futures. Ils édifieront leurs conceptions du peuple juif sur les idées
du Maître, A. Mapou, le créateur du roman historique en hébreu,
s'inspirera du «Guide»[25], et, de nos jours, le publiciste de talent
Ahad Haam s'emparera de quelques-unes des idées de Krochmal, notamment
sur l'importance du _facteur spirituel_ dans l'existence du peuple juif.
[Note 25: A. Brainin dans sa vie de Mapou. Varsovie, 1900, p. 64.]
* * * * *
À côté de ces deux maîtres, toute une école de jeunes écrivains a
contribué à faire la fortune de l'hébreu en Galicie. Tous les genres
littéraires et scientifiques furent cultivés avec plus ou moins
d'originalité.
* * * * *
Mais bientôt le temps ne sera plus aux études sereines de la pensée et
de la science du passé. L'envahissement triomphant du Hassidisme, après
avoir conquis toute la Pologne russe, menaçait d'anéantir tout ce qui
pensait et raisonnait encore au moment même où le souffle puissant du
_Kultur-kampf_ ébranlait les portes du ghetto polonais. Nous avons vu
Rapoport luttant contre le Hassidisme dans son pamphlet spirituel. Nous
verrons maintenant un poète satirique de grand talent livrer une
bataille sans merci aux partisans du Hassidisme et des «domaines des
ténèbres».
Isaac Erter, de Przemysl (1792-1841), était l'ami et le disciple de
Krochmal. Enfant prodigue, sa première enfance a été absorbée par
l'étude de la loi. À l'âge de 13 ans, son père le marie à une jeune
fille de 18 ans, qu'il vit pour la première fois le jour de son mariage
et qui mourut peu après. Erter reprend ses études rabbiniques, puis il
se remarie. Une heureuse rencontre avec un Maskil le détermine à étudier
la grammaire hébraïque et à devenir l'adepte de la Haskala. Il entre en
relations avec Rapoport et Krochmal. Encouragé par ces derniers, il
publie son premier essai satirique contre le Hassidisme, qui eut un
grand retentissement. Persécuté par les fanatiques, il ne peut continuer
à exercer sa profession de professeur d'hébreu et, obligé de quitter sa
ville natale, il s'en va à Brody, où il est accueilli avec empressement
par le cercle des Maskilim. Là, il mène une existence très dure. Sa
femme, courageuse et intelligente, le soutient et le pousse à faire des
études sérieuses. À l'âge de 33 ans, il part, va étudier la médecine à
Pest et, cinq ans après, il revient à Brody avec le diplôme de docteur
en médecine. Désormais il pourra mener une vie indépendante et mener la
bonne guerre contre l'obscurantisme et le mysticisme. Il publia dans les
recueils de l'époque de nombreux articles qui furent réunis après sa
mort en un seul volume et publiés sous le nom de _Hazofé-le-beth-Israel_
(Le Voyant de la maison d'Israël), par les soins du poète Letteris[26].
[Note 26: Nouv. édition, Varsovie, 1890.]
Erter est un poète satirique et un critique de moeurs de premier ordre.
Pour la vivacité de son style mordant et élégant à la fois, il peut être
comparé à ses deux contemporains Heine et Boerne. Il présente plus d'une
attache commune avec ces deux poètes. Plus sérieux et plus convaincu que
le premier, il poursuit dans ses satires un but bien déterminé. Son rire
est mêlé de larmes, et, s'il mord, c'est pour corriger. Plus original et
plus poète que Boerne, sa pensée est nette et tranchante, et la
préciosité du style n'y nuit pas. Sans parti-pris et sans passion, avec
une fine ironie, il sait railler les Hassidim, leurs superstitions
néfastes et leur culte de l'angélologie et de la démonologie. Il
critique l'ignorance et l'étroitesse d'esprit des rabbins, et flagelle
la vanité mesquine des représentants des communautés.
Animé du désir de faire pénétrer la vérité et la civilisation parmi ses
coreligionnaires, il ne s'attaque pas seulement aux fanatiques, mais il
ne craint pas de dire leur fait aux _modernes_ du ghetto, aux
intellectuels diplômés, qui ne cherchent que leur profit et
n'entreprennent rien pour le bien du peuple. Autant d'articles qu'il a
publiés, autant de flèches lancées au coeur même de ce régime arriéré.
C'est la première fois qu'un poète hébreu osait étaler, dans une série
de tableaux saisissants, tous les maux sociaux qui rongeaient ces
milieux étranges, pleins de contradictions et de naïveté. À la façon de
Cervantès, c'est par le ridicule qu'il tue le rabbin et qu'il assassine
le mystique.
Erter doit être placé au premier rang parmi les champions de la
civilisation chez les juifs.
La Galicie a également donné le jour à un poète lyrique fort distingué.
Meïr Halévi Letteris (1807-1871) était un savant philologue, mais il
excella surtout dans la poésie. Lui aussi, il débuta dans les lettres
par une traduction exacte et fort belle des pièces bibliques de Racine.
Écrivain fécond, son activité s'exerça sur tous les genres littéraires.
Nous possédons de lui une trentaine de volumes, tant en prose qu'en
vers[27]. Son remaniement hébraïque de _Faust_, paru à Vienne, est un
chef-d'oeuvre de style, et lui a valu une renommée éclatante. Seulement,
en voulant demeurer sur un terrain purement juif, Letteris s'est permis
de mettre à la place du héros de Goethe un docteur gnostique, Elischa
ben Abouja, surnommé «Acher» dans le Talmud. Ce remaniement dans le rôle
principal de la pièce en entraîna beaucoup d'autres, qui sont loin
d'être à l'avantage de la version hébraïque.
[Note 27: Le recueil de ses poésies, paru à Vienne, est intitulé:
_Tophès Kinor Wougab_ (Maître de la lyre et de la cythare.)]
La prose de Letteris est lourde; elle manque de grâce et de naturel,
qualité que nous trouvons cependant chez la plupart de ses contemporains
en Russie. Approuvons-le néanmoins de n'avoir jamais voulu sacrifier la
netteté de la pensée à l'élégance du style, comme tant d'autres.
En revanche les qualités de sa poésie sont incontestables au point de
vue du style et de la facture des vers. C'est un classique, et ses
nombreuses traductions des poètes modernes montrent avec quelle facilité
l'hébreu antique se laisse manier par les mains des maîtres. Ces
qualités du style mises à part, on est obligé de reconnaître que le
souffle poétique personnel et le don d'imagination faisaient
généralement défaut à notre poète. Ses poésies les plus originales ne
sont que des imitations des romantiques.
Un charme naïf est répandu dans certaines de ses poésies, surtout dans
celles où il laisse pleurer son coeur de juif. Ses poésies sionistes sont
les plus parfaites en ce sens, et l'une d'elles--la meilleure que sa
lyre ait produite--a été consacrée universellement comme _chant
national_. Elle est intitulée «La Colombe plaintive» (_Iona Homiah_). La
colombe symbolise le peuple d'Israël. Déjà les prophètes se sont servis
de ce symbole, et c'est par les plaintes de la colombe qu'il fait
entendre les doléances du peuple juif depuis qu'il a été chassé de son
pays natal et abandonné par son Dieu.
Hélas, que je suis affligée depuis que, rejetée du rocher qui m'a
abritée, je mène une vie errante et vagabonde. Autour de moi
l'orage éclate, seule et abandonnée je cherche un abri dans les
branches touffues de la forêt. Mon ami m'a abandonnée, il s'est
courroucé contre moi parce que je me suis laissé séduire par les
étrangers. Depuis, sans répit, mes ennemis me harcèlent et me
poursuivent. Depuis que mon adoré a disparu, mes yeux ne tarissent
pas de larmes; sans toi, ô ma gloire, à quoi me sert la vie? Mieux
vaut habiter la tombe que d'errer à travers le monde. La mort
n'est-elle pas soeur du malheur?
Là, deux oiseaux se becquettent et savourent la douceur de leur
amour. Ils ont trouvé un abri tranquille entre les branches des
arbres, entouré de verts oliviers et de couronnes de fleurs. Seule,
moi, exilée, je ne trouve point d'abri. Le nid de mon rocher est
entouré d'une haie impénétrable d'épines. Les fauves mêmes vivent
chacun avec leur femelle; seule parmi les vivants, pauvre colombe
affligée, je vis solitaire.
Ceux qui se gorgent du sang des innocents vivent eux aussi en
famille; ils ont un nid tranquille; seuls, les pauvres et les
honnêtes sont privés d'espoir.
Reviens donc, ô toi, souffle de ma vie, reviens, mon unique
consolation! N'entends-tu pas ma plainte amère?
Aie pitié de moi, rends-moi ton amour, conduis-moi vers mon nid,
vers mon rocher, et je m'abriterai sous tes ailes.
--C'est ainsi que, dans la nuit silencieuse, lorsque toute la terre
était plongée dans une sérénité divine, mes oreilles ouïrent les
plaintes de la colombe.
Et, chaque fois que mon oreille entend une colombe plaintive, mon
coeur est profondément ébranlé par les pleurs de mon peuple.
Un grand nombre d'écrivains et de traducteurs ont encore illustré cette
époque. S. Bloch, auteur d'une géographie universelle et d'une
description de la Palestine, écrites dans un style oratoire, est le plus
important d'entre eux.
Juda Mises combattit, dans ses ouvrages, _Techunath Harabanim_
(Caractéristique des rabbins) et _Kineath Haemeth_ (Le zèle de la
vérité), la tradition rabbinique et les autorités du Moyen-âge. Son
rationalisme suranné lui attira des reproches sévères de la part de
Rapoport. Il n'en a pas moins suscité une polémique digne d'attention et
féconde par ses suites.
Là s'arrête la prépondérance des littérateurs polonais, autrichiens. Le
centre de l'activité littéraire sera définitivement transportée en
Russie. Le Hassidisme aura bientôt envahi et conquis toute la Galicie,
et la littérature hébraïque, confinée dans quelques cercles étroits, n'y
retrouvera plus jamais sa floraison première.
* * * * *
Si le centre du mouvement littéraire hébraïque était en Galicie pendant
toute la première moitié du XIXe siècle, il ne faut pas croire que
les lettrés juifs des autres pays n'y participassent point. Presque dans
tous les pays slaves aussi bien que dans l'Occident, en Allemagne, en
Hollande et surtout en Italie, l'hébreu est cultivé par des savants et
des lettrés de mérite. Zunz, Geiger, Jellinek et Frænkel ont publié
quelques-uns de leurs travaux en hébreu.
À Amsterdam, parmi toute une école de lettrés, nous relevons le nom du
poète et savant Samuel Molder (1789-1862). Éditeur de plusieurs recueils
littéraires, il nous a laissé, en dehors de ses remarquables études sur
l'histoire, des poésies qui étaient très goûtées par ses contemporains,
et publiées pour la plupart dans le recueil _Bicoureï Toeleth_ (Prémices
Utiles), qu'il rédigea à Amsterdam en 1820.
Un conte talmudique sur la séduction de la femme du docteur Meïr, la
célèbre Beruria, lui fournit le sujet d'un excellent poème sur la
légèreté de la femme[28].
[Note 28: _Beruria_, nouv. éd., Amsterdam. 1859]
Parmi les collaborateurs des recueils périodiques publiés en Galicie,
citons aussi Juda L. Yételis de Prague (1773-1838), dont les épigrammes
peuvent servir de modèles du genre[29]. Nous en empruntons un:
À TIRZA
Elle est belle comme la lune, splendide comme le soleil; tout en
elle ressemble aux deux astres: La jeune femme prodigue ses
libéralités à tout le monde, et, comme les deux astres, elle domine
le jour et la nuit[30].
[Note 29: _Beneï Hanéourim_ (La Jeunesse). Prague, 1821.]
[Note 30: Yételis est également l'auteur de pamphlets dirigés contre
le Hassidisme. En même temps que Vienne et Brody, Prague avait été à
cette époque un foyer de lettrés, parmi lesquels nous citerons encore
Gabriel Südfeld, le père du célèbre Max Nordau, et l'auteur d'un drame
et d'un ouvrage d'exégèse paru en 1850.]
La Hongrie, dont les juifs avaient les mêmes moeurs et les mêmes
tendances que ceux de la Pologne, a donné le jour à un poète de valeur.
Salomon Levison de Moor (1789-1822) a vécu dans un milieu orthodoxe et a
connu tous les obstacles moraux et matériels. Il sut en triompher et
devenir un très sérieux savant et un poète de mérite. En dehors de ses
études historiques écrites en allemand, il a composé en hébreu une
excellente géographie de la Palestine sous le titre de _Mehkereï Erez_,
parue à Vienne en 1819.
Son traité poétique, _Melizath Yeschurun_ (La Rhétorique Juive), paru
également à Vienne, en 1846, est un chef-d'oeuvre de rhétorique et de
poésie.
Son poème, que précède cet ouvrage, intitulé «L'éloquence poétique» ou
l'apothéose de la poésie et des belles lettres, est un des meilleurs qui
aient été écrits en hébreu. Le poète y fait preuve d'une imagination
riche; ses images sont nettes et précises et le style est d'une allure
classique remarquable. Un amour malheureux mit fin aux jours de ce poète
avant la complète éclosion de son génie.
* * * * *
Tout ce mouvement littéraire de la première moitié du XIXe siècle n'a
pas réussi à s'imposer aux grandes masses et à créer une littérature
nationale un peu originale. Les Maskilim galiciens ont commis la même
erreur que leurs prédécesseurs allemands. En se faisant les champions de
l'humanisme en Pologne, dans un milieu foncièrement religieux et que les
conceptions modernes avaient à peine effleuré, ils ont attaché trop
d'importance aux arguments de la raison et ne se sont que rarement
adressés au sentiment de leurs coreligionnaires. Ils se sont flattés de
pouvoir convaincre par la seule vertu d'un raisonnement positif ces
masses imbues de mysticisme, écrasées par le double joug de la religion
et d'une condition sociale inférieure, et que seul l'idéal messianique
d'un avenir glorieux soutenait. Quoi d'étonnant alors si l'humanisme
galicien n'est jamais sorti des cercles restreints des lettrés pour
devenir un mouvement populaire? Ni la profondeur de penseurs comme
Rapoport et Krochmal, ni la critique mordante d'un Erter, ni le lyrisme
sioniste de Letteris n'eurent assez de puissance pour barrer la route au
Hassidisme et pour l'empêcher d'accomplir son oeuvre d'obscurantisme.
C'est à peine s'ils ont pu entamer les esprits les plus indépendants
parmi les jeunes rabbins. Mais ceux-ci aussi, dans la crainte d'une
décadence religieuse déjà manifeste en Allemagne, se déclareront
adversaires acharnés de toute propagation de la littérature hébraïque
profane[31]. L'état de littérateur hébreu deviendra de plus en plus
pénible en Pologne et le nombre des publications diminuera
considérablement. Nous verrons apparaître le type du Mehaber, auteur
vagabond, vendant lui-même ses écrits et les imposant presque aux
acheteurs. Cela nous renseigne suffisamment sur l'état de cette
littérature naissante.
[Note 31: L'exemple du savant ami de Rapoport, J.G. Bick (cité par
Bernfeld dans sa vie de S.-J. R., p. 13), qui quitta le camp humaniste
où son sentiment juif ne trouva aucune satisfaction, pour se convertir
au Hassidisme, n'est pas unique.]
* * * * *
Qui sait si l'oeuvre des Maskilim galiciens n'était pas condamnée à
rester stérile et à ne jamais émouvoir la masse juive, sans l'arrivée
d'un littérateur italien, qui possédait justement ce qui manquait à la
plupart de ses prédécesseurs, à savoir le _sentiment_ juif. Il sut
allier une culture universelle et une réelle largeur d'esprit à un
patriotisme juif inébranlable. Samuel-David Luzzato--car c'est de lui
qu'il s'agit--a enfin trouvé la formule qui devait imposer la culture
moderne aux masses croyantes, sans blesser leur sentiment juif.
Arrêtons-nous un instant à la vie et à l'activité de ce personnage
remarquable.
Après un arrêt assez prolongé subi par les lettres hébraïques en Italie,
une nouvelle école littéraire et scientifique s'y forme pendant la
première moitié du XIXe siècle. Elle collabore avec éclat au
mouvement littéraire du Nord. Le célèbre critique et esprit indépendant
I.-S. Reggio (1784-1854) a exercé, par ses publications sur l'histoire
littéraire et par ses audacieux articles sur les réformes religieuses,
une influence énorme sur ses contemporains. Son oeuvre capitale «La Loi
et la Philosophie», parue à Vienne en 1827, est un essai de synthèse de
la Loi juive et de la science.
Joseph Almanzo[32] (1790-1860), dont les poésies, parues en deux
recueils, sont intitulées: _Higayon Bekinor_ (La Harpe lyrique) et
_Nesem Zahab_ (Parure d'Or), et surtout la femme poète, Rachel Morpurgo
(1790-1860), apparentée à la famille de Luzzato et dont nous possédons
un recueil de poésies sur divers sujets, ainsi qu'un certain nombre
d'autres écrivains de l'époque, sont assez connus des lecteurs hébreux.
[Note 32: Nous renvoyons le lecteur au recueil des oeuvres choisies
des poètes italiens de l'époque, publié sous le titre de _Kol Ougab_
(Voix de Cithare), par A-B. Pipirno, à Livourne, en 1846.]
Le recueil _Ougab Rachel_[33] (La Cithare de Rachel), édité par les
soins du savant V. Castiglioni, est un document curieux de l'histoire
littéraire hébraïque. Rachel Morpurgo possède la langue biblique à fond,
son style est alerte et original. Une sérénité d'âme exquise, une foi
optimiste dans l'avenir messianique d'Israël dominent ses écrits
poétiques.
[Note 33: Cracovie, 1890.]
À l'occasion de la révolution démocratique de 1848, qui avait
profondément ébranlé les fondements de la société moderne, et à laquelle
les juifs participèrent en masse, elle écrit le sonnet suivant:
Celui qui humilie les orgueilleux a abattu tous les rois de la
terre, et a amené la ruine suprême de toute ville fortifiée, qu'il
a rassasiée de sang...
Tous, jeunes et vieux, revêtent l'épée, plus avides de proie que
les bêtes fauves; tout le monde veut être libre: les sages et les
sots. La rage sévit plus bruyante que l'orage sur la mer...
Tout autres sont les serviteurs vaillants de Dieu; ceux qui
combattent leur penchant et supportent avec succès le joug de leur
_Rocher_: mon Ami ressemble à un cerf, à une gazelle rétive.
Il entonnera la grande Trompette pour amener le Sauveur; la plante
du juste croîtra sur la terre; Jéhova guérira leur misère,
rétablira les brèches. Lorsque Jéhova règnera, toute la terre se
réjouira!...
Mais la plus belle poésie de Rachel est certainement celle où elle
affirme sa foi inébranlable de croyante, et qui est intitulée _Emek
Achor_ (Vallée obscure).
Oh! vallée obscure de ténèbres et de brumes, jusques à quand me
tiendras-tu dans les chaînes! Mieux vaut mourir, mieux vaut
m'abriter dans l'ombre (divine), que l'isolement dans ces eaux
insondables!
Déjà, je les vois, les collines de l'Éternité, leurs sommets
verdoyants, couverts de fleurs magnifiques! Je bats les ailes
d'aigle, je vole de mes yeux, je lève mon front tout en haut et
j'ose regarder le soleil!
Ô Ciel! que tes voies sont splendides! C'est là que la liberté
éternelle domine. Et les airs qui soufflent sur tes hauteurs,
qu'ils sont doux, qu'ils sont inimaginables.
Cette note mystique, dans les oeuvres de certains des écrivains italiens
de l'époque, les distingue profondément de leurs contemporains de
Galicie et de Russie, qui se réclamaient pour la plupart du rationalisme
intégral.
* * * * *
Incontestablement, le plus original de tous ces écrivains, celui qui a
joué un rôle prépondérant, est Samuel-David Luzzato (1800-1865). Il
était né à Trieste, fils d'un pauvre menuisier, instruit et estimé. Il
passa son enfance dans la misère et dans l'étude. Il sortit vainqueur de
cette lutte pour l'existence et pour le savoir. Dès 1829, il était nommé
recteur du Séminaire rabbinique de Padoue. Il put alors s'adonner
librement à la science et former des disciples, devenus célèbres pour la
plupart.
Luzzato possédait une érudition vaste et profonde, un grand goût
littéraire et une culture moderne. Tempérament méridional, le sentiment
l'emportait chez lui sur la raison. Travailleur infatigable, l'esprit
toujours en éveil, il était également versé dans la philologie,
l'archéologie, la poésie et la philosophie. Il s'est essayé dans toutes
ces branches, sans jamais tomber dans la médiocrité. Il créa la science
du judaïsme en langue italienne, mais il fut surtout un écrivain hébreu.
Il publia une édition très soignée des maîtres hébreux du Moyen-âge et
révéla au public, voire même aux savants, des poètes comme Jéhuda
Halévy[34]. Les annotations qui accompagnent ces éditions sont
ingénieuses et scientifiques. Il publia lui-même des vers et des poèmes,
dénués d'ailleurs d'inspiration et d'envolée poétiques, mais
irréprochables de forme et de style[35]. Sa prose est énergique et
précise, et conserve un charme oriental.
[Note 34: Prague, 1840.]
[Note 35: _Kinor Naïm_ (Lyre douce), Vienne, 1825, et autres.]
Ce qu'il fut surtout, c'est un romantique juif. Son coeur de patriote
répugnait aux attaques dirigées contre la religion et le nationalisme
juifs par les humanistes allemands et galiciens. Il était ennemi du
rationalisme, et le combattit toute sa vie. La science, dont il ne nie
pas l'importance, ne vaut pas, pour lui, le sentiment religieux, qui
seul est capable d'établir la suprématie de la morale.
M.S. Bernfeld, dans son étude sur Rapoport[36], considère avec raison
l'arrivée de ce romantique, de ce Chateaubriand juif, à une époque où le
rationalisme triomphait partout dans les lettres hébraïques, comme un
anachronisme surprenant. Le premier parmi les humanistes hébreux,
Luzzato revendique un droit d'existence contemporaine non seulement pour
la nationalité juive, mais aussi pour sa religion intégrale.
[Note 36: Varsovie-Berlin, 1899.]
«Toute nation qui possède un pays à elle peut subsister et parer à tous
les événements même sans une religion distincte. Mais le peuple juif,
dispersé dans tous les pays, ne peut se maintenir que grâce à son
attachement à sa Foi. Sans la Foi, son assimilation avec les autres
peuples est inévitable. Nous voyons, en Allemagne, des savants[37]
s'occuper de la science du judaïsme comme on s'occupe de l'égyptologie
ou de l'assyriologie, par amour pour la science, pour se faire une
renommée ou, dans le meilleur cas, avec l'intention de glorifier le nom
d'Israël. Ils ne reculent devant aucune exagération lorsqu'il s'agit de
hâter l'émancipation politique des juifs. Pour ces gens, au bout du
compte, Schiller et Goethe ont plus d'importance et leur sont plus chers
que tous les prophètes et les docteurs du Talmud. Or, cette science du
judaïsme ne pourra pas survivre à la réalisation de l'émancipation et à
la mort de ceux qui étudiaient la Thora et croyaient à la Foi avant
d'avoir pris des leçons chez Eichhorn...[38].
[Note 37: Jost dans son _Histoire du peuple juif_, etc.]
[Note 38: Lettres de S.-D. Luzzato éditées par Groeber (Przemysl,
1882-1889), p. 660.]
«La véritable science juive, celle qui durera autant que le monde, c'est
la _science fondée sur la Foi_; la science qui cherche à comprendre la
Bible comme oeuvre divine et qui sait apprécier l'histoire particulière
du peuple dont le sort fut particulier, celle enfin qui cherche à
saisir, dans les diverses époques de l'histoire du peuple juif, les
moments de la lutte du génie du judaïsme contre le génie humain,
universel, qui le guettait au dehors. Et comme dans tous les siècles
nous voyons l'esprit divin du judaïsme l'emporter sur l'esprit
humain,--le jour où ce dernier l'emportera, c'en sera fini de
l'existence du peuple d'Israël.»