Tel est l'exposé des idées qui lui ont valu des approbations nombreuses

et plus encore d'animosités de la part des anciens défenseurs de

l'humanisme allemand. Un d'entre eux, le poète Gottlober, fonda alors

(en 1876) une revue rivale, _Haboker Or_, dans laquelle il plaida la

cause de l'école de Mendelssohn. Cette revue, qui dura jusqu'en 1881,

n'a pas pu supplanter le _Schahar_ ni atténuer l'ardeur de Smolensky.

Les obstacles de toute nature et les difficultés avec la censure russe

n'ont pas pu davantage arrêter le vaillant apôtre du nationalisme juif.

D'ailleurs le concours moral de tous les lettrés indépendants lui était

acquis. Car Smolensky ne s'est jamais posé en croyant ni en défenseur du

dogme. Bien au contraire, il a toujours guerroyé contre le rabbinisme.

Il était persuadé que la propagande libre, la parole hardie fondée sur

une connaissance du coeur de la foule et de ses besoins intimes amènerait

la révolution naturelle et paisible, rendrait au peuple juif son esprit

libre, son génie créateur et sa moralité élevée. Peu lui importe que la

jeunesse ne soit plus orthodoxe: le sentiment national suffira au besoin

à maintenir Israël. Et c'est ici que Smolensky se montre plus

libre-penseur que S.-D. Luzzato et son école. Le peuple juif est pour

lui le peuple éternel personnifiant l'idée prophétique réalisable au

pays juif et non en exil. Le libéralisme récent que l'Europe a montré à

l'égard des juifs est selon lui un phénomène passager, et dès 1872, il

prévoit le retour de l'antisémitisme.

Cette conception de la vie juive a été accueillie par les lettrés comme

une révélation. Le rédacteur du _Schahar_ a su développer, compléter et

rendre accessibles à la masse les idées énoncées par les maîtres qui

l'ont précédé. Il leur révéla la formule nouvelle grâce à laquelle leurs

revendications de juifs n'étaient plus en contradiction avec les

nécessités modernes. C'était la revanche du peuple qui parlait par la

bouche de l'écrivain, c'était l'écho de l'âme palpitante du ghetto.

CHAPITRE X

LES COLLABORATEURS DU «SCHAHAR».

Bientôt le _Schahar_ devient le foyer d'une propagande ardente contre

l'obscurantisme, propagande d'autant plus efficace qu'elle combattait le

judaïsme arriéré au nom même de l'idéal séculaire du peuple juif, au nom

de sa renaissance nationale. Il devient en même temps le centre d'une

campagne hardie contre les réformes introduites dans la religion par les

modernes, tout en admettant en principe la nécessité de réformes

raisonnables, lentes, conformes à l'évolution naturelle du judaïsme et

ne s'opposant pas à son esprit.

Tout ce qui pensait, sentait, souffrait et s'éveillait à la vie nouvelle

affluait vers la revue hébraïque pendant ses dix-huit années d'une

existence plus ou moins régulière, interrompue de temps en temps faute

de ressources matérielles. Elle représente un chapitre important de

l'histoire littéraire de l'hébreu. Smolensky savait encourager les

anciens talents, découvrir et mettre en lumière les nouveaux. L'école

du _Schahar_ est presque l'oeuvre de sa main vaillante. Gordon publia

dans le _Schahar_ ses meilleurs poèmes satiriques. Lilienblum y a

poursuivi sa campagne réformatrice; il y publia entre autres son article

retentissant: _Olam Hatohu_ (Le monde du tohu) dans lequel il critique

sévèrement l'_Hypocrite_ de Mapou comme une oeuvre d'idéologie naïve, au

nom du réalisme utilitaire qu'il partageait avec les écrivains russes du

temps.

Mais la plupart des collaborateurs du _Schahar_ avaient fait leurs

débuts sous les auspices de Smolensky. Des savants allemands et

autrichiens revinrent à l'hébreu grâce à Smolensky, et la collaboration

de professeurs éminents, tels que Heller, David Müller et d'autres, ne

fut pas sans influence sur les succès du _Schahar_.

Le nouvelliste galicien M.D. Brandstaetter compte avec raison parmi ses

meilleurs collaborateurs[76]. Les nouvelles de cet auteur parues en 1891

sont d'un intérêt artistique particulier. Brandstaetter est le peintre

des moeurs des Hassidim de la Galicie, qu'il raille avec une bonhomie

mordante et avec un goût artistique parfait. Il est presque le seul

humoriste de l'époque. Son style est classique sans abus. Souvent il

fait usage du jargon talmudique propre aux érudits rabbiniques dont il

sait traduire les moindres gestes et les manières. Il ne se gêne pas non

plus pour étaler avec esprit les ridicules des modernes. Ses nouvelles

les plus connues, traduites en russe et en allemand, sont: _Le Docteur

Alpassi_, _Mordechai Kisovitz_, _Sidonie_, _Les origines et la fin d'une

querelle_, _etc_. Brandstaetter a également écrit des satires en vers.

Il a beaucoup de points de ressemblance avec le peintre des moeurs juives

en allemand, Karl Emil Franzos.

[Note 76: Nouvelles réunies de Brandstaetter, Cracovie, 1891.]

Salomon Mandelkern, l'érudit auteur de la nouvelle Concordance biblique,

originaire de Dubno (1846-1902), était un poète inspiré. Ses poèmes

historiques et satiriques et ses épigrammes, publiés pour la plupart

dans le _Schahar_, ont du style et de la grâce. Dans ses poésies

sionistes il fait preuve d'un patriotisme éclairé. Son histoire

détaillée de la Russie (_Dibrei Jemei Russia_) en 3 volumes, publiés à

Vilna en 1876, ainsi que nombre d'autres écrits d'un style pur et

précis, l'ont rendu populaire.

J.-H. Levin (né en 1845), surnommé _Iehalel_, un autre poète habituel du

_Schahar_, doit sa renommée plus à l'actualité brûlante de ses poésies

qu'à leur style pompeux et prolixe. Il débuta par un recueil de poésies:

_Sifeté Renanoth_ (Lèvres de Chants) paru en 1867. Dans le _Schahar_ a

également paru son long poème réaliste: _Kischron Hamaassé_ (Le

Travail), dans lequel il chante la supériorité absolue du travail dans

l'univers. Ici, comme dans ses articles en prose, il se range à côté de

Lilienblum avec lequel il réclame une orientation utilitaire dans la vie

juive.

La critique des moeurs juives a été représentée avec éclat entre autres

par deux publicistes de talent: M. Cahen, dont les «Lettres de

Mohileff» témoignent de l'impartialité et de l'indépendance à la fois

de leur auteur et du rédacteur qui les a accueillies,--et Ben-Zevi, qui

dépeint dans ses «Lettres de Palestine» les moeurs des notables arriérés

et rapaces de la Palestine contemporaine.

La science historique et philosophique avait trouvé dans le _Schahar_ un

foyer sûr. Smolensky a su intéresser les lettrés à cette branche

délaissée de la langue hébraïque en Russie. En dehors de la science

officielle, représentée par l'éminent Chowlsson, le savant professeur,

Harkavy, l'infatigable explorateur de l'histoire juive dans les pays

slaves, et Gurland, le docte chroniqueur des persécutions juives en

Pologne, nous devons nommer, parmi les plus éminents collaborateurs

scientifiques du _Schahar_: David Cohan, érudit de véritable valeur qui

a su faire la lumière sur l'époque obscure des pseudo-messies et sur les

origines du Hassidisme.

Le Dr S. Rubin y a publié également la plupart de ses études

philosophiques et spirituelles sur les origines des religions et sur

l'histoire des peuples de l'antiquité. Lazar Schulman, l'auteur des

contes humoristiques, a fait paraître dans le _Schahar_ une étude très

consciencieuse sur Heine. J. Levinson, J. Bernstein, M. Ornstein et le

Dr A. Poriess, auteur d'un excellent traité de physiologie en hébreu,

ont collaboré activement à la partie scientifique de la revue de

Smolensky. Leurs travaux ont contribué plus que toutes les exhortations

des réformateurs à la diffusion de la lumière.

L'impulsion donnée par le _Schahar_ s'est fait sentir dans tout le

judaïsme. Le nombre de lecteurs hébreux augmenta considérablement, et

l'intérêt pour cette littérature grandit. C'est en hébreu que l'éminent

savant A.-H. Weiss publia son _Histoire de la tradition juive_ en cinq

volumes (_Dor Dor wedorschow_)[77], oeuvre de haute science qui démontre

l'évolution successive et naturelle de la loi rabbinique et qui opéra

une véritable révolution dans l'esprit des croyants dans les pays

arriérés.

[Note 77: Vienne, 1883-1890.]

Ou a vu que c'était pour maintenir la tradition humaniste et pour

défendre les théories de l'école de Mendelssohn que Gottlober avait

fondé en 1876 sa revue «Haboker Or». Cette revue avait groupé autour

d'elle les derniers successeurs de l'humanisme allemand. Braudès y a

publié son roman «La Loi et la Vie». Nous y rencontrons également les

derniers représentants des «_Melitzim_», comme Wechsler (Iseh Noémi) qui

s'ingéniait à faire de la critique biblique dans un style pompeux.

Le style précieux n'avait certainement pas disparu de la littérature

hébraïque. A. Friedberg, dans son adaptation du roman anglais «La Vallée

des Cèdres», parue en 1876, et dans ses autres écrits, Ramesch, dans sa

traduction de Robinson Crusoë et autres, peuvent être considérés, à côté

de Schulman, comme les représentants les plus populaires du style

précieux de cette époque.

Les traductions étaient d'ailleurs toujours très en honneur, et c'est

vainement que Smolensky a essayé, dans l'introduction de son «Errant»,

de prévenir le public contre l'abus des traducteurs. À côté des romans,

les sciences naturelles et mathématiques, l'astronomie surtout avait

gagné la confiance des lecteurs. Parmi les auteurs de livres

scientifiques originaux, citons en tout premier lieu H. Rabbinovitz,

auteur d'une série de traités de physique, de chimie, etc. parus à

Vilna, entre 1866 et 1880. Puis viennent Lerner, Mises, Reiffmann, etc.

Les périodiques se multiplièrent également vers cette époque et se

différencièrent selon leurs tendances. À Jérusalem paraissent le

_Habazeleth_, les _Schaarei Zion_ (Les Portes de Sion), etc. Au delà de

l'Atlantique la revue _Hazofé beerez Nod_ (Le Voyant dans le pays

vagabond) se fait l'écho des lettrés émigrés dans le Nouveau-Monde. Les

orthodoxes eux-mêmes ont recours à ce mode moderne pour défendre le

rabbinisme. Le journal _Haiaréah_ (la Lune) et surtout le _Mahasikei

Hadath_ (les Soutiens de la Foi), tous les deux en Galicie, sont les

organes des croyants qui combattent l'humanisme et le progrès.

Déjà des tendances radicalement opposées à tout ce qu'avait précédemment

produit le judaïsme commencent à se faire jour. En 1879, au moment où

Smolensky publiait son journal hebdomadaire «_Hamabit_» (l'Observateur),

Freiman fonda le premier journal socialiste en hébreu: _Haemeth_ (la

Vérité) qui paraît également à Vienne. D'autre part S.A. Salkindson, un

lettré converti, le traducteur admirable d'_Othello_[78] et de _Roméo

et Juliette_[79] publiés par les soins de Smolensky, fait paraître une

traduction hébraïque d'une oeuvre essentiellement chrétienne, _Le Paradis

perdu_ de Milton. Signe des temps: cette oeuvre d'art a été approuvée et

appréciée à sa juste valeur par les lettrés hébreux.

[Note 78: Vienne, 1874.]

[Note 79: Vienne, 1878.]

Ce choc d'opinion et de tendances, dû à l'autorité et à la tolérance de

Smolensky, avait été fécond. Le _Schahar_ était devenu le centre du

mouvement synthétique, progressif et national, qui commençait à se

dessiner. La réaction produite dans les esprits par le réveil inattendu

de l'antisémitisme en Allemagne, en Autriche, en Roumanie et en Russie

avait abattu les derniers débris de l'humanisme allemand en Occident et

avait apporté la désillusion de tous les rêves égalitaires en Orient.

Les yeux de tous ceux qui étaient restés fidèles à la langue hébraïque

et à l'idéal de la renaissance du peuple juif, se tournèrent vers le

vaillant écrivain qui, dix ans auparavant, avait prédit la débâcle des

espoirs humanitaires, et qui avait le premier proposé la solution

pratique du problème juif par sa conservation nationale.

La célébrité de Smolensky avait dépassé le cercle de ses lecteurs et des

hébraïsants. L'Alliance Israélite lui confia la mission d'aller étudier

les conditions d'existence des juifs roumains. Pendant son séjour à

Paris, A. Crémieux, l'infatigable défenseur des juifs opprimés, lui

consentit que seuls ceux qui connaissent l'hébreu possèdent la clé du

coeur des masses juives et qu'il aurait donné dix années de sa vie pour

apprendre l'hébreu[80].

[Note 80: Brainin, dans son excellente _Vie de Smolensky_. Varsovie,

1897, p. 58.--_Haschahar_, X, 522.]

La guerre russo-turque de 1877 et le souffle national qui se répandait

alors partout a suscité un mouvement patriotique parmi la jeunesse

demeurée jusqu'alors réfractaire à l'idée de l'émancipation nationale.

Un jeune étudiant de Paris, originaire de la Lithuanie, Eliéser

Ben-Iehuda, publia en 1878 deux articles dans le _Schahar_, où il

prêchait, abstraction faite de toute idée religieuse, la renaissance du

peuple juif sur son ancien sol national et la rénovation de la langue

biblique.

En 1880, Smolensky, qui avait entrepris une nouvelle édition complète de

ses oeuvres en vingt-deux volumes, à Vienne, alla faire une tournée en

Russie. Grande fut sa joie de constater les effets produits par son

activité, et de voir que sa popularité avait gagné toutes les classes

éclairées du judaïsme. Sous l'influence du _Schahar_, une jeunesse

nouvelle, libre et cependant fidèle à son origine et à l'idéal du

judaïsme, s'était formée. La tournée de Smolensky ressembla plutôt à une

marche triomphale. La jeunesse universitaire de St-Pétersbourg et de

Moscou organisa en l'honneur de l'écrivain hébreu des réunions où il fut

salué comme le maître de la langue nationale, le prophète de la

régénération du peuple juif. En province, ce fut la même chose, et

Smolensky se vit l'objet d'honneurs qui n'avaient jamais encore été

accordés à un écrivain hébreu. Il rentra à Vienne, encouragé dans sa

besogne et plein d'espoir pour l'avenir. On était précisément à la

veille du cataclysme annoncé par l'écrivain.

CHAPITRE XI

LES ROMANS DE SMOLENSKY.

Son énorme popularité ainsi que son influence sur ses contemporains,

Smolensky les doit, autant qu'à sa production de journaliste, à ses

romans réalistes, qui occupent la première place dans la littérature

hébraïque moderne.

En 1868, Smolensky débute par une nouvelle dont le sujet était emprunté

à l'insurrection polonaise, intitulée «_Haoumgue_» (La Récompense),

parue à Odessa. Rien, sauf le style réaliste, n'y trahit encore le futur

grand romancier.

Nous avons déjà dit que c'est à Odessa qu'il a écrit les premiers

chapitres du _Hatoeh_ (Errant). Ajoutons que lorsqu'il proposa au

rédacteur du _Melitz_ son autre roman à thèse «La Joie de l'hypocrite»,

ce dernier le renvoya dédaigneusement, en déclarant qu'il préférait les

traductions aux créations originales, tant la possibilité de créer des

oeuvres réalistes en hébreu lui paraissait invraisemblable. À la tête du

_Schahar_, Smolensky y publia l'un après l'autre ses romans et en

premier lieu son «_Hatoeh bedarké Hahayim_» (l'Errant à travers les

voies de la vie). Publié d'abord dans le _Schahar_ en trois parties et,

plus tard, dans une édition spéciale en quatre volumes, ce roman est la

première création réaliste digne de ce nom en hébreu.

De même que Cervantès promène son Don Quichotte dans tous les milieux

sociaux de son époque, le romancier hébreu promène son héros errant,

Joseph l'orphelin, à travers tous les coins et recoins du ghetto. Il le

fait assister à toutes les scènes du monde juif, il en dévoile devant

ses yeux les moeurs et les manières; il le rend témoin des superstitions,

des fanatismes, des misères de toute nature, d'un abaissement matériel

et social qui n'a pas son pareil. Observateur fidèle, impressionniste,

réaliste sans emphase, il nous révèle à chaque page des existences

méconnues, des croyances extravagantes, des agitations, des maux, des

grandeurs et des misères dont le monde civilisé ne se douterait jamais.

C'est l'odyssée d'un aventurier du ghetto, c'est la vie et les

pérégrinations de l'auteur lui-même, agrandies, entourées de fictions,

qu'il prête à son héros; c'est une documentation sociale de la plus

haute portée.

L'orphelin Joseph, dont le père a été victime des Hassidim et a disparu,

et dont la mère est morte dans la misère, est recueilli par le frère de

son père, celui qui avait occasionné sa perte. Maltraité par une tante

méchante et poussé par un irrésistible penchant pour la vie vagabonde,

il s'enfuit. Ramassé d'abord par une bande de gueux mendiants, puis

recueilli par un _Baal-Schem_, thaumaturge charlatan, il parcourt la

plus grande partie de la Russie juive. Dans une suite de tableaux pris

sur le vif, Smolensky détaille les moeurs et les exploits de tous les

bohêmes du ghetto, depuis les mendiants jusqu'aux officiants ambulants,

leur manque de moralité, leur malice et leur impudence. Poussé par le

désir de s'instruire et probablement aussi par celui de trouver un abri,

Joseph devient enfin élève d'une célèbre _Yeschiba_. C'est presque le

salut pour le jeune vagabond; il est nourri, il couche sur les bancs de

l'école, et il est même protégé contre le service militaire. Mais

bientôt, mal vu à cause de sa franchise et surtout parce qu'on découvre

qu'il lit des livres profanes, auxquels l'a initié un de ses camarades,

il est obligé de quitter la Yeschiba. Il l'a échappé belle de n'avoir

pas été incorporé comme soldat. Il cherche un refuge auprès des Hassidim

et il a le bonheur de plaire au Zadic (le saint) lui-même.

Mais bientôt il est dégoûté de leurs manies louches. Dans ses

pérégrinations, Joseph rencontre certainement des gens de bien, des

idéalistes purs, des gens du peuple, des rabbins dignes de tous les

éloges, des intellectuels passionnés, mais la vie habituelle anormale,

étroite, du ghetto finit par lui répugner. Il s'en va chercher une vie

plus libre en Occident. Il passe par l'Allemagne et il va à Londres.

Partout il étudie la société juive, et il est désillusionné. L'Errant

est la véritable encyclopédie de la vie juive du commencement de la

seconde moitié du XIXe siècle.

Au point de vue de la fiction, le roman ne tient pas debout: c'est une

succession fantastique, quelquefois même incohérente, d'événements, un

tissu artificiel de personnages arrivant en scène au gré de l'auteur et

agissant comme s'ils étaient mûs par des ficelles. Le merveilleux y

abonde, et les caractères sont tantôt trop appuyés et tantôt trop

effacés.

En revanche, l'Errant est un panorama incomparable de tableaux

réalistes, souvent faiblement reliés entre eux, mais d'une fidélité

parfaite; une galerie pittoresque de toutes les scènes du ghetto.

Joseph est un peintre, un réaliste par excellence; c'est aussi un

impressionniste. Tout en mettant en lumière les ombres et les clartés de

ce milieu, on sent que ce n'est pas de l'art pur qu'il fait. Comme

Auerbach, comme Dickens, il est raisonneur, il est didactique; en

véritable fils du ghetto, il est prédicateur et moraliste. Il en abuse

même. On sent vivement qu'en écrivant son roman, l'auteur ne restait pas

indifférent, que son coeur vibrait ému des sentiments les plus opposés:

de pitié et de compassion, de dédain, de colère et d'amour à la fois.

Au point de vue du style, le roman est également une oeuvre réaliste.

Smolensky ne fait pas usage de talmudismes comme Gordon et Abramovitz,

mais il évite aussi d'abuser des métaphores bibliques. Sans doute, il

est quelquefois obligé à des longueurs, sa manière oratoire le pousse à

des prolixités, mais sa prose demeure pourtant pure, coulante et autant

que possible précise.

Pour illustrer la manière d'écrire de Smolensky et toute l'originalité

de la vie sociale qu'il dépeint, nous ne pouvons mieux faire que de

traduire certains passages des tableaux de moeurs les plus

caractéristiques de son roman.

C'est Joseph qui nous conte ses aventures et les impressions de sa vie

quotidienne. Sa description du _Heder_, cette école traditionnelle, est

fort curieuse et mérite d'être rapportée ici:

Imaginez-vous un édifice en bois pourri, petit et étroit, rappelant

plutôt un logement de chien. Le chaume qui le couvre descend

jusqu'à terre, mais est impuissant, dévoré qu'il est par quantité

de brebis, à le garantir contre les pluies battantes qui pénètrent

à l'intérieur. Entrons-y: une seule pièce, remplie de fumée et

tapissée aux angles de toiles d'araignées. Sur le mur, du côté de

l'Orient, s'étale une feuille de papier, c'est le _Misrach_

traditionnel avec son inscription: «De ce côté souffle un vent

vivifiant», inscription toute platonique d'ailleurs, car, en guise

de vent vivifiant, des odeurs infectes pénétraient par la fenêtre

et impressionnaient l'odorat de ceux chez qui ce sens n'était pas

encore aboli. Du côté occidental, un pan de mur était laissé en

noir au-dessus de la porte, pour rappeler la destruction du Temple,

bien inutilement à vrai dire, comme si toute la pièce n'était pas

assez noire et comme si ces murs lézardés couverts de colonies

d'êtres rampants ne rappelaient pas suffisamment «le Mont Sion

dévasté parcouru par des chacals».

Une grande cheminée occupait tout un quart de la pièce, et derrière

elle, appuyé contre le mur, était un lit fait, et de l'autre côté

un lit rempli de paille et sans couverture. En face, une grande

table de bois blanc couverte de figures bizarres, de noms, de

lettres, de dessins incompréhensibles, que le Melamed s'amusait à

graver avec son canif pendant qu'il nous enseignait.

Autour de cette table artistique avaient pris place une dizaine

d'élèves: les uns étudiaient la Bible, les autres le Talmud, un

seul assis à droite du maître déclamait à haute voix la section du

Pentateuque correspondant à la semaine, et son chant se mêlait à

celui de la maîtresse qui berçait son petit. Mais, de temps en

temps, la voix du maître se faisait entendre, elle couvrait toutes

les autres, tel le tonnerre dont le grondement étouffe le bruit des

vagues... Quant au maître, il était hideux à voir, petit et chétif,

le visage flétri, le nez aquilin et long; ses deux boucles ou

«peoth»[81] descendaient comme deux fils le long de son visage,

tandis que les rares poils de sa barbe, malgré son âge avancé,

témoignaient de l'habitude qu'il avait de les arracher pendant

qu'il se livrait à ses méditations, ou de celle qu'avait prise sa

femme, sans se mettre en frais de réflexion. Son chapeau noir était

gras comme une galette à l'huile, sa chemise imprégnée de sueur;

elle n'était pas boutonnée et, par son entrebâillement, elle

laissait voir les poils qui couvraient sa poitrine. Son pantalon,

autrefois blanc, était fort pittoresque, vieilli par l'usure et

couvert de toutes sortes de taches, dont une bonne partie était due

à la collaboration de son fils. Ses Zizith descendaient jusqu'à ses

pieds nus. À la vue de mon oncle, il se précipita à la recherche de

ses chaussures suspendues au mur, mais mon oncle le tira d'embarras

en lui annonçant tout court: «Voici votre élève». Calmé, le maître

s'assit et nous nous approchâmes de lui. Il me donna une tape sur

la joue et me demanda: «As-tu déjà appris quelque chose, mon

enfant?» Tous les élèves me considérèrent avec envie; depuis qu'ils

étaient dans le Heder ils n'avaient pas encore entendu des paroles

aussi douces sortir de sa bouche...

[Note 81: Voir Lévitique XIX, 27.]

Cette école étrange était aussi pour l'enfant du ghetto une école de la

vie et de la lutte pour l'existence. La vie de l'autre école, la

_Yeschiba_, l'_Alma mater_ des élèves rabbiniques, n'est pas moins

curieuse.

Les jeunes gens, pour la plupart des gamins précocement mûris, forment

dans ces étranges collèges des sections qui ne se sont pas nettement

divisées. Ils s'occupent jour et nuit de l'étude de la loi et se

courbent sur les grands in-folios des rabbins. Une nourriture accordée

souvent dans des conditions déplorables par les petits bourgeois de la

ville, une vie de misère non exempte d'humiliation, voilà l'existence de

ces futurs rabbins. Mais cette vie de bohême n'est pas dénuée de

pittoresque ni de charmes. Le jeune homme y trouve pour la première fois

des amis sincères qui s'attachent à lui, et le guident de leurs

conseils. Parmi ce grouillement de jeunes gens ardents et irréfléchis,

se trouve aussi l'élite du ghetto, des esprits supérieurs, et le

dévouement de quelques-uns à la science talmudique est sublime.

Une scène prise sur le vif est celle où il peint les moeurs de ces

talmudistes en herbe.

La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885) · 第 11 / 13 段