études, la misère, la superstition. Puis il rappelle les années de
l'adolescence, le mariage précoce, la lutte pour l'existence, sa pauvre
vie de maître de talmud, le joug double de la belle-mère et de la loi
rigide. Initié à la littérature hébraïque, sa conscience hésite
longtemps, mais sa logique farouche triomphe et le pousse à la ruine
successive de toutes les idées dans lesquelles il avait vécu jusque-là.
Et c'est la négation qui supplante la croyance. Alors commence la lutte
atroce, impitoyable, à peine soutenu par deux ou trois esprits élevés
contre toute une ville d'obscurants qui le mettent hors la loi. La
publication de son article sur la nécessité des réformes dans la
religion augmente encore l'exaspération publique contre lui; sa perte
est décidée. Sans une intervention du dehors, il aurait été livré au
service militaire ou dénoncé comme hérétique dangereux. Et dire que cet
hérétique, maudit par toutes les bouches, n'était qu'à ses débuts et
qu'il se faisait encore scrupule de transporter le samedi un livre d'un
endroit à l'autre! La lecture de Mapou avait éveillé son âme naïve,
déjà agitée par des sentiments intimes; la rencontre fortuite d'une
femme intelligente fait vibrer dans son coeur des notes inconnues
jusqu'alors. La vie lui devient cependant insupportable dans sa ville
natale et il part pour Odessa, l'Eldorado des rêveurs du ghetto. Là
encore des désillusions l'attendent. Lui, le martyr de ses idées, le
champion de la Haskala, l'homme de coeur affamé de savoir et de justice,
il ne tarde pas, avec son esprit pénétrant et perspicace, à voir qu'il
n'est pas encore dans le meilleur des mondes modernes. Il constate avec
amertume que les juifs du midi de la Russie, «là où le talmud est exclu
de la vie pratique, sont certainement plus libres, mais ne sont pas
exempts des superstitions stupides.» Il constate que la littérature
hébraïque, si chère à son coeur, est exclue des cercles intellectuels. Il
voit le matérialisme égoïste se substituant à l'idéalisme du ghetto. Il
voit que la sensibilité est exclue de la vie moderne et que la tolérance
tant vantée n'est qu'un mot. Lorsqu'il ose exprimer ces doléances, il
est traité de «fanatique religieux» par des gens qui ne s'intéressent
qu'à la satisfaction de leurs plaisirs et à la vie matérielle. Il s'en
trouve fortement affecté. En présence de cette indifférence égoïste des
Juifs émancipés, il se sent ébranlé dans ses convictions les plus
profondes et il constate avec angoisse que tout cet idéal pour lequel il
a lutté et sacrifié sa vie n'est qu'un fantôme. Il écrit alors ces
lignes:
En vérité je vous le dis, jamais la religion juive ne s'accordera
avec la vie; elle tombera, ou bien elle restera l'apanage de
quelques-uns, comme cela est arrivé dans les pays de l'Europe...La
vie pratique est opposée à la foi. Maintenant je sais que nous
n'avons pas de public, et que la vie pratique agit sans l'aide de
la littérature; l'influence de cette dernière ne s'étend qu'à
quelques esprits naïfs de la province. Le désir de la vie et de la
liberté, la recrudescence du charlatanisme d'un côté, l'abandon des
études religieuses de l'autre, auront des conséquences funestes
pour la jeunesse juive, même en Lithuanie.
Et c'est le regret de la vie dévorée par des luttes stériles, par des
péchés de jeunesse, qui caractérise cette époque de la vie de
l'écrivain.
Aujourd'hui j'ai fini d'écrire l'histoire de ma vie que j'intitule:
«Les péchés de jeunesse.» J'ai fait le bilan de cette vie de trente
ans et un mois, et, désolé, je vois un zéro s'étaler au-dessous.
Comme le hasard s'est montré dur pour moi! J'ai reçu une éducation
en contradiction avec tout ce dont je pouvais avoir besoin plus
tard. J'ai été élevé pour être une célébrité rabbinique, et me
voilà employé de commerce; j'ai été élevé dans un monde imaginaire
pour être un fidèle observateur de la loi, craintif devant le
péché, et cette éducation m'écrase encore maintenant que l'homme
imaginaire a disparu en moi. J'ai été élevé pour vivre dans une
atmosphère de morts, et me voici jeté au milieu de gens menant une
vie réelle, sans que je puisse pourtant y participer. J'ai été
élevé dans un monde de rêves et de théorie pure, et je me trouve au
milieu du chaos de la vie pratique, à laquelle mes besoins exigent
que je m'applique, mais, pareil au papier gratté, mon cerveau ne
peut mettre la pratique à la place du spéculatif. Je ne suis même
pas capable de soutenir une simple discussion au milieu de gens
d'affaires ne parlant qu'affaires. J'ai été élevé pour constituer
une famille après avoir été doté par mon père...Comme mon coeur est
loin de tout cela...!
Je pleure sur mon petit monde détruit que je ne peux plus changer.
Les regrets de Lilienblum sur la besogne inutile de la littérature
hébraïque se traduisent également dans son pamphlet en vers: _Kehal
Rephaïm_ ou «la Réunion des morts.» Les morts sont figurés par les
journaux et revues hébraïques.
Plus tard un romancier de talent, Ruben Aren Braudès, reprendra la lutte
pour l'union de «la foi et de la vie», dans son grand roman: _La Loi et
la Vie_. Le héros de ce roman, le jeune rabbin Samuel, n'est autre que
la personnification de Lilienblum. Comme création artistique, ce roman
est un des meilleurs de la littérature hébraïque. La vie de la province,
l'idéalisme austère des éclairés, les superstitions de la foule, y
apparaissent avec une grande netteté de traits[73]. Publié dans «Haboker
Or» (1877-1880), ce roman ne devait jamais être achevé. N'en était-il
pas de même de son héros, et Lilienblum ne s'est-il pas arrêté au milieu
de sa route?
[Note 73: _Hadath wehayim_, Lemberg, 1880. Un autre grand roman de
Braudès est: _Scheté Hakezavoth_ (les deux Extrêmes), publié en 1886. Il
préconise la renaissance nationale et le romantisme religieux.]
La crise survenue dans la vie de Lilienblum, arraché à son idéologie de
provincial et mis en contact avec la vie pratique, diamétralement
opposée à la résolution du problème de «l'union de la foi et de la
vie», était commune à tous les lettrés de l'époque. Lilienblum et ses
émules se sont pris à regretter l'effort de trois générations
d'humanistes qui, au lieu d'assainir le ghetto, n'avaient fait que
précipiter sa ruine. À l'idéalisme des Maskilim avait succédé
l'utilitarisme grossier et sans idéal. Les paroles suivantes, qui
terminent ses «Péchés de jeunesse», traduisent l'état d'âme du Maskil
pendant les années 1870-80:
Les jeunes gens ne doivent travailler ni penser qu'à préparer leur
vie propre. Tout ce dont ils ne peuvent tirer profit, c'est-à-dire
ce qui n'est pas étude de science, de langue ou apprentissage d'un
métier leur est interdit.
Les adolescents qui s'évadent des études si pénibles du talmud, se
jettent avidement sur lu littérature moderne. Cette précipitation
dure chez nous depuis un siècle environ; les uns disparaissent pour
faire place aux autres, et chaque génération est lancée par une
force aveugle vers on ne sait où...
Il est grand temps de jeter un regard en arrière, de nous arrêter
un instant et de nous demander: où courons-nous et pourquoi
courons-nous?...
Les dieux ne s'en allaient cependant pas du ghetto.--Si Gordon et
surtout Lilienblum avaient prédit la ruine de tous les rêves du ghetto,
c'est précisément parce que, arrachés à la vie de la masse et au milieu
traditionnel, ils jugeaient les choses de loin et se laissaient
influencer par les apparences. Ils ne voyaient dans le sein du judaïsme
que deux camps bien tranchés: les modernes, indifférents à tout ce qui
est judaïsme, et les obscurants, combattant tout ce qui est science,
libre pensée et plaisir matériel. Ils avaient compté sans le peuple
juif. La propagande humaniste n'était pas aussi fastidieuse, aussi
inutile que les derniers humanistes se plaisaient à le déclarer. Dans le
sein même du judaïsme traditionnel, le romantisme conservateur de S.-D.
Luzzato et la sentimentalité sioniste de Mapou avaient suscité, comme
nous l'avons déjà vu, une fermentation d'idées et de sentiments très
féconde. Abstraction faite des anciens romantiques, comme Schulman, qui,
dans la sérénité de leur âme, ne se souciaient guère de toute la
campagne réformatrice et dont les ouvrages, estimés par les orthodoxes
eux-mêmes, contribuaient à la diffusion de l'humanisme et de la
littérature hébraïque,--des rabbins orthodoxes réputés embrassaient avec
enthousiasme la culture de la littérature hébraïque. Sans renoncer à la
foi, ils avaient su faire l'union entre la Foi et la Vie. L'humanisme
conservateur avait atteint son apogée juste au moment où les réalistes
déçus prévoyaient l'effondrement de tout le judaïsme traditionnel.
À côté de la presse réformatrice représentée par le _Haloutz_, le
_Melitz_ et plus tard le _Kol_ (la Voix), il y avait le _Maguid_, le
_Habazeleth_ (le Lys) publié à Jérusalem, et surtout le _Lébanon_ (le
Liban), paraissant d'abord à Paris et ensuite à Mayence, qui défendaient
l'opinion des conservateurs. Dans le Maguid, David Gordon, le rédacteur
du journal, menait, depuis 1871, une campagne ardente soutenue par
l'opinion des lecteurs en faveur de la colonisation de la Palestine,
comme devant précéder la renaissance politique d'Israël.
Dans le Lébanon, Michel Pinès, l'antagoniste de Lilienblum, représentait
avec talent l'opinion des conservateurs de la Lithuanie.
En 1872, parut à Mayence le livre capital de Pinès, _Yaldé Ruhi_ (Les
Enfantements de mon esprit), qui peut être considéré comme le
chef-d'oeuvre de la littérature conservatrice et opposée aux «Péchés de
jeunesse» de Lilienblum. Dans ce livre d'intuition philosophique et de
haute foi, Pinès se fait le défenseur du judaïsme traditionnel. Il
revendique avec une logique serrée le droit d'existence pour la religion
juive intégrale. Sans se montrer fanatique, il croit avec S.-D. Luzzato
que la religion juive et sa poésie dans son ensemble est le produit
propre du génie national juif; qu'elle est inhérente au judaïsme, et non
une législation artificielle qui serait venue se greffer sur elle. Les
rites et les pratiques religieuses sont nécessaires pour maintenir
l'harmonie de la Foi, «comme la mèche est nécessaire à la lampe». Cette
harmonie, qui agit à la fois sur le sentiment et sur le moral, ne peut
être contredite par les résultats de la science, et voilà pourquoi la
foi juive est éternelle dans son essence même. Les réformes religieuses
introduites par les rabbins allemands ont fini par tarir les sources de
la poésie de la religion, et l'union entre la Foi et la Vie, préconisée
par Lilienblum, n'est que futile. À quoi bon, puisque les croyants n'en
éprouvent aucun besoin et se délectent à la foi intégrale qui remplit
tout le vide de leur âme?--Pinès ne partage pas le pessimisme des
réalistes du temps. En vrai conservateur, il croit à la renaissance
nationale du peuple d'Israël et, en romantique juif, il rêve la
réalisation des prédictions humanitaires des prophètes. Le Judaïsme
représente pour lui l'idée juste par excellence. «Et toute idée juste
finira par conquérir l'humanité tout entière.»
* * * * *
Les extrêmes se touchaient. Entre Lilienblum, le dernier des humanistes,
sceptique déçu, et Pinès, l'optimiste du ghetto, il y avait un point
commun. Tous deux croyaient à l'inefficacité de l'action des humanistes
et à l'inanité de l'union entre la Foi et la Vie. Un accord entre eux
n'était cependant pas possible. Tandis que les humanistes, en rompant
avec les rêves séculaires du peuple, s'étaient exclus de sa vie morale
et religieuse et faisaient perdre à leur activité toute sa raison
d'être, les romantiques conservateurs ne tenaient aucun compte des
nécessités de la vie moderne dont le courant avait profondément ébranlé
ce vieux monde et menaçait d'emporter ce dernier rempart national.
L'homme qui devait accomplir l'oeuvre de la synthèse entre le double
courant humaniste et romantique et ramener la Haskala dépérissante aux
sources vives du judaïsme national, c'était Perez Smolensky,
l'initiateur du mouvement national progressiste.
CHAPITRE IX
L'ÉVOLUTION NATIONALE PROGRESSIVE.--P. SMOLENSKY
Perez Smolensky est né en 1842 à Monastirschzina, petit bourg près de
Mohileff. Son père, un pauvre malheureux qui ne parvenait pas à nourrir
sa femme et ses six enfants, fut contraint de quitter les siens pour
échapper à une accusation calomnieuse lancée contre lui par un prêtre
polonais. Sa mère, vaillante femme du peuple, gagna durement sa vie et
celle de ses enfants, dont elle rêvait de faire des rabbins. Enfin, le
père rentra au foyer, et un bien-être relatif s'y établit.
Son premier soin est de veiller à l'instruction de ses deux fils, Léon
et Perez. Le petit Perez montre des capacités hors ligne. À quatre ans,
il aborde l'étude du Pentateuque; à cinq ans il fait déjà du talmud. Ces
études l'absorbent jusqu'à sa onzième année. Alors, comme tous les
enfants du ghetto qui voulaient s'instruire, il quitte son père et sa
mère et se rend à la Yeschiba de Sklow. Il fait la route à pied, avec,
pour toute escorte, les bénédictions maternelles. Son âge tendre ne
l'empêche pas d'être admis dans la Yeschiba et d'acquérir de la renommée
pour son application et son érudition. Son frère Léon, qui l'avait
précédé dans cette ville, l'initie à la langue russe et lui donne à lire
des publications hébraïques modernes. Esprit franc et vif, il brave les
préjugés et entretient des relations avec un certain intellectuel qui
passait pour hérétique, et qui aida au développement intellectuel du
jeune Perez. Tour à tour les dignes bourgeois qui lui servaient ses
repas quotidiens, effrayés de le voir dévier du droit chemin, lui
retirent leur protection. Il tombe dans une misère noire. Il n'a que
quatorze ans, et alors commence pour lui une vie d'agitation et
d'aventure. C'est l'odyssée d'un égaré du ghetto. Repoussé par les
«Missnagdim», il va chercher son salut du côté des Hassidim. Il ne peut
se faire non plus à ce milieu. L'exaltation mystique barbare,
l'absurdité des superstitions et l'hypocrisie l'exaspèrent. Il se lance
dans la vie, entre au service d'un ministre officiant, puis devient
professeur d'hébreu et de talmud. Toute la gamme des professions
flottantes qui ressortissent au domaine des érudits du ghetto, Smolensky
l'a montée, et puis redescendue. Son esprit inquiet et le besoin de se
perfectionner le poussent jusqu'à Odessa. Il s'y installe définitivement
et y passe des années de travail et d'efforts. Il apprend les langues
modernes, son esprit s'élargit et se dégage définitivement des pratiques
religieuses, tout en restant attaché au judaïsme.
En 1867, paraît sa première publication dirigée contre Letteris, qui
jouissait alors d'une autorité incontestable. Smolensky y critique
sévèrement et avec indépendance l'adaptation hébraïque du _Faust_ de
Goethe par Letteris. C'est à Odessa qu'il écrit également les premières
pages de son grand roman: _L'Errant à travers les voies de la vie_[74].
Mais son esprit indépendant ne pouvait se faire à l'étroitesse et à la
mesquinerie des lettrés et des rédacteurs des journaux de l'époque. Il
se décide à partir pour l'Occident civilisé, pays promis des rêves des
Maskilim russes, embelli par les figures de Rapoport et de Luzzato. Il
se rend d'abord à Prague, où demeurait Rapoport, puis à Vienne; plus
tard il pousse jusqu'à Paris et Londres. Il s'instruit et se documente
partout. Observateur fin, il cherche à pénétrer le fond des choses
européennes et du judaïsme occidental. Il entre en relation avec les
rabbins, les savants, les notabilités juives, et il peut enfin apprécier
de près cette liberté tant vantée et les réformes religieuses enviées
par les lettrés de son pays. Il ne tarde pas à apercevoir le revers de
la médaille, et grande est sa désillusion. Il se persuade avec un
profond regret que c'en est fait de l'esprit juif en Occident, que
l'émancipation moderne a détourné ces juifs de l'essence même du
judaïsme, et que, dans toutes les réformes modernes, c'est la forme qui
se substitue au fond, la cérémonie au sentiment religieux et national.
Écoeuré de cet oubli du passé, indigné de l'indifférence des juifs
modernes à l'égard de tout ce qui est cher à son coeur, le jeune
Smolensky se décide à rompre le silence qui se faisait autour du
judaïsme dans les grands centres de l'Europe, et à porter la parole du
ghetto aux nouveaux «gentils».
[Note 74: L'édition complète des romans et des articles de Smolensky
vient de paraître à Saint-Pétersbourg et à Vilna, chez Katzenelenbogen.]
C'est à Vienne qu'il lance la première livraison de sa revue _Haschahar_
(l'Aurore). Presque sans moyens financiers, animé seulement du désir
ardent de travailler au relèvement national et moral de son peuple, le
jeune écrivain expose sa profession de foi dans la déclaration suivante:
Le _Schahar_ est destiné à répandre la lumière de la science sur
les voies d'Israël, à ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas encore
vu la science ou ne l'ont pas comprise, à régénérer la beauté de la
langue hébraïque et à augmenter le nombre de ses fervents.
...Cependant le tout n'est pas d'ouvrir les yeux aux aveugles, il y
a encore ceux qui ont goûté aux fruits de l'arbre de la science,
mais dont les yeux éblouis se sont fermés à toute connaissance de
la langue nationale...Que ces derniers soient avertis que, si ma
plume est consacrée à démasquer les bigots et les tartufes qui se
dissimulent sous le manteau de la vérité, elle n'épargnera pas non
plus les hypocrites éclairés qui cherchent par leurs paroles
mielleuses à détourner les fils d'Israël de l'héritage de leurs
ancêtres.
Guerre à l'obscurantisme moyen-âgeux, guerre à l'indifférentisme
moderne: tel était son plan de combat. _Haschahar_ est devenu bientôt
l'organe de tous ceux qui pensaient, sentaient et luttaient dans le
ghetto, le porte-parole de toutes les revendications civilisatrices et
patriotiques des Maskilim.
À une époque où la littérature hébraïque ne s'occupait que de
traductions ou d'oeuvres de peu de portée, Smolensky déclare hardiment
qu'il n'ouvrira son journal qu'aux écrivains capables de produire des
créations originales. L'ère des traducteurs et imitateurs fades était
finie; une nouvelle école d'écrivains originaux apparaissait, et le
public s'accoutumait peu à peu à donner la préférence à ces derniers.
À une époque où le dénigrement national était poussé à outrance,
Smolensky revendique le droit d'existence pour le judaïsme dans les
termes suivants:
Certainement il faut que le peuple juif ressemble aux autres
peuples, qu'il aspire à la lumière de la science et qu'il soit
fidèle au pays qu'il habite. Mais, tout comme les autres, il ne
doit pas avoir honte de son origine et ne pas renier l'espoir qu'un
jour prendra fin son exil. Comme les autres, sachons apprécier
notre langue, la gloire de notre peuple. Nous n'avons pas à rougir
de la langue dans laquelle nos prophètes s'exprimaient, nos
ancêtres priaient et pleuraient, lorsque leur sang
coulait...Quiconque renonce à l'hébreu est l'ennemi de son
peuple....
La réputation du _Schahar_ s'est surtout affermie grâce à la publication
du grand roman de Smolensky: _L'Errant à travers les voies de la vie_.
Dans ce roman, comme dans tous ses écrits, il apparaît comme le prophète
qui dénonce les crimes et la dépravation du ghetto, et comme
l'annonciateur de la dignité nationale renaissante.
La pauvreté de ses ressources matérielles et les animosités que son
indépendance ne manque pas de susciter dans le camp des lettrés
n'arrêtent pas l'écrivain dans ses desseins.
En 1872, Smolensky publie à Vienne son chef-d'oeuvre _Am Olam_ (Le peuple
éternel), qui est devenu la base du mouvement d'émancipation nationale.
Dans cet ouvrage remarquable à tous les points de vue, il se révèle
comme un penseur original et comme un poète inspiré par une intuition
générale. Smolensky s'y montre humaniste et patriote à la fois. Il est
plein d'amour pour son peuple, et sa foi dans son avenir est illimitée.
Il démontre avec conviction que le véritable nationalisme ne s'oppose
pas à la réalisation définitive de l'idéal de la fraternité universelle.
Le dévouement national n'est qu'une phase supérieure du dévouement pour
la famille. Dans la nature même, nous voyons que, plus les
individualités sont distinctes, plus grande est leur supériorité et leur
indépendance. La différenciation est la loi du progrès. Pourquoi ne pas
appliquer cette règle aux groupes humains ou aux nations?
La somme totale des qualités propres aux diverses nations ainsi que les
façons d'après lesquelles elles ont réagi vis-à-vis des conceptions
venues du dehors, constituent la vie et la culture de tout le genre
humain. Tout en admettant que le passé historique forme une partie
essentielle de l'existence d'un peuple, il croit bien plus urgente
encore la nécessité pour chaque peuple d'avoir un idéal présent et des
espérances nationales pour un avenir meilleur. Le judaïsme entretient
l'idéal messianique qui n'est en somme que l'espoir de sa renaissance
nationale. Malheureusement, les modernes incroyants nient cet idéal, et
les orthodoxes l'enveloppent de ténèbres.
Le dernier chapitre, «l'espérance d'Israël», est animé d'un élan
magnifique. Pour la première fois en hébreu, le Messianisme est dégagé
de son élément religieux. Pour la première fois un écrivain hébreu
déclare que le Messianisme n'est que la résurrection politique et morale
d'Israël, le _retour à la tradition prophétique_.
Pourquoi donc les Grecs, les Roumains pourraient-ils aspirer à leur
émancipation nationale, et Israël, le peuple de la Bible, ne le
pourrait-il pas?...Le seul obstacle à cette revendication, c'est le fait
que les juifs ont perdu la notion de leur unité nationale et le
sentiment de leur solidarité.
Cette conviction de l'existence d'une nationalité juive, cette
émancipation nationale rêvée par Salvador, Hess et Luzzato, considérée
comme une hérésie par les orthodoxes et comme une théorie dangereuse par
les libéraux, avait trouvé enfin son prophète. Sa parole enthousiaste
devait porter cet idéal aux masses en Russie et en Galicie, et
supplanter le Messianisme mystique.
Esprit combatif, Smolensky ne s'est pas arrêté là. L'idée de la
régénération nationale se heurtait à la théorie mise en honneur par
Mendelssohn et son école, que le judaïsme ne constituait qu'une
confession religieuse. Dans une série d'articles (Il est un temps pour
planter et un temps pour arracher les plantes), il fait justice de cette
théorie[75].
[Note 75: «_Eth lataath_» et «_Eth laakor netoal_», Haschahar,
1875-1876.]
Appuyé sur l'histoire et sur la connaissance du judaïsme, il prouve que
la religion juive n'est pas un bloc immuable, mais plutôt une doctrine
éthique et philosophique évoluant sans cesse et changeant d'aspect selon
les époques et les milieux. Si elle forme la quintessence du génie
national juif, elle n'est pas moins accessible en théorie et en pratique
à tout le monde. Elle n'est pas l'apanage dogmatique exclusif d'une
caste sacerdotale.
Voilà pourquoi Smolensky réprouve le dogmatisme religieux représenté par
Mendelssohn, qui voulait confiner le judaïsme dans la loi rabbinique,
sans reconnaître son caractère essentiellement évolutif. Maïmonide
lui-même ne trouve pas grâce à ses yeux. N'est-ce pas lui qui consacra
le dogmatisme raisonneur? À plus forte raison n'épargne-t-il pas les
réformateurs modernes. Certainement, les réformes religieuses sont
nécessaires, mais elles doivent se produire spontanément, émaner du coeur
même du peuple croyant, répondre aux modifications sociales, et non pas
être le produit factice de quelques intellectuels ayant depuis longtemps
rompu avec le peuple, ne partageant ni ses souffrances ni ses
espérances. Si Luther a réussi, c'est parce qu'il croyait lui-même;
mais les réformateurs juifs modernes ne croient plus, c'est pourquoi
leur oeuvre ne subsistera pas. Seule l'étude de la langue hébraïque, de
la religion, de la civilisation et de l'esprit juifs, est en état de
substituer à la lettre morte, aux règlements vides d'âme, un sentiment
national et religieux vivace conforme aux exigences de la vie. Le siècle
prochain verra un judaïsme unifié renaissant.