conception du rôle providentiel d'Israël, tout en partant d'un point de
vue différent. En somme, l'un et l'autre ne font qu'interpréter la
conception ancienne de la sélection divine d'Israël et du «peuple élu».
Mais, tandis que Krochmal ne voit dans la religion qu'une forme
passagère dans l'existence de la nation, pour Luzzato la religion est
une partie essentielle du judaïsme. Cette conception à la Bossuet de la
religion ne l'égare cependant point, et il tâche de concilier la Foi
avec les exigences de l'esprit moderne. La religion juive est pour lui
la doctrine morale par excellence. Comme Heine, il voit l'humanité
agitée par deux forces adverses: l'_atticisme_ et le judaïsme. Tout ce
qui est justice, vérité, bien et abnégation est juif; tout ce qui est
beau, rationnel, sensuel est _atticisme_. Luzzato ne craint pas de
critiquer violemment les maîtres du Moyen-âge, principalement
Maïmonide. Celui-ci a tenté une chose impossible en voulant accorder la
science et la foi, la raison et le sentiment--Moïse avec Aristote--,
choses qui ne se concilient jamais.
«La science ne nous rend pas heureux, seule la morale suprême est en
état de nous donner le vrai bonheur et la quiétude intérieure. Cette
morale, ce n'est pas chez Aristote que nous la trouvons, mais uniquement
chez les prophètes d'Israël.
«Le bonheur du peuple juif, le peuple de la morale, ne dépend pas de son
émancipation politique, mais de la Foi et de la Morale. Les rabbins
français et allemands du Moyen-âge, naïfs et non cultivés, mais pieux et
sincères, sont préférables aux esprits spéculatifs de l'Espagne, dont le
raisonnement et la rhétorique ont faussé les esprits[39]».
[Note 39: Lettres, 233.]
Ces idées, si peu compatibles avec les tendances qui dominaient dans le
camp des savants juifs en Allemagne, engagèrent Luzzato dans des
discussions et des polémiques avec la plupart de ses amis. Luzzato ne
s'attaqua pas seulement aux maîtres du Moyen-âge, il s'éleva aussi
contre ses contemporains. Dans une de ses lettres, il va jusqu'à
prétendre que Jost et ses collègues, qui croient faire une besogne utile
en défendant le judaïsme contre ses ennemis, lui font plus de tort que
ces ennemis. Ces derniers contribuent à la conservation du peuple juif
comme nation à part, tandis que la critique rationaliste de la religion
juive ne sert qu'à rompre les liens qui unissent la nation et à
précipiter sa perte.
«Quand, ô savants allemands, s'écrie-t-il avec véhémence, arriverez-vous
à comprendre qu'entraînés comme vous l'êtes par le courant universel,
vous permettez à l'ambition nationale de s'éteindre, et à la langue de
nos ancêtres de tomber en désuétude, et que vous préparez ainsi
l'invasion totale de l'athéisme... Tant que vous n'aurez pas enseigné
que le Bien n'est pas visible aux yeux, mais sensible au coeur, le
judaïsme ne fera que perdre[40]».
[Note 40: Lettres, 668]
Ce n'est pas le dogmatisme sec que Luzzato aime, ce ne sont pas les
restrictions minutieuses ni les controverses rabbiniques; il est trop
moderne, trop poète pour cela. Ce qu'il aime, c'est la poésie de la
religion, c'est son élévation morale qui l'attire. Comme Jéhuda Halévi,
le philosophe du sentiment dont il est le successeur, Luzzato a cette
façon à part de sentir et de penser qui distingue les esprits
_intuitifs_ du peuple juif. Il aima son pays natal et le montra dans ses
écrits. Il sut aussi trouver des notes sionistes dans son recueil en
vers _Kinor Naïm_ et dans ses lettres.
* * * * *
Luzzato a fait école. De nos jours encore des savants et des stylistes
remarquables en Italie, comme J.-V. Castiglioni, E. Lolli, etc., ont
puisé leur science dans les écrits du maître et s'en réclament. Ses
travaux philologiques et linguistiques ont une valeur inappréciable.
L'édition récente de ses lettres en cinq volumes, publiée par Groeber, à
laquelle nous avons emprunté la plupart des passages cités, prouve
suffisamment son influence sur ses contemporains.
Il fut un maître et un prophète. Il couronna dignement l'oeuvre de la
Renaissance de la littérature hébraïque inaugurée par un de ses
ancêtres, un autre Luzzato.
Un siècle d'efforts et de labeur ininterrompus avait préparé la
résurrection de la langue hébraïque. L'hébreu devenu une langue moderne,
touchant à toutes les branches de la pensée, il s'agissait de l'imposer
aux masses orthodoxes et d'en faire un instrument puissant
d'émancipation sociale et religieuse. Par la direction que Luzzato sut
imprimer aux esprits, la chose devint aisée. Il a trouvé la _clef du
coeur_ de ces masses.
Une missive en vers d'un jeune poète lithuanien, datée de 1857[41],
traduit éloquemment les sentiments éprouvés par l'école littéraire
naissante à l'égard du maître italien.
[Note 41: Poésies de Gordon, I, St-Pétersbourg, 1884.]
«Du pays de la glace, où les fleurs et le soleil ne durent que
deux, trois mois, ces vers de salut s'envolent, comme les oiseaux
devant la gelée, vers le glorieux habitant du Midi, trônant au
milieu des savants et honoré par les pieux; celui dont le coeur
brûle d'un, amour ardent pour son peuple et pour la langue
hébraïque.»
Ce pays, c'était la Lithuanie, où le mouvement littéraire venait de
faire une entrée triomphale et apporter la lumière et la science. Le
jeune poète était Juda-Léon Gordon, devenu le plus grand poète juif du
XIXe siècle.
* * * * *
Nous terminons ici la première partie de notre étude, consacrée
spécialement à l'évolution de la littérature hébraïque dans l'Europe
occidentale. Son avenir, c'est l'Orient!
CHAPITRE IV
L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE.
Nous sommes en pays juif; le seul peut-être qui subsiste encore[42].
[Note 42: Voir notre livre en hébreu: _Massa be-Lita_ (Voyage en
Lithuanie), Jérusalem, 1899.]
Derniers venus à participer au mouvement intellectuel du judaïsme
européen, les juifs lithuaniens surgissent dans la seconde moitié du
XVIIe siècle comme un organisme social individuel, nettement tranché
dès son apparition. Les rabbins, les savants de la Lithuanie acquièrent
une renommée sans conteste; ses écoles rabbiniques deviennent les
centres actifs de la science talmudique.
Le «Synode des quatre régions de la Lithuanie» avec Brest et plus tard
Vilna à leur tête, régissait d'une façon indépendante les destinées des
populations juives de ce pays, si différentes de celles de la Pologne
proprement dite.
Les révolutions et les perturbations qui ont amené la décadence sociale
et religieuse des juifs polonais pendant le XVIIIe siècle n'ont
presque pas touché ce coin délaissé. L'invasion des Cosaques n'est pas
allée non plus jusque là. L'annexion prématurée de la Lithuanie à la
Russie a sauvé cette province de l'état d'anarchie et de l'effervescence
qui agitèrent la Pologne pendant la dernière période de son existence.
Abandonnés à leur destin, négligés par les autorités et formant la
presque totalité des habitants urbains de ce pays, les juifs lithuaniens
réalisaient en plein XVIIIe siècle un milieu national théocratique
juif. Le Talmud leur servait de code civil et religieux; l'autorité
rabbinique, appuyée du synode central et des _Cahals_ locaux, jugeait en
dernier ressort de tout et avait la haute main sur les intérêts
matériels et moraux de ses subordonnés. L'étude de la Loi était poussée
à outrance, et le fait d'avoir un illettré, un «_Am-haarez_»
(littéralement rustre) dans sa famille était considéré comme une injure.
Terre promise du rabbinisme, tout y favorisait l'éclosion d'un milieu
national juif.
La pauvreté naturelle du pays, le sol infertile, les forêts
impénétrables, l'absence de grands centres civilisés, tenaient à l'écart
les grands seigneurs polonais, qui préféraient demeurer en Pologne. Les
pieux lettrés échappés aux persécutions religieuses de tous les pays de
l'Europe, de France et d'Allemagne surtout, pouvaient librement
s'adonner à l'étude du Talmud et aux pratiques religieuses. Aucune
immixtion étrangère ne venait les troubler. Le ciel inclément,
l'absence de toute distraction ne gênaient pas beaucoup ces évadés du
ghetto pour qui le Livre et la lettre morte représentaient tout. Le
traitement hautain et arbitraire que le «noble» infligeait à son
«facteur» et intendant juif, les humiliations de toute nature au prix
desquelles il lui était permis de vivre--car sans la protection des
seigneurs il n'aurait pas pu subsister un instant dans ses rapports avec
les paysans miséreux et orthodoxes--ne l'affectaient pas outre mesure et
ne blessaient pas profondément son amour-propre. Dans son for intérieur
il s'estimait supérieur par sa moralité et par son origine au «Poritz»
(seigneur) polonais, insensé et extravagant.
Dans les villages, les juifs dominaient, en tant que possesseurs et
intendants des serfs. Dans les villes difformes avec leurs bâtisses tout
en bois, ce sont eux qui formaient le gros des marchands, des courtiers,
des artisans et des ouvriers même. Tous menaient une vie misérable et
soutenaient une lutte âpre pour l'existence. Cette vie de soumission et
de misère, sans jouissance hors les joies intimes de la famille, sans
ambition hors celle de l'étude de la Loi, disciplinée par l'autorité
religieuse et purifiée par des moeurs austères et rigides, a marqué d'un
coin spécial le caractère de ces foules. L'esprit était constamment tenu
en éveil par la dialectique talmudique et par l'ingéniosité qu'il
fallait déployer pour se procurer le pain quotidien. C'est à peine si
les rêves messianiques, appuyés plutôt sur la croyance dans la suprême
justice et dans la supériorité morale et religieuse d'Israël que sur
une conception mystique, venaient embellir cette existence triste et
morne.
Telle était, et telle est encore en partie la manière d'être de cette
population sobre, énergique, mélancolique et subtile qui forme de nos
jours la masse des deux millions de juifs résidant en Lithuanie et dans
la Russie Blanche, et qui envoie aux grandes capitales de l'Europe et
aux pays d'outre-mer les émigrants israélites les plus laborieux et les
plus doués en ressources intellectuelles et morales.
La seconde moitié du XVIIIe siècle, grâce à la paix qui régnait dans
le pays depuis sa soumission à la Russie, fut le témoin de l'apogée des
études rabbiniques. Les écoles supérieures, les «Yeschiboth», devinrent
des centres d'attraction pour l'élite de la jeunesse; le nombre des
auteurs et des érudits augmenta considérablement, et les imprimeries
hébraïques étaient en pleine floraison. L'idéal de tous les juifs
lithuaniens était, sinon de marier leur fille à un «érudit», du moins de
nourrir à leur table un «bochour», c'est-à-dire un élève-rabbin. La
«Thora», c'est la meilleure «sechora» (marchandise),--chante toute mère
lithuanienne en berçant son fils.
Une autorité rabbinique telle que les siècles derniers n'en ont plus
connu de pareille, est venue consacrer par son génie sobre et
indépendant et par sa grandeur morale cet état d'âme du Judaïsme
lithuanien qu'il personnifiait dans sa plus haute expression.
Élie de Vilna, surnommé le «Gaon», sut résister à l'assaut du Hassidisme
qui menaçait de conquérir les masses lithuaniennes, sinon les lettrés.
Pour parer aux dangers du mysticisme, qui exerçait un si puissant
attrait sur les esprits que la casuistique sèche et subtile du
rabbinisme ne parvenait pas à apaiser, il se décida à rompre avec la
scolastique en faveur d'une interprétation relativement plus rationnelle
des textes et des lois. Il alla même--chose inouïe en son temps et que
seule sa popularité pouvait excuser--jusqu'à affirmer l'utilité des
sciences profanes et positives dont l'étude ne pouvait que servir celle
de la Loi. Personnellement, il publia un traité de mathématiques et
s'occupa avec ardeur de recherches philologiques. Ses élèves suivirent
son exemple; ils traduisirent en hébreu plusieurs ouvrages
scientifiques, et fondèrent des écoles et des foyers de puritanisme en
Lithuanie et jusqu'en Palestine. La «Yeschiba» de Volosjin est devenue
depuis un siècle le centre du talmudisme traditionnel et du rationalisme
rabbinique.
Il serait téméraire de présumer que l'écho de la science des
encyclopédistes soit parvenu jusqu'à ce milieu fermé par un double mur
politique et religieux. Les langues européennes y étaient inconnues, et
c'est dans l'oeuvre des savants juifs du Moyen-âge, tels que Maïmonide,
Albo, etc., que les élèves du Gaon lithuanien ont cherché leur
nourriture intellectuelle. Il en résulta une science hétéroclite et
singulière. Des notions et des théories fausses et surannées furent
introduites par eux en hébreu et eurent cours. Lorsqu'un certain Élie,
rabbin de la fin du XVIIIe siècle, voudra réunir en un corps toutes
les données de la science, il écrira une sorte d'encyclopédie bizarre,
le _Sefer Haberith_[43] (Livre de l'Alliance). À côté des données
géographiques les plus fantaisistes, il réunira des lois physiques et
des découvertes chimiques couvertes par des formules magiques. Ce livre,
qui n'est pas unique dans son genre, a été maintes fois réimprimé, et de
nos jours encore il fait les délices des lecteurs orthodoxes.
[Note 43: 2me édit. Vienne, 1824.]
Pendant longtemps, le gouvernement russe ne s'est pas occupé de l'état
intellectuel de ses sujets juifs. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que
de conserver leur liberté intérieure. La façon dont le gouvernement les
traitait n'était d'ailleurs pas de nature à leur inspirer une trop
grande confiance envers lui. Il ne pouvait être question d'une
russification même relative de ces masses à une époque où la
civilisation et la langue russes n'étaient qu'à l'état d'embryon.
Ce n'est qu'avec l'avènement d'Alexandre Ier que les réformes
projetées par le gouvernement eurent leur contre-coup sur le ghetto
lointain. Une commission spéciale fut instituée pour étudier les
conditions de la vie des juifs et les moyens d'améliorer leur état
matériel et intellectuel. Le premier contact intime entre juifs et
russes se fait dans la petite ville de Sklow, presque exclusivement
habitée par des juifs. Cette ville formait une étape importante sur la
route qui menait de la capitale à l'Occident, et ses habitants juifs
eurent l'occasion d'entrer en relation avec les personnages de marque,
russes et étrangers, qui se rendaient à la capitale[44]. Un cercle de
lettrés influencés par les Meassfim s'y fonda, et c'est de ce milieu que
nous parvient un curieux document littéraire qui témoigne des espérances
que les réformes projetées par le gouvernement d'Alexandre Ier pour
l'amélioration de l'état des juifs, avaient suscitées. Dans un pamphlet
intitulé _Sineath Hadath_ (Haine religieuse), publié en 1804 à Sklow, en
hébreu, et traduit plus tard en russe, l'auteur, un nommé Nevachovitz
(grand'père du célèbre savant M. Metchnikoff, de l'Institut Pasteur)
proteste énergiquement au nom de la vérité et de l'humanité contre le
mépris qu'on professe à l'égard des juifs.
[Note 44: Déjà, en 1780, le passage de l'impératrice Catherine II
donna lieu à la publication d'une ode hébraïque publiée à Sklow.]
Être méprisé, honni, est-ce peu? Ô torture qui dépasse toutes les
autres, blessure que rien n'égale.... Les vents, le tonnerre et la
tempête réunis ne pourraient étouffer les cris de souffrance de
l'être méprisé par les autres....
* * * * *
Chrétiens! Ne cherchez pas le _juif_ dans l'_homme_, mais cherchez
plutôt l'_homme_ dans le juif. Je jure qu'un juif fidèle à sa foi
ne peut pas être un homme méchant, ni un mauvais citoyen...
Hélas! ce premier appel restera sans écho comme les suivants. Un siècle
se sera passé qu'en Russie on n'aura pas encore reconnu la qualité
d'homme au juif non converti.
Les espérances que les guerres napoléoniennes avaient fait naître parmi
les populations juives de la Lithuanie furent déçues. Une main de fer
s'abattit sur eux et ils continuèrent à végéter misérablement dans leur
coin sombra et délaissé.
* * * * *
On raconte que lorsque Napoléon entra à la tête de la Grande Armée à
Vilna, il fut tellement frappé par le caractère juif de cette ville
qu'il s'écria: «Mais c'est la Jérusalem de la Lithuanie!» Nous ne savons
ce qu'il y a de vrai dans ce mot attribué à l'empereur. Dans tous les
cas, aucune autre ville ne mériterait plus ce surnom. La résidence du
«Gaon» était déjà au XVIIIe siècle une métropole juive. L'élimination
systématique et voulue de l'élément polonais, surtout depuis
l'insurrection de 1831, la prohibition de la langue polonaise, la
fermeture de l'Université ainsi que l'absence de l'élément lithuanien
ont fait de Vilna la grande ville juive pendant tout le XIXe siècle.
Capitale détrônée d'un peuple trahi par sa noblesse, abandonnée par ses
habitants autochtones, elle devient le centre d'une société juive
indépendante et que rien ne gêne dans son développement intérieur. Sans
le moindre abandon de la tradition rabbinique qui lui sert de base
constitutionnelle, elle se laisse peu à peu pénétrer par les idées
modernes.
L'humanisme allemand, la «Haskala» n'a pas rencontré de résistance
réelle dans ce monde relativement éclairé et préparé par l'école de
Gaon. Ce sont les élèves rabbiniques eux-mêmes qui fourniront les
premiers représentants de l'humanisme en Lithuanie. Ils mettront autant
d'ambition à cultiver la langue hébraïque et à étudier les sciences
profanes dans cette langue qu'ils en ont mis à approfondir et à creuser
le Talmud. Issus du peuple, vivant de sa vie et partageant ses misères,
séparés de la société chrétienne par une barrière de prescriptions qui
leur semble infranchissable, les premiers lettrés lithuaniens
apporteront dans leur amour naissant pour la science et pour les lettres
hébraïques ce désintéressement qui caractérise les idéalistes du ghetto.
Un cercle de lettrés, les «Berlinois», se fonda vers l'an 1830 à Vilna,
et des cercles analogues se formèrent un peu plus tard dans la province.
Ils poursuivirent avec zèle la culture de la littérature hébraïque.
Deux écrivains de valeur, tous deux de Vilna, l'un poète et l'autre
prosateur, ouvrent la marche de l'évolution littéraire en Lithuanie.
Abraham Ber Lebensohn (Adam Hacohen) (1794-1880), surnommé le «père de
la Poésie», était né à Vilna. Orphelin de mère, il connut une enfance
triste et fut privé des seules consolations accessibles à l'enfant du
ghetto--l'amour et les soins maternels. À l'âge de trois ans il entra
dans le «Héder»; à sept ans il étudiait déjà le Talmud, puis la
casuistique et enfin la Cabbale. Cette dernière, d'ailleurs, n'exerça
qu'un faible attrait sur l'esprit du futur poète. L'étude approfondie de
la Bible et de la grammaire hébraïque, qui étaient déjà à la mode à
Vilna, modela son esprit. La lecture des oeuvres de Wessely, pour lequel
il professa une profonde admiration pendant toute sa vie, exerça une
influence décisive sur sa vocation de poète.
Dans ses premiers essais, Lebensohn ne diffère pas encore des nombreux
élèves rabbiniques qui s'amusaient à traduire en vers tous les
événements du jour. Une élégie à la mémoire d'un rabbin, une ode
célébrant la gloire douteuse d'un noble Polonais, et d'autres produits
de ce genre, tels étaient les sujets habituels de la muse à cette
époque, et tels furent aussi les premiers essais de notre auteur. Rien
n'y révèle encore le futur poète de mérite. Un peu plus tard il se mit à
apprendre l'allemand, mais sa connaissance de cette langue demeura
superficielle. Hanté par la gloire de Schiller, il se consacra à la
poésie et imita les poètes allemands. Mais il ne réussit jamais à saisir
à la lettre le sens de la poésie allemande, ni à comprendre les poésies
érotiques. L'élève rabbinique à l'esprit puritain et aux moeurs austères
n'y voyait qu'images poétiques et que symboles.
Sa vie ne différa guère de celle des juifs pauvres du ghetto. Marié très
jeune par son père, il se trouve tout d'un coup aux prises avec
l'existence sans avoir connu ni les emportements, ni la jeunesse, ni les
passions, ni l'amour, sans avoir connu les luttes intérieures qui se
disputent le coeur de l'homme. Le sentiment de la nature, l'esthétique
pure, étaient un pays inconnu pour ce fils du ghetto; la conception de
l'art sans but moral aurait dépassé sa compréhension et sa mentalité
puritaines. Trop libre-penseur pour embrasser la carrière rabbinique, il
enseigna l'hébreu aux enfants. C'est là une profession peu rétribuée, et
encore moins estimée, dans un milieu où les ignorants même sont lettrés,
et où le petit choix d'occupations jette dans l'enseignement tous ceux
qui manquent d'énergie ou de chance, les déclassés et les maladroits.
Dix ans d'enseignement quotidien depuis huit heures du matin jusqu'à
neuf heures du soir ébranlèrent fortement sa santé. Il tomba malade et
dut renoncer à l'enseignement, au grand profit de la poésie hébraïque.
Il devint courtier, et le peu de loisir que ses nouvelles occupations
lui laissèrent, il les consacra à sa muse. Ce courtier harassé par la
besogne quotidienne était un pur idéaliste. Certes, Lebensohn n'était
pas fait de cette étoffe qui forme les rêveurs et les grands poètes.
Mais, dans cet esprit rationnel et logique jusqu'à la sécheresse, il y
avait un coin intime, mélancolique et profond. Il professa un amour
profond, exalté, pour la langue hébraïque. Cette langue n'est-elle pas
belle, admirable, n'est-elle pas la dernière relique sauvée du naufrage
de tous les biens nationaux de notre peuple? Et n'est-il pas enfin, lui,
l'héritier des prophètes, le poète et le pontife de langue sacrée? Avec
quel orgueil il nous dévoile son état d'âme:
Je m'assois devant la table «divine», je prends ma plume, cette
plume qui écrit la langue sacrée, la langue de notre Loi, la langue
de notre peuple, Sela! Ô Dieu, guide mon esprit, n'est-ce pas dans
Ta langue sainte que je chante?[45]
[Note 45: _Schirei sefath kodesch_ (Chants de la Langue sacrée).
Vilna, 1850, I.]
Fils de son milieu, élève des rabbins, il joindra à son âme de primitif
la dialectique d'un raisonneur. Mais il n'arrivera jamais à comprendre
le monde intérieur de luttes et de passions qui agite la vie
individuelle des hommes. Il croira qu'il suffit de copier les auteurs
allemands et d'aligner des vers pleins d'emphase pour créer des poèmes
érotiques et pour chanter la nature. Son poème «David et Bathséba» est
une oeuvre manquée; ses descriptions de la nature sont sèches et
factices. Il ne sera pas capable de se rendre compte exactement des
choses contemporaines. Le moindre événement produira sur lui un effet
considérable. Il saluera par des odes les réformes militaires et civiles
de Nicolas Ier, qui furent si préjudiciables au judaïsme. Et dans son
enthousiasme il s'écriera: «Maintenant Israël ne connaît plus que le
bien!» Lorsqu'un banquier juif quelconque sera nommé consul général en
Orient, il saluera ce fait sans portée en vers dithyrambiques qu'il
dédiera à ce pauvre homme «au nom des juifs de la Lithuanie et de la
Russie Blanche.»
Mais partout où le coeur du poète bat à l'unisson avec les sentiments du
milieu juif, partout où il se laisse aller à la tristesse et à la
mélancolie spéciale qui se dégage de ce milieu, il atteint une hauteur
morale et une vigueur lyrique qui ne seront pas dépassées. À travers les
trois volumes que forment ses poésies, nous trouvons, à côté de nombreux
poèmes sans valeur, beaucoup de perles de style et de pensée. Le cri de
détresse contre les misères qui accablent l'humanité, les protestations
douloureuses contre l'absence de pitié parmi les hommes, ainsi que le
refus obstiné de comprendre l'implacable cruauté de la nature qui nous
enlève les êtres les plus chers et notre impuissance devant la mort, ont
inspiré à notre poète une de ses plus belles poésies.
La pitié n'est-elle pas la fille des cieux? Ne la trouvons-nous pas
même chez les bêtes et chez les reptiles? Seul l'homme ne la
connaît pas. Il se fait le tyran de son prochain...
Mais ce n'est pas seulement l'homme qui ne veut pas connaître cette
fille des cieux, la nature elle-même la méconnaît et se montre
implacable.
Ô monde! Demeure de deuil, vallée des pleurs. Tes fleuves sont des
larmes. Ton sol de la cendre. Sur ta surface tu portes des hommes
en deuil. Dans tes entrailles des cadavres. Derrière les montagnes
couvertes de neige et de glace, une voiture apparaît. Son
conducteur, un homme, est assis à l'intérieur. À côté de lui sa
femme, beaux comme les fleurs tous deux et sur leurs genoux jouent
des enfants délicieux. Ah! c'est un convoi de morts. Ils sont
partis vivants pour s'égarer, périr dans les glaces du monde.
Parmi la détresse environnante et la ruine de toutes les
espérances, seule la mort plane impitoyable, menaçante et
victorieuse.
* * * * *
Dans une autre poésie intitulée «La Pleureuse», parlant également
de la pitié, le poète s'écrie:
Ton ennemie (la cruauté) est plus forte que toi. Si toi tu es un
feu ardent, elle est un courant d'eau glacée!
Malheur à toi, ô pitié! Qui donc aura pitié de toi?