CHAPITRE XXXII.

D. L.--Accueil flatteur que je reçois à Lyon.--Comment D. L. parvient à

intéresser ma pitié pour lui.--II trouve le moyen de se rendre

nécessaire.

Au commencement de ces Mémoires, j'ai pris l'engagement solennel de ne

jamais désigner, de manière à les faire reconnaître, ceux qui ont

cherché à tourmenter ma vie: cet engagement, je le tiendrai. Les simples

initiales D. L. me serviront donc à désigner l'homme dont j'ai parlé

dans le chapitre précédent, et qui m'a fait tant de mal. L'ascendant

qu'il prit sur moi, à une époque où j'étais si jeune encore, ne fut

jamais, je le répète, fondé, sur l'amour; il le dut à l'habileté avec

laquelle il parvint en peu de jours, pour ainsi dire, à connaître mon

caractère, et à l'ignorance profonde où je restai pendant long-temps de

toute la monstruosité du sien. Aujourd'hui que mes yeux ont cessé d'être

aveugles, je ne puis encore me former une idée nette de cet être odieux,

assemblage étrange de grands sentimens et de passions basses, chez qui

le désintéressement et la cupidité la plus vile se livraient de

perpétuels combats. Je l'ai vu tour à tour capable d'envoyer un ami à

l'échafaud, et d'exposer ensuite, pour en sauver un autre, cette fortune

qu'il avait achetée par trente ans de turpitudes et de bassesses.

D. L. accompagnait Siv** le jour de mon arrivée à Lyon: celui-ci me le

présenta comme l'ami de sa famille, comme un homme tout-à-fait digne de

l'estime et de l'affection que cette famille lui accordait. C'était tout

ce qu'il fallait pour que je l'accueillisse avec bienveillance. D. L.

était alors âgé de vingt-huit ans; il était plutôt mal que bien de

figure; mais sa taille était superbe, et il avait par-dessus tout cette

bonne grâce française qui plaît tant aux dames de tous les pays. Sa

figure m'avait cependant, au premier abord, inspiré une forte

répugnance. J'étais moins choquée de sa laideur que de certains traits

de sa physionomie, bien faits pour exciter la méfiance et même une sorte

de crainte: il fallait toute son infernale adresse pour vaincre d'aussi

fâcheuses présomptions, en dépit de la voix intérieure et puissante, qui

me disait de redouter un tel homme. Il m'est impossible, lorsque je me

rappelle avec quelle promptitude D. L. parvint à établir sur mon esprit

sa funeste influence, de ne pas croire à un de ces effets de fascination

que tant de gens regardent comme fantastique.

Dès la seconde fois que je vis M. D. L., l'aversion qu'il m'avait

inspirée au premier coup d'oeil me parut injuste et mal fondée. Il se

gardait bien de me donner à croire qu'il connût les antécédens de ma

vie; mais, dans le fait, il était assez étroitement lié avec un officier

supérieur long-temps employé en Hollande: cet ami l'avait parfaitement

mis au fait de tout ce qui me concernait; l'exaltation naturelle de mon

caractère, mon penchant à m'exagérer à moi-même toutes les impressions

que je recevais, quelques-unes de mes bonnes qualités, les fautes dont

je subissais dès lors la conséquence, rien ne lui était inconnu. Cette

connaissance parfaite qu'il avait de moi, à mon insu, lui donnait de

grands avantages: il n'avait garde de me les laisser deviner; et je me

croyais aussi complétement étrangère pour lui qu'il l'était encore pour

moi.

D. L. n'a jamais eu d'affections réelles; l'amour ni l'amitié n'ont pas,

que je sache, eu d'accès dans son coeur: la beauté ne produisait sur lui

qu'une impression toute passagère; jamais les femmes n'ont pu l'occuper

sérieusement; et les efforts qu'il faisait parfois pour réussir auprès

d'elles étaient toujours explicables par l'intention de s'ouvrir une

nouvelle route pour marcher plus rapidement à la fortune. Entre ses

mains les hommes n'étaient en général que les instrumens de son ambition

personnelle, instrumens qu'il dédaignait dès qu'il n'en avait plus

besoin. La suite de ces mémoires amènera les développemens de ce hideux

caractère; je me borne maintenant à en indiquer les traits principaux.

Grâce aux soins du payeur général Siv**, mon séjour à Lyon fut des plus

agréables; les invitations de toute espèce succédèrent bientôt aux

visites de cérémonie. Partout recherchée et accueillie avec

l'empressement le plus honorable, je ne négligeais aucun moyen de me

rendre digne de tant de bienveillance. Le nom de Moreau me protégeait

auprès de tous les bons citoyens, de toutes les ames généreuses; il me

signalait à la haine secrète et perfide de quelques misérables qui ne

lui pardonnaient ni sa gloire, ni ses services si bien récompensés parmi

l'estime publique.

Parmi ces hommes, il en était un que je connaissais déjà, et qui se

trouvait alors à Lyon, Lhermite: il était alors chargé là d'un de ces

espionnages honteux, que tous les gouvernemens n'hésitent point à mettre

eh oeuvre, bien qu'ils méprisent les espions. Le règne affreux de la

terreur était déjà loin; mais la défiance d'un gouvernement faible avait

succédé aux horreurs de la tyrannie révolutionnaire. Le Directoire

entretenait à grands frais quelques agens bien connus, et chargés

d'interpréter toutes les actions et tous les discours de quiconque

tenait de près ou de loin à l'administration de l'état ou aux rangs

élevés de la hiérarchie militaire. Lhermite était chargé d'une mission

dont le but n'était ignoré de personne. Par crainte on l'accueillait

dans les meilleures maisons de la ville. Sûre que Moreau approuverait ma

conduite, et forte de ma répugnance invincible pour un homme que je

méprisais, je refusai formellement deux invitations, en ne laissant pas

ignorer que je ne voulais point être exposée à rencontrer nulle part M.

Lhermite. Il quitta Lyon plein de haine contre moi; mais il poussa

l'hypocrisie jusqu'à se présenter la veille de son départ, quoiqu'il fût

bien sûr de trouver toujours ma porte fermée.

Il y avait dix jours que je me trouvais à Lyon, lorsque je reçus de

Moreau une seconde lettre qui m'annonçait de nouveaux triomphes; ces

triomphes étaient d'autant plus glorieux que le vainqueur ne les

achetait point au prix du sang de ses soldats. Il venait de mettre en

fuite, l'armée napolitaine à la journée de la Trebbia; puis, après avoir

remis le commandement entre les mains de Joubert, il s'était battu comme

simple volontaire sous les ordres de ce général, et il avait eu trois

chevaux tués sous lui au combat de Novi, qui coûta, comme on sait, la

vie à Joubert.

Dans la joie que me causaient ces heureuses nouvelles, j'allais envoyer

chez le payeur général, pour les lui communiquer, lorsqu'on m'annonça D.

L., qui venait de la part même de Siv**: il m'apportait une lettre de

Moreau, confirmative de celle que je venais de recevoir. Siv** ne

voulait pas être le dernier à célébrer les succès de nôtre armée: il

m'annonçait une fête qui devait avoir lieu à sa campagne, et m'invitait

à vouloir bien l'embellir de ma présence.

J'étais transportée de joie; les formes respectueuses de D. L., le ton

de cérémonie qu'il prenait avec moi, tout cela me semblait beaucoup trop

froid: je croyais deviner sous ces dehors si calmes un mécontentement

secret. Sans réfléchir que ce ton et cette attitude étaient précisément

ceux que je dusse trouver convenables de la part d'un homme que je

connaissais encore si peu, je lui dis avec impatience: «Se peut-il,

Monsieur, que vous ne partagiez pas la joie de tous les bons Français?

ou bien nos victoires ont-elles été achetées par la perte de quelque

brave qui vous fût cher?»

Pour toute réponse il baissa tristement la tête; alors passant, avec ma

promptitude ordinaire, d'un sentiment de colère à un sentiment de

compassion, je lui demandai sincèrement pardon d'avoir témoigné si

vivement devant lui une joie qu'il ne pouvait pas partager.

«Vous ne vous êtes pas trompée, dit-il alors, Madame; ces victoires

m'enlèvent un ami bien cher; mon frère est au nombre des morts.»

Il était peu probable que D. L. pût avoir reçu déjà des détails si bien

circonstanciés; mais cette idée ne se présenta pas d'abord à mon esprit.

Je le trouvai tellement à plaindre, et le contraste de mon ivresse avec

sa douleur feinte me parut si affligeant pour lui, que je mis tous mes

soins à le consoler, en lui prodiguant les protestations de dévouement,

et en promettant de lui rendre tous les services qui dépendraient de

moi.

Le fourbe m'abusait par un grossier mensonge; il n'avait jamais eu de

frère; mais il avait besoin de capter ma bienveillance; c'était là le

but qu'il se proposait en me racontant ses malheurs imaginaires.

J'écoutai complaisamment tout ce qu'il lui plut de me débiter sur une

mère et une soeur qu'il prétendait avoir encore à Paris, et auxquelles il

voulait, disait-il, consacrer désormais sa vie: la crainte seule de

perdre une modique place qu'il avait à Lyon l'empêchait de suivre

sur-le-champ l'élan de son coeur, et le retenait encore loin d'elles.

Je m'abandonnais de plus en plus, et avec moins de réserve, à la

compassion qu'il savait m'inspirer. Il me parla plus longuement de son

frère: j'écoutais, avec une religieuse crédulité, tout ce qu'il me

disait du noble caractère et des hauts faits d'armes de ce héros. Il ne

fallait pas s'étonner, suivant lui, que ce frère fût devenu, en si peu

de temps, un officier du premier mérite: il avait été formé à bonne

école. La première affaire à laquelle il eût assisté était celle de

Forsheim, sous les ordres de l'adjudant-général Ney, le 8 août 1796.

C'était ce combat qui, je ne l'avais pas oublié, valut à Ney le grade de

général de brigade.

À ce nom que, par une inconcevable fatalité, je n'avais jamais entendu

prononcer sans la plus vive émotion, ma curiosité devint plus attentive

et plus avide. Depuis le jour où, pour la première fois à Utrecht,

j'avais entendu célébrer la valeur de Ney par les louanges unanimes de

ses compagnons d'armes, mon oreille avait été poursuivie en tous lieux

du bruit de ses exploits: je ne pouvais plus l'entendre nommer sans

qu'il s'opérât dans tout mon être une révolution subite que je ne

pouvais m'expliquer à moi-même, et qu'aucun mot ne saurait définir. Je

ne l'avais entrevu que quelques minutes à Kehl; mais il avait laissé

dans mon ame d'ineffaçables souvenirs. Personne n'ignorait mon

admiration pour un des plus grands militaires dont s'honorât l'armée

française; mais ce que tout le monde ignorait, ce que j'ignorais encore

moi-même, c'est que cette admiration, poussée jusqu'à l'enthousiasme,

renfermât les germes de l'amour violent avec lequel j'ai vécu, avec

lequel je veux mourir.

D. L. sonda, d'un seul coup d'oeil, tous les replis de mon coeur; il

devina ma folle passion, pour ainsi dire avant qu'elle eût pris

naissance à mes propres yeux, et, dès ce moment, il acquit sur mon coeur

cette puissance infernale qui fit de moi, pendant si long-temps,

l'instrument passif ou plutôt l'esclave de ses volontés.

Dans le cours de notre entretien, qui se prolongeait outre mesure, sans

que je m'en doutasse aucunement, je trouvai moyen de lui adresser

quelques questions sur un homme qu'il paraissait connaître parfaitement.

Il m'apprit que Ney n'était pas marié, qu'il ne paraissait pas même

disposé à s'engager jamais dans les liens du mariage. J'allais

l'interroger de nouveau, et il se disposait à me débiter encore quelques

vérités enveloppées de beaucoup de mensonges, lorsque nous fûmes

interrompus par l'arrivée de plusieurs officiers qui venaient aussi

m'apporter leurs félicitations. Je congédiai D. L. en le chargeant d'une

réponse verbale pour le payeur général; et comme je n'ignorais pas le

prochain départ de Siv***, je le fis prier, par son messager, de venir

le lendemain prendre chez moi mes commissions pour Paris.

J'étais distraite et préoccupée: je reçus donc avec assez de froideur

les complimens qu'on venait, de toutes parts, m'offrir sur les nouveaux

succès de Moreau. C'était la première fois que mon coeur était moins

vivement ému des louanges unanimes auxquelles, une heure plus tôt,

j'aurais joint l'expression de mon enthousiasme. J'étais gênée et mal

avec moi-même; car ma conscience me faisait intérieurement des

reproches, et je rougissais presque du plaisir trop vif que j'avais

goûté dans l'entretien de D. L.: déjà j'étais infidèle à l'amour de

Moreau, infidèle même à sa gloire que personne jusqu'alors ne trouvait

plus de bonheur que moi à célébrer.

Je restai seule, et je me pus livrer, sans crainte, à l'entraînement de

mes pensées: il faut l'avouer, elles furent toutes reportées sur Ney.

Non, Moreau, tout grand qu'il était, ne pouvait inspirer cet amour sans

bornes que mon coeur avait, pour ainsi dire, pressenti dès l'enfance. Le

besoin qu'il avait d'aimer, sa confiance entière dans celle qu'il

chérissait, confiance que ne venait jamais troubler la jalousie, tout

cela pouvait donner un bonheur paisible, mais non pas allumer une

passion violente. Au reste, si ma conduite n'avait pas été jusqu'alors

propre à le rendre jaloux, il ne me donnait pas non plus de motifs de

jalousie. Je l'eusse vu assidu près de la plus belle femme du monde, que

je n'en aurais pas conçu la moindre inquiétude. Je le savais aussi

religieusement fidèle aux sermens de l'amour qu'aux lois de l'honneur.

Ney, au contraire, ne donnait aucune importance à ces fantaisies

passagères qui désolent une femme lorsqu'elle met tout son bonheur dans

la fidélité de l'homme qu'elle chérit. Aussi brave que Moreau, il

joignait à ce genre de mérite tout français une audace à laquelle la

force physique donnait quelque chose d'imposant et de gigantesque. Il

semblait ignorer non seulement le besoin, mais encore la nécessité du

repos. Moreau aimait, au contraire, les douceurs d'une vie tranquille;

et le repos lui semblait, après la gloire, la meilleure récompense de

ses fatigues. Il aurait voulu, par ses victoires, assurer pour l'avenir

l'indépendance de la république. Ney était doué, par-dessus tout, du

génie des conquêtes; dans son ardeur guerrière, c'était peu pour lui que

la France obtînt les respects de l'Europe, il aurait voulu la voir

maîtresse du monde entier.

Tels furent les principaux traits du caractère de chacun de ces deux

hommes illustres: tous deux sont morts, tous deux autre part qu'au champ

d'honneur. Qu'il me soit permis, à moi qui les connus si bien, de payer

un tardif hommage à leur mémoire. Qui mieux que moi pourrait attester la

grandeur de leur ame, leur bonne foi jusque dans leurs erreurs. L'un,

poussé par les conseils de l'orgueil irrité, ballotté par l'indécision

naturelle de son esprit, céda sans réflexion, à la force d'un sentiment

cher et respectable qui eut toujours sur lui l'empire le plus absolu.

Incapable de tromper, ou de promettre ce qu'il n'aurait pas voulu tenir,

le second partit avec la ferme résolution de faire ce qu'il avait

promis; il ne sut pas résister au torrent qui entraînait un si grand

nombre de ses compagnons...

Cruels souvenirs qui m'assiégent sans cesse! Puissent bientôt les

passions contemporaines cesser de s'agiter autour de cette tombe

solitaire, sous laquelle est ensevelie tant de gloire! Puisse bientôt la

France honorer, par de justes hommages, le nom de ce guerrier, à qui

Le destin des combats

Devait, après tant de gloire,

Ce qu'aux Français naguère il ne refusait pas,

Le bonheur de mourir dans un jour de victoire[2].

Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 13 / 69 题