par l'apparition de l'Amour de Sion, ce fut la langue hébraïque,
ressuscitée dans toute sa splendeur.
J'ai approfondi le latin antique dans sa vigueur majestueuse,
l'allemand avec la profondeur de son sens, le français plein de
charmes avec ses expressions ravissantes, le russe dans la fleur de
sa jeunesse. Chacune de ces langues possède des qualités à elle.
Seule toi, ô langue hébraïque, tu es incomparable. Que ta parole
est claire, limpide, malgré la cendre de tes ruines!
Le son de les expressions chante à mon oreille comme une harpe
céleste...[52]
[Note 52: Voir Brainin, _Abram Mapou_, p. 107.]
Cette idéalisation de la langue du passé et du passé lui-même produisit
un effet considérable sur les esprits et prépara le terrain pour une
récolte féconde.
Le succès de l'_Amour de Sion_ encouragea Mapou à publier son autre
roman historique dont l'action se passe à la même époque que le premier.
L'_Aschmath Schomron_ (Le Péché de Samarie), publié également à Vilna,
est une véritable épopée qui retrace les luttes suscitées par la
rivalité entre Jérusalem et Samarie. La conception de cette oeuvre
ressemble à celle de son premier roman. Mais l'auteur y fait un abus
excessif d'antithèses et de contrastes. Il malmène sans pitié les
pauvres habitants de Samarie. Tout ce qui est bon, juste, beau, élevé,
amour chaste, vient de Jérusalem; tout ce qui est hypocrisie,
perversité, dogmatisme absurde, débauche, vient de Samarie. L'auteur
s'acharne surtout contre les hypocrites et contre les fanatiques
aveugles, à l'esprit étroit. La personnification de quelques types de
fanatiques du ghetto est transparente. Cette oeuvre suscita la colère des
obscurantistes et, dans leur fureur, ils poursuivaient tous ceux qui
lisaient les oeuvres de Mapou.
Le _Péché de Samarie_, qui partage tous les défauts techniques du
premier roman, n'en est pas moins une oeuvre de puissante imagination et
de vigueur épique. La couleur locale et la vie biblique y sont
présentées avec plus de sûreté encore que dans l'_Amour de Sion_.
Si l'on voulait appliquer aux romans de Mapou le critérium de la
critique artistique, nous y trouverions sans doute un défaut capital.
Mapou n'est pas un psychologue, il ne sait pas créer de héros réels. Ses
personnages sont effacés, artificiels. Le but moral domine tout.
L'intrigue y est puérile, et l'enchaînement des péripéties fastidieux.
Mais ce défaut ne pouvait être aperçu par ses lecteurs, primitifs, non
cultivés, qui partageaient la naïveté ingénue de l'auteur.
Nous possédons encore de Mapou des fragments poétiques d'un autre roman
historique, disparu et anéanti par la censure russe. En outre, un
excellent manuel de la langue hébraïque _Amon Pédagogue_ (maître
pédagogue), très apprécié par les professeurs d'hébreu, et enfin une
Méthode de langue française en hébreu.--Nous aurons encore à revenir
sur son dernier roman: L'hypocrite «_Aït Zaboua_», qui relève d'un tout
autre genre que ses deux premiers romans.
Ses dernières années furent affligées par une maladie cruelle. Incapable
de travailler, il était soutenu par son frère, établi à Paris. Ce
dernier l'appela auprès de lui, mais la mort le surprit en route, avant
qu'il eût pu voir la capitale du pays pour lequel il avait professé
pendant toute sa vie une grande admiration.
* * * * *
Dans la Russie méridionale, et surtout à Odessa, l'activité littéraire
se continue avec succès. Abraham Ber Gottlober (1811-1900), surnommé
_Mahalalel_, est le poète le plus productif, sinon le plus doué de cette
école.
Élève de J.-B. Levenson, et ayant visiblement subi l'influence de
Wessely et d'Adam Lebensohn, il s'adonna à la poésie. Le premier volume
de ses poésies parut à Vilna en 1851. Il a publié à la fin de sa vie ses
oeuvres complètes en trois volumes[53]. Ses premières poésies remontent
au milieu du siècle dernier. C'est un styliste remarquable, et dans
certaines de ses poésies, son langage est simple et élégant. «_Caïn_»,
ou le Vagabond, est une merveille de style et de composition.
[Note 53: _Kal Schirei Mahalalel_ (Poésies de Gottlober) Varsovie,
1890.]
Dans la poésie intitulée «l'Oiseau dans la cage», il est sioniste et il
pleure sur la misère de son peuple en exil. Dans une autre poésie:
_Nezah Israël_ (l'Éternité d'Israël), qui est peut-être la meilleure qui
soit sortie de sa plume, il revendique avec dignité sa qualité de juif,
dont il est fier.
Juda n'a ni arc ni armes. Il ne projettera pas au loin sa flèche
vengeresse. Mais il a un procès avec les gentils au nom de la
justice...
Je ne vous conterai pas la gloire du peuple éternel, ni sa grandeur
morale--puisque ce sont ces vertus que vous détestez en lui...
Aussi, s'il a péché, n'en êtes-vous pas la cause?...
Ce n'est point la grâce, mais c'est mon droit que je revendique.
En général, Gottlober manque de chaleur poétique. Dans la plupart de ses
poésies, son style pèche par la prolixité et le bavardage. Il a beaucoup
traduit en hébreu. Sa prose est excellente. Ses satires sont souvent
spirituelles. Son histoire en vers de la poésie hébraïque, parue dans le
troisième volume de ses poésies, est inférieure à l'art poétique de S.
Levison, dont nous avons parlé plus haut. Plus tard il publia une revue
mensuelle en hébreu: _Haboker Or_ (Clarté du matin). Ses mémoires sur la
vie des Hassidim[54] qu'il a combattus toute sa vie, sont les meilleurs
de ses écrits prosaïques.
[Note 54: Dans la revue _Haboker Or_, et _Oroth Meofel_ (Lueurs dans
les Ténèbres), Varsovie, 1881.]
Gottlober a personnifié plus que tout autre le type du _Mechaber_
vagabond qui, pour gagner sa vie, est obligé d'imposer lui-même ses
ouvrages aux personnes aisées et de les colporter de porte en porte.
Parmi les autres écrivains qui, pour la forme ou pour le fond, procèdent
de l'école romantique et dont le nombre est trop considérable pour que
nous les citions tous, nous mentionnerons seulement les suivants:
Zeeb Kaplan, de Riga (1826-1887), était un poète de mérite. Il excella
également dans la poésie et dans la prose. Son poème le plus connu est
«Le pays des miracles»[55] qui, pour le sujet et pour le style, se
réclame de Lebensohn père.
[Note 55: Recueil «Keneseth Israël», Varsovie, 1888.]
Élie Mardechai Werbel (1805-1880) était le poète en titre du cercle
littéraire d'Odessa. Son recueil de poésies, paru à Odessa, se
recommande par l'élégance de la forme. En dehors des odes et dédicaces,
il contient plusieurs poèmes historiques, dont le plus remarquable est
«Hulda et Bor», inspiré d'une parabole talmudique[56].
[Note 56: Vilna, 1848.]
L'un et l'autre poètes ont été dépassés par Israël Roll (1830-1893),
galicien établi à Odessa. Ses «Poésies romaines»[57] (_Schiré Romi_),
toutes traduites des grands poètes latins, témoignent d'un souffle
poétique puissant. Son style est classique, riche et précis. Ce volume
figurera toujours dans la bibliothèque de la littérature hébraïque à
côté du remaniement d'Ovide par Michal et de l'admirable traduction des
poèmes Sibyllins, faite par l'éminent philologue J. Steinberg.
[Note 57: Odessa, 1867.]
En prose, c'est à Benjamin Mandelstam (mort en 1886) qu'appartient le
premier rang. Il a écrit, entre autres, une Histoire de la Russie. Son
ouvrage le plus important, _Hazon la-moèd_, est une relation de ses
voyages et de ses impressions à travers la «zone juive», principalement
la Lithuanie. À certains égards, il procède de M.-A. Ginzburg, dont il a
la clarté et l'esprit. Mais sa sentimentalité et son abus du style
précieux le rangent à côté des romantiques.
L'école romantique a donné également naissance à un autre poète de
valeur, Juda-Léon Gordon, dont les première poèmes, et surtout «David et
Michal», sont empruntés au passé biblique. Mais Gordon ne persista pas
longtemps dans cette voie, et son activité littéraire appartient à une
autre époque.
* * * * *
Le trait caractéristique du romantisme hébraïque, par lequel il se
sépare de la plupart des mouvements analogues de l'Europe, c'est d'être
resté dans la voie du progrès et de l'émancipation, sans dévier du côté
des réactions, religieuses ou autres. Ni la réaction extérieure, ni
l'intransigeance intérieure des fanatiques n'ont pu arrêter l'éclosion
des idées humanitaires semées par l'école autrichienne et italienne.
Depuis les Meassfim allemands, l'évolution de la littérature hébraïque
ne s'est pas arrêtée un seul instant dans son acheminement vers la
science et vers la lumière. Le mouvement romantique est une de ses
étapes les plus caractéristiques et les plus bienfaisantes. À une époque
où le sombre présent ne promettait rien, où les ténèbres politiques
cachaient tout espoir en une vie meilleure, c'est au nom du passé que
les champions de la Haskala combattaient l'ignorance et les préjugés.
C'est au nom de la morale et de l'idéal qu'ils cherchaient à gagner le
coeur des foules pour la «divine Haskala».
L'action du romantisme hébreu a été des plus fécondes. Le fusionnement
du rationalisme des premiers humanistes et du romantisme patriotique de
Luzzato a resserré les liens qui rattachaient les écrivains à la masse
croyante. La sentimentalité provoquée par la restauration poétique des
temps prophétiques a plus fait pour la diffusion des idées saines et
naturelles et pour la propagation de la civilisation que toutes les
exhortations et tous les raisonnements. La déclaration, tant de fois
répétée par l'école de Vilna, que la science et la foi ne se
contredisent pas, n'a pas moins servi au rapprochement des lettrés et
des croyants modérés.
Bientôt les temps seront plus favorables à la reprise de la lutte contre
l'obscurantisme, et l'antagonisme entre lettrés et orthodoxes reprendra
de plus belle. Toute une école d'écrivains réalistes passionnés essaiera
de lutter contre les misères de la vie nationale sans épargner les
susceptibilités et l'amour-propre de la masse croyante. Ce seront les
accusateurs, les justiciers, les détracteurs du Judaïsme orthodoxe et
traditionnel. Ils prêcheront avec âpreté l'Humanisme moderne et
l'abandon des croyances surannées. Mais à côté d'eux nous verrons
s'élever une école plus modérée et non moins efficace. Elle apportera
des paroles de clémence, de foi et d'espérance. Aux négations et aux
aphorismes désolants des premiers elle opposera la ferme conviction du
relèvement imminent du peuple juif, appelé à remplir sa destinée sur son
sol national. La note sioniste unira dans un même élan d'action et
d'espoir la masse orthodoxe et la jeunesse libre.
CHAPITRE VI
LES RÉALISTES.--LE MOUVEMENT ÉMANCIPATEUR.
L'avènement d'Alexandre II au trône marque un moment décisif dans
l'histoire de l'empire russe. La poussée nouvelle des idées généreuses
et libérales encouragées par le Tsar lui-même gagne jusqu'au ghetto.
L'amélioration sensible de la situation politique des juifs, dont le
droit de séjour dans toute l'étendue de l'Empire et l'accès aux
carrières libérales avaient été élargis, l'abolition de l'ancien régime
du service militaire, la suppression des Cahals: tous ces facteurs,
joints à la prévision d'une émancipation civile prochaine, émurent
profondément les humanistes juifs. Les lettrés hébreux, arrachés à leurs
rêves séculaires, se trouvaient tout à coup en présence de la réalité
des choses et aux prises avec les exigences de la vie moderne. Il faut
leur rendre cette justice qu'ils comprirent immédiatement de quel côté
était leur devoir, et qu'ils ne faillirent pas à leur mission. Ils se
mirent du côté du gouvernement réformateur, et ils luttèrent de toutes
leurs forces contre la résistance que les conservateurs juifs opposaient
aux réformes projetées ou accomplies. Leur action s'exerça surtout dans
la petite province à peine entamée par les courants nouveaux. Un
auxiliaire précieux devait bientôt s'ajouter à leurs efforts par la
création de la presse hébraïque.
L'intérêt suscité par la guerre de Crimée parmi les juifs suggéra à un
certain Silberman l'idée de fonder un journal politique et littéraire en
hébreu. _Hamaguid_ (l'Orateur), tel est le nom de ce premier journal
hébraïque, paru en 1856, dans la petite ville prussienne de Lyck, située
sur la frontière russo-polonaise. Il obtint un succès énorme.
L'enthousiasme des lecteurs à la vue de cette feuille périodique,
rédigée dans la langue sacrée, se traduisit par des éloges
dithyrambiques et par une multitude d'Odes qui remplissaient le journal.
Son action a été très grande. Il a été le rendez-vous des lettrés
hébreux de tous les pays et de toutes les opinions. À côté de nouvelles
politiques et littéraires, de recherches philologiques, de poésies plus
ou moins boursouflées, le _Hamaguid_ a publié un certain nombre
d'articles originaux de haute valeur. Les vieux maîtres Rapoport et
Luzzato y donnaient la main aux jeunes écrivains russes comme Gordon et
Lilienblum.
Un savant orientaliste de Paris, Joseph Halévy, l'auteur d'un curieux
recueil de poésies hébraïques paru plus tard, y prêcha des idées hardies
pour son temps sur la renaissance de l'hébreu et sur son adaptation
pratique, par la création de nouveaux termes, aux idées et aux exigences
modernes. Ces idées ont été réalisées en partie de nos jours. Le Rabbin
Hirsch Kalischer et le rédacteur David Gordon y préconisèrent pour la
première fois, vers 1860, la réalisation pratique de l'idée sioniste, et
c'est grâce à leur propagande que la première société pour la
colonisation de la Palestine a été fondée.
Cette première tentative d'un organe hébraïque en entraîna bientôt
d'autres semblables. Des journaux hébreux se fondent dans tous les pays,
variant dans leurs tendances selon le milieu et l'opinion de leurs
rédacteurs. En Galicie surtout, où nulle censure absurde ne mettait des
entraves à la pensée, les journaux hébraïques pullulèrent. En Palestine,
en Autriche, un certain temps à Paris même, des périodiques se fondent,
créent une opinion publique et des lecteurs. Mais c'est surtout en
Russie, où la censure s'est peu à peu adoucie, que les journaux
hébraïques deviendront de véritables tribunes populaires ayant un public
de lecteurs stable.
Samuel-Joseph Finn, historien et philologue de mérite, publia à Vilna
(1860-1880) une revue, _Hacarmel_, principalement consacrée à la science
juive.
Hayim-Zelig Slonimski, mathématicien renommé, fonda en 1872, à Berlin,
son journal, _Hazefira_, plus tard transporté à Varsovie, où il publia
un grand nombre d'articles scientifiques. Il fut un vulgarisateur des
sciences naturelles.
Mais le journal hébraïque le plus important fut certainement le premier
qui parut en Russie, _Hamelitz_ (l'Interprète), fondé en 1860 à Odessa
par Alexandre Zederboum, un des plus fidèles champions de l'humanisme.
_Hamelitz_ devint l'organe principal du mouvement émancipateur et le
porte-parole des réformateurs juifs.
La presse hébraïque, malgré ses défauts, malgré l'exiguïté de ses
ressources[58], qui l'empêchait de s'assurer des collaborateurs stables
et rétribués et la rendait tributaire d'un concours arbitraire
d'amateurs, a exercé une influence considérable sur les juifs de Russie.
Elle a travaillé sans relâche à la diffusion de la civilisation, des
sciences et de la littérature hébraïque.
[Note 58: Les lecteurs, peu fortunés, souscrivaient souvent dix pour
un seul abonnement.]
Dans les grands centres, et surtout dans les communautés nouvellement
formées dans le midi de la Russie, l'émancipation spirituelle des juifs
devint bientôt un fait accompli. Les jeunes gens affluaient aux écoles
et s'adonnaient volontiers aux métiers manuels. Les écoles spéciales et
les séminaires rabbiniques institués par le gouvernement arrachaient aux
«Hedarim» et aux «Yeschiboth» des milliers d'élèves. La langue russe,
négligée jusqu'alors, disputait maintenant la priorité au jargon et même
à l'hébreu. Partout où le souffle des réformes économiques et politiques
avait pénétré, l'émancipation faisait son chemin, sans presque
rencontrer de résistance de la part du judaïsme traditionnel.
La capitale lithuanienne, Vilna, profondément éprouvée par
l'insurrection polonaise de 1863 et tenue intentionnellement par le
gouvernement à l'écart de toute réforme administrative ou politique,
n'était plus le centre de la vie nouvelle des juifs russes. La
«Jérusalem lithuanienne» avait déposé son sceptre, et s'était endormie
pour longtemps dans ses rêves de la Haskala «soeur jumelle de la Foi».
Vilna n'a jamais connu depuis d'excès de fanatisme, mais elle n'a pas
connu non plus la vie intense et l'acharnement des luttes entre la
Haskala et la Foi. Elle est restée la capitale de la tradition modérée
et de l'opportunisme religieux.
En revanche, c'était maintenant la petite province et les centres
talmudiques de la Lithuanie qui opposaient une résistance acharnée aux
réformes nouvelles. Les pauvres lettrés, égarés dans ces coins obscurs à
l'écart de la civilisation, étaient traités en hérétiques pernicieux.
Rien n'arrêtait les fanatiques dans leurs persécutions, et ils eurent
recours aux pires excès. Le peuple, trompé et plongé dans l'aberration,
leur donnait raison et applaudissait. On lui fit croire que c'est aux
principes mêmes du judaïsme que les réformateurs en voulaient, et tous
comme un seul homme ils se levèrent contre eux.
L'antagonisme entre l'humanisme et le fanatisme religieux dégénéra en
une lutte sans merci. La Haskala des premiers temps, la douce fille
céleste des rêveurs d'autrefois, avait vécu. Les lettrés, qui se
sentaient maintenant soutenus par les autorités et par l'opinion
publique des centres éclairés, devinrent agressifs et s'attaquèrent de
front au régime traditionnel. Ils étalent au grand jour, avec un
réalisme cru, tous les maux qui rongeaient ce régime. Ils suivent
l'exemple de la littérature russe réaliste du temps pour divulguer,
flétrir, flageller et châtier tout ce qui est vieux et suranné,
réfractaire à l'esprit moderne. C'est la littérature réaliste succédant
à l'époque des romantiques.
Le signal fut donné par Abraham Mapou dans son roman de moeurs _Aït
Zaboua_ (L'Hypocrite), dont les premiers volumes parurent vers l'année
1860, à Vilna. Devant l'insolence croissante des fanatiques et l'urgence
des réformes projetées par le gouvernement, le maître du roman hébreu se
décida à descendre des hauteurs poétiques où planait sa rêverie pour se
jeter dans la mêlée et appuyer de son autorité la campagne contre les
obscurantistes. Déjà dans, ses romans historiques, surtout dans le
dernier, il avait laissé percer son animosité contre les tartuffes du
ghetto dissimulés dans la peau du faux prophète Zimri et de ses émules.
Maintenant il allait les démasquer ouvertement et sans ménagement.
L'_Hypocrite_ de Mapou est un grand roman en cinq volumes. Tous les
types des fanatiques du ghetto y sont personnifiés avec une crudité
réaliste. Le héros principal du roman est Rabbi Zadoc, hypocrite,
pervers, débauché, criminel et sans scrupules, couvrant ses forfaits du
manteau de la dévotion; c'est le prototype de tous les tartuffes du
ghetto qui exploitent l'ignorance et la crédulité du peuple. Son
principal émule, Gadiel, est un fanatique aveugle, persécuteur acharné
de tous ceux qui ne suivent pas ses opinions, ennemi de la littérature
hébraïque et poursuivant tous ceux qui osent lire les publications
modernes. En passionné de la Haskala qu'il était, Mapou n'a pas épargné
les couleurs pour noircir ces ennemis de la civilisation.
À côté des meneurs principaux trouvent place, dans ce roman, un grand
nombre de héros qui personnifient chacun un type caractéristique de la
province lithuanienne. Il pousse à fond le portrait de Gaal, parvenu
ignorant qui domine la communauté et fait cause commune avec Rabbi-Zadoc
et ses émules. La vénalité des fonctionnaires permet au parvenu sans
coeur de commettre des actes arbitraires; il persécute tous ceux qui sont
suspects de moderniser, et répand les crimes et la terreur autour de
lui. Mapou a trop chargé ces types et a dépassé les limites de la
vérité. Par contre, il devient plus indulgent et plus véridique,
lorsqu'il nous dépeint la vie des humbles du ghetto.
Jerahmiel le «Batlan» est un type accompli. Le «Batlan» est une création
inconnue en dehors du ghetto. C'est, en quelque sorte, le bohême de ce
milieu. Il se distingue surtout par la bizarrerie et par le ridicule. Ce
n'est pas qu'il n'ait pas étudié; loin de là. La plupart du temps, c'est
un talmudiste érudit, mais sa naïveté, sa distraction et son manque de
tout sens pratique le rendent incapable d'entreprendre quoi que ce soit.
C'est un parasite, et c'est machinalement qu'il se joint aux ennemis du
progrès.
--Le «Schadchan» (entremetteur matrimonial), type si fréquent et si
influent dans le ghetto, est peint sur le vif. Malicieux, subtil, plein
d'esprit, érudit même, il excelle dans l'art de rapprocher les partis et
de dénouer les situations les plus compliquées.
Le type le plus sympathique du roman est celui du bourgeois honnête;
c'est l'idéalisation par Mapou de cette classe si répandue de petites
gens du commerce qui, à une profonde instruction talmudique, joignent un
coeur ouvert à tous les sentiments généreux, et dont la compression du
ghetto n'a pas réussi à pervertir le bon sens naturel et la moralité
profonde.
Tous ces types sont des êtres réels, vivant et s'agitant. Sans doute,
Mapou les a exagérés, et souvent du mauvais côté, mais ils n'en restent
pas moins des types véridiques.
Par contre, il a moins réussi dans la création des types de Maskilim. La
nouvelle génération, les éclairés, les amis de la civilisation sont des
fantoches sans vie, sans personnalité aucune, qui ne parlent, ne
s'agitent que pour glorifier la «céleste Haskala».
En somme, la conception de Mapou peut se résumer en ces deux termes:
_Éclairé_, donc bon, juste, généreux, etc.; _fanatique_, donc mauvais,
hypocrite, débauché, lâche, etc.
Si le roman a des prétentions réalistes par le fond, il n'en est pas de
même quant à la forme. L'hypocrite présente tous les défauts des romans
historiques de Mapou, défauts qui, en l'occasion, acquièrent une plus
grande gravité. Le style d'Isaïe et les envolées poétiques ne
conviennent guère à ce sujet moderne et cadrent mal avec le milieu
contemporain. Ici encore l'exemple de Mapou a été pernicieux pour ses
successeurs.
Dans le coeur du roman on trouve une série de lettres écrites de la
Palestine par un des héros, qui laissent voir l'enthousiasme de notre
auteur pour la Terre-Sainte. Cette note sioniste imprévue dans cette
oeuvre purement moderne nous montre suffisamment l'âme du grand rêveur
qu'il était.
Ce n'est qu'en l'année 1867, après l'apparition de ce roman, que A.
Lebensohn a publié à Vilna son drame «Vérité et Foi», écrit vingt ans
auparavant et dans lequel le Tartufe du ghetto joue également un grand
rôle[59].
[Note 59: Voir chapitre IV.]