Un étrange spectacle s'offre à celui qui pénètre pour la première

fois vers la tombée de la nuit dans la section des femmes de la

Yeschiba. Cette petite pièce, qui sert les jours de fête de salle

de prières pour les femmes, est transformée tout d'un coup en une

halle de bourse. Les gamins qui possèdent du pain offrent leur

marchandise à ceux qui ont de l'argent. Ceux qui ne disposent ni

de l'un ni de l'autre sont réduits à voler le pain de leurs

camarades. Cependant un grand nombre, à qui répugnait ce trafic

ainsi que le larcin, étaient réunis dans un coin et

s'entretenaient. Ils se racontaient entre eux des histoires de

brigands, les exploits terribles et émouvants des géants, des

sorciers, des diables et des tentateurs qui apparaissent la nuit

pour effrayer les hommes, des morts qui quittent leur sépulture

pour aller guérir des malades ou terrifier des impies. Il y avait

aussi des paroles douces, chantant au coeur et à l'âme des

auditeurs... Ce spectacle ne cessa même pas lorsque la communauté

se fut réunie dans la grande salle à côté pour la prière du soir,

et j'entendais les cris continus: «Qui veut du pain?--Qui a du pain

à vendre?--En voilà, du pain!--Veux-tu me le céder pour un

sou?--Non, un sou et demi, pas moins.--On a volé mon pain! Qui a

volé mon pain?--Mon pain est superbe, achète-le!--Mais je n'ai pas

de sous.--Eh bien, donne-moi un gage.--Mes douleurs si tu veux,

vieux harpagon.--Voilà deux sous, le pain est à moi.--Veux-tu t'en

aller, j'ai acheté le pain avant toi.--C'est toi qui m'as volé mon

pain.--Tu mens, ce pain est à moi!--C'est toi qui mens, voleur,

brigand--Que le diable t'emporte, chien!--Attends un peu, tu

verras mes dents.» C'est ainsi que ce monde s'agitait dans la

section des femmes; les coups et les soufflets pleuvaient de temps

en temps. Et pas un de ces jeunes gens voués aux études n'était

préoccupé de l'idée que les fidèles étaient réunis derrière ce mur

et priaient. Ils trafiquèrent et tempêtèrent jusqu'à la fin de la

prière, puis tout le monde regagna la grande salle, et chacun

reprit sa place devant de longues tables éclairées chacune d'une

seule chandelle. D'abord on se disputa à cause de cette lumière

insuffisante, chacun tirant à soi l'unique chandelle. De guerre

lasse, on se décida à mesurer la table en longueur, et la chandelle

fut placée juste au milieu. Chacun ouvrit son livre et se mit à

chantonner le texte comme il l'avait fait durant toute la journée.

Puis sur le même air, sans lever les yeux du texte: «J'ai vendu mon

pain deux sous, dit l'un.--Et moi j'ai acheté pour un sou une pomme

et pour un demi-sou une galette, reprit l'autre.--Que le diable

emporte le surveillant parce qu'il ne nous donne pas assez de

lumière pour éclairer ces ténèbres.--Que Satan l'enlève et que des

plaies innombrables lui couvrent le ventre.--Je veux aller passer

la Pâque chez mes parents.--La veuve Sara me réclame trois

sous...» Tous ces propos étaient tenus sur l'air traditionnel du

Talmud accompagnés d'un balancement rythmique pour tromper la

vigilance du surveillant, qui était sourd. Mais peu à peu le chant

s'assourdit et bientôt la causerie devint générale... «Dis donc,

Zabuléen,--car les élèves sont désignés ici d'après leur ville

natale,--ne crois-tu pas qu'il serait temps que l'ange de la mort

vint rendre visite à notre surveillant. Il a l'air de vouloir vivre

éternellement.--Je prierai Dieu qu'il le gratifie de maux et de

plaies afin qu'il ne puisse pas venir à la Yeschiba. Sa mort ne

nous avancerait à rien, nous pourrions tomber sur un plus mauvais

surveillant.--Mais vous commettez un péché en maudissant un sourd,

réplique un garçon d'un air sévère.--Avez-vous vu cet Asuvi? On

dirait un petit ange, preuve qu'il cache sept iniquités dans son

coeur.--Il n'en a pas besoin de tant puisqu'il suit assidûment le

cours de langue russe. Ce péché suffit pour contrebalancer les

autres.--Ce que je fais n'est pas répréhensible; la Loi nous

confirme que nous devons nous soumettre aux décrets du

gouvernement, mais vous commettez un péché formel en maudissant.»

Il n'avait pas eu le temps d'achever, que le surveillant, qui

observait depuis quelque temps ce manège et avait remarqué

l'emportement de l'Asuvi, bondit sur lui et lui tira les oreilles

en éclatant de colère: «Ah! tas de misérables, de pervers que vous

êtes, me voici enfin!» Il frappa l'un, giffla l'autre...

«Le surveillant vient de donner un fameux témoignage de sa

gratitude à l'Asuvi, parce qu'il a pris sa défense, entonna

quelqu'un.» Un éclat de rire général accompagna cette facétie; ceux

mêmes qui venaient d'être maltraités ne pouvaient se retenir. «Vous

vous moquez de moi, vous n'avez donc plus peur!» clama de nouveau

le surveillant d'un air terrifiant, cherchant une victime pour

apaiser sa colère, lorsqu'un élève se mit à crier: «Rabbi Isaac,

rabbi Isaac, les bougies!» Ce cri opéra comme le charme sur le

serpent. Le surveillant se précipita vers son cabinet et, n'y

voyant personne, il se laissa tomber sur son siège en grommelant:

«Ah, les misérables, vous en aurez, je vous en montrerai!» Et il

répéta ces menaces jusqu'à ce que le sommeil se fût emparé de ses

longs cils blancs. Il appuya sa tête sur sa main et s'endormit.

Cependant les élèves se remirent à causer, et mon camarade continua

à me mettre au courant de la vie de la Yeschiba... «Crois-tu que

les garçons d'ici sont pareils aux blancs-becs qui n'ont jamais

quitté la maison paternelle? Ah! par exemple! Ils sont tous malins,

et les plus bêtes d'entre eux sauraient en remontrer aux plus

intelligents parmi les fils de riches. Tu feras bien de t'instruire

et de profiter.» Je le lui promis bien. Puis je sortis au dehors

pour manger mon pain. Lorsque je rentrai, la plupart de mes

camarades étaient déjà couchés et presque toutes les bougies

éteintes. Seuls, quelques garçons causaient dans un coin. Je

retrouvai mon camarade dans la section des femmes. «Pourquoi ne te

couches-tu pas? me dit-il.--Je vais me coucher par

ici.--Impossible! toutes les places sont occupées. Va chercher dans

l'autre salle si tu trouves une table inoccupée, sinon tu seras

obligé de coucher sur un banc.» Je suivis son conseil et je n'eus

pas de peine à découvrir une table et je m'y étendis. Mais, à peine

étais-je couché, qu'un garçon me saisit par la nuque et me secoua

fortement. «Va-t'en, c'est ma place; d'ailleurs toutes les tables

sont occupées par ceux qui t'ont précédé.»

Je descendis de la table et je me couchai sur un banc. Je ne

parvenais pas à m'endormir. Je n'avais pas encore l'habitude de

coucher sur un banc étroit et nu; et puis des insectes petits et

grands qui pullulaient dans les fentes du bois sortirent bientôt de

leurs nids et se livrèrent sur moi à un jeu agaçant et douloureux.

Je n'y pouvais rien. Toutes les bougies étaient éteintes. Seule, la

lumière du _Tamid_[82]projetait sa lumière vacillante. Devant elle

étaient assis les deux «veilleurs» chargés d'assurer la continuité

de l'étude de la Loi, afin qu'elle ne soit interrompue ni jour ni

nuit...

[Note 82: La lampe veilleuse dans la synagogue.]

Cette vie pleine d'agitations n'était pas pour déplaire à un esprit

aussi aventureux que Joseph. La Yeschiba, après tout, assurait aux

jeunes gens une existence, quoique précaire, mais exempte de tout souci

matériel. Les bourgeois pieux, les pauvres même, se faisaient un devoir

de pourvoir aux besoins des jeunes talmudistes. L'ambition de ces

derniers était satisfaite par l'estime générale qui les entourait. Pour

l'élite dont l'esprit n'avait pas encore été sollicité par les idées

nouvelles, la Yeschiba était le foyer de toutes les vertus, l'école de

l'idéal, des rêves grandioses.

Dans un autre roman «La joie de l'hypocrite», paru à Vienne en 1852,

Smolensky exalte l'idéalisme de son héros Siméon, issu de la Yeschiba,

dans les termes suivants:

Qui a implanté dans l'esprit de Siméon l'idéal de la justice et la

parole sublime? Qui a allumé dans son coeur le feu sacré, l'amour de

la vérité et de la recherche? Certainement, c'est dans la Yeschiba

que tous ces sentiments se sont développés en lui. Gloire à vous,

maisons saintes, derniers refuges du véritable héritage d'Israël!

C'est de vos murs que sortent les élus destinés dès leur naissance

à devenir la lumière de leur peuple et à insuffler une vie nouvelle

dans les ossements desséchés...

Même à l'époque de la Behala (la Terreur) la Yeschiba était restée

au-dessus de toutes les misères et des turpitudes. Les trafiquants

immondes qui, avec l'assistance du Cahal, vendaient les fils des pauvres

au service militaire pour exempter les riches, n'osaient pas s'attaquer

aux écoles rabbiniques. Comme le temple dans les temps antiques, la

Yeschiba leur offrait un asile sûr. Chaque fois que ces maisons étaient

menacées, le sentiment national se réveillait et défendait avec une

résistance âpre ce dernier apanage national, dans lequel le peuple du

ghetto avait placé tout son idéalisme, son espoir et sa foi.

Hélas! ce refuge salutaire ne devait plus l'être pour Joseph le jour où

il fut découvert en flagrant délit de lecture profane. Le fanatisme

religieux n'a jamais sévi aussi farouchement que pendant l'époque de

terreur qui suivit la désorganisation de la vie sociale des juifs par

les autorités et le triomphe de l'arbitraire. Néanmoins, les écoles

rabbiniques contenaient alors tout ce qu'il était resté d'idéal et de

sublime en Israël.

Ce sont, elles qui ont fourni tous les champions de l'humanisme et les

propagateurs de la civilisation. C'est là que Joseph a rencontré des

camarades généreux qui l'ont initié à la Haskala et ont réveillé en lui

l'amour du Noble et du Bien, le dévouement sans bornes pour son peuple.

Dur pour les mauvais bergers, impitoyable pour les hypocrites et les

fanatiques, le coeur de Joseph vibre d'amour pour la masse juive.

L'entourage cruel et les persécutions n'ont fait qu'accentuer sa

compassion pour les brebis égarées. Au milieu de l'abaissement général,

il a su s'élever à une grande hauteur morale et s'ériger en juge

impartial et ne se laissant pas impressionner par les tristesses du

moment, quoi qu'il ne pût y demeurer indifférent et que son coeur en

saignât. Dans ce désert humain où il se plaît, il sait découvrir des

caractères nobles, des sentiments élevés, des amitiés généreuses et

surtout des existences entièrement vouées à l'idéal et que rien ne peut

faire reculer.

Il fait passer devant le lecteur, l'un après l'autre, les idéologues du

ghetto. C'est d'abord Jedidia, le type si fréquent du Maskil dévoué à la

civilisation, semant la vérité et la lumière parmi tous ceux qui

l'approchent, rêvant d'un judaïsme juste, éclairé, supérieur. Puis ce

sont les jeunes apôtres à l'âme de prophète, tel ce noble ami de Joseph,

Gédéon, le plus éclairé, le pins tolérant des Maskilim. Autant Gédéon

déteste le fanatisme, autant il aime les masses du peuple. Il les aime

de son coeur de patriote et de son âme de prophète. Il les aime telles

sont, avec leurs croyances, leur foi naïve, leur vie misérable et

soumise, leur ambition de peuple élu et leur espoir messianique qu'il

partage d'une manière moins mystique.

Une exaltation patriotique puissante traverse le chapitre consacré au

«Jour du Pardon». C'est là que Smolensky apparaît en vrai romantique.

* * * * *

Tels sont les grands traits de ce roman chaotique et superbe qui, malgré

ses défauts techniques, demeure la peinture de moeurs la plus vraie et la

plus belle de la littérature hébraïque.

Dix ans plus tard, l'auteur ajoute à son roman une quatrième partie qui

n'est en somme qu'un assemblage artificiel de lettres n'ayant pas de

rapport direct avec le corps du roman. Joseph nous promène à travers les

pays d'Occident, puis retourne en Russie. En France, en Angleterre, il

déplore la dégénérescence du judaïsme qu'il attribue au triomphe de

l'école de Mendelssohn, il prévoit l'avènement de l'antisémitisme. En

Russie, il constate la misère économique qui a pris des proportions

effrayantes, surtout dans les petites villes de la province. Dans les

grands centres, il constate avec regret que les communautés s'efforcent

d'imiter le judaïsme occidental avec tous ses défauts. La civilisation

précipitée des juifs russes, peu conforme aux conditions économiques et

politiques dans lesquels ils se trouvaient, prématurée en quelque sorte,

devait amener l'écroulement de l'idéalisme résigné qui faisait leur

principale force.

Le roman _Kebourath Hamor_ (Sépulture d'âne) est l'oeuvre la plus

travaillée et la plus achevée de Smolensky. Le sujet se rapporte à

l'époque de la Terreur et de la domination du Cahal. Le héros,

Haïm-Jacob, est un esprit espiègle et facétieux, mais on n'entend pas

toujours la plaisanterie dans le ghetto, et il lui en cuira. C'est

surtout sa gouaillerie et son manque de respect pour les notables de la

communauté, qu'il ose braver et persifler, qui cause sa perte. Tout

jeune encore, il médite un jour un acte inouï. Affublé d'un drap bleu,

tel un mort sorti de sa tombe, il pénètre un soir, semant l'épouvante

sur son passage, dans la chambre où sont déposées les tartes qui doivent

être servies le lendemain au banquet annuel de la «Sainte Confrérie»,

confrérie puissante à laquelle appartiennent les meilleurs de la ville,

et qui a la mission de porter les morts en sépulture. Il s'empara de ces

morceaux succulents et les mange tout seul. C'était un crime

impardonnable de lèse-sainteté. Une enquête est ordonnée, mais on ne

découvre pas le coupable.

Pour se venger, la sainte confrérie condamne le criminel anonyme à subir

une «sépulture d'âne» à sa mort, et le jugement est enregistré dans le

livre de la confrérie.

Incorrigible, il continue ses traits. Le Cahal décide de le livrer au

service militaire. Averti à temps, il peut se sauver. Rentré plus tard

sous un autre nom dans sa ville natale, il sait imposer au monde par son

érudition, et il se marie avec la fille du chef de la communauté. Mais

son instinct reprend le dessus. Entre temps, il a mis sa femme au

courant de ses traits d'autrefois. Celle-ci n'est plus tranquille, elle

ne peut supporter l'idée qu'un châtiment sans pareil attende son mari

s'il est découvert. Car subir après sa mort la sépulture d'un âne est la

dernière injure qu'on puisse infliger à un juif. Son corps est traîné au

cimetière et là on le jette dans une fosse spéciale derrière le mur qui

enclôt le cimetière. Mais son père n'est-il pas le chef de la

communauté? il pourra annuler la condamnation. À peine s'est-elle

ouverte à son père que celui-ci bondit de rage; comment! il a donné sa

fille à cet impie, à cet hérétique! Il veut le forcer à répudier sa

femme. Celle-ci, d'ailleurs, pas plus que son mari, ne veut en entendre

parler. Bref, après une rentrée en grâce, de courte durée, auprès de son

beau-père, obtenue d'ailleurs également par une supercherie, l'ère des

persécutions recommence pour lui, et il succombe.

Tel est le canevas sur lequel le romancier a brodé son oeuvre, qui est un

épisode authentique de la vie des juifs en Russie.

Le caractère de Haïm-Jacob ressort net et saillant. Sa femme Esther est

le type de la femme juive, fidèle et dévouée jusqu'à la mort, admirable

dans les revers et bravant tout par amour pour son mari. Les notables du

ghetto sont peints avec vérité, quoique sous des couleurs un peu

exagérées. L'auteur a surtout bien su rendre le milieu du ghetto, avec

ses contradictions et ses passions, l'intellectualité spéciale que la

longue claustration lui a forgée, sa compréhension bizarre et originale

des choses de la vie.

C'est la Yeschiba qui fournit à Smolensky le sujet de son autre roman,

_Guemoul Yescharim_ (La récompense des justes). L'auteur y montre la

participation de la jeunesse juive à l'insurrection polonaise, et

l'ingratitude des Polonais à leur égard prouve que les juifs n'ont rien

à attendre d'autrui et qu'ils ne doivent compter que sur leurs propres

forces.

_Gaon ve-schever_ (Grandeur et ruine) est plutôt un recueil de nouvelles

éparses, dont quelques-unes sont de véritables oeuvres d'art.

_Hayerouscha_ (L'héritage) est le dernier grand roman de Smolensky,

publié d'abord dans le _Schahar_ en 1880-81. Les trois volumes qui le

forment sont pleins d'incohérences et de raisonnements traînants.

Cependant, la vie des juifs d'Odessa et de la Roumanie y est bien

dépeinte, ainsi que les moments psychologiques par lesquels passent les

anciens humanistes déçus pour revenir au judaïsme national.

Sa dernière nouvelle, _Nekam Brith_ (Sainte vengeance, le _Schahar_,

1884), est entièrement sioniste. C'est le chant du cygne de Smolensky,

qui devait bientôt disparaître, emporté par la maladie.

Les romans de Smolensky constituent plutôt une série de documents

sociaux et d'écrits de propagande que des oeuvres d'art pur. Leurs

défauts principaux sont l'incohérence de l'action, l'artifice des

dénouements, la naïveté en tout ce qui se rapporte à la vie moderne,

ainsi que le didactisme excessif et le style traînant. La plupart de ces

défauts, il les partage avec des écrivains comme Auerbach, Jokai et

Thakeray, desquels il peut être rapproché. D'ailleurs l'écrivain hébreu

eut à soutenir pendant toute sa vie une lutte acharnée pour son

existence et pour celle du _Schahar_, dont il ne tirait aucun profit

matériel. Son idéalisme et la conscience de la besogne utile qu'il

remplissait l'ont soutenu dans les moments les plus critiques. Aussi ses

oeuvres portent-elles les traces d'une production hâtive. Quoi qu'il en

soit, ses romans encore plus que ses articles ont exercé pendant

dix-huit ans une influence sans pareille sur ses lecteurs. D'ailleurs la

vie du ghetto russe, ses misères et ses passions, les types positifs et

négatifs de ce monde qui s'en va, ont été reproduits dans les écrits de

Smolensky avec une telle puissance de réalisme et une telle connaissance

des choses, que d'ores et déjà il est impossible de se faire une idée

exacte du judaïsme russo-polonais sans avoir lu Smolensky.

CHAPITRE XII

LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION.

Les années 1881-1882 marquent une étape décisive dans l'histoire du

peuple juif. La recrudescence de l'antisémitisme en Allemagne, le

renouvellement inattendu des persécutions et des massacres en Russie et

en Roumanie, la mise hors la loi dans ces deux pays de millions d'êtres,

dont la situation devenait chaque jour plus intenable, ont déconcerté

les plus optimistes.

En présence de l'exode précipité des masses affolées et de l'urgence

d'une action décisive, les anciennes disputes entre humanistes et

nationalistes ont disparu. Entre l'assimilation impossible avec les

peuples slaves et l'idée de l'émancipation nationale, dégagée de son

voile mystique et se développant sur un terrain pratique, le choix

n'était plus possible. En hébreu, tous les écrivains étaient d'accord

qu'il n'était plus temps de s'arrêter aux divergences d'opinions et

qu'il fallait se ranger du côté de l'action. Même un sceptique comme

Gordon lança alors, entre autres, sa poésie vibrante: «Nous fûmes un

peuple, nous serons un peuple: vieux et jeunes, nous partirons tous.»

Mais où aller? Tandis que les uns optaient avec les philanthropes

occidentaux pour l'Amérique, les autres avec Smolensky se déclaraient

nettement pour la Palestine, le pays des rêves séculaires.

Le temps et l'expérience, mieux que toutes les discussions théoriques,

se sont chargés de donner une réponse à ces deux courants d'opinions.

Dès 1880, le jeune rêveur Ben-Jehuda, animé de l'idée de faire renaître

l'hébreu comme langue nationale en Palestine, quitta Paris et alla

s'établir à Jérusalem. D'un autre côté, M. Pinès, le conservateur

romantique, abandonna la position estimée qu'il occupait en Lithuanie,

pour aller contribuer au relèvement des juifs de la Palestine. Ces deux

initiatives, venant des deux camps opposés, furent bientôt suivies par

des mouvements plus importants.

Une élite de jeunes universitaires, un groupe de quatre cents étudiants,

indignés de la situation humiliante qui leur était faite, lança un appel

qui retentit par tout le judaïsme russe: «_Beth Jacob Lechou wenelchou_»

(Maison de Jacob, debout! allons-nous-en!) Ce mouvement donna naissance

à l'organisation du Groupe B.J.L.W.[83], parti le premier pour coloniser

la Palestine. En même temps, des centaines de petits bourgeois et de

lettrés vinrent s'ajouter à ce premier noyau et la colonisation

pratique de la Palestine est maintenant un fait accompli.

[Note 83: Isaïe, II, lettres initiales de 4 mots formant le mot

Bilu.]

Ce retour inattendu de la jeunesse qui avait déjà rompu avec le judaïsme

vers ses origines, ce premier pas vers la réalisation pratique du rêve

sioniste a eu des conséquences des plus importantes pour la renaissance

de la littérature hébraïque. En ce qui concerne les lettrés qui

n'avaient jamais quitté, du moins dans leur esprit, le ghetto, comme

Lilienblum, Braudès et d'autres, et dont le dernier mode d'activité, à

savoir la propagande pour les réformes économiques et pour

l'enseignement des métiers manuels, n'avait presque plus de raison

d'être, leur adhésion au sionisme ne pouvait tarder. Mais, même en

dehors du ghetto, la voix autorisée du Dr Pinsker est venue à l'appui

du mouvement philopalestinien, comme on l'appelait alors. Dans sa

brochure «Auto-émancipation», le savant docteur d'Odessa, ancien

humaniste convaincu, déclare que le mal antisémite est une affection

chronique inguérissable tant que les juifs seront en exil. Pour résoudre

la question juive, il n'est qu'une seule solution, la renaissance

nationale de ce peuple sur son ancien sol.

Une aube nouvelle venait de se lever sur l'horizon du peuple juif. La

littérature hébraïque prit un essor inconnu jusqu'alors. L'enthousiasme

des écrivains se traduit dans les propos ardents de M. Aisman, du

professeur Schapira et de nombre d'autres. Dans cette poussée soudaine

d'idées patriotiques, les excès étaient inévitables. Une réaction

chauvine ne tarda pas à se faire jour. On s'attaqua aux réformateurs en

matière de religion. On les accusa d'empêcher la fusion de diverses

parties du judaïsme dont l'entente était indispensable au succès du

nouveau mouvement. Seul, Smolensky n'a pas failli à sa tâche. Lui, qui

n'avait jamais reconnu les bienfaits de l'assimilation, n'avait pas

besoin de se lancer dans l'extrême.

Il était resté fidèle à son idéal patriotique sans renoncer à aucune de

ses aspirations humanitaires et civilisatrices. Il déploya une activité

fiévreuse. Maintenant qu'il n'était plus seul à défendre ses idées, il

redoubla d'efforts, encouragea les uns, exhorta les autres avec une

énergie admirable. Il était déjà à bout de forces, épuisé par une vie de

luttes et de misère, de surmenage physique et intellectuel. Il mourut en

1885 dans la force de l'âge, emporté par la maladie. Il fut pleuré par

tout le judaïsme.

La disparition du _Schahar_ s'ensuivit bientôt.

* * * * *

Avec la disparition du _Schahar_ nous touchons à la fin de notre étude

d'une évolution littéraire. La littérature hébraïque moderne qui, depuis

un siècle a été au service d'une idée prépondérante, l'idée humaniste

dans ses diverses nuances, est entrée dans une phase nouvelle de son

développement. Ramenée par Smolensky à sa source nationale, dégagée de

tout élément religieux et imposée par la force des événements comme

trait d'union entre la masse et les lettrés désormais unis dans une

même ambition patriotique, elle redevient la langue du peuple juif. Elle

cesse de servir d'instrument de transition entre le rabbinisme et la vie

moderne, pour devenir un but en elle-même, un facteur important dans la

vie du peuple juif. Elle cesse de vivre en parasite aux dépens des

orthodoxes auxquels elle enlevait depuis un siècle l'élite d'une

jeunesse, qui, une fois émancipée grâce à elle, s'empressait de

l'abandonner. Elle devient la littérature nationale du peuple juif.

La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885) · 第 12 / 13 段