Déjà en 1885, lorsque le distingué rédacteur de la _Zefira_, M. N.

Sokolow, entreprit la publication du grand recueil littéraire _Haassif_

(le Collecteur), le succès dépassa les prévisions. Cette publication a

été tirée à plus de sept mille exemplaires. Elle fut suivie par nombre

d'autres, et notamment par le _Kenesseth Israël_ (L'assemblée d'Israël),

publié par S.-P. Rabbinovitz, l'érudit historien.

En 1886, le publiciste L. Kantor, encouragé par l'importance nouvelle

prise par la langue hébraïque, fonda le premier journal quotidien en

hébreu _Hayom_ (Le Jour), à Saint-Pétersbourg. Le succès de cet organe

entraîna la transformation du _Melitz_ et de la _Zefira_ en quotidiens.

La presse politique était créée. Elle a puissamment contribué à la

propagation du sionisme et de la civilisation. Les milieux des Hassidim

eux-mêmes, demeurés réfractaires aux idées modernes, furent atteints par

son action. La langue hébraïque en a tiré le plus grand profit. Les

nécessités de la vie quotidienne ont enrichi son vocabulaire et ses

ressources, et ont achevé l'oeuvre de sa modernisation.

En Palestine, le besoin d'une langue scolaire commune aux fils des

réfugiés de tous les pays, a contribué à la renaissance pratique de

l'hébreu comme langue maternelle. C'est Ben-Jehuda qui, le premier,

introduit l'usage de l'hébreu dans le sein de sa famille. Plusieurs

familles de lettrés imitèrent cet exemple, et l'on n'entendait plus chez

eux d'autre langue. Dans les écoles de Jérusalem et des colonies

nouvelles l'hébreu est devenu la langue officielle. Ce mouvement a eu

une répercussion en Europe et en Amérique, et un peu partout des cercles

se sont formés où on ne parle que l'hébreu. Le journal _Hazevi_ (le

Cerf), publié par Ben-Jehuda, est devenu l'organe de l'hébreu parlé, qui

ne diffère de l'hébreu littéraire que par une plus grande liberté

d'emprunter les mots et les expressions modernes à l'arabe et mêmes aux

langues européennes, et par sa tendance à créer des mots nouveaux à

l'aide des anciennes racines, d'après les modèles de la Bible et de la

Mischna. Un exemple: Le mot _schaa_ signifie, en hébreu, temps, heure.

Le même mot avec la désinence hébraïque _on_, c'est-à-dire _schaon_,

veut dire en hébreu moderne montre. Le verbe _daroch_, qui veut dire en

hébreu biblique, trotter, forme en hébreu moderne _midracha_ (trottoir),

etc.

La diffusion de la langue et l'augmentation du nombre des lecteurs

avaient également entraîné une transformation dans la condition

matérielle des écrivains. Ils furent relativement rétribués, et purent

se livrer à un travail plus soutenu et plus achevé. Avec la fondation

des sociétés d'éditions «_Achiassaf_» et surtout «_Touschiya_» due à

l'énergie du sympathique écrivain A. Ben-Avigdor, l'hébreu est entré

dans la voie du développement naturel d'une langue moderne.

Après un arrêt de courte durée occasionné par la brusquerie et la

tristesse des événements survenus, la création littéraire a repris avec

une ardeur croissante. Une activité multiple et variée, digne d'une

littérature répondant aux besoins d'un groupe national, en résulta. Dans

le domaine de la poésie, ce fut d'abord C. A. Schapira, le lyrique

puissant qui a su traduire l'indignation et la révolte du peuple contre

l'injustice qui le frappe. Ses «Poèmes de Yeschurun» publiés dans

l'_Assif_ de 1888, vibrants d'émotion et de feu patriotique, ainsi que

ses légendes hagadiques, sont de premier ordre. Après lui vient M.

Dolitzki, poète de la plainte sioniste, chanteur des douces

«Sionides»[84]. Puis un jeune, trop tôt disparu, M. J. Mané, s'est

distingué par un lyrisme touchant et un profond sentiment de la nature

et de l'art[85]. Enfin c'est N. H. Imber, le chansonnier des colonies

palestiniennes, le poète de la Terre-Sainte renaissante et de

l'espérance sioniste[86].

[Note 84: Ses poésies ont paru à New-York en 1896.]

[Note 85: OEuvres publiées à Varsovie en 1897]

[Note 86: Poésies publiées à Jérusalem en 1886]

Parmi les jeunes, nous devons citer en tête Ch.-N. Bialik[87], poète

lyrique vigoureux et styliste incomparable, et S. Tchernichovski[88],

poète érotique, chanteur de la beauté et de l'amour, hébreu à l'âme

attique. Ces deux poètes, dont la carrière ne fait que de commencer,

sont suivis d'une pléiade d'autres, plus ou moins connus.

[Note 87: Poésies publiées à Varsovie en 1902.]

[Note 88: Poésies publiées à Varsovie en 1900-1902.]

Dans les belles-lettres, deux écrivains de génie viennent en tête: le

vieux S.-J. Abramovitz, qui, après avoir abandonné un moment l'hébreu en

faveur du jargon, est revenu à la littérature hébraïque et l'a dotée

d'une série de contes, admirables de poésie et d'humour, où brille

l'originalité incomparable d'un style tout personnel[89];--puis J.-L.

Peretz, poète de l'amour, conteur admirable et artiste hors ligne[90].

[Note 89: Contes et nouvelles réunis. Odessa, 1900.]

[Note 90: OEuvres en 10 volumes. Bibliothèque Hébraïque de

_Touschiya_, 1899-1901.]

Parmi les romanciers et les nouvellistes, en prose et en vers, citons N.

Samueli, Goldin, Berchadsky, Feierberg, Berditzevsky, S.-L. Gordon.

Loubochitzky. Enfin c'est Ben-Avigdor, créateur du jeune mouvement

réaliste par ses contes psychologiques de la vie du ghetto et surtout

par son _Menahem Hassofer_, dans lequel il combat le nouveau

chauvinisme.

Parmi les maîtres du feuilleton viennent le fin critique D. Frischman,

traducteur de nombreux ouvrages scientifiques, le charmant causeur A.-L.

Levinski, auteur d'une utopie sioniste: «Voyage en Palestine en l'an

5800», publié dans le recueil _Hapardés_ (le Paradis) à Odessa, et

J.-Ch. Taviow, le spirituel écrivain.

Dans le domaine de la pensée et de la critique mentionnons d'abord:

_Ahad Haam_[91], le directeur de la revue _Haschiloah_, critique souvent

paradoxal, mais original et hardi. Il est le promoteur du «sionisme

spirituel», qui est la revanche, dans une forme plus rationnelle, du

mysticisme messianique sur le sionisme pratique. D'autre part, Ahad Haam

est le prédicateur de la religion du sentiment opposée à la loi

dogmatique des rabbins, religion qui selon lui est seule capable de

régénérer le peuple juif. C'est un esprit critique et un observateur de

mérite, ainsi qu'un styliste remarquable.

[Note 91: Essais réunis, publiés à Odessa en 1885 et à Varsovie en

1901.]

À Ahad Haam peut être opposé W. Jawitz, le philosophe du romantisme

religieux, le défenseur de la tradition et l'un des régénérateurs du

style hébreu[92]. Entre ces deux extrêmes, il existe un parti modéré,

représenté par L. Rabbinowitz, directeur du _Melitz_, et surtout par N.

Sokolow, le directeur populaire et fécond de la _Zefira_. Citons aussi

le Dr S. Bernfeld, vulgarisateur excellent de la science du judaïsme

et historien émérite, l'auteur de l'histoire de la théologie juive parue

récemment à Varsovie, etc.

[Note 92: _Haarez_, paru à Jérusalem 1893-96. Histoire juive parue à

Vilna, 1898-1902, etc.]

Parmi les jeunes il faut nommer M. J. Berditchevsky, promoteur du

nietzschéanisme en hébreu, auteur de nombreux contes rappelant les

décadents, mais non dénués d'une certaine poésie. La science

philologique est dignement représentée par J. Steinberg, auteur d'une

grammaire scientifique originale[93], inconnue en Europe, et traducteur

des Sibylles, et la philosophie par F. Mises, auteur d'une «Histoire de

la philosophie moderne en Europe». J.-L. Kalzenclenson, l'auteur d'un

traité d'anatomie et de nombreux écrits littéraires fort appréciés.

[Note 93: _Maarcheï Leschon Eiver_ (Les principes de la langue

hébraïque), Vilna, 1884, etc.]

L'histoire littéraire moderne a trouvé son représentant le plus digne

dans la personne de Ruben Brainin, maître styliste, et auteur lui-même

de contes très goûtés. Ses remarquables études sur les écrivains

hébreux, Mapou, Smolensky, etc., sont conçues d'après la méthode des

critiques modernes. Elles ont servi à améliorer le goût et le sentiment

esthétique de la foule.

Tous ces écrivains, et nombre d'autres que nous nous proposons d'étudier

dans notre «Essai sur la littérature hébraïque contemporaine», ont fait

la fortune de l'hébreu. En y ajoutant des traductions innombrables, des

publications pédagogiques et des éditions de toutes sortes, nous

arriverons à nous faire une idée de la portée actuelle de l'hébreu, qui,

par le nombre de ses publications, est devenu la troisième littérature

de la Russie, après le russe et le polonais. Il me faut pas oublier non

plus les centaines de publications qui paraissent annuellement en

Palestine, en Autriche et en Amérique.

* * * * *

Si nous jetons un coup d'oeil d'ensemble sur la littérature hébraïque

moderne, nous sommes frappés par la direction inattendue et pourtant

inévitable qu'elle a prise dans son évolution. L'idéal humaniste, qui a

présidé à sa renaissance, portait en lui un germe de dissolution. À

l'ambition nationale et religieuse il voulait substituer l'idée de la

liberté et de l'égalité. Tôt ou tard il devait aboutir à l'assimilation.

Durant tout un siècle, depuis l'apparition du premier _Meassef_ (1785)

jusqu'à la disparition du _Schahar_ (1885), la littérature hébraïque

nous offre le spectacle d'une lutte continuelle entre l'humanisme et la

judaïsme. En dépit des obstacles de toute nature, en dépit de la

rivalité dangereuse des langues européennes et du judéo-allemand

lui-même, la langue hébraïque fait preuve d'une vitalité persistante et

montre une faculté surprenante d'adaptation à tous les milieux et à tous

les genres littéraires. Son évolution s'effectue à travers les pays les

plus divers. Dans l'esprit des premiers humanistes, la langue hébraïque

ne devait servir que comme instrument de propagande et d'émancipation.

Grâce à M.-H. Luzzato, Mendès et Wessely, elle se relève un instant à

l'état de langue vraiment littéraire, pour céder bientôt la place aux

langues du pays, et demeurer confinée dans les cercles étroits des

Maskilim. Ses destinées devaient s'accomplir dans les pays slaves. En

Galicie, elle a donné naissance, dans le domaine de la philosophie, à

l'idéal de la «Mission du peuple juif» et à la création de la «science

du judaïsme.» Mais, pour la grande masse juive restée fidèle à l'idéal

messianique, c'est le romantisme national et religieux, préconisé par

S.-D. Luzzato, qui eut la plus grande signification.

La Lithuanie, avec ses ressources morales et intellectuelles

inépuisables, était devenue le pays de la langue hébraïque. Sous son

double aspect humaniste et romantique, la littérature hébraïque prend

dans ce pays un nouvel et prodigieux essor. Bientôt, sous la poussée des

réformes sociales et économiques, les écrivains hébreux déclarent la

guerre à l'autorité rabbinique, réfractaire à toute innovation et

opposée au progrès. La littérature réaliste, polémique et démolisseuse,

naît alors. Une lutte sans merci s'engage entre les humanistes et le

rabbinisme. Les conséquences en furent funestes pour l'un et l'autre

parti. Le rabbinisme s'est vu atteint dans son essence même et est

destiné à disparaître, du moins dans sa forme ancienne. L'humanisme,

déçu dans ses rêves de justice et d'égalité, ayant rompu avec

l'espérance nationale du peuple, perd chaque jour du terrain. La

tentative faite, par quelques écrivains de faire l'union entre «la Foi

et la Vie» a piteusement échoué. L'antagonisme entre les lettrés et la

masse croyante s'est résolu par la débâcle de toute la littérature

créée par les humanistes. C'est alors que le mouvement progressif

national fait son apparition avec Smolensky et rend à la littérature

hébraïque sa raison d'être et sa portée civilisatrice.

L'idéal sioniste dégagé de sa forme mystique est la note prédominante de

la littérature hébraïque contemporaine. On peut dire que l'idéal

messianique, sous sa forme nouvelle, est en train d'opérer dans les

milieux des Hassidim polonais une transformation identique à celle

qu'accomplit l'humanisme en Lithuanie. La résistance acharnée que la

littérature hébraïque éprouve de la part des Hassidim confirme

suffisamment cette manière de voir.

Mais, en dehors des pays slaves, dans l'Orient lointain, le lion hébreu

gagne du terrain depuis la Palestine jusqu'au Maroc; il accomplit une

oeuvre de civilisation et de renaissance nationale.

* * * * *

Il y a dans l'âme éprouvée des masses juives un fond d'idéalisme et de

foi ardente dans un avenir meilleur que n'ont ébranlé ni le temps, ni

les déceptions. Frustrer ces masses de l'idéal millénaire qui les

soutient, qui est la raison même de leur existence, c'est les acculer à

un désespoir dangereux, c'est les pousser vers la démoralisation qui les

guette et qui déjà se manifeste dans certains pays.

La littérature hébraïque, fidèle à sa mission biblique, sait faire

revivre les ressources morales de ces masses et faire vibrer leur coeur

pour la justice et pour l'idéal. Elle est le foyer d'où jaillissent les

rayons de l'espérance qui soutient tout ce qui, dans le peuple juif,

vit, lutte, crée et espère.

Méconnaître cette portée morale de la renaissance de la langue

hébraïque, c'est méconnaître la vie même de la majeure partie du

judaïsme.

* * * * *

Nous sommes aujourd'hui en pleine période de création littéraire, et la

fermentation des idées infiltrées de toutes parts est tellement

puissante qu'elle annonce une récolte féconde.

La langue biblique, qui avait déjà donné à l'humanité tant de pages

glorieuses, et qui vient d'en ajouter une nouvelle, grâce aux

humanistes, est-elle vraiment destinée à renaître et à redevenir la

langue de la culture nationale du peuple juif tout entier? Il serait

trop téméraire de répondre d'ores et déjà par l'affirmative.

Ce que nous croyons avoir démontré dans notre étude, c'est qu'elle

subsiste et évolue en tant que langue littéraire et populaire, qu'elle

s'est montrée l'égale des langues modernes, qu'elle est capable de

traduire toutes les pensées et toutes les formes de l'activité humaine,

et qu'enfin elle accomplit une oeuvre de civilisation et d'émancipation.

La floraison contemporaine de la langue des prophètes est un fait qui

doit séduire l'esprit de tous ceux qui s'intéressent à l'évolution des

destinées mystérieuses de l'humanité vers l'idéal.

FIN.

Vu et admis à soutenance,

En Sorbonne, le 2 août 1902:

_Par le Doyen de la Faculté des lettres de l'Université de Paris,_

A. CROISET.

Vu et permis d'imprimer:

_Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris,_

GRÉARD.

La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885) · 第 13 / 13 段