de l'homme devant la création. Le sort des Hamlets et des Renés est plus
enviable que celui du «Plaintif» du ghetto. Eux au moins, avant de se
jeter dans la mélancolie et d'embrasser le pessimisme, avaient goûté à
la vie, ils ont connu ses charmes et ses déboires. Pour le désabusé du
ghetto, les plaisirs personnels et les voluptés de la vie ne comptent
pas. C'est au nom de la morale suprême qu'il s'érige en philosophe
pessimiste.
Notre existence est un souffle léger comme une barque. Notre
tombeau est au seuil de notre vie, il nous attend dès le ventre de
notre mère.
Nous sommes ici depuis les origines de la Terre; elle nous change
comme l'herbe de sa surface. Elle demeure stable; seuls nous
passons sans retour, sans même l'alternative de ne pas débarquer
ici-bas.
Nous sommes pour le monde ce qu'est le roseau pour le berger.
Avant qu'il ait fini de dévorer une génération, l'autre est prête à
passer.
L'un est englouti, l'autre emporté. Où est notre salut?
À cette ruine universelle, à ce déchaînement des éléments que le
plaintif, tout imbu qu'il est de la justice providentielle, se
refuse à comprendre, vient se joindre la méchanceté humaine.
Et toi aussi tu deviens le fléau de ton frère. À cette armée
céleste, ton prochain se joint, lui aussi... Du courroux de
l'homme, ô homme! jamais tu ne seras exempt... Sa jalousie ne
finira qu'avec ta disparition.
Et cependant y a-t-il quelque chose de réel, de durable dans la
vie? Non!
Où sont-elles, les générations oubliées? Leur nom même a disparu.
Qui échappera à son sort? Pas un seul. Personne ne sera soustrait à
la mort. La richesse, la sagesse, la force, la beauté ne sont rien,
rien...
Puis, dans un élan de révolte, notre poète s'écrie:
Si je savais que ma voix dût suffire pour détruire avec
retentissement toute la création et les armées célestes, je
lancerais d'une voix de tonnerre, je crierais: Arrête! Je
rentrerais dans le néant avec le reste des hommes. Les vivants
n'ont-ils pas conscience que la tombe les engloutira après une vie
de tristesses et de misères cruelles?
Toute la vie humaine est comme l'éclair qui précède la foudre de la
mort!
Il faut arriver jusqu'à nos jours pour voir cette même pensée reprise
certes avec moins de vigueur par Maupassant dans _Sur l'eau_.
Mais, au bout du compte,
l'homme n'a rien que la conscience douloureuse; il est nu et
affamé, mou et sans énergie aucune. Il désire tout ce qu'il n'a
pas, languissant jour et nuit.
L'incertitude devant la mort, la frayeur devant la fin fatale, le regret
cuisant de la disparition des êtres chers, qui forment le fond du
caractère des juifs même les plus croyants, sont exprimés dans une de
ses plus belles poésies: «L'Agonisant.» Le scepticisme du Maskil
l'emporte sur l'optimisme du juif dans «Le savoir et la mort.»
Un grand malheur vient frapper notre poète. La mort prématurée de son
fils, le jeune poète Micha Joseph, sur lequel on avait fondé tant de
légitimes espérances, lui arrache des cris de détresse et de désespoir.
De mon nid qui a déniché mon oiseau? De ma demeure qui a dérobé ma
lyre? Qui a brisé ma harpe et m'a apporté des lamentations? Qui a
dit à mes espérances tout d'un coup: renversez-vous!
Il y a dans ces poésies de quoi faire la fortune d'un grand poète,
malgré le fatras de vers médiocres et fastidieux qu'il faut savoir
éliminer. Contemporain d'Alfred de Vigny, on trouve chez lui plus d'un
point de ressemblance avec le solitaire hautain. Mais il va sans dire
que jamais Lebensohn n'a connu l'oeuvre du poète français.
Les poésies de Lebensohn, publiées à Vilna, en 1852, sous le titre de
_Schiré Sefath Kodesch_ (Poésies de la langue sacrée), furent
accueillies avec enthousiasme, et l'auteur fut salué comme le «Père de
la Poésie.» Il publia aussi plusieurs ouvrages traitant des questions de
grammaire et d'exégèse.
Lorsque le célèbre philanthrope Montefiore se rendit en Russie en 1848
pour solliciter du gouvernement du Tsar l'amélioration de l'état civil
des juifs et l'introduction des réformes scolaires, Lebensohn se rangea
publiquement du côté des réformateurs. Selon lui, l'abaissement des
juifs est dû à trois causes principales:
1º L'absence de la «Haskalah», c'est-à-dire d'une éducation rationnelle
fondée sur la connaissance de la langue du pays, des sciences usuelles
et sur l'enseignement d'un métier manuel;
2º L'ignorance des rabbins et des prédicateurs en tout ce qui ne touche
pas la religion;
3º La recherche du luxe et les excès en matière de table et
d'habillement.
Si les deux premières causes sont plus ou moins justifiées, la troisième
fait sourire par sa conception naïve. L'auteur ayant devant lui une
population d'affamés dont la majorité ne connaît l'usage de la viande en
dehors du jour de samedi, trouve moyen de leur reprocher leurs excès
gastronomiques et leur mise luxueuse! Nous verrons que la plupart des
Maskilim russes ont partagé cette manière de voir.
En 1867, au moment où la lutte pour l'émancipation des juifs et pour les
réformes intérieures atteignait son apogée, Lebensohn publia à Vilna son
drame _Emeth ve-Emouna_ (Vérité et Foi) qu'il avait composé une
vingtaine d'années auparavant. OEuvre purement didactique, d'où toute
chaleur poétique est absente. Le style, il est vrai, est clair et
coulant, et le problème moral est nettement posé. Mais l'absence de
toute étude de caractères, et des moments psychologiques qui font le
principal mérite des oeuvres dramatiques, font de cette pièce un traité
de morale ennuyeux et sans valeur. Le cadre du drame est simple. C'est
_Scheker_ (Mensonge) qui cherche à séduire et à gagner _Hamon_ (Foule).
Il veut lui donner en mariage sa fille _Emouna_ (Foi). Celle-ci est
également disputée par _Emeth_ (Vérité) et _Séchel_ (Raison).
L'influence directe de M.-H. Luzzato sur cette oeuvre est manifeste.
Comme ce dernier, le sceptique Lebensohn ne va pas jusqu'à douter de la
Foi; c'est contre le mensonge, contre l'hypocrisie et contre la fausse
piété, celle qui persécute et qui plonge dans l'ignorance, qu'il
s'élève. «La raison pure ne s'oppose pas à la religion pure.» Telle a
été la devise adoptée par l'école de Vilna. Abstraction faite de la
croyance dans la Divinité comme principe primordial, la raison invoquée
par l'auteur est la raison positive, celle de la science, de la justice,
de la logique rationnelle. Il combat, dans des monologues verbeux, la
superstition et le fanatisme des orthodoxes. Mais toute la haine du
Maskil contre le fanatique obscurantisme trouve son expression dans le
personnage de _Zibeon_, tartufe juif et principal aide de camp de
Scheker (mensonge). Le Tartufe juif présente une figure autrement
complexe que celle qu'a créée Molière. Zibeon est un rabbin thaumaturge,
fin sophiste et casuiste cauteleux; toute la scolastique a passé par
là. Dans sa haine contre les adversaires de la Haskala, Lebensohn le
présente, en outre, comme un hypocrite, bon vivant et lascif, ce qui
n'est généralement pas vrai. Le prétendu Tartufe du Ghetto n'est pas
hypocrite, car il est croyant et, par conséquent, sincère. C'est son
fanatisme, son aveuglement religieux qui le pousse aux pires excès.--En
revanche notre auteur est plein d'admiration pour _Séchel_ (Raison),
_Hochma_ (Science), _Emeth_ (Vérité) et même pour _Emouna_ (Foi).
Dans cette oeuvre si peu poétique, on trouve cependant une page
remarquable, c'est la prière de Séchel qui sollicite Dieu de libérer
Emeth. Le triomphe de la vérité clôt le drame. Trait caractéristique à
noter: ni _Regesch_ (Sentiment), pourtant si juif, ni _Taava_ (Passion)
ne figurent dans cette galerie de personnages allégoriques personnifiant
les attributs moraux. C'est que pour Lebensohn comme pour toute l'école
humaniste de cette époque, la _raison_ seule importait et devait suffire
pour faire prévaloir la vérité.
De son temps ce drame suscita des passions parmi les orthodoxes. Un
rabbin lettré, M. L. Malbim, crut même devoir intervenir, et, aux
attaques dirigées par Lebensohn, il répondit par une autre pièce
(_Maschal u-Melitza_) dans laquelle il prend la défense des orthodoxes
contre les accusations des Maskilim mal intentionnés.
* * * * *
Si A. B. Lebensohn est considéré comme le père de la poésie, son non
moins célèbre contemporain et compatriote Mardochée Aron Ginzbourg peut
passer à juste titre pour le premier maître de la prose hébraïque
moderne. Ginzbourg est le créateur de la prose réaliste en hébreu,
quoiqu'il soit resté profondément imbu du style et de l'esprit de la
Bible. Là où le style biblique ne peut, sans être torturé ou sans se
servir de périphrases, traduire la pensée moderne, Ginzbourg n'hésite
pas à faire des emprunts, toujours excellents et sans préjudice pour
l'élégance de la langue, aux ouvrages talmudiques et même aux langues
modernes. Car, nous ne cesserons de l'affirmer, c'est une erreur de
croire qu'il existe un style néo-hébraïque essentiellement différent de
celui de la Bible, comme il existe un néo-grec et un grec classique.
L'hébreu moderne n'est qu'une adaptation de l'hébreu ancien plus
conforme à l'esprit nouveau et aux idées nouvelles. Les quelques
ultra-novateurs, peu nombreux d'ailleurs, ne font que confirmer cette
assertion.
Comme écrivain, Ginzbourg s'est montré très fécond et nous a laissé une
quinzaine de volumes sur divers sujets. Doué d'un bon sens naturel et
possédant une instruction moderne plus solide que la plupart des
écrivains du temps, il a exercé une très grande influence sur ses
lecteurs et sur le développement de la littérature hébraïque. Son
_Abieser_, sorte d'autobiographie très réaliste, est un tableau saillant
de l'éducation défectueuse et des moeurs arriérées du ghetto que
l'écrivain critique avec une finesse remarquable et dénonce au nom de la
civilisation et du progrès. Il publia, en outre, deux volumes sur les
guerres napoléoniennes, un volume sur l'accusation de Meurtre rituel à
Damas sous le titre: _Hamath Damesek_ (1840), une histoire de la Russie,
une traduction de la Mission de Philon d'Alexandrie, un traité de
stilistique (Débir). Ses ouvrages, publiés tous de son vivant à Vilna, à
Prague et à Leipzig, et réédités depuis, obtinrent un grand succès, et
il est l'un des créateurs d'un public de lecteurs hébreux. Cependant il
faut dire que le réalisme de notre auteur et son style précis et juste
n'ont pas été accueillis d'emblée par la grande masse du public. Leur
goût n'était pas assez affiné pour les apprécier, et leur sensibilité de
primitifs ne pouvait pas encore se plaire à la description réelle des
choses. C'est ce que la deuxième génération d'écrivains lithuaniens
avait compris en introduisant le romantisme dans la littérature
hébraïque.
* * * * *
Pour avoir été le premier foyer littéraire, Vilna n'était pourtant pas
le centre unique des lettres hébraïques en Russie. Dans le midi russe,
et indépendamment de l'École de Vilna, des cercles littéraires procédant
de ceux de la Galicie se formèrent de bonne heure.
À Odessa, cette fenêtre européenne ouverte sur l'empire du Tsar, nous
voyons se fonder la première communauté juive éclairée. Les lettrés y
affluèrent de toutes parts et surtout de la Galicie. S. Pinsker et I.
Stern sont les représentants de la science du judaïsme en Russie,
auxquels le caraïte Firkovitz apporte un concours précieux. Eichenbaum,
Gottlober et d'autres se font remarquer comme poètes et comme
écrivains.
Isaac Eichenbaum (1796-1861) fut un poète gracieux. En dehors de ses
écrits en prose et de son traité remarquable sur le jeu d'échecs, nous
possédons de lui un recueil en vers intitulé _Kol Zimra_[46]. Sa lyre
tendre et douce, son style élégant et clair rappellent souvent Heine.
Nous lui empruntons un fragment de son poème «Les Quatre Saisons»:
[Note 46: Leipzig, 1836.]
L'hiver s'en est allé, le froid a déserté; les eaux fondent sous
les flèches du soleil. Sur la pente du rocher un ruisseau fait
couler ses eaux limpides. Seule ma bien aimée n'est pas attendrie,
tous les feux de mon amour ne peuvent fondre la glace de son coeur.
Les collines se revêtent d'allégresse, sur la surface des vallées
la joie sourit, le sycomore est rayonnant, la vigne jubilante, et,
dans les enfoncements de la montagne en dentelle, l'épine trouve un
nid. Cependant mes soupirs m'abattent. Seule mon amie ne veut
m'entendre.
Tout ce qui vit dans les champs chante; sur terre les animaux
jubilent et dans les branches les «ailés» chantent à deux. Seule ma
colombe détourne ses pas de moi, et sous l'ombre de mon toit je
reste solitaire.
Les plantes sortent du sol, l'herbe reluit de splendeur et la terre
se couvre de verdure. Dans les prairies refleurissent les lilas et
les roses. Ainsi refleurit aussi mon espérance, elle me remplit de
l'attente joyeuse que mon amie reviendra m'enlacer dans ses bras.
Le maître incontesté des humanistes de la Russie méridionale fut Isaac
Ber Levenson de Kremenitz en Volhynie (1788-1860). Sa place est plutôt
marquée dans l'histoire de l'émancipation des juifs russes que dans une
histoire littéraire. Levenson naquit dans le pays du Hassidisme. Un
heureux hasard le conduisit tout jeune à Brody. Là il se rallia au
cercle humaniste et fit la connaissance des maîtres galiciens. De retour
dans son pays natal, il était animé du désir de travailler à
l'émancipation et à la civilisation des juifs russes.
Comme jadis Wessely, Levenson se tient dans ses écrits sur le terrain
strictement orthodoxe. C'est au nom de la tradition religieuse elle-même
qu'il s'attaque aux superstitions et qu'il réclame l'étude obligatoire
de la langue hébraïque, des sciences et des métiers. Son érudition
profonde, la douceur et la sincérité de son langage lui valurent
l'estime des orthodoxes eux-mêmes. Ses ouvrages «_Beth Iehouda_» et
«_Teouda be Israël_» sont des plaidoyers en faveur de l'instruction
moderne; dans «_Zeroubabel_», il s'occupe de questions de philologie
hébraïque, et dans «_Efes Damim_» il met à néant, avec documents à
l'appui, la légende du meurtre rituel. Dans «_Ahiya Haschiloni_» il
prend la défense du judaïsme talmudique contre ses détracteurs
chrétiens. Nous possédons en outre de Levenson de nombreux écrits, des
épigrammes, des articles et des études[47].
[Note 47: Tous ses écrits ont été réédités par les soins de M.
Natanson, en 1880-1900, à Varsovie.]
Il faut reconnaître que les contemporains de Levenson ont exagéré
l'importance de la partie littéraire de son oeuvre. En dehors de ses
études philologiques, qui pèchent souvent par la naïveté de ses
conceptions et surtout par la façon prolixe et embarrassée de
s'exprimer, il ne reste pas grand chose de son oeuvre littéraire.
L'influence directe qu'il a exercée sur les juifs est aussi moins
considérable qu'on ne le croyait. Sur le Hassidisme il n'eut aucune
action. Quant aux juifs de la Lithuanie, certes, ses oeuvres étaient très
répandues parmi eux, mais dans ce pays de l'hébreu, point n'était besoin
de recourir aux arguments de l'auteur pour propager la langue biblique.
Par sa vie d'abnégation et de misère, isolé dans une bourgade obscure,
impotent et travaillant quand même pour le relèvement de ses
coreligionnaires, il s'est attiré l'admiration unanime de ses
contemporains.
La renommée du solitaire idéaliste de Kremenitz arriva jusqu'aux sphères
gouvernementales. Levenson fut le premier humaniste juif qui entretint
des relations directes avec le gouvernement russe. Le Tsar Nicolas
Ier l'écouta personnellement et le fit consulter plusieurs fois sur
toutes les questions qui touchent à l'amélioration de l'état social des
juifs. La fondation des écoles primaires juives, l'ouverture de deux
séminaires rabbiniques à Vilna et à Zitomir, l'établissement de
nombreuses colonies agricoles, les améliorations apportées à la
condition politique des juifs et à la censure des livres
hébreux,--toutes ces choses sont dues en grande partie, sinon
entièrement, à l'autorité de Levenson. Les lettrés de l'époque
professèrent une vénération profonde pour un confrère si haut placé dans
l'estime des gouvernants.
CHAPITRE V
LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--A. MAPOU.
La réaction politique qui suivit l'insurrection polonaise de 1831 se fit
surtout sentir en Lithuanie. La main du gouvernement pesa lourdement sur
la population de cette province. L'Université de Vilna fut fermée, et
toute trace de civilisation effacée.
Les juifs, délivrés de l'arbitraire des nobles polonais, retombèrent
sous celui de fonctionnaires sans scrupules. Un nouveau fléau--le
service militaire obligatoire inconnu jusqu'alors, service terrible,
service actif de vingt-cinq ans accaparant toute la vie d'un homme,
arrachant l'enfant à sa famille et à sa foi--vint s'abattre sur la
population juive. Ils luttèrent contre cette nouvelle calamité avec
toutes les armes du faible. Les pots de vin, les mariages précoces, les
évasions en masse, les substitutions volontaires ou forcées--tels furent
les moyens employés par les plus aisés pour sauver leur progéniture du
service militaire.
Pour assurer le recrutement régulier des soldats juifs, le gouvernement
de Nicolas Ier, tout en abolissant l'organisation du Synode central,
maintint celui des Cahals locaux et les rendit responsables de la
conscription militaire. Les riches, les savants, ceux qui étaient à la
tête des communautés, profitèrent largement de cette reconnaissance
officielle du Cahal pour dispenser les leurs du service militaire. Le
Cahal devint en leurs mains un instrument d'oppression et d'exploitation
des pauvres. Sauve qui peut! tel était l'état d'âme des juifs russes au
milieu du XIXe siècle, pendant toute l'époque dite de la _Behala_
(Terreur).
Les réformes projetées par Alexandre Ier en faveur des juifs, toutes
les espérances caressées par les humanistes lithuaniens avortèrent. La
réaction sévit dans toute sa rigueur et atteignit principalement les
juifs, persécutés, opprimés et humiliés sans cesse. Le pessimisme
profond des poésies de Lebensohn atteste suffisamment l'état d'esprit
des lettrés juifs. Cependant, ces admirateurs de la science, de la
civilisation, cette fille divine, s'obstinaient dans leurs illusions et
prétendaient que, seules, des réformes profondes pourraient résoudre la
question juive[48]. Le peuple n'était pas avec eux, et la jeune
génération de lettrés ne partageait pas non plus cette manière de voir.
Dans ce désordre moral, les masses se laissèrent facilement entraîner
par le courant du Hassidisme, qui depuis longtemps guettait cette
dernière forteresse du judaïsme rationnel. Les rabbins virent avec
effroi cet envahissement grandissant du mysticisme, et ne purent rien
pour l'arrêter.
[Note 48: La polémique suscitée par l'intervention de l'humaniste
allemand Lilienthal qui préconisait, avec l'appui du gouvernement, les
réformes radicales, chez des écrivains éclairés comme Ginzburg (_Maguid
Emeth_, Vilna 1843), confirme assez notre manière de voir. D'ailleurs,
Lilienthal, convaincu plus tard des véritables intentions de ses
auxiliaires, en proie au remords d'avoir mené une campagne funeste par
ses suites aux intérêts de ses coreligionnaires russes, finit par s'en
aller en Amérique.]
Mais le mysticisme avait trouvé un ennemi autrement puissant que la
logique et le rationalisme, dans la littérature néo-hébraïque naissante.
La langue hébraïque était cultivée avec ardeur par tous les lettrés et
par les jeunes rabbins eux-mêmes. C'est l'époque de la «Melitza».
Celle-ci devait suppléer à la sécheresse rabbinique et lutter
victorieusement contre le Hassidisme. D'ailleurs, l'usage de l'hébreu
prédominait alors. Cette langue était devenue en plein XIXe siècle la
langue du commerce, de la jurisprudence, des relations amicales, etc. Le
folklore lui-même, en dépit du jargon dédaigné, ne connaissait pas
d'autre langue. Nous possédons une quantité de poésies populaires de
cette époque qui, de nos jours encore, sont chantées dans toute la
Lithuanie. La note dominante de ces chansons traduit les plaintes
nationales du peuple juif, ses rêves et ses espoirs messianiques. Elle
est essentiellement sioniste.
Dans un hébreu élégant, tendre, avec des expressions élevées et des cris
de désespoir dignes de Byron, un poète du peuple pleure les malheurs de
Sion:
Sion, Sion, ville de notre Dieu. Qu'il est terrible, ton malheur!
Chaque nation, chaque pays voit croître sa splendeur de jour en
jour. Toi seule et ton peuple vous tombez horriblement d'abîme et
abîme.
* * * * *
Terre sainte, ô Sion! Comment l'étranger ose-t-il fouler ton sol de
son pied orgueilleux?
Comment, ô Ciel, l'ennemi peut-il occuper le Saint des Saints?
* * * * *
Tout espoir n'est cependant pas encore mort.
Dans le coeur de tout ton peuple éparpillé aux quatre coins de la
terre ton souvenir vit, gravé avec des lettres de feu et de sang,
avec des larmes incessantes!
Une autre poésie populaire, également anonyme, intitulée la «Rose», est
d'un accent encore plus désolé et plus désespéré. Piétinée par tous les
passants, la rose ne cesse de les implorer:
Ô humains, ayez pitié de moi, rendez-moi à ma demeure!...
En dehors de ces motifs, les poésies lyriques de Lebensohn et la
«Colombe plaintive» de Letteris faisaient partie du répertoire
populaire.
À ce romantisme populaire vient bientôt, répondant à un besoin de la
masse, se joindre le romantisme littéraire.
Un roman traduit du français, _les Mystères de Paris_, d'Eugène Suë,
publié en 1847-48, à Vilna, inaugura le romantisme ainsi que le genre
roman en hébreu. Cette traduction ou plutôt cette adaptation du roman
français dans un style biblique précieux, valut à son jeune auteur,
Calman Schulman, de Vilna (1826-1900), une renommée immense.
Au point de vue littéraire, c'était le genre introduit en hébreu,
c'était la lecture amusante, la fiction remplaçant les écrits graves des
humanistes. Le succès énorme obtenu par cette première oeuvre de
Schulman, ses éditions répétées, témoignent de l'existence d'un public
qui éprouvait le besoin de la lecture facile. Désormais le romantisme
régnera en maître, la Melitza deviendra le style de la fiction, elle
fera les délices des amis de la langue biblique.
Esprit peu original, Calman Schulman contribuera plus qu'aucun autre
écrivain à la diffusion de l'hébreu dans le coeur de la masse du peuple.
Un demi-siècle durant, il sera considéré par le peuple comme le maître
de l'hébreu.
Romantique et conservateur en matière religieuse, exalté pour tout ce
qui est un produit du peuple juif, naïf dans ses conceptions de la vie,
il exerça son activité sur tous les domaines littéraires. Il a publié
une Histoire universelle en 10 volumes, une Géographie également en 10
volumes, des études biographiques et littéraires sur les écrivains juifs
du Moyen-âge en 4 volumes, un roman national remanié, de l'époque de Bar
Cochba, des traductions innombrables, des recherches bibliques et
talmudiques fort curieuses[49].
[Note 49: Ces ouvrages, publiés tous à Vilna, ont été réédités
maintes fois.]
Il écrit dans la langue même d'Isaïe. La préciosité et l'emphase
excessive de son style, ses conceptions naïves, sa sentimentalité
romantique pour tout ce qui est juif, allant droit au coeur des primitifs
non cultivés que furent ses lecteurs, expliquent le succès mérité de cet
écrivain, pourtant si peu original. Ses oeuvres se répandaient par
milliers et milliers d'exemplaires et propageaient l'amour de l'hébreu,
de la science et du savoir parmi le peuple. À ce titre, Schulman fut un
civilisateur de premier ordre. Son oeuvre forme l'étape inévitable par
laquelle passait et passe souvent encore le Maskil dans son évolution
vers la civilisation moderne.
Schulman a fait école. Son style poétique et enflé s'imposa longtemps à
tous les sujets et empêcha l'évolution naturelle de la prose hébraïque,
inaugurée par M.-A. Ginzburg.
Les créateurs ne tardèrent pas à venir. Parmi les poètes de l'École
romantique une première place appartient à Micha-Joseph Lebensohn, dit
Micha (1828-1852), fils de A.-B. Lebensohn.