Dans la même année, un jeune écrivain, S.-J. Abramovitz, lança son roman

réaliste «_Haaboth vehabanim_»[60] (Les Pères et les fils). Abramovitz

avait déjà acquis une notoriété par sa publication d'une Histoire

naturelle (_Toldoth Hatéba_) en quatre volumes, où il s'ingénie à créer

une nomenclature zoologique complète en hébreu. Son roman réaliste, qui

traite de l'antagonisme des pères croyants et des fils émancipés, et

dont l'action se passe dans un milieu de Hassidim, est une oeuvre

manquée. Rien n'y révèle encore le futur maître, le fin satirique et

l'admirable peintre de moeurs. Après avoir fait la fortune de l'idiome

judéo-allemand par ses contes de la vie juive, il est revenu depuis une

dizaine d'années à l'hébreu, dont il est un des écrivains les plus

originaux. Ce qui distingue Abramovitz des écrivains contemporains,

c'est son style. Abramovitz a été l'un des premiers qui aient introduit

le style du Talmud et du Midrasch dans l'hébreu moderne. Il en est

résulté un hébreu pittoresque, mélangé d'expressions talmudiques et

empreint d'un charme spécial. Cet hébreu, tout en dérivant du style

biblique, est on ne peut plus conforme à l'esprit et au milieu qu'il

dépeint. Il se prête à merveille à la description de la vie et des moeurs

des juifs de la Volhynie qui forme le fond de ses romans.

[Note 60: Zitomir, 1868.]

Tous ces créateurs du réalisme hébreu ont été dépassés par le poète

J.-L. Gordon, qui personnifie à lui seul toute cette époque agitée.

CHAPITRE VII

J-L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME.

Juda-Léon Gordon (1830-1892) naquit à Vilna de parents aisés, pieux et

relativement éclairés. Comme tous ses contemporains, il reçut une

éducation rabbinique, sans pourtant négliger l'étude de la Bible et de

l'hébreu classique. Il obtint des succès éclatants dans ses études, et

tout faisait prévoir qu'il serait un jour un talmudiste éminent. Le

discours scolastique qu'il prononça à l'occasion de sa 13e année le

sacrait «Ilou.» La ruine de son père eut pour conséquence la rupture de

ses fiançailles avec une fille de riche bourgeois, et l'empêcha de

contracter le mariage.

Il put continuer librement ses études. Il revint à Vilna, le premier

centre de la Haskala en Russie. La littérature hébraïque profane avait

pénétré jusque dans la synagogue, sinon ouvertement, du moins en

contrebande. Il dévora en cachette tous les nouveaux écrits qui

tombèrent entre ses mains. C'était l'époque où Lebensohn père rayonnait

dans tout l'éclat de sa gloire. Bientôt Gordon s'aperçoit que l'étude

de l'hébreu ne peut suffire à la culture d'un homme instruit et, guidé

par un parent lettré, il apprend l'allemand, le russe, le français et le

latin. Il fut un des premiers écrivains hébreux connaissant à fond la

littérature russe. Il s'occupa beaucoup de l'étude de la philologie et

de la grammaire hébraïque et il était un des meilleurs connaisseurs de

cette langue. Ses recherches linguistiques et ses innovations sont très

précieuses.

La muse le hanta de bonne heure, et ses premiers essais poétiques lui

valurent la bienveillance de Lebensohn père et l'amitié de son fils.

Dans sa ferveur juvénile, il est un admirateur enthousiaste de Lebensohn

père dont il se proclame le disciple. Mais c'est surtout de son fils

Micha-Joseph qu'il procède. Un petit drame, consacré à la mémoire du

poète, disparu à la fleur de l'âge, montre toute l'affection que Gordon

éprouvait pour son aîné.

Cependant Gordon continue ses études. Il passe en 1852 ses examens de

fin d'études au Séminaire rabbinique de Vilna, et il est nommé

professeur d'une école gouvernementale juive à Ponivez, petite ville du

district de Kovno. Il est tour à tour transféré d'une ville à l'autre

dans ce même district. Vingt années de luttes contre les fanatiques et

d'enseignement passées dans la province la plus obscure de la Lithuanie

n'arrêtèrent pas son activité littéraire. En 1872, il est appelé à

occuper le poste de secrétaire de la communauté de Saint-Pétersbourg et

de la Société nouvellement créée pour la propagation de l'instruction

parmi les juifs russes. Sa vie matérielle est désormais assurée par une

situation indépendante. Dénoncé en 1879 comme conspirateur politique, il

est arrêté et jeté en prison, ce qui lui cause un préjudice matériel et

physique irréparable. Son innocence établie, il est remis en liberté et

devient co-rédacteur du journal «_Hamelitz_», le plus répandu des

périodiques hébreux de l'époque. Mais la maladie le minait sourdement,

et il se mourait peu après.

Nous avons vu le jeune poète marchant sur la trace des deux Lebensohn.

Ce n'est qu'en 1857 qu'il publia à Vilna son premier grand poème

_Ahabath David ou Michal_[61], produit d'un esprit naïf et rêveur qui

jure solennellement de «rester le serf de la langue hébraïque pour

toujours et de lui consacrer toute sa vie.» «David et Michal» est le

récit poétique de l'amour du berger pour la fille du roi. Le poète nous

transporte aux temps bibliques. Il nous raconte comment la fille de Saül

s'est éprise du jeune berger appelé pour distraire la mélancolie du roi.

Puis c'est la jalousie naissante de Saül, qui prend ombrage de la

popularité de David. Pour lui accorder la main de sa fille, il lui

imposera des sacrifices surhumains et l'enverra à des morts certaines.

David s'en tirera avec éclat et reviendra toujours vainqueur.

[Note 61: Les poésies complètes de Gordon ont paru en 4 vol., en

1884, à Saint-Pétersbourg, et en 6 vol., en 1900, à Vilna.]

Le roi est dévoré par la jalousie la plus tyrannique et poursuit David

de sa colère. David est obligé de fuir, et Michal est donnée à son

rival. L'amitié de David et de Jonathan forme un tableau touchant. Enfin

David triomphe, il est oint roi d'Israël. Il reprend Michal, l'amour est

plus fort que son ressentiment, et il oublie la honte du passé. Mais la

pauvre sacrifiée ne connaîtra pas les joies de l'enfantement. Elle sera

stérile et mènera une vie solitaire. Vieille et oubliée, elle s'éteint

le jour même de la mort de David.

Dans ce drame simple et candide, on sent nettement l'influence de

Schiller et de Micha-Joseph Lebensohn. Cependant le sentiment réel de la

nature et de l'amour font défaut chez notre poète. Ses descriptions de

la nature ne sont que des décalques des romantiques. Poète du ghetto, il

n'a connu ni la nature, ni l'amour, ni l'art[62]. Ses poésies érotiques

sont peu personnelles. En revanche, par son style classique et la forme

moderne et achevée de ses vers, il laisse loin derrière lui tous ceux

qui l'ont précédé et il mérite, après la disparition du jeune Lebensohn,

le premier rang parmi les poètes hébreux.

[Note 62: Le premier recueil des poésies lyriques et épiques a paru

sous le titre de _Schieréi Jéhuda_, à Vilna, en 1866.]

Dans «David et Barsilaï», le poète oppose la tranquillité de la vie du

berger à la vie du roi. Les aspirations vers la vie rurale qui se sont

fait jour au ghetto depuis les évocations rustiques des romans de Mapou

et la fondation des colonies agricoles juives, ont heureusement inspiré

le poète. Il nous montre le vieux roi accablé par les fatigues et trahi

par son propre fils en face de la sérénité du vieux berger refusant les

dons royaux.

Et David s'en alla régner sur les Hébreux,

Et Barsilaï s'en retourna paître ses troupeaux.

Ce qui fait le charme de ce petit poème, c'est la peinture de la

campagne de Galaad. Il semble qu'en revivant le passé, les poètes

hébreux aient souvent en une intuition admirable de la nature et de la

couleur locale qui leur manquaient ordinairement.

_Osnath-bath-Potiphera_ est également remarquable par la couleur et

l'ingéniosité de la restitution historique.

De cette époque date le premier volume des fables que le poète a

publiées sous le nom de _Mischlé Yehuda_[63], qui forme le deuxième

volume de l'édition complète de ses poésies et dont l'ensemble compose

quatre livres. Ce sont des traductions ou plutôt des imitations d'Ésope,

de La Fontaine, de Krylov, ainsi que des fables tirées du Midrasch.

Elles se distinguent par un style concis et expressif et par une satire

mordante.

[Note 63: Vilna, 1860.]

La fable marque une transition dans l'oeuvre de Gordon. Arraché au milieu

indulgent et conciliant où il s'est développé, il se trouve face à face

avec la triste réalité de la vie des juifs de la province. Le fanatisme

intransigeant des rabbins, l'éducation arriérée donnée aux enfants

qu'on maintenait dans l'ignorance, pesaient lourdement à son coeur de

patriote et d'intellectuel. C'était l'époque où le libéralisme et la

civilisation européenne avaient pénétré en Russie sous l'égide du tsar

Alexandre II. Gordon rêvait pour ses coreligionnaires une situation

analogue à celle dont jouissaient leurs frères d'Occident.

Ceux-ci avaient bien compris les exigences de leur temps, s'étaient

libérés du joug du rabbinisme et s'étaient assimilés aux autres

citoyens. Le gouvernement russe encourageait l'instruction des juifs et

accordait des privilèges aux plus instruits. Les journaux nouvellement

créés en hébreu s'étaient également rangés du côté des réformateurs.

Gordon se jette délibérément dans la lutte. En poésie et en prose, en

hébreu et en russe, il se fait le champion de la Haskala. Avec lui, la

Haskala ne se borne plus à la culture de la langue hébraïque et aux

dissertations spéculatives, mais elle devient une lutte ouverte contre

l'obscurantisme, l'ignorance, la routine séculaire, contre tout ce qui

barre le chemin de la civilisation. Puisque le gouvernement permettait

aux juifs de participer à la vie sociale du pays, et qu'ils pouvaient

désormais aspirer à un meilleur sort, la Haskala travaillera à les y

préparer et à les en rendre dignes.

En 1863, après l'émancipation des serfs en Russie, Gordon lance ce cri

vibrant: _Hakitza Ami_[64].

[Note 64: Réveille-toi, mon peuple. Poésies, I.]

Debout! mon peuple! jusqu'à quand dormiras-tu? Vois, la nuit a

disparu, le soleil luit partout. Depuis vingt siècles que de

changements opérés, que de murs brisés!

Ne sommes-nous pas dans l'Europe civilisée?

* * * * *

Réveille-toi, ô mon peuple! ce pays, véritable Éden, te sera

ouvert, ses fils t'accueilleront en frère. Tu n'as qu'à t'adonner

avec confiance aux sciences et aux services publics.

Dans une autre poésie, le poète salue l'aube des temps nouveaux pour les

juifs. Leur empressement à embrasser les carrières libérales leur fait

augurer que bientôt leur émancipation sera complète.

Nous avons vu quelle résistance cette nouvelle phase de la Haskala avait

rencontrée auprès des orthodoxes. Ceux-ci voyaient avec terreur les

jeunes gens déserter les écoles religieuses et s'adonner aux études

profanes. Les nouveaux séminaires rabbiniques étaient considérés par eux

comme des foyers d'athéisme.

Ils ne pouvaient plus lutter ouvertement puisque le gouvernement était

du côté des réformateurs, mais ils se cantonnèrent dans une résistance

passive. Dans cette lutte, comme nous l'avons déjà dit, Gordon occupe la

première place. Désormais il sera animé par une seule idée, celle de la

lutte contre les ennemis de la lumière. Sa satire âpre et mordante, sa

plume acerbe et vengeresse, il les mettra au service de cette cause. Ses

poèmes historiques même s'en ressentiront. Il profitera de toutes les

occasions pour fustiger les rabbins et les conservateurs.

_Bein Schinei Arayoth_, «Entre les crocs des lions», est un poème

historique dont le sujet est emprunté aux guerres judéo-romaines. Le

héros, Siméon le zélote, est amené en captivité par Titus. Au moment de

succomber dans l'arène, ses yeux rencontrent ceux de sa bien-aimée

Marthe, vendue comme esclave, et tous deux meurent en même temps.

Un grand souffle poétique et un profond sentiment national font de ce

poème un chef-d'oeuvre. Mais le poète ne s'arrête pas là. Il profite de

l'occasion qui lui est donnée pour s'attaquer aux origines même du

rabbinisme, dans lequel il voit la cause du péril de la nation.

Malheur à toi, Israël! tes maîtres ne t'ont pas enseigné comment

conduire la guerre avec habileté et tactique.

La révolte et l'audace ne peuvent rien sans la discipline et

l'intelligence guerrière.

Certes, pendant de longs siècles ils t'ont instruit, ils fondèrent

des écoles.

À quoi ont-ils abouti, sinon à semer le vent, à cultiver le

rocher?...

Ils t'ont instruit à aller à l'encontre de la vie, à t'isoler entre

des murailles de préceptes et de prescriptions, à être mort sur la

terre, vivant dans les deux, à rêver éveillé et à parler en état de

sommeil.

C'est ainsi que ton esprit s'est évanoui, que ta force s'est

desséchée, et que la poudre des scribes t'a enseveli à l'état de

momie vivante...

Malheur à toi, Jérusalem la perdue!

Mais, s'il accuse le rabbinisme de tous les maux du peuple juif, il ne

s'ensuit pas qu'il justifie l'invasion romaine. Toute sa haine s'élève

contre Rome, l'ennemie séculaire du judaïsme. Il ne lui épargne pas son

mépris au nom de l'humanité et de la justice. D'abord c'est Titus,

«délices du genre humain», qu'il nous présente, préparant à son peuple

des spectacles nobles et sanguinaires et se réjouissant à la vue du sang

innocent qui coule dans l'arène. Puis c'est à Rome qu'il s'en prend, «au

grand peuple qui domine les trois quarts de l'univers, la terreur du

monde, dont le triomphe ne connaît plus de bornes, depuis qu'il a

remporté la victoire sur un peuple destiné à périr et dont le territoire

ne mesure que cinq heures de marche.» Enfin son coeur juif se révolte

contre «les belles matrones suivies de leurs servantes, dont l'âme

tendre va se réjouir aux spectacles sanguinaires de l'arène.»

Dans _Bimezouloth Yam_ (Dans les profondeurs de l'Océan), le poète fait

revivre un épisode terrible de l'exode des juifs d'Espagne (1492). Les

fugitifs se sont embarqués sur des bateaux de corsaires qui les

exploitent sans pitié. La cupidité des corsaires est insatiable. Après

les avoir dépouillés de tout ce qu'ils possèdent, ils les vendent comme

esclaves ou les jettent dans les flots. Le même sort attend un groupe

d'exilés réfugiés sur un bateau. Mais le capitaine s'est soudainement

épris de la fille d'un rabbin d'une rare beauté. Pour sauver ses

compagnons, elle feint d'agréer les déclarations du capitaine qui promet

de débarquer les passagers sains et saufs sur la côte. Il tient parole,

mais il garde auprès de lui la jeune fille et sa mère. Une fois loin du

rivage, pour ne pas céder aux désirs du corsaire, la jeune fille et sa

mère se précipitent dans la mer en adressant leurs prières au Ciel. Ce

poème est un des plus beaux de Gordon. L'indignation et la douleur lui

inspirent ces vers puissants:

La fille de Jacob est exilée de toute l'étendue de l'Espagne. Le

Portugal aussi la repousse. L'Europe montre la nuque à ces

malheureux. Elle leur destine la tombe, le martyre, l'enfer...

Leurs ossements sont éparpillés sur les rochers africains. Leur

sang abreuve les rives de l'Asie... Et le Juge du monde ne se

montre pas. Et les larmes des opprimés ne sont pas vengées.

Ce qui révolte surtout le poète, c'est l'idée que jamais ces opprimés

n'auront leur revanche et que tous ces crimes demeureront impunis.

Israël, tu ne seras jamais vengé!... Tes persécuteurs triomphent

partout! L'Espagne n'a-t-elle pas découvert le Nouveau-Monde le

jour même où elle t'a expulsé? Et le Portugal n'a-t-il pas trouvé

la route des Indes? Là aussi il a ruiné le pays qui avait accueilli

les réfugiés[65].

Et l'Espagne et le Portugal sont toujours debout!

Mais si la vengeance n'est pas permise aux juifs, qu'une haine

implacable s'empare de tous les coeurs et que jamais elle ne

s'apaise.

Léguez pour l'éternité à vos enfants, adjurez vos descendants,

grands et petits, de ne jamais retourner dans le pays scellé de ton

sang. Que leur pied jamais ne foule la presqu'île des Pyrénées.

[Note 65: Le poète fait allusion à la ruine de la province juive de

Cochin par les Portugais.]

Le désespoir, la désolation du poète se concentrent dans les dernières

strophes, où il raconte comment la jeune fille et sa mère se sont jetées

dans l'eau.

Seul le regard du Monde, silencieux à travers les nuages, l'oeil,

témoin de la fin de toutes choses, contemple la fin de ces milliers

d'êtres sans laisser couler une seule larme.

Son dernier poème historique, «Le roi Sédécie en prison», date d'une

époque où le scepticisme du poète s'est affermi. Ce sont les tendances

morales l'emportant sur la politique qui ont amené, selon Gordon, l'État

juif à sa perte. Ce n'est plus au rabbinisme, mais c'est aux principes

même du Judaïsme des prophètes qu'il s'attaque. Ces idées, il les mettra

dans la bouche du roi de Juda captif de Nabuchodonosor: les

revendications du pouvoir politique contre les prétentions moralistes

des prophètes.

Le roi passe en revue tous ses malheurs, et il se demande à quelle cause

il doit les attribuer.

Est-ce parce que je ne me suis pas soumis à la volonté de Jérémie?

Mais qu'est-ce que le prêtre d'Anatole voulait au juste?

Non, le roi ne peut admettre que:

La Ville serait encore debout si le sabbat n'avait pas été violé.

Le prophète proclame la suprématie de la lettre et de la Loi primant le

travail et l'art guerrier, mais

un peuple de rêveurs et de visionnaires peut-il subsister un seul

jour?

Mais le roi ne s'arrête pas à ces idées de révolte. Il se rappelle trop

bien l'histoire de Saül et de Samuel, où le roi fut châtié pour avoir

désobéi aux caprices des prophètes. Il constate que «tel est le triste

sort de tout chef d'Israël.»

Hélas! Je vois que les paroles du fils de Hilkia arriveront

irrémédiablement. La loi survivra à la ruine du royaume. Le livre,

la parole, succèderont au sceptre royal. Je prévois tout un peuple

de docteurs, de lettrés, affaibli et dégénéré.

Cette conception étonnante, déconcertante du peuple-prophète, Gordon la

gardera jusqu'au bout. Mais puisque la Loi a tué la nation et qu'une

fatalité cruelle pèse sur le peuple du Livre, ne vaut-il pas mieux

libérer les individus des chaînes de la foi et affranchir les masses des

minuties religieuses qui lui barrent le chemin de la vie? Ce sera la

besogne à laquelle Gordon vouera le reste de sa vie.

Dans une poésie dédiée à Smolensky, le rédacteur de _Haschahar_

(L'Aurore), à l'occasion de la réapparition de sa revue, le poète

épanche toute son âme désolée et indique la nouvelle voie dans laquelle

il va s'engager:

Jadis, certes moi aussi j'ai chanté l'amour, les plaisirs,

l'amitié, j'ai annoncé des jours de fête, de liberté et

d'espérance. Les cordes de ma lyre vibraient d'émotion...

Et voilà que «l'Aurore» reparaît: je vais accorder ma harpe pour

saluer l'aube du matin...

Hélas, je ne suis plus le même, je ne sais plus chanter. De mauvais

rêves ont troublé mes nuits. Ils m'ont montré mon peuple face à

face... Ils m'ont montré mon peuple dans tout son abaissement, ses

blessures insondables. Ils m'ont montré l'iniquité, la source de

tous ses maux.

J'ai vu ses meneurs égarés et les maîtres qui l'ont trompé. Mon

coeur saigne de douleur. Les cordes de ma lyre ne résonnent plus

qu'en lamentations.

Depuis je ne chante plus la joie ni la consolation; je n'espère

plus la lumière et je n'attends pas la liberté. Je chante des jours

sombres et je prédis un esclavage éternel, l'avilissement sans fin.

Et des cordes de ma lyre jaillissent des larmes sur la ruine de mon

peuple.

Depuis, ma poésie est noire comme le corbeau, ma bouche remplie

d'injures et de plaintes. Elle gémit et se fait l'écho de la ruine

du Mont Héreb. Elle crie contre les mauvais bergers, contre le

peuple ignorant.

Elle raconte à Dieu, au genre humain, les misères dégradantes de la

vie au jour le jour..., l'âme pénétrant jusque dans l'abîme du

mal...

Mais le patriotisme du poète l'emporte sur son découragement:

Par pitié pour mon peuple, par compassion pour lui, je dirai à ses

bergers leurs crimes, à ses maîtres leurs erreurs...

Y réussira-t-il? tout espoir n'est-il pas perdu? Peu importe? il

accomplira son devoir jusqu'au bout:

Que les blessés avisent, ils seront peut-être guéris. Il y aura

peut-être un remède à leurs maux s'ils ont encore assez d'énergie

vitale...

Le poète a tenu sa parole. Dans une série de poèmes satiriques, de

fables et d'épîtres, il dévoile les misères morales qui rongeaient la

société juive des pays slaves. C'est la description réaliste la plus

exacte et la plus sentie de ce milieu étrange, invraisemblable, existant

pourtant et défiant tout. Gordon est descendu jusqu'au tréfonds de ces

consciences, il en connaît les secrets les plus intimes. Il a saisi sur

le vif les moeurs singulières de cette société et les rend telles

quelles. Il connaît aussi toute l'ignominie de quelques-uns des

personnages qui la dirigent et il a sondé leur cerveau borné et retors.

Son coeur se soulève à l'évocation de ce spectacle douloureux et il

souffre des malheurs de son peuple.

Avec cette nouvelle direction de son esprit, sa manière poétique change

également. Il ne fait plus de l'art pour l'art, la pureté classique ne

l'occupe plus. Avant tout, c'est une oeuvre de lutte et de propagande

qu'il poursuit. Son style devient plus réaliste. Il s'est imprégné de

termes et d'expressions talmudiques, ce qui le rend plus conforme à

l'esprit du milieu dont il s'occupe et plus propre à la description de

ce monde essentiellement rabbinique. Mais Gordon n'abuse jamais des

talmudismes; il garde en tout la juste mesure. Il faut savoir goûter ce

style tour à tour fin et mordant, vibrant et énergique. Gordon y a

montré tout son talent, tout son génie créateur. C'est de l'hébreu

purement moderne, élégant et expressif. Il ne le cède en rien à

l'hébreu classique.

La condition sociale de la femme juive, si triste dans le ghetto, a

inspiré à Gordon le premier de ses poèmes satiriques. Ce poème est

intitulé «Le point sur l'i» ou plus littéralement «Le jambage du _iod_»

(_Kotzo schel-iod_)[66].

[Note 66: Poésies, IV.]

Ô toi, femme juive, qui connaît ta vie? Obscurément tu es venue au

monde et obscurément tu t'en vas.

Tes chagrins, tes joies, tes espoirs, tes désirs naissent en toi et

meurent avec toi....

Tous les biens de la Terre, les plaisirs, les jouissances ont été

créés pour les filles d'autres nations. La vie de la juive n'est

que servitude, peines éternelles. Tu conçois, tu enfantes, tu

allaites et tu sèvres, tu cuis, tu fais la cuisine et tu te flétris

avant l'âge.

Tu as beau avoir un coeur sensible, être belle, douce, intelligente:

La loi est là implacable, elle le dégrade vis-à-vis de ton mari.

Tes charmes sont des tares, tes dons, tes damnations; en mettant

les choses au mieux tu n'es qu'une poule pour élever des poussins!

La femme juive a beau aspirer à la vie, à la science, rien de tout cela

ne lui est accessible.

La plante divine dépérit dans le désert sans avoir vu la lumière.

Avant de l'avoir instruite, d'avoir cultivé son esprit, elle est

mariée, même mère.

Avant d'avoir appris à être la fille de ses parents, elle est

épouse et mère de ses propres enfants....

Fiancée, connais-tu au moins celui à qui on te destine? L'aimes-tu?

L'as-tu vu seulement?--Aimer! malheureuse! ne sais-tu pas que

l'amour est interdit au coeur de la juive?

Quarante jours avant ta naissance ton sort a été décidé[67].

[Note 67: Selon une croyance populaire, quarante jours avant la

naissance le ciel décide à qui l'enfant sera uni.]

Couvre ta tête, coupe tes nattes. À quoi bon regarder celui qui est

à tes côtés? Est-il bossu ou borgne, jeune ou vieux? Qu'importe! Ce

n'est pas toi qui choisis, mais tes parents; tu passes d'une main à

l'autre comme une marchandise.

Esclave de ses parents, esclave de son mari, il ne lui est même pas

donné de goûter paisiblement les joies maternelles. Des malheurs

imprévus l'assaillent et l'abattent sans cesse. Son mari sans éducation,

sans profession, souvent même sans coeur, après avoir mangé les années de

pension traditionnelle à la table des parents de sa femme, se trouvera

tout à coup aux prises avec la vie. S'il n'a pas la chance de réussir,

il se lassera vite, il abandonnera sa femme et ses enfants, et s'en ira

au loin sans même donner signe de vie. Elle restera une «Agouna», une

abandonnée, veuve sans l'être, la malheureuse des malheureuses.

C'est là l'histoire de toute femme juive, c'est aussi l'histoire de

la belle Bath-Schoua.

La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885) · 第 8 / 13 段