Tendre et gracieux autant que son père était dur et rigide, M.-J.

Lebensohn fut le seul écrivain du temps qui eut la chance de recevoir

une éducation moderne complète. De plus, il n'avait pas connu comme tous

ses contemporains la cruelle nécessité et les luttes pour

l'affranchissement personnel. Il possédait à fond la littérature

allemande et il avait suivi à Berlin les cours de philosophie de

Schelling. Avec cela, il possédait l'hébreu comme une langue vivante et

sut traduire en elle ses pensées les plus intimes, toutes les nuances

du sentiment.

La riche imagination poétique, l'harmonie de son style, ses expressions

colorées et imagées, son lyrisme profond, non dénaturé par l'exagération

ronflante et emphatique de ses prédécesseurs, font de Michal le premier

poète artiste en hébreu.

Il débuta en 1851 par une traduction de la _Destruction de Troie_, de

Schiller[50], admirable de style et d'élégance poétique. Il est le

premier qui ait appliqué rigoureusement la prosodie moderne à la poésie

hébraïque. Son recueil poétique _Schiré Bath Sion_ (Les chants de la

fille de Sion)[51] est un véritable chef-d'oeuvre. Il contient six poèmes

historiques admirables de pensée, de forme et d'inspiration. Dans

«Salomon et Coheleth», son plus grand poème, il nous fait d'abord

assister à la jeunesse du roi Salomon. C'est l'amour de Salomon pour la

Sulamite, amour sublime, exalté, qui est chanté pour la première fois

d'une façon merveilleuse. La joie de vivre fait tressaillir toutes les

fibres du coeur du poète... Puis c'est la vieillesse de l'Ecclésiaste

contrastant si puissamment avec la jeunesse de Salomon. C'est le roi

désenchanté, sceptique, convaincu de la vanité de l'amour, de la beauté,

du savoir; tout n'est que poussière, vanité des vanités. Et le jeune

poète romantique termine son poème en concluant que la sagesse ne peut

exister sans la foi, et que seule cette dernière est capable de donner

à l'homme la suprême satisfaction.

[Note 50: Vilna, 1851.]

[Note 51: Vilna, 1852. En traduction allemande, faite par J.

Steinberg, Vilna, 1859.]

«Joel et Sisera» est une très belle pièce poétique. C'est la lutte

intérieure qui s'engage, dans le coeur de la vaillante femme chantée par

Débora, entre les devoirs de l'hospitalité et son attachement à son

pays. Finalement ce dernier l'emporte:

Vivant au milieu de ce peuple, établi dans son pays, ne dois-je pas

aspirer à son bien-être, au bonheur des siens? N'est-il pas aussi

mon peuple?

«Moïse sur le Mont Abarim» est plein d'admiration pour le grand

législateur. Il se termine par ces deux vers:

La lumière du monde s'obscurcit.

À quoi bon la lumière du soleil?

Son élégie sur Jéhuda Halévi est touchante de patriotisme et d'amour

pour la Terre des ancêtres:

Cette Terre, dont chaque pierre est un autel du Dieu vivant, dont

chaque rocher est une chaire pour un prophète divin.

Ou bien, comme il s'écrie dans une autre poésie:

Pays des muses, couronné de charmes, où chaque pierre est un livre,

chaque rocher un tableau!

Un autre recueil du poète, _Kinor bath Sion_ (La lyre de la fille de

Sion), publié après sa mort, à Vilna, contient, à côté d'un certain

nombre de poésies traduites de l'allemand, des poésies lyriques où le

poète exhale son âme et ses souffrances. Il aime ardemment la vie, mais

il pressent qu'il ne lui sera pas donné d'en jouir longtemps et, dans un

accès de désolation, il s'écrie: «Maudite soit la vie, maudite aussi la

mort!» Son caractère change, sa muse devient triste et, comme son père,

il ne voit qu'injustice et que malheurs. Dans une poésie adressée «aux

étoiles» il veut arracher leur secret aux mondes:

Répondez-moi, vous qui êtes les habitants d'en haut, oh! arrêtez

pour un instant la marche des lois éternelles! Hélas, mon coeur est

plein de dégoût pour cette terre. Ici l'homme est né pour la

misère! Oh! Ici-bas c'est la Haine religieuse qui règne. Sur ses

lèvres elle porte le nom du Dieu de la miséricorde et dans sa main

l'épée sanglante. Elle prie, s'agenouille et sans cesse elle

massacre au nom du Dieu de pardon. Ce monde, lorsqu'il le créa dans

un accès de colère, Dieu le rejeta loin de lui avec fureur. Alors,

la Mort s'y précipita, semant la terreur. Elle le tient, ce monde,

à ses ongles. La Misère aussi s'y abattit grinçant ses dents,

montrant sa rage farouche. Elle tient l'homme, elle le torture sans

répit...

En outre, ce recueil posthume contient des poésies amoureuses et des

complaintes sionistes toutes empreintes de profonde mélancolie et de

cette tristesse qui caractérise la dernière période de sa vie. Une

cruelle maladie enleva le jeune poète à l'âge de vingt-quatre ans, au

grand désespoir des amis de la poésie hébraïque.

La fiction romanesque, que la vie rigide et le caractère austère des

lettrés rendait impossible jusqu'alors en hébreu, fit sa première

apparition avec les traductions des romans modernes. Immédiatement elle

rencontra un public bien disposé et avide de nouveauté. Les romanciers

originaux ne tardèrent pas à venir. Le premier maître du genre, le

créateur du roman hébreu, est Abraham Mapou (1808-1867).

Il naquit à Slobodka, faubourg de Kovno, triste bourgade peuplée presque

uniquement de juifs. Toute une population y grouille dans des conditions

économiques et hygiéniques déplorables. Son père, pauvre «melamed»

(professeur d'hébreu et de Talmud), était un esprit naïf et

mélancolique, non dénué d'une certaine instruction. Il aimait et

cultivait la science des maîtres hébreux du Moyen-âge. Sa mère était une

âme douce et tendre; elle supporta avec soumission et fermeté les

souffrances physiques qui accablèrent toute sa vie. Son frère Mathias,

étudiant-rabbin, était très bien doué.

Bref, c'était la misère, mais cette misère soumise, non rongée par

l'envie, qui fait les liens de famille plus resserrés. Enfant chétif,

Abraham Mapou n'aborda ses études primaires qu'à l'âge de cinq ans, âge

déjà avancé pour ce milieu où les enfants commencent à fréquenter le

«Heder» dès leur quatrième année. Et ce sont des années endurées dans le

Heder, sans connaître d'autre joie que celle du succès dans les études,

courbé toute la journée sur les gros in-folios du Talmud. L'enseignement

rationnel de la Bible et de la grammaire hébraïque, dédaignées par les

dialecticiens talmudiques comme des études trop superficielles, était

banni de cette école. Heureusement pour le futur écrivain, ce fut son

père qui lui enseigna la Bible et qui éveilla dans son coeur sensible

l'amour de la langue sacrée et du passé glorieux de son peuple.

Cependant son éducation talmudique se poursuit avec succès. À l'âge de

douze ans le voilà «érudit», à treize ans il est déjà «Itou»

(phénomène), et dès lors libre de s'adonner à ses études selon son gré

et à se passer de maître.

Bientôt, comme tous les jeunes talmudistes, il sera recherché comme

gendre. Cela ne tarda pas à arriver: il fut fiancé par son père à la

fille d'un bourgeois aisé. À l'âge de 17 ans le voilà donc marié. Cela

ne modifiera d'ailleurs en rien sa vie. Comme par le passé il continuera

à poursuivre ses études, et c'est son beau-père qui pourvoira à ses

besoins. Bientôt ses études prendront une nouvelle direction. Son esprit

rêveur, étouffé par la scolastique rabbinique, se tourne vers la

Cabbale. Déjà l'exaltation mystique le hante, et un jour il faillit

adhérer à la secte des Hassidim. C'est sa mère qui l'en préserva. Il

céda à ses prières, et ne commit pas cet acte d'hérésie dangereuse.

Ces luttes intérieures entre le sentiment et la raison, les perplexités

au milieu desquelles se débattait son esprit, n'affectèrent pas outre

mesure notre auteur et ne produisirent pas de modification radicale dans

sa personnalité. Mapou est resté, toute sa vie, l'humble érudit du

ghetto, un des successeurs des «Ebionim», des psalmistes et des

prophètes. Timides, mélancoliques, sans désir pour tout ce qui touche la

vie pratique, souvent avilis par leur misère matérielle propre et par la

misère intellectuelle environnante, ces «rêveurs» du ghetto, plus

nombreux qu'on ne le croirait, cachent dans l'intimité de leur âme cette

exaltation morale, cet idéalisme suprême invaincu et toujours debout,

qui peut seul expliquer la vivacité et la persistance du peuple-messie.

Déjà Mapou allait succomber comme tant d'autres, déjà les ténèbres

mystiques allaient couvrir son esprit, lorsqu'un événement infime en soi

et pourtant important dans ses conséquences vint le délivrer. Un

psautier latin tombé par hasard entre ses mains donna une nouvelle

tournure à ses études, une nouvelle orientation à son esprit.

Était-ce la curiosité, était-ce le désir de savoir qui le poussa à

déchiffrer coûte que coûte le texte sacré dans une langue inconnue?

Toujours est-il qu'il ne recula pas devant des difficultés presque

insurmontables et, à force de traduire mot à mot le texte latin, comparé

à l'original hébreu, il arriva à connaître un grand nombre de mots

latins. L'exemple n'est pas unique dans son genre. Salomon Maïmon avait

appris l'alphabet allemand, dans lequel il devait plus tard écrire ses

meilleures études philosophiques, à l'aide de la nomenclature allemande

des traités du Talmud, imprimée à Berlin. Et c'était aussi le cas de la

plupart des lettrés de la province.

Cette gymnastique de l'esprit, cette nécessité de se rendre compte de

la valeur précise de chaque mot a aidé en même temps Mapou à mieux

comprendre le texte biblique et à se pénétrer de son esprit.

La fortune, le bien-être ne sont pas stables chez les juifs russes,

obligés de soutenir une concurrence vitale acharnée et servant de jouet

à une législation capricieuse. Le beau-père de Mapou se trouva un jour

ruiné. Le jeune homme fut obligé d'interrompre ses études et d'accepter

la place de précepteur dans la maison d'un fermier juif aisé.

Ce séjour prolongé à la campagne exerça sur l'âme sensible du jeune

lettré une influence capitale. Le rapprochement avec la nature qui ne

manqua pas de séduire son esprit le dégagea définitivement des voiles

mystiques qui l'enveloppaient. C'est au village enfin qu'il rencontra un

curé polonais éclairé, qui s'intéressa au jeune rabbin et s'occupa de

son instruction. Mapou étudia avec ardeur les maîtres classiques latins,

et c'est la première fois qu'un poète hébreu trouvait l'occasion de

former son esprit sur les modèles puissants de l'antiquité. Toujours

sous la direction du bon curé, il étudia le français d'abord, sa langue

préférée, ensuite l'allemand et, en dernier lieu seulement, le russe. La

langue russe n'était pas tenue en honneur chez les Maskilim de l'époque.

À Kovno, où il retourna peu après, il fut obligé de dissimuler ses

nouvelles connaissances, de peur d'attirer sur lui la haine des

fanatiques et d'être atteint dans sa profession de professeur d'hébreu.

Émerveillé par l'oeuvre des romantiques et surtout par les romans

d'Eugène Suë, son auteur favori, il médita dès 1830 la première partie

de son roman historique «L'Amour de Sion», qui ne devait voir le jour

que vingt-trois ans plus tard. Il mena pendant vingt-trois années une

vie de privations et de labeurs incessants, peinant le jour, rêvant la

nuit. La Haskala avait créé des foyers humanistes dans les petites

bourgades lithuaniennes. C'est à Zagor, c'est à Rossieni, «la ville des

lettrés, des amis de leur peuple et de la langue sacrée», que Mapou

trouva enfin l'occasion de révéler son talent. Son état physique fort

éprouvé empira de plus en plus. Sa nomination, après de longues

sollicitations, comme professeur d'une école juive gouvernementale à

Kovno, survenue en 1848, ainsi que l'assistance matérielle qu'il

recevait de son frère plus favorisé que lui, le tirèrent définitivement

d'embarras. Indépendant, il pouvait désormais s'occuper de son roman. Le

succès obtenu par la version hébraïque des _Mystères_ de Paris

l'encouragea enfin à publier son «Amour de Sion.» Et c'est avec une

stupéfaction sans bornes que le timide auteur put constater

l'enthousiasme avec lequel le public accueillit sa première création

littéraire.

Dans ce milieu ascétique et puritain où le monde du sentiment et de la

vie intérieure était inconnu, le roman de Mapou va tomber comme la

foudre déchirant la nuée qui enveloppait tous les coeurs. Un siècle après

Rousseau, il y avait encore un coin en Europe où le plaisir, la joie de

vivre, les biens terrestres, la nature étaient considérés comme des

futilités, où l'amour était condamné comme un crime et les passions

comme la perte de l'âme. Et c'est dans ce milieu que l'Amour de Sion,

cette Nouvelle Héloïse juive, apparaît comme le premier appel à la

nature et à l'amour.

L'Amour de Sion est un roman historique; il retrace un chapitre de la

vie du peuple juif à l'époque du prophète Isaïe. Il n'aurait pas pu en

être autrement. Pour toucher la corde sensible du peuple, il fallait

reculer l'action de vingt-cinq siècles en arrière. Un roman juif

contemporain n'eût été conforme ni à la vérité ni à l'esprit du ghetto.

Le sujet du roman est emprunté à l'âge d'or de l'ancienne Judée. C'est

l'époque de la grande floraison littéraire et prophétique. C'est aussi

une époque fort agitée, présentant des contrastes saillants. À

Jérusalem, un roi éclairé lutte avec fermeté contre la limitation de son

pouvoir à l'intérieur et contre le puissant envahisseur du dehors. D'un

côté, une société en décadence, et de l'autre, les plus grands

moralistes de toutes les époques, les prophètes qui attaquent en face la

corruption des moeurs. Enfin c'est l'époque où les plus grands rêves

d'une humanité meilleure et idéale, éclosent. C'est dans ces temps que

l'auteur place l'histoire que voici:

Sous le règne du roi Ahas, deux amis vivaient à Jérusalem. L'un,

nommé Joram, était officier de l'armée et possesseur de riches

domaines; l'autre, Jedidia, appartenait à la famille royale. Joram

avait épousé deux femmes, Hagith et Naama. Cette dernière était sa

favorite, mais elle était restée longtemps stérile. Obligé de

partir en guerre contre les Philistins, Joram confie à son ami

Jedidia le soin de surveiller les siens. Au moment de son départ,

sa femme Naama se trouvait enceinte, et la femme de Jedidia, Tirza,

se trouvait dans une position analogue. Les deux amis conviennent

que dans le cas où la femme de l'un mettra au monde un fils et

l'autre une fille, ils les marieront l'un avec l'autre.

Les choses devaient se réaliser selon le voeu des deux pères. La

femme de Jedidia accoucha la première: elle eut une fille nommée

Tamar.

Joram fut fait prisonnier par l'ennemi et ne revint point. Mais un

grand malheur guettait la maison de Joram. Son intendant Achan se

laisse séduire par le juge Mathan, ennemi personnel de Joram. Il

met le feu à la maison de son maître, après l'avoir préalablement

dépouillée de toutes les richesses qu'elle contenait et les avoir

transportées chez Mathan. Hagith et ses enfants sont dévorés par le

feu. Achan fait retomber la faute de cet incendie sur Naama, qui,

disait-il, voulait se venger de sa rivale Hagith. Cependant il

prend son propre fils Nabal et le substitue à Asrikam, le fils de

Hagith, qui seul, prétend-il, aurait été sauvé. La pauvre Naama,

près d'accoucher, est contrainte de fuir, et se réfugie aux

environs de Bethléem, auprès d'un berger. Là elle met bientôt au

monde un fils nommé Amnon, et une fille, Penina.

Jedidia, effrayé de la calamité qui s'est abattue sur la maison de

son ami, recueille son fils Asrikam et l'élève avec ses enfants.

Pour tenir la parole donnée à son ami, il considère Asrikam comme

le mari futur de sa fille, puisque Naama a disparu et que, de plus,

elle était considérée comme une coupable meurtrière. Ainsi Achan

triomphe: son fils prenait la place d'Asrikam, héritait de la

maison de Joram et épousait la belle Tamar.

Pendant ce temps s'accomplit la chute du royaume de Samarie. Les

habitants de Samarie sont emmenés en captivité par les Assyriens,

et parmi eux se trouve Hananel, le beau-père de Jedidia. Le prêtre

samaritain Simri réussit à s'évader et se réfugie à Jérusalem. Le

nom de Hananel dont il se recommande lui ouvre la maison et le coeur

confiant de Jedidia.

Tamar et Asrikam grandissent côte à côte dans la maison de Jedidia.

Les deux enfants diffèrent cependant du tout au tout. Autant Tamar

est belle, bonne et généreuse, autant Asrikam est laid et pervers.

La jeune fille le déteste de tout son coeur. Un jour Tamar, en se

promenant à la campagne aux alentours de Bethléem, est assaillie

par un lion. Un berger accourt à son secours et lui sauve la vie.

Ce berger n'était autre qu'Amnon, le fils de la malheureuse

Naama.--De son côté, Héman, le frère de Tamar, découvre par hasard

Penina, la soeur d'Amnon, qui se fait passer pour étrangère, et il

éprouve un violent amour pour elle. Ainsi le fils et la fille de

Jedidia se trouvent tous deux épris du fils et de la fille de

Naama, sans se douter de leur véritable origine.

Amnon, venu pour fêter la fête des tabernacles à Jérusalem, est

accueilli avec enthousiasme par Jedidia et sa femme, comme il

convient au sauveur de leur fille. Ils l'attachent à leur maison,

et il gagne par son caractère la bienveillance générale. Le jeune

berger se sent attiré vers les études sacrées. Il fréquente l'école

des prophètes, et l'éloquence du grand Isaïe le séduit

particulièrement.

Le prétendu Asrikam ne voit pas d'un bon oeil l'amitié qui s'établit

entre Tamar et Amnon. Il s'en ouvre à Zimri qui se fait son

complice et l'aide à se débarrasser de son rival. Jedidia cependant

demeure fidèle à sa promesse et persiste à vouloir donner sa fille

malgré elle à Asrikam. Lorsque l'amour de Tamar et d'Amnon devient

évident, il éloigne celui-ci de sa maison.

Nous sommes à l'époque la plus agitée de la Judée. Nous assistons à

la lutte des passions et des intrigues qui ont précédé la débâcle

du royaume de Juda et la grande invasion assyrienne. Le désordre

moral règne partout, l'iniquité et le mensonge ont pris la place de

la justice. Les justes tremblent et espèrent, encouragés par les

prophètes. Les impies bravent tout et se livrent sans vergogne à

leurs débauches.

Buvons, chantons, crie cette troupe impie. Qui sait si nous vivrons

demain!

Zimri médite un grand coup. Amnon se rendait tous les soirs hors de

la ville dans une cabane où habitaient sa soeur et sa mère. Zimri

l'a surpris. Il y amène Tamar et Héman qui voient Amnon embrasser

sa soeur. Tout est fini maintenant. Un coup terrible est porté à

l'amour du frère et de la soeur qui ne connaissent pas les liens de

parenté qui unissent Amnon et Penina. Repoussé par Tamar sans

comprendre pourquoi, Amnon s'éloigne de Jérusalem le désespoir dans

l'âme.

Tout n'est pourtant pas perdu. Maltraité par son propre fils et

rongé par le remords, Achan fait à son fils l'aveu de ses fautes et

lui révèle sa véritable origine. Furieux, Asrikam ne songe qu'à se

débarrasser de son père. Il met le feu à sa maison. Cependant,

avant de mourir, Achan peut faire des aveux devant la justice. Tout

est dévoilé et tout va s'expliquer. Tamar, reconnaissant enfin son

erreur, ne se console pas d'avoir éloigné Amnon.

Cependant les événements politiques suivent leur cours. Le brave

roi Hésékias lutte contre le ministre Schebna, qui veut livrer la

capitale aux Assyriens. La défaite miraculeuse de l'ennemi sous les

portes de Jérusalem assure le triomphe de Hésékias. La paix et la

justice sont rétablies.

Pendant ce temps Amnon, qui a été fait prisonnier et vendu dans une

île ionienne, y découvre son père Joram. Tous deux, ils réussissent

à s'évader et à rentrer à Jérusalem.

La joie de la ville sainte, délivrée de l'envahisseur, coïncide

avec la joie de deux familles alliées dont tous les voeux sont

comblés. L'amour de Tamar et d'Amnon, celui de Héman et de Penina

triomphent.

Tel est le cadre de ce roman, qui rappelle les contes merveilleux du

XVIIIe siècle. Au point de vue de l'intrigue romanesque, de l'étude

des caractères et de l'enchaînement des événements, c'est une oeuvre

puérile. L'intérêt du livre ne gît pas dans l'invention de la fiction

romanesque. Celle-ci, empruntée aux oeuvres modernes, nuit plutôt au

roman de Mapou, qui est, avant tout, une oeuvre de poésie et de

reconstitution historique. _L'Amour de Sion_ est plus qu'un roman

historique, plus qu'une fable créée par l'imagination d'un romancier;

c'est l'ancienne Judée, la Judée des prophètes et des rois, ressuscitée

dans les rêves d'un poète. La reconstitution de la société juive

d'autrefois, la compréhension de la vie prophétique, la couleur locale,

la majesté des descriptions de la nature, les images vives et

frappantes, le style élevé et vigoureux, tout en un mot y respire

tellement le génie de la Bible que, sans la fiction romanesque, on se

croirait en présence d'une oeuvre poétique de l'ancienne Judée retrouvée.

Esprit rêveur, primitif, ignorant les manifestations réelles et

compliquées de la vie moderne, Mapou s'est si bien reporté aux temps des

prophètes qu'il les a confondus avec les temps modernes. Il a commis

l'anachronisme de vouloir transporter les idées d'humanisme du Maskil

lithuanien à l'époque d'Isaïe. Mais, à force de vouloir se montrer

moderne il est redevenu ancien. Il ne se doutait même pas que c'est le

passé avec sa civilisation propre, ses moeurs et ses idées qu'il

restituait.

Son but de réformateur n'en était pas moins atteint. Guidé par une

intuition prophétique, Mapou a fait une oeuvre de haute moralité et de

civilisation. À toute une population plongée dans un ascétisme dégénéré

ou dans un mysticisme hostile au présent, il révéla son passé glorieux,

tel qu'il était et non tel que se le représentait leur cerveau, accablé

par la misère et embrumé par l'ignorance. Il leur montra non pas la

Judée des rabbins, des saints et des ascètes, mais le pays de la nature,

de la joie de vivre, de la vie débordante, de la gaieté et de l'amour,

le pays du Cantique des Cantiques et de Ruth. Il leur présenta Isaïe,

non sous la figure d'un saint rabbin ou d'un annonciateur de rêves

mystiques, mais un Isaïe poète, patriote, moraliste sublime, le prophète

de la Judée libre, le prédicateur des biens terrestres, de la bonté, de

la justice, justement opposé à la doctrine étroite et aux pratiques

minutieuses et insensées proclamées par la bouche des prêtres,

précurseurs des rabbins.

Ce que le roman prêche, c'est le retour à une vie plus naturelle. C'est

le monde des plaisirs, des sensations, de la vie terrestre, justifié et

idéalisé au nom du passé. Ce sont les charmes de la vie rurale, évoqués

dans un enchaînement de tableaux poétiques. Toute la Judée agricole

passe sous les yeux du lecteur. La gaieté des vignerons, l'insouciance

des bergers, les fêtes populaires, avec leur éclat et leur fougue, sont

retracées dans cet ouvrage de main de maître. La grandeur morale de la

Judée apparaît dans la magnifique description de tout un peuple,

accouru pour célébrer la fête dans la Ville Sainte, ainsi que dans les

discours emportés de prophètes qui critiquent ouvertement les grands et

les prêtres au nom de la Justice et de la Vérité. Et c'est surtout

l'amour chaste et ingénieux, l'apothéose de l'amour d'Amnon et de Tamar

qui domine cette oeuvre.

La répercussion que cette oeuvre a eue sur ses contemporains est

inimaginable. Elle peut être comparée à l'effet produit par l'apparition

de la _Nouvelle Héloïse_.

La langue hébraïque avait enfin trouvé son maître populaire, qui savait

parler au coeur de la foule et le toucher profondément. Le succès de

l'oeuvre fut grandiose. Malgré les menées fanatiques qui voyaient avec

horreur cette profanation de la langue sacrée, le roman pénétra partout,

jusque dans les écoles rabbiniques, dans les synagogues même. La

jeunesse était émerveillée et séduite par les évocations poétiques et

par le sentimentalisme de l'oeuvre. Une population tout entière semblait

renaître à la vie et sortir de sa léthargie millénaire. La comparaison

de la grandeur lointaine avec la misère actuelle s'imposait aux esprits.

Pour la première fois, les bois lithuaniens étaient témoins d'un

spectacle imprévu. Les élèves rabbiniques, évadés de l'école, venaient

pour y lire en cachette le roman de Mapou. Ils revivaient

voluptueusement les temps anciens. L'amour sublime toucha tous les coeurs

et plus d'un roman ingénu s'ébaucha.

La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885) · 第 6 / 13 段