fois vers la tombée de la nuit dans la section des femmes de la
Yeschiba. Cette petite pièce, qui sert les jours de fête de salle
de prières pour les femmes, est transformée tout d'un coup en une
halle de bourse. Les gamins qui possèdent du pain offrent leur
marchandise à ceux qui ont de l'argent. Ceux qui ne disposent ni
de l'un ni de l'autre sont réduits à voler le pain de leurs
camarades. Cependant un grand nombre, à qui répugnait ce trafic
ainsi que le larcin, étaient réunis dans un coin et
s'entretenaient. Ils se racontaient entre eux des histoires de
brigands, les exploits terribles et émouvants des géants, des
sorciers, des diables et des tentateurs qui apparaissent la nuit
pour effrayer les hommes, des morts qui quittent leur sépulture
pour aller guérir des malades ou terrifier des impies. Il y avait
aussi des paroles douces, chantant au coeur et à l'âme des
auditeurs... Ce spectacle ne cessa même pas lorsque la communauté
se fut réunie dans la grande salle à côté pour la prière du soir,
et j'entendais les cris continus: «Qui veut du pain?--Qui a du pain
à vendre?--En voilà, du pain!--Veux-tu me le céder pour un
sou?--Non, un sou et demi, pas moins.--On a volé mon pain! Qui a
volé mon pain?--Mon pain est superbe, achète-le!--Mais je n'ai pas
de sous.--Eh bien, donne-moi un gage.--Mes douleurs si tu veux,
vieux harpagon.--Voilà deux sous, le pain est à moi.--Veux-tu t'en
aller, j'ai acheté le pain avant toi.--C'est toi qui m'as volé mon
pain.--Tu mens, ce pain est à moi!--C'est toi qui mens, voleur,
brigand--Que le diable t'emporte, chien!--Attends un peu, tu
verras mes dents.» C'est ainsi que ce monde s'agitait dans la
section des femmes; les coups et les soufflets pleuvaient de temps
en temps. Et pas un de ces jeunes gens voués aux études n'était
préoccupé de l'idée que les fidèles étaient réunis derrière ce mur
et priaient. Ils trafiquèrent et tempêtèrent jusqu'à la fin de la
prière, puis tout le monde regagna la grande salle, et chacun
reprit sa place devant de longues tables éclairées chacune d'une
seule chandelle. D'abord on se disputa à cause de cette lumière
insuffisante, chacun tirant à soi l'unique chandelle. De guerre
lasse, on se décida à mesurer la table en longueur, et la chandelle
fut placée juste au milieu. Chacun ouvrit son livre et se mit à
chantonner le texte comme il l'avait fait durant toute la journée.
Puis sur le même air, sans lever les yeux du texte: «J'ai vendu mon
pain deux sous, dit l'un.--Et moi j'ai acheté pour un sou une pomme
et pour un demi-sou une galette, reprit l'autre.--Que le diable
emporte le surveillant parce qu'il ne nous donne pas assez de
lumière pour éclairer ces ténèbres.--Que Satan l'enlève et que des
plaies innombrables lui couvrent le ventre.--Je veux aller passer
la Pâque chez mes parents.--La veuve Sara me réclame trois
sous...» Tous ces propos étaient tenus sur l'air traditionnel du
Talmud accompagnés d'un balancement rythmique pour tromper la
vigilance du surveillant, qui était sourd. Mais peu à peu le chant
s'assourdit et bientôt la causerie devint générale... «Dis donc,
Zabuléen,--car les élèves sont désignés ici d'après leur ville
natale,--ne crois-tu pas qu'il serait temps que l'ange de la mort
vint rendre visite à notre surveillant. Il a l'air de vouloir vivre
éternellement.--Je prierai Dieu qu'il le gratifie de maux et de
plaies afin qu'il ne puisse pas venir à la Yeschiba. Sa mort ne
nous avancerait à rien, nous pourrions tomber sur un plus mauvais
surveillant.--Mais vous commettez un péché en maudissant un sourd,
réplique un garçon d'un air sévère.--Avez-vous vu cet Asuvi? On
dirait un petit ange, preuve qu'il cache sept iniquités dans son
coeur.--Il n'en a pas besoin de tant puisqu'il suit assidûment le
cours de langue russe. Ce péché suffit pour contrebalancer les
autres.--Ce que je fais n'est pas répréhensible; la Loi nous
confirme que nous devons nous soumettre aux décrets du
gouvernement, mais vous commettez un péché formel en maudissant.»
Il n'avait pas eu le temps d'achever, que le surveillant, qui
observait depuis quelque temps ce manège et avait remarqué
l'emportement de l'Asuvi, bondit sur lui et lui tira les oreilles
en éclatant de colère: «Ah! tas de misérables, de pervers que vous
êtes, me voici enfin!» Il frappa l'un, giffla l'autre...
«Le surveillant vient de donner un fameux témoignage de sa
gratitude à l'Asuvi, parce qu'il a pris sa défense, entonna
quelqu'un.» Un éclat de rire général accompagna cette facétie; ceux
mêmes qui venaient d'être maltraités ne pouvaient se retenir. «Vous
vous moquez de moi, vous n'avez donc plus peur!» clama de nouveau
le surveillant d'un air terrifiant, cherchant une victime pour
apaiser sa colère, lorsqu'un élève se mit à crier: «Rabbi Isaac,
rabbi Isaac, les bougies!» Ce cri opéra comme le charme sur le
serpent. Le surveillant se précipita vers son cabinet et, n'y
voyant personne, il se laissa tomber sur son siège en grommelant:
«Ah, les misérables, vous en aurez, je vous en montrerai!» Et il
répéta ces menaces jusqu'à ce que le sommeil se fût emparé de ses
longs cils blancs. Il appuya sa tête sur sa main et s'endormit.
Cependant les élèves se remirent à causer, et mon camarade continua
à me mettre au courant de la vie de la Yeschiba... «Crois-tu que
les garçons d'ici sont pareils aux blancs-becs qui n'ont jamais
quitté la maison paternelle? Ah! par exemple! Ils sont tous malins,
et les plus bêtes d'entre eux sauraient en remontrer aux plus
intelligents parmi les fils de riches. Tu feras bien de t'instruire
et de profiter.» Je le lui promis bien. Puis je sortis au dehors
pour manger mon pain. Lorsque je rentrai, la plupart de mes
camarades étaient déjà couchés et presque toutes les bougies
éteintes. Seuls, quelques garçons causaient dans un coin. Je
retrouvai mon camarade dans la section des femmes. «Pourquoi ne te
couches-tu pas? me dit-il.--Je vais me coucher par
ici.--Impossible! toutes les places sont occupées. Va chercher dans
l'autre salle si tu trouves une table inoccupée, sinon tu seras
obligé de coucher sur un banc.» Je suivis son conseil et je n'eus
pas de peine à découvrir une table et je m'y étendis. Mais, à peine
étais-je couché, qu'un garçon me saisit par la nuque et me secoua
fortement. «Va-t'en, c'est ma place; d'ailleurs toutes les tables
sont occupées par ceux qui t'ont précédé.»
Je descendis de la table et je me couchai sur un banc. Je ne
parvenais pas à m'endormir. Je n'avais pas encore l'habitude de
coucher sur un banc étroit et nu; et puis des insectes petits et
grands qui pullulaient dans les fentes du bois sortirent bientôt de
leurs nids et se livrèrent sur moi à un jeu agaçant et douloureux.
Je n'y pouvais rien. Toutes les bougies étaient éteintes. Seule, la
lumière du _Tamid_[82]projetait sa lumière vacillante. Devant elle
étaient assis les deux «veilleurs» chargés d'assurer la continuité
de l'étude de la Loi, afin qu'elle ne soit interrompue ni jour ni
nuit...
[Note 82: La lampe veilleuse dans la synagogue.]
Cette vie pleine d'agitations n'était pas pour déplaire à un esprit
aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, après tout, assurait aux
jeunes gens une existence, quoique précaire, mais exempte de tout souci
matériel. Les bourgeois pieux, les pauvres même, se faisaient un devoir
de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces
derniers était satisfaite par l'estime générale qui les entourait. Pour
l'élite dont l'esprit n'avait pas encore été sollicité par les idées
nouvelles, la Yeschiba était le foyer de toutes les vertus, l'école de
l'idéal, des rêves grandioses.
Dans un autre roman «La joie de l'hypocrite», paru à Vienne en 1852,
Smolensky exalte l'idéalisme de son héros Siméon, issu de la Yeschiba,
dans les termes suivants:
Qui a implanté dans l'esprit de Siméon l'idéal de la justice et la
parole sublime? Qui a allumé dans son coeur le feu sacré, l'amour de
la vérité et de la recherche? Certainement, c'est dans la Yeschiba
que tous ces sentiments se sont développés en lui. Gloire à vous,
maisons saintes, derniers refuges du véritable héritage d'Israël!
C'est de vos murs que sortent les élus destinés dès leur naissance
à devenir la lumière de leur peuple et à insuffler une vie nouvelle
dans les ossements desséchés...
Même à l'époque de la Behala (la Terreur) la Yeschiba était restée
au-dessus de toutes les misères et des turpitudes. Les trafiquants
immondes qui, avec l'assistance du Cahal, vendaient les fils des pauvres
au service militaire pour exempter les riches, n'osaient pas s'attaquer
aux écoles rabbiniques. Comme le temple dans les temps antiques, la
Yeschiba leur offrait un asile sûr. Chaque fois que ces maisons étaient
menacées, le sentiment national se réveillait et défendait avec une
résistance âpre ce dernier apanage national, dans lequel le peuple du
ghetto avait placé tout son idéalisme, son espoir et sa foi.
Hélas! ce refuge salutaire ne devait plus l'être pour Joseph le jour où
il fut découvert en flagrant délit de lecture profane. Le fanatisme
religieux n'a jamais sévi aussi farouchement que pendant l'époque de
terreur qui suivit la désorganisation de la vie sociale des juifs par
les autorités et le triomphe de l'arbitraire. Néanmoins, les écoles
rabbiniques contenaient alors tout ce qu'il était resté d'idéal et de
sublime en Israël.
Ce sont, elles qui ont fourni tous les champions de l'humanisme et les
propagateurs de la civilisation. C'est là que Joseph a rencontré des
camarades généreux qui l'ont initié à la Haskala et ont réveillé en lui
l'amour du Noble et du Bien, le dévouement sans bornes pour son peuple.
Dur pour les mauvais bergers, impitoyable pour les hypocrites et les
fanatiques, le coeur de Joseph vibre d'amour pour la masse juive.
L'entourage cruel et les persécutions n'ont fait qu'accentuer sa
compassion pour les brebis égarées. Au milieu de l'abaissement général,
il a su s'élever à une grande hauteur morale et s'ériger en juge
impartial et ne se laissant pas impressionner par les tristesses du
moment, quoi qu'il ne pût y demeurer indifférent et que son coeur en
saignât. Dans ce désert humain où il se plaît, il sait découvrir des
caractères nobles, des sentiments élevés, des amitiés généreuses et
surtout des existences entièrement vouées à l'idéal et que rien ne peut
faire reculer.
Il fait passer devant le lecteur, l'un après l'autre, les idéologues du
ghetto. C'est d'abord Jedidia, le type si fréquent du Maskil dévoué à la
civilisation, semant la vérité et la lumière parmi tous ceux qui
l'approchent, rêvant d'un judaïsme juste, éclairé, supérieur. Puis ce
sont les jeunes apôtres à l'âme de prophète, tel ce noble ami de Joseph,
Gédéon, le plus éclairé, le pins tolérant des Maskilim. Autant Gédéon
déteste le fanatisme, autant il aime les masses du peuple. Il les aime
de son coeur de patriote et de son âme de prophète. Il les aime telles
sont, avec leurs croyances, leur foi naïve, leur vie misérable et
soumise, leur ambition de peuple élu et leur espoir messianique qu'il
partage d'une manière moins mystique.
Une exaltation patriotique puissante traverse le chapitre consacré au
«Jour du Pardon». C'est là que Smolensky apparaît en vrai romantique.
* * * * *
Tels sont les grands traits de ce roman chaotique et superbe qui, malgré
ses défauts techniques, demeure la peinture de moeurs la plus vraie et la
plus belle de la littérature hébraïque.
Dix ans plus tard, l'auteur ajoute à son roman une quatrième partie qui
n'est en somme qu'un assemblage artificiel de lettres n'ayant pas de
rapport direct avec le corps du roman. Joseph nous promène à travers les
pays d'Occident, puis retourne en Russie. En France, en Angleterre, il
déplore la dégénérescence du judaïsme qu'il attribue au triomphe de
l'école de Mendelssohn, il prévoit l'avènement de l'antisémitisme. En
Russie, il constate la misère économique qui a pris des proportions
effrayantes, surtout dans les petites villes de la province. Dans les
grands centres, il constate avec regret que les communautés s'efforcent
d'imiter le judaïsme occidental avec tous ses défauts. La civilisation
précipitée des juifs russes, peu conforme aux conditions économiques et
politiques dans lesquels ils se trouvaient, prématurée en quelque sorte,
devait amener l'écroulement de l'idéalisme résigné qui faisait leur
principale force.
Le roman _Kebourath Hamor_ (Sépulture d'âne) est l'oeuvre la plus
travaillée et la plus achevée de Smolensky. Le sujet se rapporte à
l'époque de la Terreur et de la domination du Cahal. Le héros,
Haïm-Jacob, est un esprit espiègle et facétieux, mais on n'entend pas
toujours la plaisanterie dans le ghetto, et il lui en cuira. C'est
surtout sa gouaillerie et son manque de respect pour les notables de la
communauté, qu'il ose braver et persifler, qui cause sa perte. Tout
jeune encore, il médite un jour un acte inouï. Affublé d'un drap bleu,
tel un mort sorti de sa tombe, il pénètre un soir, semant l'épouvante
sur son passage, dans la chambre où sont déposées les tartes qui doivent
être servies le lendemain au banquet annuel de la «Sainte Confrérie»,
confrérie puissante à laquelle appartiennent les meilleurs de la ville,
et qui a la mission de porter les morts en sépulture. Il s'empara de ces
morceaux succulents et les mange tout seul. C'était un crime
impardonnable de lèse-sainteté. Une enquête est ordonnée, mais on ne
découvre pas le coupable.
Pour se venger, la sainte confrérie condamne le criminel anonyme à subir
une «sépulture d'âne» à sa mort, et le jugement est enregistré dans le
livre de la confrérie.
Incorrigible, il continue ses traits. Le Cahal décide de le livrer au
service militaire. Averti à temps, il peut se sauver. Rentré plus tard
sous un autre nom dans sa ville natale, il sait imposer au monde par son
érudition, et il se marie avec la fille du chef de la communauté. Mais
son instinct reprend le dessus. Entre temps, il a mis sa femme au
courant de ses traits d'autrefois. Celle-ci n'est plus tranquille, elle
ne peut supporter l'idée qu'un châtiment sans pareil attende son mari
s'il est découvert. Car subir après sa mort la sépulture d'un âne est la
dernière injure qu'on puisse infliger à un juif. Son corps est traîné au
cimetière et là on le jette dans une fosse spéciale derrière le mur qui
enclôt le cimetière. Mais son père n'est-il pas le chef de la
communauté? il pourra annuler la condamnation. À peine s'est-elle
ouverte à son père que celui-ci bondit de rage; comment! il a donné sa
fille à cet impie, à cet hérétique! Il veut le forcer à répudier sa
femme. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que son mari, ne veut en entendre
parler. Bref, après une rentrée en grâce, de courte durée, auprès de son
beau-père, obtenue d'ailleurs également par une supercherie, l'ère des
persécutions recommence pour lui, et il succombe.
Tel est le canevas sur lequel le romancier a brodé son oeuvre, qui est un
épisode authentique de la vie des juifs en Russie.
Le caractère de Haïm-Jacob ressort net et saillant. Sa femme Esther est
le type de la femme juive, fidèle et dévouée jusqu'à la mort, admirable
dans les revers et bravant tout par amour pour son mari. Les notables du
ghetto sont peints avec vérité, quoique sous des couleurs un peu
exagérées. L'auteur a surtout bien su rendre le milieu du ghetto, avec
ses contradictions et ses passions, l'intellectualité spéciale que la
longue claustration lui a forgée, sa compréhension bizarre et originale
des choses de la vie.
C'est la Yeschiba qui fournit à Smolensky le sujet de son autre roman,
_Guemoul Yescharim_ (La récompense des justes). L'auteur y montre la
participation de la jeunesse juive à l'insurrection polonaise, et
l'ingratitude des Polonais à leur égard prouve que les juifs n'ont rien
à attendre d'autrui et qu'ils ne doivent compter que sur leurs propres
forces.
_Gaon ve-schever_ (Grandeur et ruine) est plutôt un recueil de nouvelles
éparses, dont quelques-unes sont de véritables oeuvres d'art.
_Hayerouscha_ (L'héritage) est le dernier grand roman de Smolensky,
publié d'abord dans le _Schahar_ en 1880-81. Les trois volumes qui le
forment sont pleins d'incohérences et de raisonnements traînants.
Cependant, la vie des juifs d'Odessa et de la Roumanie y est bien
dépeinte, ainsi que les moments psychologiques par lesquels passent les
anciens humanistes déçus pour revenir au judaïsme national.
Sa dernière nouvelle, _Nekam Brith_ (Sainte vengeance, le _Schahar_,
1884), est entièrement sioniste. C'est le chant du cygne de Smolensky,
qui devait bientôt disparaître, emporté par la maladie.
Les romans de Smolensky constituent plutôt une série de documents
sociaux et d'écrits de propagande que des oeuvres d'art pur. Leurs
défauts principaux sont l'incohérence de l'action, l'artifice des
dénouements, la naïveté en tout ce qui se rapporte à la vie moderne,
ainsi que le didactisme excessif et le style traînant. La plupart de ces
défauts, il les partage avec des écrivains comme Auerbach, Jokai et
Thakeray, desquels il peut être rapproché. D'ailleurs l'écrivain hébreu
eut à soutenir pendant toute sa vie une lutte acharnée pour son
existence et pour celle du _Schahar_, dont il ne tirait aucun profit
matériel. Son idéalisme et la conscience de la besogne utile qu'il
remplissait l'ont soutenu dans les moments les plus critiques. Aussi ses
oeuvres portent-elles les traces d'une production hâtive. Quoi qu'il en
soit, ses romans encore plus que ses articles ont exercé pendant
dix-huit ans une influence sans pareille sur ses lecteurs. D'ailleurs la
vie du ghetto russe, ses misères et ses passions, les types positifs et
négatifs de ce monde qui s'en va, ont été reproduits dans les écrits de
Smolensky avec une telle puissance de réalisme et une telle connaissance
des choses, que d'ores et déjà il est impossible de se faire une idée
exacte du judaïsme russo-polonais sans avoir lu Smolensky.
CHAPITRE XII
LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION.
Les années 1881-1882 marquent une étape décisive dans l'histoire du
peuple juif. La recrudescence de l'antisémitisme en Allemagne, le
renouvellement inattendu des persécutions et des massacres en Russie et
en Roumanie, la mise hors la loi dans ces deux pays de millions d'êtres,
dont la situation devenait chaque jour plus intenable, ont déconcerté
les plus optimistes.
En présence de l'exode précipité des masses affolées et de l'urgence
d'une action décisive, les anciennes disputes entre humanistes et
nationalistes ont disparu. Entre l'assimilation impossible avec les
peuples slaves et l'idée de l'émancipation nationale, dégagée de son
voile mystique et se développant sur un terrain pratique, le choix
n'était plus possible. En hébreu, tous les écrivains étaient d'accord
qu'il n'était plus temps de s'arrêter aux divergences d'opinions et
qu'il fallait se ranger du côté de l'action. Même un sceptique comme
Gordon lança alors, entre autres, sa poésie vibrante: «Nous fûmes un
peuple, nous serons un peuple: vieux et jeunes, nous partirons tous.»
Mais où aller? Tandis que les uns optaient avec les philanthropes
occidentaux pour l'Amérique, les autres avec Smolensky se déclaraient
nettement pour la Palestine, le pays des rêves séculaires.
Le temps et l'expérience, mieux que toutes les discussions théoriques,
se sont chargés de donner une réponse à ces deux courants d'opinions.
Dès 1880, le jeune rêveur Ben-Jehuda, animé de l'idée de faire renaître
l'hébreu comme langue nationale en Palestine, quitta Paris et alla
s'établir à Jérusalem. D'un autre côté, M. Pinès, le conservateur
romantique, abandonna la position estimée qu'il occupait en Lithuanie,
pour aller contribuer au relèvement des juifs de la Palestine. Ces deux
initiatives, venant des deux camps opposés, furent bientôt suivies par
des mouvements plus importants.
Une élite de jeunes universitaires, un groupe de quatre cents étudiants,
indignés de la situation humiliante qui leur était faite, lança un appel
qui retentit par tout le judaïsme russe: «_Beth Jacob Lechou wenelchou_»
(Maison de Jacob, debout! allons-nous-en!) Ce mouvement donna naissance
à l'organisation du Groupe B.J.L.W.[83], parti le premier pour coloniser
la Palestine. En même temps, des centaines de petits bourgeois et de
lettrés vinrent s'ajouter à ce premier noyau et la colonisation
pratique de la Palestine est maintenant un fait accompli.
[Note 83: Isaïe, II, lettres initiales de 4 mots formant le mot
Bilu.]
Ce retour inattendu de la jeunesse qui avait déjà rompu avec le judaïsme
vers ses origines, ce premier pas vers la réalisation pratique du rêve
sioniste a eu des conséquences des plus importantes pour la renaissance
de la littérature hébraïque. En ce qui concerne les lettrés qui
n'avaient jamais quitté, du moins dans leur esprit, le ghetto, comme
Lilienblum, Braudès et d'autres, et dont le dernier mode d'activité, à
savoir la propagande pour les réformes économiques et pour
l'enseignement des métiers manuels, n'avait presque plus de raison
d'être, leur adhésion au sionisme ne pouvait tarder. Mais, même en
dehors du ghetto, la voix autorisée du Dr Pinsker est venue à l'appui
du mouvement philopalestinien, comme on l'appelait alors. Dans sa
brochure «Auto-émancipation», le savant docteur d'Odessa, ancien
humaniste convaincu, déclare que le mal antisémite est une affection
chronique inguérissable tant que les juifs seront en exil. Pour résoudre
la question juive, il n'est qu'une seule solution, la renaissance
nationale de ce peuple sur son ancien sol.
Une aube nouvelle venait de se lever sur l'horizon du peuple juif. La
littérature hébraïque prit un essor inconnu jusqu'alors. L'enthousiasme
des écrivains se traduit dans les propos ardents de M. Aisman, du
professeur Schapira et de nombre d'autres. Dans cette poussée soudaine
d'idées patriotiques, les excès étaient inévitables. Une réaction
chauvine ne tarda pas à se faire jour. On s'attaqua aux réformateurs en
matière de religion. On les accusa d'empêcher la fusion de diverses
parties du judaïsme dont l'entente était indispensable au succès du
nouveau mouvement. Seul, Smolensky n'a pas failli à sa tâche. Lui, qui
n'avait jamais reconnu les bienfaits de l'assimilation, n'avait pas
besoin de se lancer dans l'extrême.
Il était resté fidèle à son idéal patriotique sans renoncer à aucune de
ses aspirations humanitaires et civilisatrices. Il déploya une activité
fiévreuse. Maintenant qu'il n'était plus seul à défendre ses idées, il
redoubla d'efforts, encouragea les uns, exhorta les autres avec une
énergie admirable. Il était déjà à bout de forces, épuisé par une vie de
luttes et de misère, de surmenage physique et intellectuel. Il mourut en
1885 dans la force de l'âge, emporté par la maladie. Il fut pleuré par
tout le judaïsme.
La disparition du _Schahar_ s'ensuivit bientôt.
* * * * *
Avec la disparition du _Schahar_ nous touchons à la fin de notre étude
d'une évolution littéraire. La littérature hébraïque moderne qui, depuis
un siècle a été au service d'une idée prépondérante, l'idée humaniste
dans ses diverses nuances, est entrée dans une phase nouvelle de son
développement. Ramenée par Smolensky à sa source nationale, dégagée de
tout élément religieux et imposée par la force des événements comme
trait d'union entre la masse et les lettrés désormais unis dans une
même ambition patriotique, elle redevient la langue du peuple juif. Elle
cesse de servir d'instrument de transition entre le rabbinisme et la vie
moderne, pour devenir un but en elle-même, un facteur important dans la
vie du peuple juif. Elle cesse de vivre en parasite aux dépens des
orthodoxes auxquels elle enlevait depuis un siècle l'élite d'une
jeunesse, qui, une fois émancipée grâce à elle, s'empressait de
l'abandonner. Elle devient la littérature nationale du peuple juif.