Et il conte sa vie d'enfant, la période du «tohu» passée dans les

études, la misère, la superstition. Puis il rappelle les années de

l'adolescence, le mariage précoce, la lutte pour l'existence, sa pauvre

vie de maître de talmud, le joug double de la belle-mère et de la loi

rigide. Initié à la littérature hébraïque, sa conscience hésite

longtemps, mais sa logique farouche triomphe et le pousse à la ruine

successive de toutes les idées dans lesquelles il avait vécu jusque-là.

Et c'est la négation qui supplante la croyance. Alors commence la lutte

atroce, impitoyable, à peine soutenu par deux ou trois esprits élevés

contre toute une ville d'obscurants qui le mettent hors la loi. La

publication de son article sur la nécessité des réformes dans la

religion augmente encore l'exaspération publique contre lui; sa perte

est décidée. Sans une intervention du dehors, il aurait été livré au

service militaire ou dénoncé comme hérétique dangereux. Et dire que cet

hérétique, maudit par toutes les bouches, n'était qu'à ses débuts et

qu'il se faisait encore scrupule de transporter le samedi un livre d'un

endroit à l'autre! La lecture de Mapou avait éveillé son âme naïve,

déjà agitée par des sentiments intimes; la rencontre fortuite d'une

femme intelligente fait vibrer dans son coeur des notes inconnues

jusqu'alors. La vie lui devient cependant insupportable dans sa ville

natale et il part pour Odessa, l'Eldorado des rêveurs du ghetto. Là

encore des désillusions l'attendent. Lui, le martyr de ses idées, le

champion de la Haskala, l'homme de coeur affamé de savoir et de justice,

il ne tarde pas, avec son esprit pénétrant et perspicace, à voir qu'il

n'est pas encore dans le meilleur des mondes modernes. Il constate avec

amertume que les juifs du midi de la Russie, «là où le talmud est exclu

de la vie pratique, sont certainement plus libres, mais ne sont pas

exempts des superstitions stupides.» Il constate que la littérature

hébraïque, si chère à son coeur, est exclue des cercles intellectuels. Il

voit le matérialisme égoïste se substituant à l'idéalisme du ghetto. Il

voit que la sensibilité est exclue de la vie moderne et que la tolérance

tant vantée n'est qu'un mot. Lorsqu'il ose exprimer ces doléances, il

est traité de «fanatique religieux» par des gens qui ne s'intéressent

qu'à la satisfaction de leurs plaisirs et à la vie matérielle. Il s'en

trouve fortement affecté. En présence de cette indifférence égoïste des

Juifs émancipés, il se sent ébranlé dans ses convictions les plus

profondes et il constate avec angoisse que tout cet idéal pour lequel il

a lutté et sacrifié sa vie n'est qu'un fantôme. Il écrit alors ces

lignes:

En vérité je vous le dis, jamais la religion juive ne s'accordera

avec la vie; elle tombera, ou bien elle restera l'apanage de

quelques-uns, comme cela est arrivé dans les pays de l'Europe...La

vie pratique est opposée à la foi. Maintenant je sais que nous

n'avons pas de public, et que la vie pratique agit sans l'aide de

la littérature; l'influence de cette dernière ne s'étend qu'à

quelques esprits naïfs de la province. Le désir de la vie et de la

liberté, la recrudescence du charlatanisme d'un côté, l'abandon des

études religieuses de l'autre, auront des conséquences funestes

pour la jeunesse juive, même en Lithuanie.

Et c'est le regret de la vie dévorée par des luttes stériles, par des

péchés de jeunesse, qui caractérise cette époque de la vie de

l'écrivain.

Aujourd'hui j'ai fini d'écrire l'histoire de ma vie que j'intitule:

«Les péchés de jeunesse.» J'ai fait le bilan de cette vie de trente

ans et un mois, et, désolé, je vois un zéro s'étaler au-dessous.

Comme le hasard s'est montré dur pour moi! J'ai reçu une éducation

en contradiction avec tout ce dont je pouvais avoir besoin plus

tard. J'ai été élevé pour être une célébrité rabbinique, et me

voilà employé de commerce; j'ai été élevé dans un monde imaginaire

pour être un fidèle observateur de la loi, craintif devant le

péché, et cette éducation m'écrase encore maintenant que l'homme

imaginaire a disparu en moi. J'ai été élevé pour vivre dans une

atmosphère de morts, et me voici jeté au milieu de gens menant une

vie réelle, sans que je puisse pourtant y participer. J'ai été

élevé dans un monde de rêves et de théorie pure, et je me trouve au

milieu du chaos de la vie pratique, à laquelle mes besoins exigent

que je m'applique, mais, pareil au papier gratté, mon cerveau ne

peut mettre la pratique à la place du spéculatif. Je ne suis même

pas capable de soutenir une simple discussion au milieu de gens

d'affaires ne parlant qu'affaires. J'ai été élevé pour constituer

une famille après avoir été doté par mon père...Comme mon coeur est

loin de tout cela...!

Je pleure sur mon petit monde détruit que je ne peux plus changer.

Les regrets de Lilienblum sur la besogne inutile de la littérature

hébraïque se traduisent également dans son pamphlet en vers: _Kehal

Rephaïm_ ou «la Réunion des morts.» Les morts sont figurés par les

journaux et revues hébraïques.

Plus tard un romancier de talent, Ruben Aren Braudès, reprendra la lutte

pour l'union de «la foi et de la vie», dans son grand roman: _La Loi et

la Vie_. Le héros de ce roman, le jeune rabbin Samuel, n'est autre que

la personnification de Lilienblum. Comme création artistique, ce roman

est un des meilleurs de la littérature hébraïque. La vie de la province,

l'idéalisme austère des éclairés, les superstitions de la foule, y

apparaissent avec une grande netteté de traits[73]. Publié dans «Haboker

Or» (1877-1880), ce roman ne devait jamais être achevé. N'en était-il

pas de même de son héros, et Lilienblum ne s'est-il pas arrêté au milieu

de sa route?

[Note 73: _Hadath wehayim_, Lemberg, 1880. Un autre grand roman de

Braudès est: _Scheté Hakezavoth_ (les deux Extrêmes), publié en 1886. Il

préconise la renaissance nationale et le romantisme religieux.]

La crise survenue dans la vie de Lilienblum, arraché à son idéologie de

provincial et mis en contact avec la vie pratique, diamétralement

opposée à la résolution du problème de «l'union de la foi et de la

vie», était commune à tous les lettrés de l'époque. Lilienblum et ses

émules se sont pris à regretter l'effort de trois générations

d'humanistes qui, au lieu d'assainir le ghetto, n'avaient fait que

précipiter sa ruine. À l'idéalisme des Maskilim avait succédé

l'utilitarisme grossier et sans idéal. Les paroles suivantes, qui

terminent ses «Péchés de jeunesse», traduisent l'état d'âme du Maskil

pendant les années 1870-80:

Les jeunes gens ne doivent travailler ni penser qu'à préparer leur

vie propre. Tout ce dont ils ne peuvent tirer profit, c'est-à-dire

ce qui n'est pas étude de science, de langue ou apprentissage d'un

métier leur est interdit.

Les adolescents qui s'évadent des études si pénibles du talmud, se

jettent avidement sur lu littérature moderne. Cette précipitation

dure chez nous depuis un siècle environ; les uns disparaissent pour

faire place aux autres, et chaque génération est lancée par une

force aveugle vers on ne sait où...

Il est grand temps de jeter un regard en arrière, de nous arrêter

un instant et de nous demander: où courons-nous et pourquoi

courons-nous?...

Les dieux ne s'en allaient cependant pas du ghetto.--Si Gordon et

surtout Lilienblum avaient prédit la ruine de tous les rêves du ghetto,

c'est précisément parce que, arrachés à la vie de la masse et au milieu

traditionnel, ils jugeaient les choses de loin et se laissaient

influencer par les apparences. Ils ne voyaient dans le sein du judaïsme

que deux camps bien tranchés: les modernes, indifférents à tout ce qui

est judaïsme, et les obscurants, combattant tout ce qui est science,

libre pensée et plaisir matériel. Ils avaient compté sans le peuple

juif. La propagande humaniste n'était pas aussi fastidieuse, aussi

inutile que les derniers humanistes se plaisaient à le déclarer. Dans le

sein même du judaïsme traditionnel, le romantisme conservateur de S.-D.

Luzzato et la sentimentalité sioniste de Mapou avaient suscité, comme

nous l'avons déjà vu, une fermentation d'idées et de sentiments très

féconde. Abstraction faite des anciens romantiques, comme Schulman, qui,

dans la sérénité de leur âme, ne se souciaient guère de toute la

campagne réformatrice et dont les ouvrages, estimés par les orthodoxes

eux-mêmes, contribuaient à la diffusion de l'humanisme et de la

littérature hébraïque,--des rabbins orthodoxes réputés embrassaient avec

enthousiasme la culture de la littérature hébraïque. Sans renoncer à la

foi, ils avaient su faire l'union entre la Foi et la Vie. L'humanisme

conservateur avait atteint son apogée juste au moment où les réalistes

déçus prévoyaient l'effondrement de tout le judaïsme traditionnel.

À côté de la presse réformatrice représentée par le _Haloutz_, le

_Melitz_ et plus tard le _Kol_ (la Voix), il y avait le _Maguid_, le

_Habazeleth_ (le Lys) publié à Jérusalem, et surtout le _Lébanon_ (le

Liban), paraissant d'abord à Paris et ensuite à Mayence, qui défendaient

l'opinion des conservateurs. Dans le Maguid, David Gordon, le rédacteur

du journal, menait, depuis 1871, une campagne ardente soutenue par

l'opinion des lecteurs en faveur de la colonisation de la Palestine,

comme devant précéder la renaissance politique d'Israël.

Dans le Lébanon, Michel Pinès, l'antagoniste de Lilienblum, représentait

avec talent l'opinion des conservateurs de la Lithuanie.

En 1872, parut à Mayence le livre capital de Pinès, _Yaldé Ruhi_ (Les

Enfantements de mon esprit), qui peut être considéré comme le

chef-d'oeuvre de la littérature conservatrice et opposée aux «Péchés de

jeunesse» de Lilienblum. Dans ce livre d'intuition philosophique et de

haute foi, Pinès se fait le défenseur du judaïsme traditionnel. Il

revendique avec une logique serrée le droit d'existence pour la religion

juive intégrale. Sans se montrer fanatique, il croit avec S.-D. Luzzato

que la religion juive et sa poésie dans son ensemble est le produit

propre du génie national juif; qu'elle est inhérente au judaïsme, et non

une législation artificielle qui serait venue se greffer sur elle. Les

rites et les pratiques religieuses sont nécessaires pour maintenir

l'harmonie de la Foi, «comme la mèche est nécessaire à la lampe». Cette

harmonie, qui agit à la fois sur le sentiment et sur le moral, ne peut

être contredite par les résultats de la science, et voilà pourquoi la

foi juive est éternelle dans son essence même. Les réformes religieuses

introduites par les rabbins allemands ont fini par tarir les sources de

la poésie de la religion, et l'union entre la Foi et la Vie, préconisée

par Lilienblum, n'est que futile. À quoi bon, puisque les croyants n'en

éprouvent aucun besoin et se délectent à la foi intégrale qui remplit

tout le vide de leur âme?--Pinès ne partage pas le pessimisme des

réalistes du temps. En vrai conservateur, il croit à la renaissance

nationale du peuple d'Israël et, en romantique juif, il rêve la

réalisation des prédictions humanitaires des prophètes. Le Judaïsme

représente pour lui l'idée juste par excellence. «Et toute idée juste

finira par conquérir l'humanité tout entière.»

* * * * *

Les extrêmes se touchaient. Entre Lilienblum, le dernier des humanistes,

sceptique déçu, et Pinès, l'optimiste du ghetto, il y avait un point

commun. Tous deux croyaient à l'inefficacité de l'action des humanistes

et à l'inanité de l'union entre la Foi et la Vie. Un accord entre eux

n'était cependant pas possible. Tandis que les humanistes, en rompant

avec les rêves séculaires du peuple, s'étaient exclus de sa vie morale

et religieuse et faisaient perdre à leur activité toute sa raison

d'être, les romantiques conservateurs ne tenaient aucun compte des

nécessités de la vie moderne dont le courant avait profondément ébranlé

ce vieux monde et menaçait d'emporter ce dernier rempart national.

L'homme qui devait accomplir l'oeuvre de la synthèse entre le double

courant humaniste et romantique et ramener la Haskala dépérissante aux

sources vives du judaïsme national, c'était Perez Smolensky,

l'initiateur du mouvement national progressiste.

CHAPITRE IX

L'ÉVOLUTION NATIONALE PROGRESSIVE.--P. SMOLENSKY

Perez Smolensky est né en 1842 à Monastirschzina, petit bourg près de

Mohileff. Son père, un pauvre malheureux qui ne parvenait pas à nourrir

sa femme et ses six enfants, fut contraint de quitter les siens pour

échapper à une accusation calomnieuse lancée contre lui par un prêtre

polonais. Sa mère, vaillante femme du peuple, gagna durement sa vie et

celle de ses enfants, dont elle rêvait de faire des rabbins. Enfin, le

père rentra au foyer, et un bien-être relatif s'y établit.

Son premier soin est de veiller à l'instruction de ses deux fils, Léon

et Perez. Le petit Perez montre des capacités hors ligne. À quatre ans,

il aborde l'étude du Pentateuque; à cinq ans il fait déjà du talmud. Ces

études l'absorbent jusqu'à sa onzième année. Alors, comme tous les

enfants du ghetto qui voulaient s'instruire, il quitte son père et sa

mère et se rend à la Yeschiba de Sklow. Il fait la route à pied, avec,

pour toute escorte, les bénédictions maternelles. Son âge tendre ne

l'empêche pas d'être admis dans la Yeschiba et d'acquérir de la renommée

pour son application et son érudition. Son frère Léon, qui l'avait

précédé dans cette ville, l'initie à la langue russe et lui donne à lire

des publications hébraïques modernes. Esprit franc et vif, il brave les

préjugés et entretient des relations avec un certain intellectuel qui

passait pour hérétique, et qui aida au développement intellectuel du

jeune Perez. Tour à tour les dignes bourgeois qui lui servaient ses

repas quotidiens, effrayés de le voir dévier du droit chemin, lui

retirent leur protection. Il tombe dans une misère noire. Il n'a que

quatorze ans, et alors commence pour lui une vie d'agitation et

d'aventure. C'est l'odyssée d'un égaré du ghetto. Repoussé par les

«Missnagdim», il va chercher son salut du côté des Hassidim. Il ne peut

se faire non plus à ce milieu. L'exaltation mystique barbare,

l'absurdité des superstitions et l'hypocrisie l'exaspèrent. Il se lance

dans la vie, entre au service d'un ministre officiant, puis devient

professeur d'hébreu et de talmud. Toute la gamme des professions

flottantes qui ressortissent au domaine des érudits du ghetto, Smolensky

l'a montée, et puis redescendue. Son esprit inquiet et le besoin de se

perfectionner le poussent jusqu'à Odessa. Il s'y installe définitivement

et y passe des années de travail et d'efforts. Il apprend les langues

modernes, son esprit s'élargit et se dégage définitivement des pratiques

religieuses, tout en restant attaché au judaïsme.

En 1867, paraît sa première publication dirigée contre Letteris, qui

jouissait alors d'une autorité incontestable. Smolensky y critique

sévèrement et avec indépendance l'adaptation hébraïque du _Faust_ de

Goethe par Letteris. C'est à Odessa qu'il écrit également les premières

pages de son grand roman: _L'Errant à travers les voies de la vie_[74].

Mais son esprit indépendant ne pouvait se faire à l'étroitesse et à la

mesquinerie des lettrés et des rédacteurs des journaux de l'époque. Il

se décide à partir pour l'Occident civilisé, pays promis des rêves des

Maskilim russes, embelli par les figures de Rapoport et de Luzzato. Il

se rend d'abord à Prague, où demeurait Rapoport, puis à Vienne; plus

tard il pousse jusqu'à Paris et Londres. Il s'instruit et se documente

partout. Observateur fin, il cherche à pénétrer le fond des choses

européennes et du judaïsme occidental. Il entre en relation avec les

rabbins, les savants, les notabilités juives, et il peut enfin apprécier

de près cette liberté tant vantée et les réformes religieuses enviées

par les lettrés de son pays. Il ne tarde pas à apercevoir le revers de

la médaille, et grande est sa désillusion. Il se persuade avec un

profond regret que c'en est fait de l'esprit juif en Occident, que

l'émancipation moderne a détourné ces juifs de l'essence même du

judaïsme, et que, dans toutes les réformes modernes, c'est la forme qui

se substitue au fond, la cérémonie au sentiment religieux et national.

Écoeuré de cet oubli du passé, indigné de l'indifférence des juifs

modernes à l'égard de tout ce qui est cher à son coeur, le jeune

Smolensky se décide à rompre le silence qui se faisait autour du

judaïsme dans les grands centres de l'Europe, et à porter la parole du

ghetto aux nouveaux «gentils».

[Note 74: L'édition complète des romans et des articles de Smolensky

vient de paraître à Saint-Pétersbourg et à Vilna, chez Katzenelenbogen.]

C'est à Vienne qu'il lance la première livraison de sa revue _Haschahar_

(l'Aurore). Presque sans moyens financiers, animé seulement du désir

ardent de travailler au relèvement national et moral de son peuple, le

jeune écrivain expose sa profession de foi dans la déclaration suivante:

Le _Schahar_ est destiné à répandre la lumière de la science sur

les voies d'Israël, à ouvrir les yeux à ceux qui n'ont pas encore

vu la science ou ne l'ont pas comprise, à régénérer la beauté de la

langue hébraïque et à augmenter le nombre de ses fervents.

...Cependant le tout n'est pas d'ouvrir les yeux aux aveugles, il y

a encore ceux qui ont goûté aux fruits de l'arbre de la science,

mais dont les yeux éblouis se sont fermés à toute connaissance de

la langue nationale...Que ces derniers soient avertis que, si ma

plume est consacrée à démasquer les bigots et les tartufes qui se

dissimulent sous le manteau de la vérité, elle n'épargnera pas non

plus les hypocrites éclairés qui cherchent par leurs paroles

mielleuses à détourner les fils d'Israël de l'héritage de leurs

ancêtres.

Guerre à l'obscurantisme moyen-âgeux, guerre à l'indifférentisme

moderne: tel était son plan de combat. _Haschahar_ est devenu bientôt

l'organe de tous ceux qui pensaient, sentaient et luttaient dans le

ghetto, le porte-parole de toutes les revendications civilisatrices et

patriotiques des Maskilim.

À une époque où la littérature hébraïque ne s'occupait que de

traductions ou d'oeuvres de peu de portée, Smolensky déclare hardiment

qu'il n'ouvrira son journal qu'aux écrivains capables de produire des

créations originales. L'ère des traducteurs et imitateurs fades était

finie; une nouvelle école d'écrivains originaux apparaissait, et le

public s'accoutumait peu à peu à donner la préférence à ces derniers.

À une époque où le dénigrement national était poussé à outrance,

Smolensky revendique le droit d'existence pour le judaïsme dans les

termes suivants:

Certainement il faut que le peuple juif ressemble aux autres

peuples, qu'il aspire à la lumière de la science et qu'il soit

fidèle au pays qu'il habite. Mais, tout comme les autres, il ne

doit pas avoir honte de son origine et ne pas renier l'espoir qu'un

jour prendra fin son exil. Comme les autres, sachons apprécier

notre langue, la gloire de notre peuple. Nous n'avons pas à rougir

de la langue dans laquelle nos prophètes s'exprimaient, nos

ancêtres priaient et pleuraient, lorsque leur sang

coulait...Quiconque renonce à l'hébreu est l'ennemi de son

peuple....

La réputation du _Schahar_ s'est surtout affermie grâce à la publication

du grand roman de Smolensky: _L'Errant à travers les voies de la vie_.

Dans ce roman, comme dans tous ses écrits, il apparaît comme le prophète

qui dénonce les crimes et la dépravation du ghetto, et comme

l'annonciateur de la dignité nationale renaissante.

La pauvreté de ses ressources matérielles et les animosités que son

indépendance ne manque pas de susciter dans le camp des lettrés

n'arrêtent pas l'écrivain dans ses desseins.

En 1872, Smolensky publie à Vienne son chef-d'oeuvre _Am Olam_ (Le peuple

éternel), qui est devenu la base du mouvement d'émancipation nationale.

Dans cet ouvrage remarquable à tous les points de vue, il se révèle

comme un penseur original et comme un poète inspiré par une intuition

générale. Smolensky s'y montre humaniste et patriote à la fois. Il est

plein d'amour pour son peuple, et sa foi dans son avenir est illimitée.

Il démontre avec conviction que le véritable nationalisme ne s'oppose

pas à la réalisation définitive de l'idéal de la fraternité universelle.

Le dévouement national n'est qu'une phase supérieure du dévouement pour

la famille. Dans la nature même, nous voyons que, plus les

individualités sont distinctes, plus grande est leur supériorité et leur

indépendance. La différenciation est la loi du progrès. Pourquoi ne pas

appliquer cette règle aux groupes humains ou aux nations?

La somme totale des qualités propres aux diverses nations ainsi que les

façons d'après lesquelles elles ont réagi vis-à-vis des conceptions

venues du dehors, constituent la vie et la culture de tout le genre

humain. Tout en admettant que le passé historique forme une partie

essentielle de l'existence d'un peuple, il croit bien plus urgente

encore la nécessité pour chaque peuple d'avoir un idéal présent et des

espérances nationales pour un avenir meilleur. Le judaïsme entretient

l'idéal messianique qui n'est en somme que l'espoir de sa renaissance

nationale. Malheureusement, les modernes incroyants nient cet idéal, et

les orthodoxes l'enveloppent de ténèbres.

Le dernier chapitre, «l'espérance d'Israël», est animé d'un élan

magnifique. Pour la première fois en hébreu, le Messianisme est dégagé

de son élément religieux. Pour la première fois un écrivain hébreu

déclare que le Messianisme n'est que la résurrection politique et morale

d'Israël, le _retour à la tradition prophétique_.

Pourquoi donc les Grecs, les Roumains pourraient-ils aspirer à leur

émancipation nationale, et Israël, le peuple de la Bible, ne le

pourrait-il pas?...Le seul obstacle à cette revendication, c'est le fait

que les juifs ont perdu la notion de leur unité nationale et le

sentiment de leur solidarité.

Cette conviction de l'existence d'une nationalité juive, cette

émancipation nationale rêvée par Salvador, Hess et Luzzato, considérée

comme une hérésie par les orthodoxes et comme une théorie dangereuse par

les libéraux, avait trouvé enfin son prophète. Sa parole enthousiaste

devait porter cet idéal aux masses en Russie et en Galicie, et

supplanter le Messianisme mystique.

Esprit combatif, Smolensky ne s'est pas arrêté là. L'idée de la

régénération nationale se heurtait à la théorie mise en honneur par

Mendelssohn et son école, que le judaïsme ne constituait qu'une

confession religieuse. Dans une série d'articles (Il est un temps pour

planter et un temps pour arracher les plantes), il fait justice de cette

théorie[75].

[Note 75: «_Eth lataath_» et «_Eth laakor netoal_», Haschahar,

1875-1876.]

Appuyé sur l'histoire et sur la connaissance du judaïsme, il prouve que

la religion juive n'est pas un bloc immuable, mais plutôt une doctrine

éthique et philosophique évoluant sans cesse et changeant d'aspect selon

les époques et les milieux. Si elle forme la quintessence du génie

national juif, elle n'est pas moins accessible en théorie et en pratique

à tout le monde. Elle n'est pas l'apanage dogmatique exclusif d'une

caste sacerdotale.

Voilà pourquoi Smolensky réprouve le dogmatisme religieux représenté par

Mendelssohn, qui voulait confiner le judaïsme dans la loi rabbinique,

sans reconnaître son caractère essentiellement évolutif. Maïmonide

lui-même ne trouve pas grâce à ses yeux. N'est-ce pas lui qui consacra

le dogmatisme raisonneur? À plus forte raison n'épargne-t-il pas les

réformateurs modernes. Certainement, les réformes religieuses sont

nécessaires, mais elles doivent se produire spontanément, émaner du coeur

même du peuple croyant, répondre aux modifications sociales, et non pas

être le produit factice de quelques intellectuels ayant depuis longtemps

rompu avec le peuple, ne partageant ni ses souffrances ni ses

espérances. Si Luther a réussi, c'est parce qu'il croyait lui-même;

mais les réformateurs juifs modernes ne croient plus, c'est pourquoi

leur oeuvre ne subsistera pas. Seule l'étude de la langue hébraïque, de

la religion, de la civilisation et de l'esprit juifs, est en état de

substituer à la lettre morte, aux règlements vides d'âme, un sentiment

national et religieux vivace conforme aux exigences de la vie. Le siècle

prochain verra un judaïsme unifié renaissant.

La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885) · 第 10 / 13 段