dans le ghetto, celle des Maskilim, ou des lettrés laïques, avec
laquelle les rabbins devront, jusqu'à nos jours, non seulement compter,
mais encore partager leur autorité sur le peuple.
Pour ce qui est de la langue hébraïque, les Meaasfim réussirent à la
purifier et à lui rendre la forme biblique. Wessely et Mendès ont effacé
les derniers vestiges du Moyen-âge. Un grand nombre de beaux esprits de
l'époque nous ont laissé des modèles du style classique.
Mais ce retour aux manières et au style de la Bible devait faire
retomber les lettres hébraïques dans un excès contraire. Il aboutit à la
création d'un style pompeux et précieux, la _Melitza_, qui a laissé dans
la littérature hébraïque des traces indélébiles dont elle se ressent
jusqu'à nos jours. En se posant en gardiens du style biblique pour faire
face aux rabbinismes qui avaient corrompu l'élégance de la langue, ils
ne surent garder aucune mesure.
Pour exprimer les choses les plus prosaïques et les idées les plus
simples, ils se servent des métaphores et des images mêmes de la Bible.
C'est à cette gageure de purisme qui envahit la littérature hébraïque,
que celle-ci doit sa réputation, imméritée d'ailleurs, de n'être qu'un
jeu d'esprit et de n'offrir aucune originalité.
* * * * *
Les lettrés italiens participèrent peu au mouvement littéraire de la fin
du XVIIIe siècle. Citons cependant deux d'entre eux. Le premier est
le poète Ephraïm Luzzato (1727-1792), dont nous relevons les sonnets
érotiques d'un style vif et souvent personnel. L'autre est Samuel
Romanelli, auteur d'un mélodrame très goûté par ses contemporains et
d'un Voyage en Arabie.
* * * * *
En France, et surtout en Alsace, nous trouvons aussi quelques
collaborateurs des Meassfim allemands. Ensheim est le plus connu d'entre
eux.
C'est en France que nous trouvons le seul poète original de cette
époque, poète qui n'appartient d'ailleurs pas à l'école des Meassfim.
Élie Halphen Halévy de Paris (1760-1822), le grand'père de M. Ludovic
Halévy, par son tempérament poétique et par la richesse de son
imagination, l'emporte de beaucoup sur les autres poètes de son temps.
Malheureusement, nous ne possédons pas tous les écrits de ce poète peu
fécond, mais le charme de son style personnel et la richesse des images
poétiques témoignent assez de son talent. On sent que le souffle de la
Révolution a passé par là. Son _Hymne à la paix_, publié à Paris en
1804, est l'apothéose de Napoléon dans la personne duquel le poète salue
la «Liberté sauvée» et la «Belle France», patrie de la Liberté. Un amour
sans borne pour la France, «ce beau pays, ce peuple libre et rétif,
ayant dans son coeur l'amour de sa patrie et dans sa main l'épée
vengeresse» et une haine de «la tyrannie couronnée, qui avait fait de ce
Paradis terrestre un cimetière», caractérisent cette oeuvre unique en son
genre.
Il exalte le Dictateur non seulement parce qu'il est l'«ami de la
victoire», mais plus encore parce qu'il est en même temps l'«ami de la
science». Il salue les armées victorieuses, quoique portant «la
destruction et la misère», surtout parce qu'elles portaient aussi le
drapeau de la science, la civilisation et le progrès.
Ce cri de liberté trouva un écho retentissant dans le ghetto des pays
les plus arriérés même. La littérature hébraïque possède des souvenirs
curieux qui montrent tout l'espoir que firent naître dans le coeur des
juifs--dont le caractère concordait peu avec le régime du despotisme--la
Révolution française et les conquêtes napoléoniennes. Ils saluèrent dans
de nombreux hymnes et chants publics en hébreu[17] les armées de
Napoléon comme le Messie sauveur.
[Note 17: Pour ne citer que l'ode du célèbre rabbin Jacob Meïr en
Alsace, un aïeul de la famille du grand-rabbin Zadoc Kahn, une autre
composée par le grammairien polonais Ben-Zeeb à Vienne; enfin, les
hymnes chantés dans les synagogues de Francfort (1807), dans celle de
Hambourg (1811), etc.]
Mais déjà la réaction met fin à ces espérances irréalisées, et les Juifs
retombent dans leur misère sociale. Le heurt des conceptions nouvelles
ne contribua pas moins à produire une fermentation d'idées et de
tendances dans le ghetto, réveillé enfin de son sommeil millénaire.
CHAPITRE III
EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'ÉCOLE DE GALICIE.
Nous avons vu les lettrés polonais établis en Allemagne s'associant à
l'oeuvre des Meassfim. Bientôt nous verrons comment ce mouvement
littéraire fut transporté en Pologne, où il a produit des effets
beaucoup plus durables.
Tandis que, dans les pays de l'Occident, l'hébreu était destiné à
disparaître peu à peu et à faire place à la langue du pays, dans les
pays slaves, au contraire, l'importance de la littérature hébraïque
devait croître et devenir prédominante. Elle aboutira à la formation
graduelle d'une littérature profane ininterrompue jusqu'à nos jours.
Le judaïsme polonais, isolé dans ses destinées et dans sa vie politique,
formait depuis le XVIe siècle la plus grande partie du peuple juif.
Une organisation politique et religieuse autonome, administrée par les
Rabbins et les représentants de la communauté ou du Cahal, une sorte
d'État théocratique connu sous le nom de «Synode des Quatre Pays» (la
Pologne, la Petite Pologne, la Petite Russie et plus tard la Lithuanie
avec son synode autonome), régissait les destinées et réglait la vie de
ces agglomérations de juifs originaires de tous les pays et fusionnés en
un seul bloc. Formant presque tout le Tiers-État dans un pays trois fois
plus grand que la France, ils étaient, non seulement marchands, mais
surtout artisans, ouvriers, fermiers même. Ils constituaient un peuple à
part, distinct des autres. Ce n'étaient plus les ghetto étroits et les
petites communautés de l'Occident, mais des provinces entières, avec
leurs villes et leurs bourgades presque uniquement peuplées par des
juifs. La guerre de Trente ans, qui avait jeté un grand nombre de juifs
allemands en Pologne, acheva de donner une constitution définitive à cet
organisme social. Les nouveaux venus prirent rapidement une importance
prédominante dans les communautés. Ils surent imposer à l'usage général
leur idiome allemand et ils poussèrent à outrance l'étude de la Loi. Les
écoles talmudiques de la Pologne et ses autorités rabbiniques acquirent
bientôt une réputation incontestée dans toute la Diaspora. Méprisés et
maltraités par les magnats polonais, condamnés, grâce à une immigration
incessante et aux pauvres ressources du pays, à une lutte âpre pour la
vie, ils mettaient toute leur ambition dans l'étude de la Loi et se
consolaient avec l'espoir messianique. La casuistique la plus insensée
et le dogmatisme le plus sec suffisaient aux besoins intellectuels des
plus éclairés; une piété sans borne, l'observance rigoureuse et
minutieuse des prescriptions rabbiniques et le culte de traditions et de
superstitions accumulées par le temps, comblaient le vide de l'existence
pénible des masses. Pour satisfaire à leurs exigences de sentiment et de
coeur, ils avaient les homélies des Maguidim (Prédicateurs), sorte
d'enseignement populaire fondé sur les textes sacrés, agrémentés de
contes talmudiques, d'allusions mystiques et de superstitions de tout
genre.
Une catastrophe terrible, le soulèvement des Cosaques de l'Ukraine,
coûta la vie à un demi-million de juifs, et la terreur qui s'en suivit
durant toute la fin du XVIIe et la première moitié du XVIIIe
siècle jeta parmi les populations juives des provinces méridionales un
désarroi complet. C'est alors que le Hassidisme[18], avec son fatalisme
oriental, son culte des Zaddikim (Justes), faiseurs de miracles, fait
son entrée et gagne les populations d'une grande partie de la Pologne.
Un abaissement moral et intellectuel s'en est suivi, coïncidant avec
l'époque même où l'action civilisatrice des Meassfim triomphe en
Allemagne.
[Note 18: Littéralement: les pieux, une secte fondée en Volhynie
dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dont les adhérents, tout en
restant fidèles à la loi rabbinique, opposent la piété, l'exaltation
mystique et le culte des saints à l'étude du talmud et au dogmatisme des
rabbins.]
Les réformes concernant les juifs, entreprises par l'empereur Joseph II
dans la partie de la Pologne annexée à l'Autriche, et, en tout premier
lieu, le service militaire obligatoire, portèrent un coup terrible à ces
masses ignorantes, rebelles à tout changement et n'accordant aucun
crédit aux promesses d'améliorer leur situation que les autorités leur
faisaient. Ils furent terrorisés par la sévérité des mesures prises
contre eux et, dans leur impuissance à lutter contre l'autorité, ils se
jetèrent en masse dans le Hassidisme, qui prêchait l'oubli de tout dans
la solidarité mystique. C'était l'arrêt de tout développement social et
religieux même, la superstition s'établissant en maîtresse et
aboutissant à la complète dégénérescence de ces populations.
Pour parer au danger de l'envahissement de la nouvelle secte et pour
éclairer, du moins, la partie intellectuelle de ces masses, les lettrés
juifs de la Pologne reprirent l'oeuvre des Meassfim et se firent les
champions de la Haskala. Ils secondèrent ainsi les efforts du
gouvernement autrichien. Leur action augmente peu à peu en importance,
et bientôt nous voyons se former des écoles modernes et des Cercles
littéraires dans la plupart des villes de la Galicie.
Des écrivains comme Tobie Feder, l'auteur d'un pamphlet rigoureux contre
le Hassidisme et de nombreuses publications philologiques, et David
Samoscz, auteur très fécond, ouvrent la campagne humaniste dans la
Pologne russe même.
Des juifs riches et influents s'associent à ce mouvement et
l'encouragent. Joseph Perl, fondateur d'une école moderne et de
plusieurs institutions d'éducation, représente le type de ces mécènes
juifs, amis du progrès[19].
[Note 19: J. Perl est aussi l'auteur anonyme d'une parodie dirigée
contre les Hassidim et intitulée _Megallé Temirin_ (Révélateur des
mystères). La parodie hébraïque, qui excelle surtout dans l'adaptation
du langage talmudique aux usages et aux questions modernes, est un genre
littéraire propre à l'hébreu, qui mériterait une étude spéciale. Elle a
pour but de polémiser et de ridiculiser (ainsi l'ouvrage cité), ou bien
de critiquer les moeurs (le «Traité des gens de commerce» paru à
Varsovie, le «Traité d'Amérique» publié à New-York, etc.); très souvent
elle sait divertir et amuser (Hakundus, Vilna 1827, les nombreuses
éditions du Traité Pourim).]
Des recueils périodiques scientifiques et littéraires succèdent au
Meassef et se multiplient. Après le _Bicouré Haïtim_[20](Les Prémices),
vient le _Kerem Hémed_[21] (La Vigne délicieuse), puis le _Osar Nehmad_
(Le Trésor délicieux), rédigé par Blumenfeld; enfin _Hahalouz_ (le
Pionnier), fondé en 1853 par Erter et Schorr, le spirituel publiciste et
le réformateur hardi; _Cochbé Ishac_ (Étoiles d'Isaac) rédigé par I.
Stern à Vienne (1850-1863), etc., etc. Ces recueils présentent un
caractère beaucoup plus sérieux que le Meassef. On y trouve généralement
plus d'originalité et plus de profondeur scientifique.
[Note 20: Rédigé par S. Hacohen, à Vienne (1820-1831).]
[Note 21: Rédigé par Goldenberg, à Tarnopol (1833-1842).]
Pour parler à l'esprit de lettrés polonais, tous imbus de fortes études
rabbiniques, les petits jeux d'esprit naïfs et les amusettes en style
précieux ne suffisaient plus; c'est à leurs raisons, à leurs
convictions, à leur constant besoin d'occupations spirituelles qu'il
fallait s'adresser. Pour détourner ces esprits du plus absurde des
mysticismes, il fallait leur proposer un idéal nouveau capable de parler
à leur sentiment, à leur coeur, avide de consolation, et que l'étude de
la Loi--qui nourrissait tout ce qui pensait et étudiait dans le
ghetto--ne satisfaisait plus entièrement.
Deux hommes, les plus éminents parmi les humanistes juifs de la Pologne
autrichienne, ont su répondre à cet état d'âme et consolider ainsi le
mouvement littéraire inauguré en Allemagne. Le rabbin Salomon Jéhuda
Rapoport, créateur de la Science du Judaïsme, destinée à remplacer la
scolastique rabbinique, et le philosophe Nahman Krochmal, le promoteur
de l'idée de la «Mission du peuple juif», qui devait se substituer à
l'idéal mystique et religieux.
* * * * *
Salomon Jéhuda Rapoport (1790-1867), surnommé «le père de la Science du
Judaïsme», naquit à Lemberg, d'une famille rabbinique. Il fit des études
purement rabbiniques. Mais son esprit éveillé sut profiter de l'occasion
qui lui donna la possibilité d'apprendre la langue française d'abord,
puis l'allemand. L'influence du philosophe Krochmal, dont il fit la
connaissance, détermina sa carrière littéraire et scientifique. En 1814,
il publia, à Lemberg, une description en hébreu de la ville de Paris et
de l'île d'Elbe, répondant ainsi à la curiosité générale que les
événements de l'époque avaient soulevée dans le ghetto polonais. À
l'instar de Mendès, dont il subit l'influence, il publia plus tard une
traduction d'_Esther_ de Racine[22] et d'un certain nombre de poésies
de Schiller. Mais il ne s'arrêta pas là. L'étude approfondie qu'il fit
des savants et poètes juifs du Moyen-âge tourna son esprit vers les
recherches historiques. Il publia dans le _Bicouré Haïtim_ et dans le
_Kerem Hémed_ une série d'études biographiques et littéraires dans
lesquelles il fit preuve d'un grand sens critique et d'un profond
jugement. Son style sobre et précis n'a pas été dépassé. Ces études
donnèrent une nouvelle direction aux esprits curieux de l'époque; Jost,
Zunz, S.-D. Luzzato s'attachèrent à approfondir le Judaïsme du
Moyen-âge. Une nouvelle science, la _Science du Judaïsme_, en fut le
résultat.
[Note 22: _Bicouré Haïtim_, 1825.]
Rapoport publia aussi un pamphlet contre les Hassidim et leurs rabbins
thaumaturges, et divers articles sur la nécessité de propager la science
et la civilisation parmi les juifs. Il s'attira de la sorte la haine des
fanatiques. Nommé rabbin à Tarnopol, grâce à l'initiative du mécène
Perl, les menées des Hassidim le forcèrent à quitter cette ville. Il
partit pour Prague et devint rabbin de cette communauté importante, où
il finit ses jours.
Élève et successeur des Meassfim allemands, Rapoport a hérité d'eux la
conviction, qui accompagne le Maskil hébreu, que seules la science et la
civilisation modernes pouvaient relever le niveau intellectuel et la
situation politique de ses coreligionnaires. Il a combattu toute sa vie
en faveur de la Haskala. Il aima la science de la façon la plus
désintéressée, et non comme un instrument devant servir à l'émancipation
politique des juifs. Il comprit que l'oeuvre de l'assimilation inaugurée
en Occident était irréalisable et inutile même en Orient et il ne se
berça point de vaines illusions. Il s'acharna surtout contre les
réformes religieuses dans le judaïsme qu'il croyait destinées à diviser
le peuple et à semer le désaccord et l'indifférence à l'égard des
institutions nationales. Sa campagne contre Schorr, le rédacteur du
Halouz, et J. Mises, et surtout son pamphlet _Tochahath Meguilla_
(Message de reproche), paru à Francfort en 1846, en témoignent
suffisamment. Aux esprits hésitants qui ne croyaient plus à l'avenir du
Judaïsme, Rapoport répond, dans sa préface à Esther: «L'amour de ma
nation est la pierre angulaire de mon existence. Seul cet amour est en
état de consolider ma foi, car le sentiment national juif et sa religion
sont étroitement liés ensemble. Et non seulement ce sentiment national
et cette religion ne se conçoivent pas l'un sans l'autre, mais un
troisième facteur vient se joindre aux deux premiers au point de ne plus
faire avec eux qu'un seul tout, c'est la Terre-Sainte!»
Le désir d'expliquer d'une façon rationnelle cet amour pour l'antique
patrie des juifs, lui suggéra, bien avant Buckle et Lazarus, la théorie
de l'influence du climat sur la psychologie des peuples. Dans son étude
sur Rabbi Hananel (_Bicouré Haïtim_, 1832), il explique les traits
psychologiques du peuple juif par le fait qu'il habitait un pays tempéré
situé entre l'Asie et l'Afrique. De là vient l'équilibre entre le
sentiment et la raison qui caractérise ce peuple. Dans des conditions
favorables et sans la conquête romaine, les juifs auraient atteint
l'apogée de cet équilibre, et ils seraient devenus le peuple modèle.
Voilà pourquoi la Palestine, patrie politique et morale des juifs, seul
pays où leur génie pouvait librement se développer, est si profondément
attachée aux destinées d'Israël et si chère à tout coeur juif. Mais même
en exil, «dans les ténèbres du Moyen-âge, les juifs étaient les seuls
porteurs de la lumière et de la science». Rapoport s'efforce de le
démontrer dans ses travaux sur les savants du Moyen-âge et dans son
Encyclopédie talmudique: _Erech Millin_[23], malheureusement restée
inachevée.
[Note 23: Prague, 1852.]
On voit par là de quelle façon le rabbin Rapoport, qui est allé jusqu'à
inaugurer la critique biblique en hébreu, s'est efforcé de concilier la
raison d'un esprit moderne avec la foi et l'espoir messianique d'un
rabbin orthodoxe.
* * * * *
Il est significatif de remarquer que la Science du Judaïsme, cet idéal
qui devait remplacer l'étude sèche de la Loi et combler le vide laissé
dans les esprits par les événements modernes, émane d'un milieu
polonais, du coeur même du rabbinisme, dont elle n'est d'ailleurs qu'une
transformation moderne et rationnelle.
Mais cette science nouvelle, fondée sur l'étude du passé glorieux
d'Israël et accueillie chaleureusement par l'élite cultivée en Occident,
ne pouvait pas satisfaire entièrement les pauvres lettrés polonais.
Ceux-ci, vivant dans un milieu purement juif et ne pouvant se bercer de
l'illusion d'une assimilation imminente avec les populations voisines,
dont tout, depuis la conception morale jusqu'aux conditions politiques,
les séparait, s'étaient résignés à une sorte de Messianisme mystique.
Cependant l'explication mystique de l'existence du judaïsme ne leur
suffisait plus. Ils auraient voulu trouver dans la raison même un point
d'appui pour justifier la permanence du judaïsme et son avenir. Les
raisons mises en avant par Maïmonide et Jéhuda Halévi ne répondaient
plus à leur état d'âme de modernes.
Il fallut qu'un philosophe, appuyé sur l'autorité de la science, vint
résoudre ce problème de la raison d'être du peuple juif et de sa
vocation propre. Ce philosophe, qui a émis la conception de la «mission
du peuple juif», est, lui aussi, originaire de la Galicie, de la ville
de Brody. Son nom est Nahman Krochmal (1785-1840).
Son oeuvre capitale, publiée après sa mort par les soins de Zunz: _Moré
Nebouché Hozeman_, le Guide des Égarés du temps, est le produit
philosophique le plus original de l'hébreu moderne. Krochmal a mené la
triste existence du savant polonais, exempte de plaisirs et remplie de
privations et de souffrances. Il a consacré tout son temps à la science
juive, mais il a vécu trop modeste et n'a rien publié pendant sa vie.
Habitant une petite localité qu'il n'a jamais quittée, à cause de
l'état précaire de sa santé, sa maison était devenue un véritable foyer
de science. Des jeunes gens avides de savoir accouraient de toutes parts
pour suivre l'enseignement du Maître. Cette influence, qu'il exerça
pendant sa vie, s'affermit d'une façon définitive après sa mort par la
publication de son _Guide des Égarés du Temps_, paru à Lemberg en 1851.
Ces études, non achevées pour la plupart, forment un livre très curieux.
Nous regrettons de ne pouvoir en présenter qu'un exposé sommaire et de
n'indiquer que les idées principales.
Le besoin de donner une explication philosophique de l'existence divine
a poussé Hegel à émettre l'axiome que la raison seule forme la réalité
des choses et que la vérité absolue se trouve dans l'unité du subjectif
et de l'objectif, correspondant, le premier, à l'état concret de chaque
être, c'est-à-dire à la _matière_, qui forme sa _raison réelle_,--et le
second à son état abstrait, c'est-à-dire à l'_idée_, qui forme sa
_raison absolue_.
C'est en se fondant sur cet axiome de la raison réelle et de la raison
absolue de Hegel, que Krochmal édifie son ingénieux système de la
philosophie de l'histoire juive. Il est le premier savant juif pour
lequel le judaïsme ne forme pas une entité distincte et à part, mais une
partie de la civilisation universelle. Ayant des liens communs qui le
rattachent au monde civilisé tout entier, le judaïsme s'en distingue
cependant par des qualités qui lui sont propres. En même temps qu'il
mène l'existence indépendante d'un organisme national semblable à tous
les autres, il aspire aussi à une représentation _spirituelle absolue_
et, par conséquent, à l'universalisme. De ce double aspect que nous
présente le peuple juif, il résulte que, tandis que la _nationalité
juive_ forme l'_élément propre_ à ce peuple, sa civilisation, son
intellect sont _universels_ et se détachent de sa vie nationale propre.
Voilà pourquoi cette civilisation est essentiellement spirituelle,
idéale, et tend au perfectionnement de l'humanité tout entière. Notre
philosophe arrive, par suite, aux trois conclusions suivantes:
1º Le peuple juif est comme le phénix qui ressuscite sans cesse de ses
cendres. Il réunit en lui les trois unités de la triade de Hegel:
l'idée, l'objet et l'intelligence. Cette résurrection du peuple juif se
fait toujours suivant une progression ascendante qui aspire au
_spirituel absolu_. D'abord organisme politique, il devient bientôt
dogmatique religieux, pour se transformer ensuite en état spirituel.
Krochmal--il ne fait que le sous-entendre--ne voit dans la religion
qu'un phénomène passager de l'histoire du peuple juif, comme l'avait été
son existence politique.
2º Le peuple juif présente un double aspect, il est national dans son
_particularisme_, ou dans son aspect concret, et _universel_ dans son
spiritualisme. Le génie national de tous les autres peuples de
l'antiquité était étroitement particulier, c'est pourquoi ils ont tous
succombé. Seuls les prophètes juifs ont conçu le spirituel absolu et
universel et la vérité morale, de là vient que le peuple juif subsiste.
3º Krochmal admet, avec Hegel[24], que les résultantes du développement
historique d'un peuple forment la quintessence de son existence.
Seulement il ne croit pas que l'essentiel dans l'existence d'un peuple
soit la _résultante_; le processus de l'évolution historique en soi est
une raison suffisante de cette existence. Esprit plus rationnel que
Hegel, il évite ainsi la contradiction qui résulte de la définition
mystique de l'existence donnée par Hegel.
[Note 24: Voir Ch. XVI et autres. Voir aussi l'Histoire de la
Théologie juive de M. Bernfeld et la thèse de M. Landau: _Die Bibel und
der Hegelianiamus_.]
Pour le métaphysicien allemand, l'existence, c'est l'intervalle qui
sépare l'être du néant ou le _devenir_. Krochmal élimine simplement
cette idée plus ou moins matérielle de l'_intervalle_. Il substitue les
effets moraux produits _pendant_ le cours de l'action historique à
l'idée des effets postérieurs à cette action, ou résultantes. La manière
plus ou moins matérielle d'après laquelle évolue l'action historique,
remplace chez lui l'idée du _devenir_ comme intermédiaire
incompréhensible entre la _raison réelle et la raison absolue_.
Appuyé sur ces axiomes, Krochmal élucide, à une époque où la psychologie
des peuples et la sociologie étaient encore en germe, les phénomènes de
l'histoire juive et ceux de l'évolution religieuse et spirituelle de
l'humanité, avec une originalité et une profondeur de pensée
remarquables.
Que l'on s'imagine l'effet produit par ces idées sur l'esprit des
lettrés polonais affranchis du dogmatisme et des espérances mystiques,
mais hésitant et cherchant leur raison d'être même de juifs. C'était,
fondée sur la science moderne, l'explication de cette raison d'être qui
venait de leur être révélée, la satisfaction de leur amour-propre
national.