisible commandait plutôt l'admiration profonde et réfléchie,

qu'un amour ardent et passionné. Pour me servir d'une expression de ce

Cosimo qu'on a déjà vu figurer dans mes _Mémoires_, je ne l'ai point

aimé d'amour: le sentiment qu'il m'inspirait ressemblait plutôt au

respect. Près de lui je n'avais que le pressentiment de cet amour exalté

qui devait occuper la maturité et remplir la fin de ma vie. Il était

réservé à un autre homme de m'inspirer cette passion qui donne tant

d'angoisses pour quelques instans de bonheur. Ney, que je veux désigner,

n'était pas moins habile capitaine que Moreau; et il joignait aux talens

militaires cette audace que _la fortune favorise_, et qui plaît tant au

coeur des femmes. Ma liaison avec Ney n'eut aucun point de ressemblance

avec celle qui m'unissait alors à Moreau. Lorsque celui-ci me rencontra

pour la première fois, ma conduite me rendait encore digne de l'estime

publique; j'étais environnée des hommages qu'on adressait à ma beauté,

que bien des gens vantaient alors comme parfaite: lorsque plus tard

j'implorai son appui, j'étais encore si près du moment où j'avais droit

à sa considération, que son amour pour moi dut toujours avoir quelque

chose de respectueux. Moreau avait été à même, comme on l'a vu, de

connaître parfaitement ma famille; et quelque éclat qu'eussent alors

acquis sa fortune et sa renommée, il savait bien qu'il aurait pu devenir

mon époux sans déroger à sa gloire. J'avais à peine seize ans lorsque je

m'attachai à lui, et l'inexpérience même de cet âge m'eût assuré, en

toutes circonstances, des droits à l'indulgence, je dirai presque à la

compassion d'une ame aussi honnête que la sienne. Je voyais en lui

plutôt mon protecteur que mon amant: il ne m'avait jamais caché son

intention de me rendre un jour le rang qui m'appartenait dans le monde,

et mes droits à cette estime publique que j'avais si follement

sacrifiés. Le caractère de Ney était aussi ardent que celui de Moreau

était calme et réfléchi; mais à part ce contraste entre deux hommes

aussi remarquables, j'étais loin de pouvoir inspirer le même intérêt;

lorsque les circonstances me rapprochèrent enfin de ce Ney que je

n'avais encore connu, pour ainsi dire, que par sa renommée. Déchue

non-seulement de mes titres à la considération, et placée par l'opinion

dans la classe des femmes qui n'ont que leur beauté pour tout mérite et

toute fortune, je devais encore lutter dans son esprit contre bien des

insinuations malveillantes, dont j'avais, sans le savoir, été l'objet.

Ney connaissait en outre d'avance les sentimens qu'il m'avait depuis

long-temps inspirés, et rien n'était peut-être moins propre à le

prévenir en ma faveur que l'entraînement irrésistible qui m'emportait

sans réflexion vers lui. J'avais alors quelques années de plus; il

semblait que l'âge eût dû mûrir ma raison, et cependant je l'aimais si

passionnément que j'aurais encore sacrifié pour lui tous les avantages

sociaux que j'avais perdus volontairement pour m'attacher à Moreau dans

ma première jeunesse. Moreau eût voulu faire de moi une femme accomplie;

il m'excitait à rechercher la supériorité que donnent dans le monde la

beauté et surtout les avantages de l'esprit. Ney, dont les goûts et les

habitudes personnelles s'éloignaient beaucoup de la gravité de Moreau,

m'encourageait à dédaigner les grâces de mon sexe, à chercher même

parfois les périls et la gloire d'un sexe plus fort. L'histoire que je

raconterai plus tard de ma vie _militaire_ fera pleinement connaître la

différence des sentimens qui m'attachèrent à ces deux grands capitaines,

et de ceux que je leur inspirai.

On me pardonnera cette digression nécessaire pour faire apprécier la

position de Moreau vis-à-vis de moi, et celle où je me trouvais

vis-à-vis de lui. Le lendemain du jour où nous avions fait partir pour

Parme la mère de Geronimo, Moreau reçut de nouvelles dépêches. Je

devinai à son agitation que la nature de ces dépêches était loin de le

satisfaire. Il ne pouvait supporter l'obstination des directeurs à

laisser l'armée d'Italie dans la situation périlleuse où l'avait mise

l'impéritie de son chef. Je cherchais à le calmer, en lui représentant

que la nécessité de jour en jour plus impérieuse ne pouvait manquer de

forcer promptement le Directoire à lui donner le commandement en chef de

l'armée d'Italie. «Eh! ma chère amie, me disait-il, pendant qu'ils

hésitent, chaque heure qui s'écoule vient aggraver la position de nos

soldats.

«--Pourquoi dans ce cas ne pas suivre le conseil que vous donnait

Richard? Pourquoi ne pas vous faire proclamer par le corps d'armée sous

vos ordres?»

J'avais beau dire et beau faire, rien ne pouvait vaincre son indécision

naturelle. Ses inquiétudes paraissaient redoubler à chaque instant: il

passa, ce jour-là, dans mon appartement la plus grande partie de la

matinée; et il répondit devant moi aux diverses dépêches qu'il reçut

encore dans l'espace de quelques heures. Comme nous avions beaucoup de

monde à dîner, il me laissa aux soins de ma toilette, et alla s'enfermer

dans son cabinet, en défendant d'avance que personne vînt l'interrompre.

Il ne reparut qu'à l'heure du dîner, et plus sombre, plus taciturne que

jamais. Je ne pus lui adresser de questions qu'après la fin du repas; au

moment de prendre le café: «Vous avez encore reçu, lui dis-je, quelques

fâcheuses nouvelles?» J'appris en effet que Moreau venait à l'instant

même de recevoir, pour la seconde fois, l'ordre d'éloigner toutes les

femmes de l'armée. Il me recommanda d'abréger la soirée, parce qu'il

avait besoin d'être seul avec moi.

Sans manquer de politesse envers personne, je m'y pris de telle sorte

que mon salon se trouva désert deux heures plus tôt que de coutume. Je

profitai du premier moment de liberté pour courir au cabinet de Moreau.

Richard venait d'en sortir, et je le trouvai seul. Il me montra les

ordres du Directoire; c'était tout ce qu'avait apporté l'estafette du

jour. Il ne paraissait pas qu'on eût la pensée de confier au général le

commandement en chef de l'armée; c'était là cependant la seule mesure

qui pût influer d'une manière directe sur ses succès et son salut.

J'avais mon franc-parler avec Moreau; je ne pus contenir la fougue de

mon caractère et de mon langage en voyant sa patiente soumission aux

ordres des directeurs. Je protestai de ma résolution bien ferme de ne

point quitter l'Italie, ma terre natale. Si l'on me forçait à partir, je

déclarai à Moreau que je ne quitterais l'Italie que pour la Hollande:

dans ce cas il devenait certain que je ne le reverrais jamais. Moreau me

demanda si je parlais sérieusement. Sur ma réponse affirmative, il parut

douloureusement ému; puis, après quelques instans de réflexion: «Je

sens, dit-il, ce que ma position a de douteux; dans l'état des choses je

ne puis me considérer comme étant véritablement en activité; je puis

donc, sans manquer à l'honneur, donner dès demain ma démission; alors,

nous partons ensemble, et je ne vous quitte plus.»

Cette réponse me surprit au delà de toute expression: j'étais moins

fière de cette nouvelle preuve d'amour, qu'effrayée d'une résolution qui

pouvait porter une si rude atteinte à la gloire du général. «Décidez de

ma conduite, ajouta-t-il aussitôt.»

«--Moreau, croyez-vous que je voulusse encore vous consacrer ma vie, si

vous cessiez jamais d'être vous-même? Je partirai seule; c'est là toute

ma réponse.»

«--Ma bonne amie, combien je sens le prix de votre sacrifice!

Reposez-vous sur moi des précautions nécessaires pour garantir votre

sûreté, et du soin de vos préparatifs de voyage, Ma chère Elzelina!

c'est sous le nom de ma femme que vous voyagerez; vous irez descendre à

ma maison de Chaillot: comptez sur ma tendresse pour retarder aussi loin

que possible l'instant de votre départ.»

Sa voix était attendrie; ses regards se fixaient tristement sur moi: les

miens se baissaient vers la terre, et mon coeur était oppressé d'un poids

douloureux. Depuis que j'ai vu s'évanouir pour moi toutes les chimères

de la fortune, certaines personnes, les unes par l'intérêt qu'elles

voulaient bien prendre à moi, les autres par cette disposition au blâme,

à l'aide de laquelle tant de gens savent se dispenser d'être utiles, se

sont plusieurs fois étonnées, sous un certain rapport, de la conduite

que j'avais tenue à cette époque. On m'a demandé comment, après avoir

long-temps porté le nom de Moreau, après avoir pu disposer aussi

librement de sa fortune, je n'avais pas su obtenir de sa générosité les

moyens de m'assurer pour l'avenir une existence médiocre, mais garantie

de l'inconstance du sort. Il est vrai que je n'ai jamais cherché à

spéculer sur la libéralité naturelle de Moreau; loin de là, j'ai

toujours rejeté les offres que son noble coeur le portait souvent à me

faire. J'ai usé jusqu'à l'extravagance de sa libéralité, mais je n'ai

jamais su en profiter, ainsi que me l'auraient conseillé des gens

_raisonnables et prévoyans_. Dès-lors, ma fortune personnelle était bien

bornée; cependant elle n'avait pas encore disparu entièrement. Il y a

d'ailleurs certains calculs dont la _prudence_ répugne à la vivacité de

mon imagination, à la fierté naturelle de mon caractère; et je n'ai

jamais été de celles qui n'hésitent point à faire constater leur

opprobre par acte notarié. J'ai toujours regardé de telles spéculations

comme le comble de l'infamie, et rien n'a pu détruire mes préjugés à cet

égard. J'invoque sur ce point, et sans crainte d'être démentie par

personne, le témoignage de tous ceux qui m'ont connue.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 11 / 69 题