Hélas! cet appel à une vie plus naturelle, après tant de siè

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LA RENAISSANCE

DE LA

LITTÉRATURE HÉBRAÏQUE

(1743-1885)

ESSAI D'HISTOIRE LITTÉRAIRE

PAR

NAHUM SLOUSCHZ

(BEN-DAVID)

_Thèse présentée à la Faculté des Lettres de Paris pour le Doctorat de

l'Université_

PARIS

SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION

(_Librairie Georges Bellais_)

17, RUE CUJAS, Ve

1902

À Monsieur PHILIPPE BERGER

Membre de l'Institut

Professeur de langues et littératures hébraïques et syriaques au Collège

de France

ET

À Monsieur ISRAËL LÉVI

Maître de Conférences de Littérature talmudique et rabbinique à l'École

pratique des Hautes-Études

En témoignage de reconnaissance affectueuse.

N. S.

TABLE DES MATIÈRES

* * * * *

INTRODUCTION

CHAPITRE I

EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO

La littérature hébraïque du Moyen-âge.--Période de

transition en Italie.--M.-H. Luzzato et ses drames.

Son génie poétique.--La renaissance du style biblique.--Son

influence

CHAPITRE II

EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM

Les idées humanistes parmi les juifs allemands.--Les

premiers cercles des Maskilim.--La laïcisation de la

langue hébraïque.--Le _Meassef_, organe de la renaissance

littéraire et de l'humanisme.--N.-H. Wessely, le

Malherbe de la poésie hébraïque.--_Schiré Tifereth_

ou la Moïsiade.--L'action humaniste de Wessely.--David

Franco Mendès et ses drames.--Les autres

meassfim.--S. Papenheim et l'élégie _les Quatre

Coupes_.--Le style précieux.--Les meassfim polonais.--L'influence

des meassfim.--En Italie et en France.

Élie Halfen Halévy à Paris

CHAPITRE III

EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'ÉCOLE DE GALICIE

Les juifs polonais.--Leur caractère, leur constitution

sociale et religieuse.--L'autonomie du régime rabbinique.--La

terreur des Cosaques et la décadence des

écoles talmudiques.--La recrudescence du mysticisme

et la secte des Hassidim.--La Galicie et les réformes

de Joseph II.--L'humanisme en Galicie.--Les recueils

littéraires.--S.-J. Rapoport et sa carrière. _La science

du judaïsme._--L'hégélianisme et N. Krochmal. La

philosophie de la mission spirituelle du peuple juif.--Isaac

Erter, poète satirique. _Le Voyant de la maison

d'Israël._--M. Letteris, poète lyrique et traducteur. La

note sioniste.--L'influence de l'École galicienne.--Autres

pays: S. Molder à Amsterdam.--Yettelis à

Prague.--S. Levison en Hongrie.--L'École italienne:

I.-S. Reggio.--Rachel Morpurgo. Ses poésies. _La

Cithare de Rachel._--S.-D. Luzzato, sa carrière et sa

philosophie. Le romantisme juif. Atticisme et judaïsme.

Son influence.--Aperçu général.

CHAPITRE IV

L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE

Le pays juif.--Les juifs en Lithuanie et leur caractère

particulier.--Causes extérieures favorables à l'éclosion

d'un milieu national juif.--Élie de Vilna et l'apogée des

écoles rabbiniques.--La résistance au mouvement

mystique et la tolérance des rabbins.--L'humanisme

allemand à Sklow. Premier contact avec les autorités

russes.--Les guerres napoléoniennes et la réaction politique.--Vilna,

la Jérusalem de la Lithuanie.--Les premiers

humanistes.--L'École de Vilna.--A.-B. Lebenson,

le «père de la poésie». Poète raisonneur. Pessimisme à

outrance. L'amour de l'hébreu. _Les Chants de la langue

sacrée._ _Emeth we Emonna._--M.-A. Ginzbourg, vulgarisateur.

Son style réaliste.--Le cercle littéraire

d'Odessa. J. Eichenbaum, poète lyrique.--Isaac Ber

Levenson, l'apôtre de l'humanisme en Russie.--Aperçu

général.

CHAPITRE V

LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--ABRAHAM MAPOU

La réaction politique et ses conséquences.--La diffusion

de la littérature moderne.--Le folklore hébraïque et

son caractère sioniste.--Le romantisme littéraire.--C.

Schulman. Traduction des _Mystères de Paris._ Une

révolution littéraire. La vulgarisation des sciences et

le style puriste.--La création artistique. M.-J. Lebenson.

La _Destruction de Troie._ Les Chants de la fille de Sion.--Abraham Mapou,

le rêveur du ghetto. _L'Amour de

Sion_, premier roman original. La résurrection du passé

prophétique. L'apothéose de l'ancienne Judée. Le _Péché

de Samarie_.--A.-B. Gottlober.--E. Werbel.--Israël

Roll.--B. Mandelstam.--Aperçu général.

CHAPITRE VI

LE MOUVEMENT ÉMANCIPATEUR.--LES RÉALISTES

L'origine de la presse hébraïque.--Son caractère humaniste

et sa portée.--Sciences et Lettres.--Le libéralisme

russe et son influence.--L'antagonisme entre les

maskilim et les fanatiques.--La campagne dans la

presse et le roman réaliste.--L'_Hypocrite_ de Mapou.

Les Tartufes du ghetto.--S.-J. Abramovitz. Les _Pères

et les Fils_. Le style réaliste.

CHAPITRE VII

JUDA L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME

J.-L. Gordon. Débuts romantiques. Poèmes historiques.

David et Michal. David et Barsilaï. Osnath.--Fables.

Mischlé Jéhuda.--L'humanisme militant. Autres

poèmes historiques: Dans les profondeurs de la mer.

_Sédécie en prison._ Patriotisme saillant et haine de la

tradition religieuse.--Poèmes réalistes et polémistes:

_Kolzo schel Yode_, la femme juive et les rabbins. _Deux

Joseph ben Simon._ Les aberrations du régime du

ghetto.--Les _Petites fables pour les grands enfants_.

Les _Contes_.--La réaction politique et la déception de

Gordon.--L'antirabbinisme quand même. Le scepticisme

de Gordon

CHAPITRE VIII

RÉFORMATEURS ET CONSERVATEURS.--LES DEUX EXTRÊMES.

La critique biblique et religieuse en Galicie. Schorr et A.

Krochmal.--Le réalisme.--La critique littéraire.--A.

Kovner et autres.--M.-L. Lilienblum et les réformes

religieuses. _Les voles du Talmud. L'union entre la vie et

la foi. Les Péchés de jeunesse._ L'Odyssée d'un réformateur

militant.--La déception des réformateurs.--Braudès

et _Hadate wehahaïm_.--La faillite de l'humanisme.

--L'absence d'idéal. L'utilitarisme.--Les conservateurs

et le peuple.--Journalisme. Le _Lébanon_. Le

_Maguid_.--David Gordon.--Michel Pinès, l'antagoniste

de Lilienblum. La foi intégrale. L'optimisme

national et religieux.--Les extrêmes se touchent.

CHAPITRE IX

L'ÉVOLUTION NATIONALE ET PROGRESSIVE. PEREZ SMOLENSKY

P. Smolensky. Sa carrière. Ses débuts à Odessa. Ses

impressions d'Occident.--Le formalisme religieux

des réformateurs et le fanatisme des orthodoxes.

--La fondation du _Schahar_ à Vienne.--La parole du

ghetto. Nationalisme progressif.--Le _Peuple Éternel_.

L'hébreu est la langue nationale du peuple juif.--La

laïcisation de l'idéal messianique d'Israël. Son caractère

politique et moral. Le retour vers la tradition

prophétique. La prévision de l'antisémitisme.--La

campagne contre l'école humaniste.--La revanche du

peuple.

CHAPITRE X

LES COLLABORATEURS DU «SCHAHAR»

La création originale.--M. A. Brandstaetter et ses contes.--Mandelkern,

Levin et autres.--La science et la critique.

David Cahan. S. Rubin.--L'époque du Schahar.

A. H. Weiss.--Le style puriste. Friedberg.--Traductions.--Journalisme.

La revue _Haboker Or_.--Les

débuts de Ben-Jeuda.--La jeunesse universitaire et

Smolensky.

CHAPITRE XI

LES ROMANS DE SMOLENSKY

L'_Errant à travers les voies de la vie_. Le miroir du ghetto.

Sépulture d'âne.--Autres romans.--Aperçu général

CHAPITRE XII

LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION

La révolution dans l'esprit public.--L'idéal sioniste dans

la vie et dans la littérature.--La mort de Smolensky.

Temps d'arrêt.--Le génie national et la floraison de la

littérature contemporaine.--Coup d'oeil sur le développement

de la littérature contemporaine.--L'hébreu

parlé.--Résumé et conclusion.

INTRODUCTION

Longtemps on a cru à l'extinction de l'hébreu en tant que langue

littéraire moderne. Le fait que les juifs des pays occidentaux avaient

eux-mêmes, en dehors de la synagogue, renoncé à l'usage de leur langue

nationale n'a pas peu contribué à donner du crédit à cette présomption.

On estimait communément que la langue hébraïque avait vécu; elle ne

relevait plus que du domaine des langues mortes, au même titre que le

grec et le latin. Et lorsque de temps en temps quelque nouvel ouvrage en

hébreu, voire même une publication périodique, parvenait à une

bibliothèque, on les classait systématiquement à côté des traités

théologiques et rabbiniques sans même se rendre compte du sujet de ces

ouvrages. Or, le plus souvent, c'était tout autre chose que des ouvrages

de controverse rabbinique.

Il est vrai que parfois tel hébraïsant se montrait étonné et émerveillé

à la vue d'une traduction hébraïque d'un auteur moderne. Mais il en

restait à son étonnement et n'essayait même pas d'apprécier cette oeuvre

au point de vue critique et littéraire. À quoi bon? se disait-il.

L'hébreu n'est-il pas depuis longtemps une langue morte, et son usage ne

constitue-t-il pas un anachronisme?--Il ne voyait donc là qu'un travail

de curiosité, un tour de force littéraire, et rien de plus.

La possibilité même de l'existence d'une littérature moderne en hébreu

paraissait si étrange, si invraisemblable, que dans les cercles les

mieux informés on ne consentit pas pendant longtemps à la prendre au

sérieux. Et peut-être non sans une apparence de raison.

L'histoire de l'évolution de la littérature hébraïque moderne, son

caractère, les conditions extraordinaires au milieu desquelles elle

s'est développée, son existence même ont de quoi surprendre tous ceux

qui ne sont pas au courant des luttes intérieures, des courants d'esprit

qui ont agité le judaïsme de l'Est de l'Europe pendant ce dernier

siècle.

Réputée rabbinique et casuistique, la littérature hébraïque moderne

présente, au contraire, un caractère nettement rationnel; elle est

anti-dogmatique, anti-rabbinique. Elle s'est proposé pour but d'éclairer

les masses juives restées fidèles aux traditions religieuses, et de

faire pénétrer les conceptions de la vie moderne dans le sein des

communautés.

Le ghetto, qui, depuis la Révolution française, a fourni des combattants

vaillants, des politiciens, des tribuns, des poètes qui participèrent à

tous les mouvements contemporains, a aussi donné le jour à toute une

légion d'hommes d'action, issus du peuple et restés dans le peuple, qui

livrèrent ces mêmes batailles--au nom de la liberté de conscience et de

la science--dans le sein même du judaïsme traditionnel.

Toute une école de lettrés humanistes entreprend et poursuit pendant

plusieurs générations avec un zèle admirable l'oeuvre de l'émancipation

des masses juives. L'hébreu devient entre leurs mains un excellent

instrument de propagande. Grâce à eux, la langue des prophètes, non

parlée depuis près de deux mille ans, est portée à un degré frappant de

perfection. Elle se montre pourtant assez souple, assez développée, pour

traduire toutes les idées modernes.

Et nous assistons à la formation d'une littérature sans maîtres, sans

protecteurs, sans académies ni salons littéraires, sans encouragement

d'aucune nature, entravée au surplus par des obstacles inimaginables,

depuis les fraudes d'une censure ridicule, jusqu'aux persécutions des

fanatiques, où seul l'idéalisme le plus pur et le plus désintéressé

pouvait se donner carrière et triompher.

Tandis que les juifs émancipés de l'occident remplacent l'hébreu par la

langue de leur pays adoptif, tandis que les rabbins se défient de tout

ce qui n'est pas religion et que les Mécènes se refusent à protéger une

littérature qui n'a pas droit de cité dans les sphères élevées de la

société, c'est le _Maskil_ (intellectuel) de la petite province, c'est

le _Mechaber_ (auteur) polonais vagabond, dédaigné et méconnu, souvent

même martyr de ses convictions, qui s'acharne à maintenir avec honneur

la tradition littéraire hébraïque et à rester fidèle à la véritable

mission de la langue biblique, dès ses origines.

* * * * *

C'est la reprise de l'ancienne littérature des humbles, des déshérités,

d'où sortit la Bible; c'est la répétition du phénomène des

prophètes-tribuns populaires, que nous retrouvons dans l'adaptation

moderne de la langue hébraïque.

Le retour à la langue et aux idées du passé glorieux marque une étape

décisive dans le chemin agité du peuple juif. Il est le réveil de son

sentiment national.

* * * * *

C'est ainsi que l'histoire de la littérature hébraïque moderne forme une

page extrêmement instructive de l'histoire du peuple juif. Elle est

surtout intéressante au point de vue de la psychologie sociale de ce

peuple, et fournit des documents précieux sur la marche que les idées

nouvelles ont suivie pour pénétrer dans un milieu qui s'est toujours

montré réfractaire aux courants d'esprit venus du dehors. Cette lutte,

qui dure depuis plus d'un siècle, de la libre-pensée contre la foi

aveugle, du bon sens contre l'absurdité consacrée par l'âge, exaltée par

les souffrances, nous révèle une vie sociale intense, un choc continuel

d'idées et de sentiments.

* * * * *

Cette littérature nous montre le spectacle douloureux de poètes et

d'écrivains qui constatent avec anxiété que la littérature hébraïque

doit disparaître avec eux et qui s'acharnent quand même à la cultiver

avec toute l'ardeur du désespoir. Mais à côté d'eux nous voyons aussi

des rêveurs optimistes, dignes disciples des prophètes, qui, au milieu

de la débâcle de tous les biens du passé et de l'effondrement de toutes

les espérances, demeurent plus que jamais pleins de foi dans l'avenir de

leur peuple et dans sa régénération prochaine.

Puis nous assistons aux péripéties de la lutte suprême engagée au sein

même de grandes masses juives que les perturbations de la vie moderne

ont profondément ébranlées. Une passion ardente pour une vie sociale

meilleure s'empare de tous les esprits. La conviction que le peuple

éternel ne peut disparaître semble renaître plus forte que jamais, et

des tendances nouvelles vers son auto-émancipation agitent ces masses.

Là est la véritable littérature du peuple juif. C'est le produit du

ghetto, c'est le reflet de ses états d'âme, l'expression de sa misère,

de ses souffrances et aussi de son espoir. Le peuple de la Bible n'est

certainement pas mort, et c'est dans sa langue propre que nous devons

chercher le véritable esprit juif, son âme nationale.

Ne cherchez pas, dans ces poésies lyriques souvent monotones, dans ces

romans prolixes et didactiques, la perfection de la forme, l'art pur.

Les auteurs du ghetto ont trop senti, trop souffert, trop subi une vie

misérable sous un régime semi-asiatique, semi-moyen-âgeux, pour

s'adonner au culte de la forme. Est-ce que le Cantique des cantiques

est moins un document littéraire de premier ordre parce qu'il n'égale

pas la perfection artistique des drames d'Euripide? L'artiste recherche

avant tout la forme achevée, et avec raison, mais au philosophe, à

l'écrivain social, c'est la marche des idées qui importe surtout.

* * * * *

Nous n'avons pas, dans cet essai d'histoire littéraire, la prétention de

donner un exposé détaillé du développement de la littérature hébraïque

moderne, accompli dans les conditions sociales et politiques les plus

complexes et dans un milieu social demeuré inconnu au grand public. Cela

nous entraînerait trop loin.

Nous n'avons même pas la possibilité de donner une idée suffisante de

tous les auteurs dignes d'une mention spéciale.

Rien ou presque rien n'a encore été fait pour faciliter notre tâche[1].

[Note 1: En effet, nous ne pourrions citer que les excellentes

monographies de R. Brainin sur Mapou, la vie de Smolensky, etc., celles

de M. S. Bernfeld sur Rapaport, etc., en hébreu, et un aperçu de M.

Klausner en langue russe. En outre, un article dans la _Revue des

Revues_, de M. Ludvipol, à Paris. Malgré la diversité des écoles et des

milieux que nous traitons pour la première fois au point de vue de

l'histoire littéraire moderne, le lecteur se persuadera facilement que

le sujet ne manque ni de cohésion ni d'unité. Il va sans dire que, dans

ce premier essai d'histoire de l'hébreu moderne, le groupement des

mouvements et des écoles, emprunté par nous aux littératures

occidentales, ne saurait être que très relatif.]

Dans cette étude nous nous proposons seulement de retracer les diverses

étapes parcourues par cette littérature, de dégager les idées générales

qui ont agi sur elle et d'étudier, dans l'oeuvre des écrivains

«représentatifs» de cette époque, la valeur littéraire et sociale de

leurs écrits.

Nous voulons montrer, en un mot, comment, sous l'influence des

humanistes italiens[2], la poésie hébraïque s'affranchit de la tradition

du Moyen-âge, se modernise et sert de modèle à tout un mouvement de

renaissance littéraire en Allemagne et en Autriche. Dans ces deux pays

les lettres hébraïques s'enrichissent et se perfectionnent sous le

rapport de la forme aussi bien que du fond, et finalement, grâce à des

circonstances favorables, l'hébreu s'impose comme langue littéraire et

nationale aux masses juives de la Pologne et surtout de la Lithuanie.

[Note 2: Surtout de «Gloire aux Justes», de M.-H. Luzzato, paru en

1743, qui nous sert comme point de départ.]

Dans cette marche vers l'Orient, la littérature hébraïque n'a presque

jamais failli à sa mission. Deux courants d'idées, plus ou moins

distincts, caractérisent cette littérature: d'une part, l'émancipation

intellectuelle des masses juives tombées dans l'ignorance et, par

conséquent, la lutte contre les préjugés et le dogmatisme rabbinique,

et, d'autre part, le réveil du sentiment national et de la solidarité

juive. Ces deux courants d'idées finiront par se fondre dans la

littérature contemporaine, par la création du mouvement national juif

avec ses diverses nuances. Depuis une vingtaine d'années, par la force

des événements, l'émancipation nationale des masses juives s'impose aux

lettrés. Elle a su rendre à la langue hébraïque une situation

prédominante dans toutes les questions vitales qui agitent le Judaïsme,

et amener une floraison littéraire vraiment significative.

CHAPITRE PREMIER

EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO.

On ne peut donner le nom de Renaissance, dans le sens précis du mot, au

mouvement qui s'est effectué dans la littérature hébraïque à la fin du

XVe siècle, pas plus que celui de Décadence ne convient pour désigner

l'époque qui l'a précédé.

Longtemps avant Dante et Boccace, et notamment depuis le Xe siècle,

les lettres hébraïques avaient atteint, principalement en Espagne et

partiellement aussi en Provence, un degré de développement inconnu aux

langues européennes du Moyen-âge.

Les persécutions religieuses qui anéantirent vers la fin du XIVe et

du XVe siècle les populations juives de ces deux pays ne réussirent

pas à interrompre complètement ces traditions littéraires. Les débris de

la science et des lettres juives furent transplantés par les réfugiés

dans leurs pays d'adoption. Des écoles furent fondées de bonne heure aux

Pays-Bas, en Turquie, en Palestine même.

Un renouveau littéraire n'était en effet possible qu'en Italie. Partout

ailleurs, dans les pays arriérés du Nord et de l'Orient, les juifs,

encore sous le coup des malheurs récents, s'étaient repliés sur

eux-mêmes et réfugiés dans le plus sombre des mysticismes ou tout au

moins dans le dogmatisme le plus étroit. Grâce à des conditions

extérieures plus supportables, les communautés italiennes ont pu

reprendre la tradition littéraire judéo-espagnole. Nous y voyons surgir

des penseurs, des écrivains, des poètes tels qu'Azarie di Rossi, le

créateur de la critique historique, Messer Léon, philosophe subtil, Élie

le Grammairien, Léon di Modena, le puissant rationaliste, Joseph del

Medigo, esprit encyclopédique, les frères poètes Francis, qui

combattirent le mysticisme, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long

d'énumérer[3]. Ceux-ci et les quelques rares écrivains de la Turquie et

des Pays-Bas ont donné un certain éclat à la littérature hébraïque

pendant tout le XVIe et le XVIIe siècles. Héritiers de la

tradition espagnole, ils tendent cependant à réagir contre l'esprit et

surtout contre les règles de la prosodie arabe qui enchaînaient la

poésie hébraïque. Ils essayent d'introduire des formes littéraires et

des conceptions nouvelles en hébreu.

[Note 3: Pour la plupart de ces écrivains, voir Karpeles, dans son

_Histoire de la Littérature juive_ (édit. française chez Leroux, 1901).]

Mais ils réussissent à peine dans leur tâche. La majeure partie de

lettrés juifs, peu familiarisée avec les littératures étrangères, devait

rester en plein Moyen-âge jusqu'à une époque beaucoup plus avancée.

Quant aux autres, ils préféraient s'exprimer dans la langue de leur pays

qui offrait moins de difficultés que l'hébreu.

Celui qui devait assumer la lourde tâche de rompre les chaînes qui

gênaient l'évolution de la langue hébraïque dans un sens moderne, et

devenir ainsi le véritable maître initiateur de la Renaissance hébraïque

fut un juif italien, doué de facultés surprenantes.

Moïse-Hayim Luzzato naquit en 1707 à Padoue. Il était issu d'une famille

célèbre par les autorités rabbiniques et par les écrivains qu'elle avait

donnés au Judaïsme, tradition à laquelle elle n'a pas failli jusqu'à nos

jours.

Une éducation strictement rabbinique, consacrée principalement à l'étude

du Talmud sous la direction d'un maître polonais--nous sommes déjà à une

époque où les rabbins polonais sont en grande estime--qui l'initie de

bonne heure aux mystères de la Cabbale; une enfance triste passée dans

l'air étouffant du ghetto, voilà quelles furent les premières années de

notre poète. Heureusement pour lui que ce ghetto était un ghetto italien

d'où les études profanes n'étaient pas complètement bannies.

À côté des études religieuses, l'enfant fait connaissance avec la poésie

hébraïque du Moyen-âge et aussi avec la littérature italienne de son

temps. Là est sa supériorité sur les lettrés hébreux des autres pays,

qui n'avaient subi aucune influence extérieure et étaient demeurés

fidèles aux formes et aux idées surannées.

Dès sa jeunesse, il montre des aptitudes remarquables pour la poésie. À

l'âge de 17 ans, il compose un drame en vers intitulé: «Samson et

Dalila», drame qui ne devait jamais être imprimé. Peu de temps après, il

publie son «Art poétique», _Leschon Limoudim_[4], dédié à son maître

polonais. Le jeune poète se décide enfin à rompre avec la poésie du

Moyen-âge qui entravait le développement de la langue hébraïque. Son

drame allégorique _Migdal Oz_[5] (La Tour de la Victoire) fut le signal

de cette réforme. Le style hébraïque y révèle une élégance et un éclat

non atteints depuis la Bible. Ce drame, inspiré du _Pastor fido_ de

Guarini, par le souffle poétique qui l'anime et par le goût artistique

qui distingue son auteur, est encore très goûté des lettrés, malgré ses

prolixités et l'absence de toute action dramatique.

[Note 4: Mantoue, 1727.]

[Note 5: Le drame, très lu en manuscrit, n'a paru qu'en 1837, à

Leipzig, par les soins de M. Letteris.]

C'était alors un monde nouveau que l'auteur venait de révéler par cette

exaltation de la vie rurale dans une littérature dont les représentants

les plus éclairés se refusaient de voir dans le Cantique des cantiques

autre chose qu'un symbolisme religieux, à tel point que toute notion

réelle de la nature avait dégénéré chez eux.

À l'instar des pastorales de l'époque, mais peut-être avec un sentiment

plus réel, le poète fait l'éloge de la vie du berger:

Qu'il est doux, le sort du jeune berger toujours en tête de ses

troupeaux! Il va, il court, joyeux dans sa pauvreté, heureux de

l'absence de tout souci.

Pauvre et toujours gai!

La jeune fille qu'il aime, l'aime, elle aussi; ils jouissent du

bonheur, et rien ne vient troubler leur plaisir.

Point d'obstacles, point de séparation; ils jouissent du bonheur en

pleine sécurité. Accablé par la fatigue du jour, il s'oublie sur le

sein de sa bien aimée.

Pauvre et toujours gai!

Hélas! cet appel à une vie plus naturelle, après tant de siècles de

dégénérescence physique et d'avilissement de tout sentiment de la

nature, ne pouvait pas être compris ni même pris au sérieux dans un

milieu auquel l'air, le soleil, le droit même à la vie avait été refusé

ou strictement mesuré. L'ouvrage même, resté manuscrit, n'a pas été

connu du grand public.

L'oeuvre capitale de Luzzato, celle qui devait exercer une influence

décisive sur le développement de la littérature hébraïque et rester

jusqu'à nos jours un modèle de genre, c'est son autre drame allégorique,

paru en 1743, qui ouvre une époque nouvelle dans l'histoire de la

littérature hébraïque, l'époque de la _littérature moderne: Layescharim

Tehilla_[6] (Gloire aux justes). Tout y révèle un maître: l'élégance du

style précis et expressif rappelant le plus pur style biblique, les

images colorées et originales, une inspiration poétique personnelle, et

jusqu'à la pensée, empreinte d'une philosophie profonde, d'un haut sens

moral, et exempte de toute exagération mystique.

[Note 6: Nouvelle édition, Berlin, 1780, etc.]

Au point de vue de l'art dramatique, la pièce ne présente qu'un intérêt

médiocre. Le sujet, purement moral et didactique, ne comporte aucune

étude sérieuse de caractères, et, comme dans toutes les pièces

allégoriques, l'action dramatique est faible.

Le thème n'était pas bien nouveau; en hébreu même, il avait déjà donné

naissance à plusieurs développements littéraires. C'est la lutte entre

la Justice et l'Injustice, entre la Vérité et le Mensonge. Les

personnages allégoriques qui prennent part à l'action sont, d'un côté,

Yoscher (Probité), aidé par Séchel (Raison), et Mischpat (Justice), et,

de l'autre côté, Scheker (Mensonge) et ses auxiliaires: Tarmith

(Duperie), Dimion (Imagination) et Taava (Passion). Les deux camps

ennemis se disputent les faveurs de la belle Tehilla (Gloire), fille de

Hamon (Foule). La lutte étant inégale, l'Imagination et la Passion

l'emportent sur la Vérité et la Probité. Alors on voit intervenir

l'inévitable Deus _ex machina_, Jéhova en la circonstance, et la Justice

est rétablie.

Ce cadre simple et peu original renferme de très belles descriptions de

la nature et surtout des pensées sublimes qui font de la pièce une des

perles de la poésie hébraïque. L'idée dominante de cette oeuvre, c'est la

glorification de Jéhova et l'admiration des «merveilles innombrables du

Créateur».

Quiconque les cherche les trouve dans chaque être vivant, dans

chaque plante, dans tout ce qui n'est pas animé d'un souffle de

vie, dans tout ce qui est sur terre et dans tout ce qui est dans la

mer, dans tout ce qui est visible à l'oeil humain. Heureux celui qui

trouve la science, heureux celui qui lui prête une oreille

attentive!

Mais ce créateur n'est pas capricieux; la Raison et la Vérité sont ses

attributs et éclatent dans toutes ses actions. L'humanité se compose

d'une Foule que se disputent deux forces contraires, la Vérité avec la

Probité d'un côté, le Mensonge et ses pareils de l'autre, et chacune de

ses deux forces cherche à la dominer et à triompher.

La Raison de notre poète n'a rien à voir avec la Raison positive des

rationalistes qui montre le monde dirigé par des lois mécaniques et

immuables; c'est une Raison suprême, obéissant à des lois morales qui

échappent à notre appréciation. Comment pourrait-il en être autrement?

Ne sommes-nous pas le continuel jouet de nos sens qui sont incapables de

saisir les vérités absolues et qui nous trompent même sur l'apparence

des choses?

Nos yeux ne voient que l'apparence des choses; ne sont-ils pas de

chair? Même pour les choses visibles, le moindre accident suffit à

nous en donner une interprétation erronée, à plus forte raison pour

les choses inaccessibles à nos sens. Regardez le bout de la rame

dans l'eau, ne vous paraît-il pas allongé et tortueux?--et pourtant

vous le savez droit.

Ne vois-tu pas que le coeur humain est une mer sans cesse agitée par

les luttes de l'esprit et dont les vagues sont dans un perpétuel

mouvement de flux et de reflux?

Nous sommes la proie de nos passions; lorsqu'elles changent, nos

sensations changent également. Nous ne voyons que ce que nous

voulons voir, nous n'entendons que ce que nous désirons et

imaginons.

Cette idée de la phénoménalité des choses et de l'impuissance de notre

esprit a fini par jeter notre poète croyant et imbu de la Cabbale dans

le mysticisme le plus dangereux. Après avoir usé ses forces dans les

publications les plus diverses, parmi lesquelles nous relevons une

excellente imitation des Psaumes, un traité non sans grandeur sur les

principes de la logique[7], un autre sur la morale et un grand nombre de

poésies et de traités cabalistiques, dont la plupart n'ont jamais été

publiés, son esprit s'exalta; il perdit bientôt tout équilibre moral. Un

jour il alla jusqu'à s'imaginer qu'il était appelé à jouer le rôle du

Messie. Les Rabbins, qui avaient peur de voir une triste répétition des

mouvements pseudo-messianiques qui avaient tant bouleversé le monde

juif, lancèrent l'excommunication contre lui. Son imitation ingénieuse

du Zohar, écrite en araméen et dont nous ne possédons que des fragments,

acheva de ruiner sa réputation. Obligé de quitter l'Italie, il vagabonda

à travers l'Allemagne, puis séjourna à Amsterdam. Il eut la satisfaction

d'être accueilli en véritable maître par les lettrés de cette importante

communauté. Il y composa ses dernières oeuvres. Mais il n'y resta pas

longtemps. Il quitta cette ville pour aller chercher l'inspiration

divine à Safed, en Palestine, foyer célèbre de la Cabbale. C'est là

qu'il mourut, emporté par la peste, à l'âge de quarante ans.

[Note 7: _Hahigayon_ (La Logique) nouv. édit., Varsovie, 1898. La

plupart des manuscrits de M.-H. Luzzato n'ont jamais été publiés.]

Triste vie d'un poète victime du milieu anormal dans lequel il a vécu et

qui, dans des conditions plus favorables, aurait pu devenir un maître

d'une valeur universelle. Son plus grand mérite est d'avoir

définitivement débarrassé l'hébreu des formes et des idées du Moyen-âge

et de l'avoir rattaché aux littératures modernes. Il a légué à la

postérité un modèle de poésie classique. Son oeuvre, répandue dans les

pays du Nord et de l'Orient, ne tarda pas à susciter des imitateurs.

Mendès et Wessely, qui se mirent, l'un à Amsterdam et l'autre en

Allemagne, à la tête d'une renaissance littéraire, ne sont que les

disciples et les successeurs du poète italien.

CHAPITRE II

EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM.

On a justement remarqué que le relèvement intellectuel des juifs en

Allemagne avait devancé leur émancipation politique et sociale.

Longtemps fermé à toute idée venant du dehors et confiné dans le domaine

religieux et dogmatique, le judaïsme allemand a partagé la misère

matérielle et sociale de celui des pays slaves. Les idées philosophiques

et tolérantes de la fin du XVIIIe siècle le secouent quelque peu de

sa torpeur et, à mesure qu'elles pénètrent dans les communautés, un

bien-être plus ou moins assuré s'établit du moins dans les grands

centres. Le premier contact du ghetto avec les sociétés éclairées de

l'époque a donné l'impulsion à tout un mouvement d'émancipation

intérieure. Des Cercles de «Maskilim» (intellectuels) se forment à

Berlin, à Hambourg et à Breslau. Ils étaient composés de lettrés initiés

à la civilisation européenne et animés du désir de faire pénétrer la

lumière de cette civilisation dans les communautés de la province.

Ceux-ci entrent en lutte contre le fanatisme religieux et les méthodes

casuistiques qu'ils veulent remplacer par des idées libérales et des

études scientifiques. Deux écoles, avec le philosophe Mendelssohn et le

poète Wessely en tête, naissent de ce mouvement, celle des

_Biouristes_[8] et celle des _Meassfim_[9]. Tandis que les uns défendent

le judaïsme contre les ennemis du dehors et combattent intérieurement

les préjugés et l'ignorance des Juifs eux-mêmes, les autres

entreprennent de réformer l'éducation de la jeunesse et de faire revivre

la culture de la langue hébraïque. Tous s'accordaient à penser que, pour

relever l'état moral et social des juifs, il fallait d'abord faire

disparaître les divergences extérieures qui les séparaient de leurs

concitoyens. Une traduction nouvelle de la Bible en allemand littéraire,

entreprise par Mendelssohn, devait donner le coup de grâce à l'usage du

jargon judéo-allemand. D'autre part, le _Biour_ ou commentaire de la

Bible (d'où le nom de Biouristes donné à cette école), sorti de la

collaboration d'une pléiade de savants et de lettrés, devait faire table

rase de toute interprétation mystique et allégorique des Livres sacrés

et introduire la méthode rationnelle et scientifique.

[Note 8: De Biour, commentaire biblique.]

[Note 9: De Meassef, Collecteur.]

L'oeuvre de cette école a certainement contribué au relèvement

intellectuel de la masse juive ainsi qu'à la propagation de la langue

allemande qui finit par se substituer au jargon judéo-allemand. Son

influence ne s'est pas arrêtée aux juifs allemands, mais elle s'est

également étendue sur les communautés de l'Est de l'Europe.

* * * * *

En 1785, deux écrivains hébreux de Breslau, Isaac Eichel et B. Landau,

entreprennent, sous les auspices de Mendelssohn et de Wessely, la

publication d'un recueil périodique intitulé _Hameassef_ (le

Collecteur), d'où le nom de _Meassfim_ donné à cette école. Le Meassef

poursuivait un but double, la propagation des sciences et des idées

modernes en hébreu, seule langue accessible aux juifs du ghetto,--et

l'épuration de cette langue dégénérée dans les écoles rabbiniques. Il

devait initier ses lecteurs aux exigences sociales et esthétiques de la

vie moderne et les débarrasser de leur particularisme séculaire. Le

Meassef eut aussi le mérite de grouper pour la première fois sous une

même égide les champions de la _Haskala_ (humanisme) de divers pays et

de servir de trait d'union entre eux.

Au point de vue littéraire, le Meassef ne présente qu'un intérêt

médiocre. Ses collaborateurs, dénués de goût, offraient aux lecteurs des

imitations des auteurs romantiques allemands d'une valeur contestable.

Il ne révéla aucun talent nouveau vraiment digne de ce nom. La

réputation dont jouissaient ses principaux collaborateurs était

antérieure à son apparition. Ils la devaient surtout à la vogue que les

lettres hébraïques avaient acquise grâce aux efforts des disciples de

Luzzato.--C'était plutôt une oeuvre de propagande et de polémique.

Cependant la lutte contre les préjugés et les rabbins n'y atteint pas

encore cette âpreté qui caractérise les époques postérieures.

Les événements se précipitèrent d'une façon inattendue avec la

Révolution française, et le Meassef disparut après sept ans d'existence,

non sans avoir apporté un appoint à l'oeuvre de l'émancipation

intellectuelle des juifs allemands et à la renaissance laïque de la

langue hébraïque. Et telle était l'importance de cette première

rencontre de lettrés hébreux qu'elle sut imposer son nom à tout le

mouvement littéraire de la seconde moitié du XVIIIe siècle, appelé:

époque des Meassfim.

Deux poètes et cinq ou six écrivains plus ou moins dignes de ce nom

dominent cette époque.

* * * * *

Naphtali Hartwig Wessely, né à Hambourg (1725-1805), est considéré comme

le prince des poètes de l'époque. Issu d'une famille aisée et assez

éclairée, il reçut une éducation moderne. Esprit ouvert à toutes les

influences nouvelles, il resta néanmoins attaché à sa croyance et ne

s'est jamais écarté du terrain strictement religieux. Bel esprit, il

cultiva avec succès la poésie et acheva l'oeuvre de la Réforme commencée

par le poète italien sans atteindre pourtant à l'originalité et à la

profondeur de ce dernier.

Son chef-d'oeuvre poétique est les _Schiré Tifereth_ ou la

«Moïsiade»[10], chant épique en cinq volumes. Ce poème de l'Exode est

conçu d'après le modèle des pseudo-classiques allemands du temps.

L'influence de la Messiade de Klopstock est flagrante.

[Note 10: Berlin, 1789.]

La profondeur de la pensée, le sentiment artistique et l'imagination

poétique personnelle font défaut dans cette oeuvre, qui n'est en somme

qu'une paraphrase oratoire du récit biblique. Les mêmes défauts se

retrouvent, d'ailleurs, dans toutes les poésies de Wessely. Mais, en

revanche, il possède un style oratoire d'une allure remarquable, et il

écrit en un hébreu élégant et châtié. Cette correction du style très

travaillé et cette absence même de tempérament poétique font de lui le

Malherbe de la poésie hébraïque moderne. L'admiration professée pour le

poète par ses contemporains fut très grande, et le grand nombre

d'éditions qu'eut son poème, devenu un livre populaire estimé par les

orthodoxes mêmes, témoignent de l'influence que le poète a exercée sur

ses coreligionnaires et de l'importance croissante de la langue

hébraïque. Wessely a aussi écrit plusieurs ouvrages importants sur la

philologie juive. Il faut regretter que le style diffus et par trop

prolixe de sa prose ait empêché d'apprécier la valeur scientifique de

ces écrits. Ami et admirateur de Mendelssohn, il participa à la

traduction allemande de la Bible et à l'oeuvre des commentateurs.

Son recueil, intitulé _Gan-Naoul_ (Jardin fermé), publié à Berlin en

1765 et consacré à des questions de grammaire et de philologie, atteste

les connaissances profondes de l'auteur. Ce qui fait le plus d'honneur à

Wessely, c'est la fermeté de son caractère et son amour de la vérité. Il

le prouve dans son pamphlet, _Dibreï Schalom weemeth_, «Paroles de paix

et de vérité», publié à Berlin en 1787 à l'occasion de l'édit de

l'empereur Joseph II ordonnant la réforme de l'enseignement juif et la

fondation des écoles modernes. Quoique arrivé à un âge avancé, il ne

recula pas devant la crainte d'attirer sur lui le courroux des

fanatiques, et il se prononça ouvertement en faveur des réformes

scolaires. Avec une modestie et une douceur remarquables, le vieux poète

démontre toute l'urgence de ces réformes et affirme qu'elles ne sont pas

contraires à la foi mosaïque et rabbinique. Cet acte courageux lui valut

l'excommunication de la part des fanatiques. Il lui valut aussi d'être

considéré comme le personnage le plus considérable de l'École des

Meassfim et comme le maître des Maskilim.

* * * * *

Parmi les collaborateurs les plus distingués du Meassef, se place aussi

l'autre poète en titre de l'époque, David Franco Mendès (1713-1792), né

à Amsterdam d'une famille échappée à l'inquisition et qui, comme la

plupart des familles originaires d'Espagne, avait conservé l'usage de la

langue espagnole. Il fut l'ami et le disciple de Moïse-Hayim Luzzato,

qu'il imita. Si dans l'Europe orientale la langue hébraïque prédominait

dans le ghetto et obligeait tous ceux qui voulaient s'adresser aux

masses juives à avoir recours à elle, il n'en était pas de même dans les

pays romans. Là, l'hébreu fut peu à peu supplanté par la langue du pays.

Mendès, qui avait voué un véritable culte aux lettres hébraïques, était

affligé de les voir si dédaignées par ses coreligionnaires, qui leur

préféraient la littérature classique française. Dans sa préface à la

tragédie _Guemoul Atalia_ (La récompense d'Athalie), publiée à Amsterdam

en 1770, il s'efforce de démontrer la supériorité de la langue sacrée

sur les langues profanes. En vérité, cette pièce, malgré les

protestations de son auteur, n'est qu'un remaniement assez peu heureux

de la tragédie de Racine. On y remarque un style pur et classique et

quelques scènes animées d'une certaine vivacité d'action.

Nous possédons un autre drame historique de Mendès, intitulé _Judith_,

publié également à Amsterdam, et dont le mérite n'est pas supérieur à

celui de sa première tragédie, ainsi que plusieurs études biographiques

sur les savants du Moyen-âge publiées dans le Meassef.

Mendès n'a certainement pas réussi à faire concurrence aux modèles

italiens et français dont il s'inspira. Il n'en fut pas moins approuvé

et admiré par les lettrés de son temps, qui voyaient en lui l'héritier

de Luzzato.

* * * * *

Nous ne pouvons énumérer tous les lettrés et les érudits qui ont, d'une

façon directe ou non, contribué à l'action du Meassef. Contentons-nous

de citer ceux qui se sont distingués par une certaine originalité

d'esprit.

C'est à Breslau que vécut le rabbin Salomon Papenheim (1776-1814),

auteur d'une élégie sentimentale _Arba Kossoth_ (Les Quatre Coupes),

inspirée des _Nuits_ de Young, et publiée à Berlin en 1790. Cette élégie

est remarquable par le souffle poétique personnel de l'auteur. Dans des

plaintes rappelant Job, et tel un Werther hébreu, il pleure, non pas la

perte de sa bien-aimée--ce qui n'eût pas été conforme à l'esprit du

ghetto--mais celle de sa femme et de ses trois enfants. Cette élégie a

eu la chance de devenir un poème populaire.

Mais cette sentimentalité fade et le style précieux et outré de notre

auteur devaient exercer une influence nuisible sur les générations

suivantes. C'était le tribut accordé par la littérature hébraïque au mal

du siècle.

Mentionnons aussi le rédacteur d'une nouvelle série du Meassef parue à

Dessau en 1809-1811, Salom Hacohen, dont les poésies et les articles

publiés dans le Meassef (2e série) et dans les _Bicouré Itim_, et

surtout le drame historique intitulé _Amel et Tirza_[11], empreint d'une

certaine naïveté s'accordant bien avec le cadre biblique, ont obtenu un

grand succès[12].

[Note 11: Redelheim, 1812.]

[Note 12: Un autre écrivain de l'époque, Hartwig Derenbourg, dont le

fils et le petit fils ont continué avec éclat la tradition littéraire et

scientifique en France, est l'auteur d'un drame allégorique très lu:

_Yoschevé Tével_ (Tous les habitants du monde), publié à Offenbach en

1789.]

Mendelssohn lui-même, le maître admiré et respecté de tous, écrivait

fort peu et, il faut l'avouer, assez mal l'hébreu.

Quant aux rédacteurs du Meassef, l'un d'eux, Isaac Eichel (1756-1804),

se distingua par ses articles polémiques contre les superstitions et

l'obscurantisme des orthodoxes du ghetto. Eichel est également l'auteur

d'une étude biographique sur Mendelssohn, publiée à Vienne en 1814.

L'autre, Baruch Lindau, publia entre autres un traité des sciences

naturelles intitulé: _Reschith Limoudim_ (Éléments des Sciences), Brunn,

1797. Notons aussi le savant professeur de l'Université d'Upsal, M.

Levison, qui contribua au succès du Meassef par une série d'études

scientifiques.

La Pologne, qui avait jusqu'alors fourni des rabbins et des professeurs

de Talmud, ne tarda pas à participer à l'oeuvre des Meassfim. Plusieurs

des collaborateurs polonais du Meassef méritent une mention spéciale.

Le spirituel et profond disciple de Kant, Salomon Maïmon, n'a publié, en

dehors de ses travaux d'exégèse et de son commentaire ingénieux sur

Maïmonide, rien d'original en hébreu.

Un autre écrivain polonais, Salomon Doubno (1735-1813), fut un

grammairien et un styliste remarquable; il fut aussi un des premiers

collaborateurs de Mendelssohn à l'oeuvre du Biour (commentaire de la

Bible). Il publia, entra autres, un drame allégorique et des poésies

satiriques dont l'_Hymne à l'hypocrisie_ est un modèle achevé[13].

[Note 13: Cité par M. Taviow dans son Anthologie. Varsovie, 1890.]

Juda ben-Zeeb (1764-1811) publia à Berlin une Grammaire hébraïque conçue

d'après les méthodes modernes: c'est le _Talmud Leschon Ivri_[14]

(Manuel de la langue hébraïque). Par cette oeuvre il a beaucoup contribué

à la propagation de la linguistique et de la rhétorique parmi les juifs.

Son Dictionnaire hébreu-allemand et sa version hébraïque de Ben Sira

sont assez connus des hébraïsants.

[Note 14: Nouvelle édition. Vilna, 1867.]

Isaac Satonow (1732-1804), Polonais établi à Berlin, est une figure très

curieuse par la variété de ses productions ainsi que par l'étrangeté de

son esprit.

Doué d'une faculté d'assimilation surprenante, il excellait aussi bien à

imiter le style biblique que le style du Moyen-âge. Il maniait aussi

ingénieusement l'hébreu que l'araméen. Il attribuait à tous ses écrits

une provenance antique. Cette fantaisie n'enlève rien à l'originalité de

certains de ses ouvrages. Son anthologie _Mischlé Assaf_, en 3 livres,

attribuée par lui au psalmiste[15], figurerait honorablement dans

n'importe quelle littérature.

[Note 15: Berlin, 1789 et 1792.]

Citons-en quelques _mischlé_ ou maximes:

La vérité jaillit de la recherche, la justice de l'intelligence. Le

commencement de la recherche est l'étonnement, son milieu est le

discernement, son but la vérité et la justice.

Le jour de ta naissance tu pleurais et les gens qui t'entouraient

s'égayaient; le jour de ta mort c'est toi qui riras et les gens

sangloteront autour de toi: sache donc que c'est alors que tu

renaîtras pour jouir en Dieu, et la _matière_[16] ne t'en empêchera

plus.

Domine ton esprit afin que les étrangers ne dominent point ta

chair.

Les pinces sont faites avec des pinces; le travail est aidé par le

travail, et la science par la science.--Ne t'imagine point que tout

ce qui te paraît doux soit également doux pour tout le monde. Ne le

crois pas: nombreuses sont les belles femmes haïes par leurs maris,

et combien de femmes vilaines en sont aimées!

Tout être vivant cesse d'engendrer en vieillissant. Le mensonge,

quoique caduc, courtise encore. Plus sa racine vieillit dans la

terre, plus il augmente le nombre de ses enfants trompeurs; ses

amis se multiplient, et les admirateurs de tout ce qui est vieux

concourent à ce que son nom ne disparaisse point de la surface de

la terre.

[Note 16: Jeu de mots: _Geschem_ veut dire en hébreu: pluie et

matière.]

En somme, comme nous l'avons déjà remarqué, le mouvement littéraire

provoqué par les Meassfim n'a produit rien ou presque rien de durable.

Les écrivains de cette époque ont joué le rôle de précurseurs et de

préparateurs. Démolisseurs et réformateurs, ils disparaissent à quelques

exceptions près, une fois leur besogne terminée et l'émancipation

maîtresse dans l'Europe occidentale. Et ils ont pu voir le torrent de

l'émancipation entraîner, avec tout le passé, la seule relique qui leur

fût chère et pour laquelle leur coeur de juif vibrait encore: la langue

hébraïque.

Humanistes passionnés à l'esprit peu perspicace, ils se laissèrent

éblouir par l'apparence des choses modernes et par les promesses de

lumière et de liberté. Ils rompirent avec l'idéal de l'affranchissement

national d'Israël et se placèrent ainsi en dehors de la solidarité qui

unissait dans une même espérance les grandes masses juives restées

attachées à leur foi et à leur peuple.

Écrivains souvent sans valeur, sans originalité aucune, ils dédaignèrent

trop le milieu juif pour y chercher leur inspiration. Aussi ce ne furent

pour la plupart que des _imitateurs_, des traducteurs médiocres de

Schiller et de Racine. Ils n'ont pas su parler à l'âme juive ni

remplacer par un idéal nouveau les traditions défaillantes du passé et

l'espoir messianique en décadence. Une génération entière passera avant

que le Judaïsme historique reprenne sa revanche avec la création de la

science pure et de la conception de la Mission du peuple juif.

Cependant le mouvement provoqué par les Meassfim eut un très grand

retentissement. Pour la première fois, la tradition rabbinique pétrifiée

par l'âge et l'ignorance est attaquée dans la langue sacrée même, au nom

de la vie et de la science. Pour la première fois la Haskala, ou

l'humanisme hébreu, déclare la guerre à toutes les choses du passé qui

entravaient l'évolution moderne du Judaïsme. En vain les Meassfim--sauf

quelques exceptions--se gardent de toute sortie violente contre les

principes même du dogmatisme, en vain leur maître Mendelssohn va jusqu'à

consacrer publiquement ces principes en dépit du bon sens et du judaïsme

historique; une brèche venait d'être faite dans le mur du ghetto par la

laïcisation de l'esprit littéraire et public, et rien ne pourra plus

s'opposer à la marche des idées nouvelles. Les rabbins de l'époque le

comprirent fort bien, c'est ce qui explique l'acharnement de leur

opposition.

La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885) · 第 1 / 13 段