D. L.--Accueil flatteur que je reçois à Lyon.--Comment D. L. parvient à
intéresser ma pitié pour lui.--II trouve le moyen de se rendre
nécessaire.
Au commencement de ces Mémoires, j'ai pris l'engagement solennel de ne
jamais désigner, de manière à les faire reconnaître, ceux qui ont
cherché à tourmenter ma vie: cet engagement, je le tiendrai. Les simples
initiales D. L. me serviront donc à désigner l'homme dont j'ai parlé
dans le chapitre précédent, et qui m'a fait tant de mal. L'ascendant
qu'il prit sur moi, à une époque où j'étais si jeune encore, ne fut
jamais, je le répète, fondé, sur l'amour; il le dut à l'habileté avec
laquelle il parvint en peu de jours, pour ainsi dire, à connaître mon
caractère, et à l'ignorance profonde où je restai pendant long-temps de
toute la monstruosité du sien. Aujourd'hui que mes yeux ont cessé d'être
aveugles, je ne puis encore me former une idée nette de cet être odieux,
assemblage étrange de grands sentimens et de passions basses, chez qui
le désintéressement et la cupidité la plus vile se livraient de
perpétuels combats. Je l'ai vu tour à tour capable d'envoyer un ami à
l'échafaud, et d'exposer ensuite, pour en sauver un autre, cette fortune
qu'il avait achetée par trente ans de turpitudes et de bassesses.
D. L. accompagnait Siv** le jour de mon arrivée à Lyon: celui-ci me le
présenta comme l'ami de sa famille, comme un homme tout-à-fait digne de
l'estime et de l'affection que cette famille lui accordait. C'était tout
ce qu'il fallait pour que je l'accueillisse avec bienveillance. D. L.
était alors âgé de vingt-huit ans; il était plutôt mal que bien de
figure; mais sa taille était superbe, et il avait par-dessus tout cette
bonne grâce française qui plaît tant aux dames de tous les pays. Sa
figure m'avait cependant, au premier abord, inspiré une forte
répugnance. J'étais moins choquée de sa laideur que de certains traits
de sa physionomie, bien faits pour exciter la méfiance et même une sorte
de crainte: il fallait toute son infernale adresse pour vaincre d'aussi
fâcheuses présomptions, en dépit de la voix intérieure et puissante, qui
me disait de redouter un tel homme. Il m'est impossible, lorsque je me
rappelle avec quelle promptitude D. L. parvint à établir sur mon esprit
sa funeste influence, de ne pas croire à un de ces effets de fascination
que tant de gens regardent comme fantastique.
Dès la seconde fois que je vis M. D. L., l'aversion qu'il m'avait
inspirée au premier coup d'oeil me parut injuste et mal fondée. Il se
gardait bien de me donner à croire qu'il connût les antécédens de ma
vie; mais, dans le fait, il était assez étroitement lié avec un officier
supérieur long-temps employé en Hollande: cet ami l'avait parfaitement
mis au fait de tout ce qui me concernait; l'exaltation naturelle de mon
caractère, mon penchant à m'exagérer à moi-même toutes les impressions
que je recevais, quelques-unes de mes bonnes qualités, les fautes dont
je subissais dès lors la conséquence, rien ne lui était inconnu. Cette
connaissance parfaite qu'il avait de moi, à mon insu, lui donnait de
grands avantages: il n'avait garde de me les laisser deviner; et je me
croyais aussi complétement étrangère pour lui qu'il l'était encore pour
moi.
D. L. n'a jamais eu d'affections réelles; l'amour ni l'amitié n'ont pas,
que je sache, eu d'accès dans son coeur: la beauté ne produisait sur lui
qu'une impression toute passagère; jamais les femmes n'ont pu l'occuper
sérieusement; et les efforts qu'il faisait parfois pour réussir auprès
d'elles étaient toujours explicables par l'intention de s'ouvrir une
nouvelle route pour marcher plus rapidement à la fortune. Entre ses
mains les hommes n'étaient en général que les instrumens de son ambition
personnelle, instrumens qu'il dédaignait dès qu'il n'en avait plus
besoin. La suite de ces mémoires amènera les développemens de ce hideux
caractère; je me borne maintenant à en indiquer les traits principaux.
Grâce aux soins du payeur général Siv**, mon séjour à Lyon fut des plus
agréables; les invitations de toute espèce succédèrent bientôt aux
visites de cérémonie. Partout recherchée et accueillie avec
l'empressement le plus honorable, je ne négligeais aucun moyen de me
rendre digne de tant de bienveillance. Le nom de Moreau me protégeait
auprès de tous les bons citoyens, de toutes les ames généreuses; il me
signalait à la haine secrète et perfide de quelques misérables qui ne
lui pardonnaient ni sa gloire, ni ses services si bien récompensés parmi
l'estime publique.
Parmi ces hommes, il en était un que je connaissais déjà, et qui se
trouvait alors à Lyon, Lhermite: il était alors chargé là d'un de ces
espionnages honteux, que tous les gouvernemens n'hésitent point à mettre
eh oeuvre, bien qu'ils méprisent les espions. Le règne affreux de la
terreur était déjà loin; mais la défiance d'un gouvernement faible avait
succédé aux horreurs de la tyrannie révolutionnaire. Le Directoire
entretenait à grands frais quelques agens bien connus, et chargés
d'interpréter toutes les actions et tous les discours de quiconque
tenait de près ou de loin à l'administration de l'état ou aux rangs
élevés de la hiérarchie militaire. Lhermite était chargé d'une mission
dont le but n'était ignoré de personne. Par crainte on l'accueillait
dans les meilleures maisons de la ville. Sûre que Moreau approuverait ma
conduite, et forte de ma répugnance invincible pour un homme que je
méprisais, je refusai formellement deux invitations, en ne laissant pas
ignorer que je ne voulais point être exposée à rencontrer nulle part M.
Lhermite. Il quitta Lyon plein de haine contre moi; mais il poussa
l'hypocrisie jusqu'à se présenter la veille de son départ, quoiqu'il fût
bien sûr de trouver toujours ma porte fermée.
Il y avait dix jours que je me trouvais à Lyon, lorsque je reçus de
Moreau une seconde lettre qui m'annonçait de nouveaux triomphes; ces
triomphes étaient d'autant plus glorieux que le vainqueur ne les
achetait point au prix du sang de ses soldats. Il venait de mettre en
fuite, l'armée napolitaine à la journée de la Trebbia; puis, après avoir
remis le commandement entre les mains de Joubert, il s'était battu comme
simple volontaire sous les ordres de ce général, et il avait eu trois
chevaux tués sous lui au combat de Novi, qui coûta, comme on sait, la
vie à Joubert.
Dans la joie que me causaient ces heureuses nouvelles, j'allais envoyer
chez le payeur général, pour les lui communiquer, lorsqu'on m'annonça D.
L., qui venait de la part même de Siv**: il m'apportait une lettre de
Moreau, confirmative de celle que je venais de recevoir. Siv** ne
voulait pas être le dernier à célébrer les succès de nôtre armée: il
m'annonçait une fête qui devait avoir lieu à sa campagne, et m'invitait
à vouloir bien l'embellir de ma présence.
J'étais transportée de joie; les formes respectueuses de D. L., le ton
de cérémonie qu'il prenait avec moi, tout cela me semblait beaucoup trop
froid: je croyais deviner sous ces dehors si calmes un mécontentement
secret. Sans réfléchir que ce ton et cette attitude étaient précisément
ceux que je dusse trouver convenables de la part d'un homme que je
connaissais encore si peu, je lui dis avec impatience: «Se peut-il,
Monsieur, que vous ne partagiez pas la joie de tous les bons Français?
ou bien nos victoires ont-elles été achetées par la perte de quelque
brave qui vous fût cher?»
Pour toute réponse il baissa tristement la tête; alors passant, avec ma
promptitude ordinaire, d'un sentiment de colère à un sentiment de
compassion, je lui demandai sincèrement pardon d'avoir témoigné si
vivement devant lui une joie qu'il ne pouvait pas partager.
«Vous ne vous êtes pas trompée, dit-il alors, Madame; ces victoires
m'enlèvent un ami bien cher; mon frère est au nombre des morts.»
Il était peu probable que D. L. pût avoir reçu déjà des détails si bien
circonstanciés; mais cette idée ne se présenta pas d'abord à mon esprit.
Je le trouvai tellement à plaindre, et le contraste de mon ivresse avec
sa douleur feinte me parut si affligeant pour lui, que je mis tous mes
soins à le consoler, en lui prodiguant les protestations de dévouement,
et en promettant de lui rendre tous les services qui dépendraient de
moi.
Le fourbe m'abusait par un grossier mensonge; il n'avait jamais eu de
frère; mais il avait besoin de capter ma bienveillance; c'était là le
but qu'il se proposait en me racontant ses malheurs imaginaires.
J'écoutai complaisamment tout ce qu'il lui plut de me débiter sur une
mère et une soeur qu'il prétendait avoir encore à Paris, et auxquelles il
voulait, disait-il, consacrer désormais sa vie: la crainte seule de
perdre une modique place qu'il avait à Lyon l'empêchait de suivre
sur-le-champ l'élan de son coeur, et le retenait encore loin d'elles.
Je m'abandonnais de plus en plus, et avec moins de réserve, à la
compassion qu'il savait m'inspirer. Il me parla plus longuement de son
frère: j'écoutais, avec une religieuse crédulité, tout ce qu'il me
disait du noble caractère et des hauts faits d'armes de ce héros. Il ne
fallait pas s'étonner, suivant lui, que ce frère fût devenu, en si peu
de temps, un officier du premier mérite: il avait été formé à bonne
école. La première affaire à laquelle il eût assisté était celle de
Forsheim, sous les ordres de l'adjudant-général Ney, le 8 août 1796.
C'était ce combat qui, je ne l'avais pas oublié, valut à Ney le grade de
général de brigade.
À ce nom que, par une inconcevable fatalité, je n'avais jamais entendu
prononcer sans la plus vive émotion, ma curiosité devint plus attentive
et plus avide. Depuis le jour où, pour la première fois à Utrecht,
j'avais entendu célébrer la valeur de Ney par les louanges unanimes de
ses compagnons d'armes, mon oreille avait été poursuivie en tous lieux
du bruit de ses exploits: je ne pouvais plus l'entendre nommer sans
qu'il s'opérât dans tout mon être une révolution subite que je ne
pouvais m'expliquer à moi-même, et qu'aucun mot ne saurait définir. Je
ne l'avais entrevu que quelques minutes à Kehl; mais il avait laissé
dans mon ame d'ineffaçables souvenirs. Personne n'ignorait mon
admiration pour un des plus grands militaires dont s'honorât l'armée
française; mais ce que tout le monde ignorait, ce que j'ignorais encore
moi-même, c'est que cette admiration, poussée jusqu'à l'enthousiasme,
renfermât les germes de l'amour violent avec lequel j'ai vécu, avec
lequel je veux mourir.
D. L. sonda, d'un seul coup d'oeil, tous les replis de mon coeur; il
devina ma folle passion, pour ainsi dire avant qu'elle eût pris
naissance à mes propres yeux, et, dès ce moment, il acquit sur mon coeur
cette puissance infernale qui fit de moi, pendant si long-temps,
l'instrument passif ou plutôt l'esclave de ses volontés.
Dans le cours de notre entretien, qui se prolongeait outre mesure, sans
que je m'en doutasse aucunement, je trouvai moyen de lui adresser
quelques questions sur un homme qu'il paraissait connaître parfaitement.
Il m'apprit que Ney n'était pas marié, qu'il ne paraissait pas même
disposé à s'engager jamais dans les liens du mariage. J'allais
l'interroger de nouveau, et il se disposait à me débiter encore quelques
vérités enveloppées de beaucoup de mensonges, lorsque nous fûmes
interrompus par l'arrivée de plusieurs officiers qui venaient aussi
m'apporter leurs félicitations. Je congédiai D. L. en le chargeant d'une
réponse verbale pour le payeur général; et comme je n'ignorais pas le
prochain départ de Siv***, je le fis prier, par son messager, de venir
le lendemain prendre chez moi mes commissions pour Paris.
J'étais distraite et préoccupée: je reçus donc avec assez de froideur
les complimens qu'on venait, de toutes parts, m'offrir sur les nouveaux
succès de Moreau. C'était la première fois que mon coeur était moins
vivement ému des louanges unanimes auxquelles, une heure plus tôt,
j'aurais joint l'expression de mon enthousiasme. J'étais gênée et mal
avec moi-même; car ma conscience me faisait intérieurement des
reproches, et je rougissais presque du plaisir trop vif que j'avais
goûté dans l'entretien de D. L.: déjà j'étais infidèle à l'amour de
Moreau, infidèle même à sa gloire que personne jusqu'alors ne trouvait
plus de bonheur que moi à célébrer.
Je restai seule, et je me pus livrer, sans crainte, à l'entraînement de
mes pensées: il faut l'avouer, elles furent toutes reportées sur Ney.
Non, Moreau, tout grand qu'il était, ne pouvait inspirer cet amour sans
bornes que mon coeur avait, pour ainsi dire, pressenti dès l'enfance. Le
besoin qu'il avait d'aimer, sa confiance entière dans celle qu'il
chérissait, confiance que ne venait jamais troubler la jalousie, tout
cela pouvait donner un bonheur paisible, mais non pas allumer une
passion violente. Au reste, si ma conduite n'avait pas été jusqu'alors
propre à le rendre jaloux, il ne me donnait pas non plus de motifs de
jalousie. Je l'eusse vu assidu près de la plus belle femme du monde, que
je n'en aurais pas conçu la moindre inquiétude. Je le savais aussi
religieusement fidèle aux sermens de l'amour qu'aux lois de l'honneur.
Ney, au contraire, ne donnait aucune importance à ces fantaisies
passagères qui désolent une femme lorsqu'elle met tout son bonheur dans
la fidélité de l'homme qu'elle chérit. Aussi brave que Moreau, il
joignait à ce genre de mérite tout français une audace à laquelle la
force physique donnait quelque chose d'imposant et de gigantesque. Il
semblait ignorer non seulement le besoin, mais encore la nécessité du
repos. Moreau aimait, au contraire, les douceurs d'une vie tranquille;
et le repos lui semblait, après la gloire, la meilleure récompense de
ses fatigues. Il aurait voulu, par ses victoires, assurer pour l'avenir
l'indépendance de la république. Ney était doué, par-dessus tout, du
génie des conquêtes; dans son ardeur guerrière, c'était peu pour lui que
la France obtînt les respects de l'Europe, il aurait voulu la voir
maîtresse du monde entier.
Tels furent les principaux traits du caractère de chacun de ces deux
hommes illustres: tous deux sont morts, tous deux autre part qu'au champ
d'honneur. Qu'il me soit permis, à moi qui les connus si bien, de payer
un tardif hommage à leur mémoire. Qui mieux que moi pourrait attester la
grandeur de leur ame, leur bonne foi jusque dans leurs erreurs. L'un,
poussé par les conseils de l'orgueil irrité, ballotté par l'indécision
naturelle de son esprit, céda sans réflexion, à la force d'un sentiment
cher et respectable qui eut toujours sur lui l'empire le plus absolu.
Incapable de tromper, ou de promettre ce qu'il n'aurait pas voulu tenir,
le second partit avec la ferme résolution de faire ce qu'il avait
promis; il ne sut pas résister au torrent qui entraînait un si grand
nombre de ses compagnons...
Cruels souvenirs qui m'assiégent sans cesse! Puissent bientôt les
passions contemporaines cesser de s'agiter autour de cette tombe
solitaire, sous laquelle est ensevelie tant de gloire! Puisse bientôt la
France honorer, par de justes hommages, le nom de ce guerrier, à qui
Le destin des combats
Devait, après tant de gloire,
Ce qu'aux Français naguère il ne refusait pas,
Le bonheur de mourir dans un jour de victoire[2].