Bath-Schoua est une admirable créature, dotée par la nature de toutes

les qualités. Belle, intelligente, pure, bonne et charmante, elle

s'entend à merveille aux soins du ménage. Elle est admirée par tout le

monde, jusqu'au chétif _Porousch_ (sorte d'ermite studieux volontaire)

qui se cache derrière la grille qui sépare le compartiment réservé aux

femmes à la synagogue, pour la regarder. Hélas, cette fleur est fiancée

par son père à un certain Hillel, être chétif, vilain, stupide et

antipathique. Mais il possède par coeur tous les in-folios du Talmud, et

c'est tout dire. On célèbre le mariage. Le couple mange pendant trois

ans à la table des beaux-parents; deux enfants naissent de cette union.

Le père de Bath-Schoua perd sa fortune, et Hillel est obligé de chercher

à gagner sa vie. Mais cet homme incapable ne trouve rien. Il part pour

les pays étrangers, et jamais plus on n'entend parler de lui.

Bath-Schoua reste seule avec ses deux enfants. Sans se décourager, elle

gagne péniblement son pain. Tout son amour, elle le reporte sur ses

enfants qu'elle s'efforce de parer et d'habiller comme les enfants des

riches.

Sur ces entrefaites arrive dans la petite ville un jeune homme nommé

Fabi. Juif moderne, il est instruit et intelligent, beau et généreux. Il

s'intéresse à la jeune femme, en devient amoureux. Bath-Schoua n'ose

croire à son bonheur. Cependant un obstacle infranchissable s'oppose à

leur union. Bath-Schoua n'est pas divorcée, on ne sait pas non plus si

son mari est mort. Fabi, plein d'énergie, se met à la recherche de

l'époux disparu. Il le découvre et, moyennant finances, il lui arrache

un divorce pour sa femme. L'acte officiel en règle et légalisé par

l'autorité rabbinique est envoyé à la femme. Hillel s'embarque pour

l'Amérique et son navire fait naufrage.

Bath-Schoua pourra donc enfin jouir du bonheur qu'elle a tant mérité!

Hélas, non, la fortune, dans la personne de Rabbi Vofsi, la trahit

encore une fois. Ce rabbin est un pharisien rigide; une peccadille lui

suffit pour annuler l'acte de divorce. Le mot Hillel y était mal

orthographié, selon l'autorité de certains commentateurs. Après le _Hé_

il manquait un _Iod_. Ainsi le bonheur entrevu par Bath-Schoua est

détruit à tout jamais.

Ce malheur n'est pas unique dans son genre; les Bath-Schoua sont légion

dans le ghetto. Il y en a d'autres non moins poignants pour des motifs

aussi futiles.

Dans un autre poème qui porte le titre: _Asaka Derispak_ (Pour une

bagatelle)[68], le poète raconte comment, par la faute d'un malheureux

grain d'orge égaré dans la soupe du repas de Pâque, d'où tout aliment

fermenté doit être exclu, la paix d'un ménage fut troublée. Affolée et

rongée par le remords d'avoir servi cette soupe suspecte, la pauvre

femme court chez le Rabbin, qui déclare qu'elle a fait manger aux siens

des mets interdits et que la vaisselle dans laquelle ces mets ont été

servis doit être brisée. Mais le mari, simple cocher, ne l'entend pas

ainsi. Il fait retomber sa colère sur sa femme. La paix du foyer est

troublée, et finalement il répudie sa femme. Le poète fulmine contre les

rabbins et contre leur interprétation étroite et insensée des textes.

[Note 68: Littéralement: «bois de voiture».]

Nous avons été esclaves au pays d'Égypte.

Ne le sommes-nous pas encore? Nous sommes liés par des chaînes

d'absurdités, par des cordes de stupidités, par toutes sortes de

préjugés.... Certes les étrangers ne nous oppriment plus, mais nos

oppresseurs sont issus de nous-mêmes. Nos mains ne sont plus liées,

mais notre âme est enchaînée....

Un tableau de moeurs sombre et grandiose, une peinture exacte de la

domination inique et arbitraire exercée par le Cahal, l'idéalisation du

Maskil, impuissant à lui seul à lutter contre toutes les forces

réactionnaires coalisées, voilà ce que nous trouvons dans le dernier

grand poème satirique de Gordon intitulé: «Les deux Joseph-ben-Simon».

Nous y voyons comment le jeune talmudiste, épris des sciences et de la

littérature moderne, est persécuté par les fanatiques. Ne pouvant leur

résister, il est obligé de s'expatrier. Il s'en va vers l'Italie. La

renommée de S. D. Luzzato a attiré à l'université de Padoue nombre de

jeunes gens russes avides de savoir. Là Joseph-ben-Simon poursuit

parallèlement des études rabbiniques et médicales.

Enfin, ses efforts sont couronnés de succès, et il rêve de retourner

dans son pays pour consacrer ses efforts au relèvement matériel et moral

de ses frères. Déjà il se voit à la tête de sa communauté, guérissant

l'âme, guérissant le corps, redressant les torts, introduisant des

réformes, et apportant un souffle nouveau dans les membres desséchés du

judaïsme. À peine est-il arrivé dans sa ville natale qu'il est arrêté et

jeté en prison. Le Cahal avait délivré un passeport à son nom à un fils

de cordonnier, misérable individu, bandit et voleur. Un crime

d'assassinat pèse sur ce dernier, et c'est l'innocent qui va expier pour

le coupable. Le vrai Joseph-ben-Simon a beau protester de son innocence,

le chef du Cahal, devant lequel il est amené, déclare qu'il n'y a pas

d'autre Joseph-ben-Simon et que c'est lui le coupable.

La petite ville est décrite avec exactitude. Nous sommes sur la place

publique, la place du marché. Toutes les ordures y sont jetées, et une

puanteur atroce s'en dégage. La synagogue touche à cette place, édifice

sordide tombant en ruines. «La boue et la saleté limitent la sainteté»,

mais Dieu ne s'en formalise pas, «il est trop haut placé pour que cela

l'incommode.» Mais la plus grande impureté, l'infection morale émane de

la petite pièce attenante à la synagogue: c'est la chambre du Cahal.

C'est là que se trame le crime et l'injustice; l'arbitraire et la

vénalité s'y étalent impudiquement. Le Cahal détient les registres du

service militaire, il délivre les passeports; toute la ville est à sa

merci. C'est là que les tartufes du ghetto exercent leur pouvoir

funeste, que la veuve est spoliée, l'orphelin maltraité, et livré, avec

le malheureux qui a osé aspirer à la lumière, au service militaire en

remplacement de l'enfant du riche. C'est le domaine où règne, tout

puissant et craint, le très vénéré rabbi Schamgar-ben-Anath, parvenu

stupide et féroce.

La vie de sacrifices et de privations que mènent les étudiants juifs qui

s'en vont chercher l'instruction à l'étranger, inspire à Gordon un des

plus beaux passages de son poème. En somme, ces jeunes gens ne font que

se conformer à la tradition juive. Ils sont les continuateurs de ceux

qui, autrefois, bravaient la faim et le froid sur les bancs des

«Yeschiboth».

Qu'il est puissant, le désir de savoir dans le coeur des adolescents

du peuple humilié! C'est le feu ininterrompu brûlant sur l'autel!

Arrêtez-vous aux routes menant à Mir, Eischischok et Volosjine[69].

[Note 69: Villes célèbres par leurs écoles talmudiques.]

Voyez ces chétifs adolescents allant à pied.

Où se dirigent leurs pas? Que vont-ils chercher?--Ils vont dormir

sur la terre nue, mener une vie toute de privations....

Il est dit: «La Thora n'est donnée qu'à celui qui se tue pour

elle.»

Ou bien:

Allez dans n'importe quelle université de l'Europe: le sort des

étudiants juifs étrangers n'est pas meilleur. Les Russes sont fiers

de la gloire d'un Lomonossof qui, de fils d'un pauvre moujik, est

devenu une lumière de la science. Combien sont nombreux les

Lomonossof de la rue des juifs!...

Et le poète s'écrie dans un élan de patriotisme:

Mais qu'est-ce que tu es en somme, ô peuple d'Israël, sinon un

pauvre «bohour» parmi les peuples, mangeant un jour chez l'un, un

jour chez l'autre!

Tu as allumé la lumière divine pour tout le monde. Pour toi seul,

le monde est obscur. Ô peuple, esclave des esclaves, éperdu et

méprisé.

Avec ce poème nous terminons l'analyse des poèmes satiriques de Gordon.

Nulle part mieux que dans ce poème, il ne fait ressortir les rêves, les

aspirations, les luttes des Maskilim contre le régime arriéré et le

gâchis moral et matériel dans lequel croupissait le judaïsme des peuples

slaves.

À ce même ordre d'idées se rattachent la plupart des tables originales

contenues dans ses «Petites fables pour les grands enfants». Ces fables

sont écrites dans un style alerte et expressif. La critique fine et

railleuse et la profonde philosophie dont elles sont imprégnées font de

ces fables une des plus belles productions de la littérature hébraïque.

À cette même époque se rapportent les deux volumes de contes publiés par

Gordon. Ils ont également trait à la vie et aux moeurs des juifs de la

Lithuanie et à la lutte des modernes et des anciens. Comme conteur,

Gordon est inférieur au poète. Mais sa prose conserve toute la finesse

de son esprit et la justesse de ses observations. Dans tous les cas, ces

contes ne sont pas quantité négligeable dans la littérature hébraïque.

La réaction, qui a suivi vers 1870 le grand souffle de réformes sociales

et d'espérances non réalisées, affecta profondément le poète dans le

meilleur de son être. Le gouvernement a mis des entraves à la marche en

avant des juifs, la masse est restée enfoncée dans son fanatisme, et les

éclairés eux aussi ont manqué à tous leurs devoirs. Désillusionné, il

n'espère plus en rien. Il ne peut pas partager l'optimisme de Smolensky

et de son école. Un instant il s'arrête pour voir le chemin parcouru. Il

ne voit rien, et il se demande avec angoisse:

Pour qui ai-je donc peiné?

Mes parents, fidèles à la loi, ennemis de la science, du bon sens,

n'aspirent qu'au négoce et qu'à l'observance religieuse.

Nos intellectuels dédaignent la langue nationale et n'ont d'amour

que pour la langue du pays.

Nos filles, si gracieuses, sont tenues dans l'ignorance absolue de

l'hébreu...

Et la nouvelle génération va toujours de l'avant! Dieu sait

jusqu'où elle ira... Peut-être jusqu'au point d'où elle ne

reviendra plus...

Ce n'est donc qu'à une poignée d'élus, d'amateurs--les seuls qui ne

méprisent pas, qui comprennent et approuvent le poète hébreu...

C'est à vous que j'apporte mon génie en sacrifice et c'est devant

vous que je verse mes larmes... Qui sait si je ne suis pas le

dernier de ceux qui ont chanté Sion, et si vous aussi, vous n'êtes

pas nos derniers lecteurs?

Nous retrouvons cet état d'âme pessimiste dans tous les derniers écrits

de Gordon. Même après les événements de 1882, lorsque la résurrection

des haines et des persécutions d'autrefois a jeté le désarroi dans le

camp des émancipateurs et a poussé les plus fervents champions

anti-rabbiniques comme Lilienblum et Braudès à arborer le drapeau du

Sionisme, seul Gordon ne se laissa pas entraîner par ce courant. Son

scepticisme ne lui permettait pas de partager les illusions de ses amis

convertis au sionisme.

Tout son mépris pour les tyrans, sa compassion pour la nation

injustement opprimée, il l'exprime dans sa poésie _Ahoti Ruhama_ qui

porte le titre: _À l'honneur de la fille de Jacob violée par le fils de

Hamor_.

Pourquoi pleures-tu, ma soeur affligée?

Pourquoi cette désolation de l'esprit, cette anxiété du coeur?

Si des larrons t'ont surprise et ont violé ton honneur; si la main

des malfaiteurs l'a emporté sur toi.

Est-ce ta faute, ma soeur affligée?

--Où porterai-je ma honte?

--Où est ta honte, puisque ton coeur est pur, chaste?...

Lève-toi, étale ta blessure, que le monde entier voie le sang

d'Abel sur le front de Caïn. Que le monde sache comment on te

torture, ma soeur affligée!

Ce n'est pas sur toi, c'est sur tes oppresseurs que la honte

retombe.

Ta pureté n'a pas été maculée par leur souillure... Tu es blanche

comme la neige, ma soeur affligée.

Puis le poète semble presque regretter ses efforts d'autrefois pour

rapprocher les juifs des chrétiens.

Ce qui t'arrive me soulage cependant. Longtemps j'ai supporté

toutes les injustices; j'étais resté fidèle à mon pays, j'espérais

en des jours meilleurs. J'ai tout subi... Mais ton déshonneur, ma

soeur chérie, je ne le puis.

Mais que devenir? où aller? La Palestine turque ne tente pas trop

l'esprit du poète. Il croit encore à l'existence de pays «où la lumière

éclaire également tous les êtres humains, où l'homme n'est pas humilié

pour son origine et pour sa foi». C'est là qu'il invite ses frères à

aller chercher un asile, «jusqu'au jour où notre Père là-haut aura pitié

de nous et nous rendra à notre ancienne mère.»

À cette époque agitée où Pinsker lance son manifeste:

_Auto-émancipation_, Gordon écrit sa poésie: _Le troupeau de Dieu_.

Vous demandez ce que nous sommes. Je vous dirai: Nous ne sommes ni

une nation, ni une communauté religieuse. Nous sommes un

troupeau--le troupeau saint de Jéhova dont toute la Terre est

l'autel. Nous y montons comme holocaustes envoyés par les autres ou

comme victimes liées par les préceptes de nos propres rabbins. Un

troupeau en plein désert, des brebis dévorées sans cesse par les

loups. Nous crions... vainement, nous nous lamentons... en pure

perte. Le désert nous enferme de tous côtés. La terre est de

cuivre, les cieux sont d'airain.

Certes, ce n'est pas un troupeau ordinaire que nous formons. Nous

survivons à toutes les hécatombes. Mais en sera-t-il toujours

ainsi?

Un troupeau dispersé, indiscipliné, sans lien aucun; nous sommes le

troupeau de Jéhova!

Ce n'est pas que l'idée de la renaissance nationale d'Israël ait déplu

au poète. Loin de là, le sionisme ne peut que charmer son coeur juif.

Mais il croit qu'il n'est pas encore temps. Il y a, selon lui, une oeuvre

d'affranchissement religieux à accomplir avant de songer à reconstituer

l'État juif. Il a soutenu cette idée dans une série d'articles publiés

dans le Melitz, qu'il rédigea à cette époque.

Les dernières années de sa vie furent tragiques, touchantes. Le coeur

déchiré, il fut témoin de la situation intenable faite par le

gouvernement à des millions de ses frères. Il y fait allusion, dans sa

fable: _Adoni-Besek_, que nous reproduisons intégralement pour donner

une idée des fables de Gordon[70]:

Dans un palais somptueux, au milieu d'une vaste salle embaumée et

drapée d'étoffes égyptiennes, une table est dressée, servie des

meilleures choses. Adoni-Besek fait son repas de midi. Ses maîtres

de service se tiennent chacun à sa place: l'échanson, le maître

boulanger et le cuisinier. Les eunuques, les esclaves courent et

viennent, apportant des mets délicieux et des friandises variées.

Ils apportent du rôti, du bouilli, de la chair de divers animaux et

oiseaux.

Sur le parquet se vautrent des chiens insolents, la gueule béante,

guettant de tous leurs sens les reliefs que leur maître leur jette.

Sous la table gisent également soixante-dix rois captifs. Leurs

pouces et leurs gros orteils sont coupés. Pour apaiser leur faim,

ils sont obligés de disputer les reliefs aux chiens.

Adoni-Besek a fini son repas. Maintenant il s'amuse à jeter des os

aux êtres qui gisent sous la table. Tout à coup on entend un

vacarme, les chiens aboient, et mordent leurs voisins qui leur ont

pris les morceaux qui leur étaient destinés.

Les rois mordus se plaignent alors au Maître: «Ô roi, regarde notre

martyre et délivre-nous de tes chiens....» Adoni-Besek leur répond:

«Mais c'est vous qui êtes les coupables et ce sont eux qui ont

raison. Pourquoi leur causez-vous du tort?»

Les rois lui répondent avec amertume:

--Ô roi, est-ce notre faute si nous avons été réduits à ramasser

les miettes de la table avec les chiens? C'est toi qui t'es élevé

contre nous, qui nous a écrasés de ta main puissante, démembrés et

enchaînés dans ces cages. Nous ne sommes plus en état de travailler

ni de chercher notre nourriture. Pourquoi ces chiens auraient-ils

raison de mordre et d'aboyer? Que les hommes de justice--s'il en

reste encore de notre temps--se lèvent; que celui dont le coeur a

été touché par Dieu vienne juger entre nous et ceux qui nous

mordent: lequel de nous est le bourreau et lequel la victime...?

[Note 70: Poésies, IV.]

Une grande satisfaction morale fut réservée au poète à la fin de ses

jours. Les notabilités juives de la capitale avaient organisé une fête

pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire de l'activité littéraire

de Gordon. À cette réunion il fut décidé qu'on publierait une édition de

luxe des poésies de Gordon. Cette glorification inattendue arrache à son

coeur attendri une dernière note optimiste. Il rappelle le serment qu'il

a fait jadis de rester fidèle à l'hébreu, et raconte les déboires et les

misères auxquels est en butte le poète qui écrit dans une langue morte,

destinée à l'oubli. Puis il salue les jeunes «dont nous désespérions et

qui reviennent, et l'aube de la renaissance de la langue hébraïque et du

peuple juif.»

Cependant Gordon ne participa jamais à cette renaissance de pleine foi.

Il est resté le poète de la misère et du désespoir.

La mort de Smolensky lui arrache la note désolée qui peut être

considérée comme le testament du poète du ghetto. Il compare le grand

écrivain au peuple juif et il se demande:

Qu'est-il, en somme, tout notre peuple et sa littérature?

Un géant abattu gisant à terre.

La terre tout entière est sa sépulture; et ses livres?--l'épitaphe

de son monument funéraire....

CHAPITRE VIII

RÉFORMATEURS ET CONSERVATEURS--LES DEUX EXTRÊMES.

Pour avoir été le plus distingué, Gordon ne fut pas le seul représentant

de l'école hébraïque anti-rabbinique. Le déclin du libéralisme officiel,

la déception des rêves égalitaires poussèrent tous les esprits cultivés,

qui jusque-là n'aspiraient qu'à s'émanciper au dehors et à s'assimiler

aux autres, et qui, tout d'un coup, virent les horizons de liberté et de

justice se refermer devant eux, à transporter leur ambition et leur

activité dans le sein même du judaïsme. Les transformations économiques

subies par la classe bourgeoise et l'influence de la littérature russe

réaliste et utilitaire de l'époque n'ont pas moins contribué au

revirement qui s'était opéré dans le camp des Maskilim. Les lettrés de

la petite ville russe et de la Galicie, ceux qui arrivaient au milieu du

peuple et connaissaient sa misère quotidienne, constatèrent combien

cette masse était désarmée contre la ruine morale et économique qui la

menaçait, et combien les restrictions religieuses et l'ignorance

mettaient d'obstacles à un changement dans leur condition. Aussi se

mirent-ils à préconiser des réformes pratiques et radicales.

En matière religieuse, ils réclamaient avec Gordon l'abolition de toutes

les restrictions qui pesaient sur le peuple et la réforme radicale de

l'enseignement confessionnel.

Dans la vie pratique, c'est vers les métiers manuels, les sciences

techniques, l'agriculture, qu'ils voulaient orienter leurs frères. De

plus, ils voulaient répandre très-largement l'instruction primaire

moderne. Le gouvernement regardait ces efforts d'un bon oeil, et sous son

égide se constitua la _Société pour la propagation de l'instruction

parmi les juifs en Russie_, dont le siège central est à St-Pétersbourg.

Ainsi appuyés, les lettrés pouvaient faire de la propagande ouverte et

porter la lumière dans les coins les plus reculés du pays. La presse

hébraïque nouvellement créée rivalisait de zèle dans cette action

bienfaisante.

Le foyer le plus indépendant de la propagande anti-religieuse se

trouvait à Brody en Galicie. De là il envoyait ses rayons en Russie.

C'est de là que la revue _Hahaloutz_ (le Pionnier), fondée par Erter et

Schorr en 1853 et publiée à Lernberg, menait une propagande éclatante

contre les superstitions religieuses et ne craignait pas de s'attaquer à

la tradition biblique elle-même. Son collaborateur le plus hardi était,

outre son vaillant directeur, Abraham Krochmal, le fils du philosophe.

Savant et penseur subtil, il a introduit la critique biblique dans la

littérature hébraïque. Dans ses ouvrages[71], ainsi que dans ses

articles parus dans le «Haloutz» et dans le «Kol» de Radkinson, il

conteste même le caractère divin de la Bible et il réclame des réformes

radicales dans le Judaïsme. Ses écrits déchaînèrent un mouvement

d'opinion considérable. Les plus modérés des orthodoxes eux-mêmes ne

purent voir d'un oeil tranquille de tels blasphèmes. Krochmal, le savant

Geiger, ainsi que tous ceux qui faisaient de la critique biblique,

furent mis par eux en dehors du Judaïsme.

[Note 71: _Haketab ve-hamichtab_ (Les Écritures). Lemberg, 1875.

_Yloun Tefila_ (Critique des Prières), Lemberg, 1885, etc.]

En Lithuanie on n'en était pas encore arrivé là. Les difficultés de la

vie n'étaient pas propices à l'éclosion d'une école purement

scientifique ni aux discussions théoriques. D'ailleurs les centres

scientifiques faisaient totalement défaut, et la censure ne badinait pas

sur l'article de la foi. Un nouveau mouvement foncièrement réaliste et

utilitaire se dessine. On commence par protester contre l'idéologie vide

de la presse et de la littérature hébraïque. En 1867, Abraham Kovner,

polémiste ardent, publia son _Cheker Dabar_ (Parole critique), où il

prend violemment à partie la presse et les écrivains hébreux qui, au

lieu de s'occuper des exigences réelles de la vie, font fleurir la

rhétorique et les jeux d'esprit futiles. Dans la même année, A. Paperna

publie son essai de critique littéraire, et le jeune Smolensky attaque,

dans une étude parue à Odessa, Letteris, pour sa fausse traduction de

_Faust_ en hébreu. Un nouveau vent de réalisme et de critique souffle

partout.

Le représentant le plus caractéristique de ce mouvement réformateur

était Moïse Leib Lilienblum, originaire du gouvernement de Kovno.

Esprit logique et sobre, dénué de toute sentimentalité excessive, un de

ces érudits puritains et réfléchis qui font la gloire des talmudistes

lithuaniens, Lilienblum est à la fois le héros et l'acteur de ce drame

poignant, qui se joue dans le ghetto russe, et qu'il définit lui-même

comme une «tragi-comédie juive.»

Il débute par un article _Orhoth Hatalmud_ (Les voies du Talmud) publié

dans le Melitz en 1868. Dans cet article, ainsi que dans ceux qui le

suivaient, il ne s'écarte pas de la tradition; c'est au nom de l'esprit

même du Talmud qu'il réclame des réformes religieuses et l'abolition des

restrictions encombrantes de la vie quotidienne. Ces surcharges ont été

accumulées par les rabbins postérieurement à la Loi et contrairement à

son esprit. Le jeune érudit se montre admirateur zélé du Talmud et, avec

une logique frappante, il prouve que les rabbins des derniers siècles,

en décrétant l'immutabilité de la Loi, ont tout simplement dévié des

principes mêmes de cette Loi, dont l'idée primordiale était l'union de

«la Loi et de la Vie.» Inutile de dire les colères que cet article

suscita. Lilienblum était devenu l'«Apikoros», l'hérétique par

excellence du ghetto lithuanien. C'est alors que commença pour le jeune

écrivain une ère de persécutions et de représailles inimaginables de la

part des fanatiques et surtout des Hassidim de sa ville. Il les raconte

tout au long dans son autobiographie: _Hatoth Neourim_ (Péchés de

jeunesse), publiée à Vienne en 1876, un des produits les plus purs de la

littérature moderne. Avec la simplicité logique d'une âme de

«Misnagued»[72], avec la franchise cruelle et sarcastique d'une

existence gaspillée, Lilienblum étale tous les plis de sa conscience

torturée, traversant successivement les étapes qui séparent le croyant

du libre-penseur, sans cependant aboutir à rien de réel ni de positif.

C'est du Rousseau et du Voltaire à la fois. Mais c'est surtout, comme il

le dit lui-même, «un drame essentiellement juif, parce qu'il n'y a dans

cette vie aucun effet dramatique, aucune aventure extraordinaire; elle

est faite de tortures et de souffrances d'autant plus douloureuses

qu'elles sont cachées dans l'intimité du coeur....». Les origines de ces

maux, il les connaît mieux que personne; c'est le _livre_ qui, pour lui

comme pour Gordon, a tué l'homme, la lettre morte qui s'est substituée

au sentiment.

[Note 72: Littéralement: protestant; puritain, adversaire du

mysticisme des Hassidim.]

Vous me demandez, dit-il amèrement, qui je suis et quel est mon

nom?--Eh bien, je suis un être vivant, et point un Job qui n'a

jamais existé; je ne suis pas non plus du nombre des morts

ressuscités par le prophète Ézéchiel, ce qui n'est qu'une fable;

mais je suis un de ces _morts vivants_ du Talmud babylonien

réveillés à la vie par la littérature hébraïque nouvelle,

littérature morte elle-même et impuissante à ressusciter par sa

rosée vivifiante la mort, à peine capable de nous transformer en un

état oscillant entre la vie et la mort. Je suis un talmudiste, un

ancien croyant devenu incrédule, ne partageant plus les rêves et

les espoirs que mes parents m'avaient légués; je suis un homme

taré, un misérable, désespérant de tout bien...

La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885) · 第 9 / 13 段