Le Roman historique et le Roman réaliste.
Le roman historique ne pouvait pas ne pas exercer d'influence sur le roman
lui-même. Il l'a profondément modifié en effet. Avant de le constater avec
quelque détail, enregistrons d'abord un résultat.
On ne peut pas dire qu'avant le succès de Walter Scott le roman ait joui
chez nous d'une faveur bien grande. La cause en était-elle son ordinaire
frivolité, ou se souvenait-on que les fournisseurs attitrés du genre
étaient de pauvres gens de lettres, presque toujours besoigneux et souvent
peu recommandables? Toujours est-il que, si on ne s'interdisait pas la
lecture des romans, on se faisait scrupule d'y prendre ou de paraître y
prendre un plaisir trop vif. Encore au commencement du XIXe siècle, ces
scrupules n'avaient rien perdu de leurs forces ni cette proscription de sa
sévérité. «Il y a dix ans qu'un homme sérieux se cachait pour lire un
roman; aujourd'hui, à moins qu'on ne soit janséniste, on ne fait plus
mystère de pareille lecture. Dans dix ans, on dira que la fiction
d'_Ivanhoe_ est tout aussi noble que celle de la _Jérusalem_, et
infiniment supérieure à celle de la _Henriade_, de la _Messiade_, de la
_Lusiade_, voire même de _l'Énéide_...» L'enthousiasme--où perce une
ironie--du _Globe_ (8 août 1826) l'emportait trop loin: il n'en est pas
moins certain que c'est Walter Scott, et ses disciples à la suite, qui ont
relevé le genre de la condition humiliée et servile où il avait langui
jusque-là, et du pauvre paria ont fait un citoyen.
Qu'apportaient donc de si nouveau les récits de l'Écossais? Leur mérite
était tout simplement d'offrir aux lecteurs l'utile en même temps que
l'agréable et des connaissances historiques à côté d'émotions romanesques.
On ne pouvait répondre plus victorieusement à l'éternel reproche de
frivolité. Ce n'est plus un simple divertissement que de lire l'_Abbé_,
_Quentin Durward_ ou _Kenilworth_: on n'en connaîtra que mieux les règnes
de Marie Stuart, d'Élisabeth et de Louis XI. D'inutile ou même de
dangereux qu'il avait presque toujours été, le roman est devenu tout d'un
coup sérieux et utile. Loin de le proscrire, on lui donne dans les
bibliothèques une place d'honneur. Les enfants, et d'autres personnes
aussi qui ne sont plus toutes jeunes, y complètent leur éducation
historique de la façon la plus charmante. D'un mot, il est le plus
agréable, le meilleur des «précepteurs»; il réalise le rêve du docte Huet.
On comprend que les antiques sévérités aient fait place aux plus
bienveillants empressements,--d'autant que George Sand et Balzac allaient
bientôt entrer dans la carrière. Cependant, ce n'étaient jamais que des
lettres de naturalisation. Les lettres de noblesse ne se firent pas trop
longtemps attendre: en 1858, l'Académie française l'invita à venir prendre
officiellement sa place à côté des autres genres dès longtemps anoblis,
dont il devenait ainsi l'égal. Ce jour-là, ce fut Walter Scott, le
véritable parrain de Jules Sandeau.
Il avait été, bien avant, celui de Balzac, et c'est encore un plus beau
titre.
La prétention peut paraître grande, au premier abord, de soutenir que les
vraies origines de Balzac sont dans Walter Scott. Et d'aucuns en effet
l'ont nié formellement, Zola tout le premier. «Ce que je saisis moins,
écrit-il dans _les Romanciers naturalistes_, c'est la profonde admiration
de Balzac pour Walter Scott. A plusieurs reprises, il témoigne un
enthousiasme extraordinaire.» On sait l'éclatant témoignage qu'il lui a
rendu dans l'_Avant-propos_ de la _Comédie humaine_. «Il est très curieux
de voir le fondateur du roman naturaliste se passionner ainsi pour
l'écrivain bourgeois qui a traité l'histoire en romance.» Et quelques
pages plus loin: «Le roman historique paraît l'avoir fort préoccupé.
N'est-ce pas étonnant? Voilà un écrivain qui va créer le roman naturaliste
moderne, et il ne paraît s'inquiéter que des guenilles de ces romans
prétendus historiques si faux, d'une lecture si indigeste à cette heure...
Je ne vois pas comment l'auteur de la _Cousine Bette_ peut admettre
l'auteur d'_Ivanhoe_, jusqu'à le proclamer le grand homme du siècle.»
Nous, au contraire, c'est l'étonnement même de Zola qui nous étonne.
N'est-il donc pas assez visible que les romans de Balzac sont directement
imités de ceux de l'Écossais, au point même de n'en être qu'une
transposition,--une transposition de génie, sans doute, et telle que
l'auteur de la _Comédie humaine_ pouvait seul la faire,--mais enfin et
malgré tout une transposition? Et nous ne parlons pas, bien entendu, des
progrès dont l'art du roman lui-même est redevable à Walter Scott:
composition dramatique, descriptions pittoresques, dialogue naturel et
vivant, toutes nouveautés dont Balzac a profité au même titre que Vigny,
Mérimée ou Victor Hugo, et qui donc ne sont pas ici qualités strictement
personnelles. Mais où aurait-il pris, si ce n'est dans _Ivanhoe_, _Quentin
Durward_ ou l'_Abbé_, cette foule de détails précis,--les seuls
caractéristiques,--que la littérature avait dédaigneusement rejetés
jusque-là comme par trop infimes ou bas, et que le roman historique avait
fait accepter par le charme particulier de leur antiquité ou de leur
exotisme?
Ce sera la gloire éternelle de Balzac et du roman réaliste d'avoir fait
comprendre que les choses les plus mesquines, les spectacles les plus
communs et les plus vulgaires portent en eux leur intérêt, et que la vie
familière avec le pêle-mêle de ses menus incidents quotidiens et dans son
cadre habituel, peut offrir encore de la poésie. Mais qui ne voit qu'il a
suffi, pour assurer cette conquête, d'appliquer à l'époque moderne les
procédés que Walter Scott avait appliqués aux siècles passés, et qu'il n'y
a là qu'une transposition de la couleur locale? _Ivanhoe_ nous montre le
misérable accoutrement des serfs ou des outlaws, le brillant équipage du
Templier, la robe de velours et la mise raffinée du Prieur, l'humble salle
à manger de la ferme de Rotherwood ou la splendeur massive du château
féodal de Torquilstone: nous verrons dans la _Comédie humaine_ et décrits
par le menu, les costumes de Lucien de Rubempré ou du père Goriot,
l'appartement de la duchesse de Maufrigneuse ou du baron Hulot, l'auberge
de la maison Vauquer ou le cabinet d'un médecin pauvre, etc., etc. Les
rues mêmes, les maisons, les pièces des maisons et les divers objets qui
meublent ces pièces, l'«archéologue du mobilier social» ne nous fera grâce
de rien, et cela dès ses premières nouvelles. Il entassera les
descriptions, insistera, redoublera, au point de faire trouver les
morceaux descriptifs de Walter Scott, admirables de légèreté et d'une
brièveté insignifiante. Et il est vrai que de toutes ces longueurs il
tirera des effets extraordinaires et que, dans son intelligence à
comprendre et à interpréter le réel, il laissera bien loin derrière lui
son propre modèle; mais ce sont bien ses procédés qu'il lui emprunte, les
«moyens d'exécution» sont identiques: Balzac n'avait pas tort de témoigner
à l'Écossais admiration et reconnaissance.
Mieux encore, il pourrait bien avoir pris aux «Waverley Novels» sinon
«l'étoffe» même de ses récits, au moins l'idée de les confectionner d'une
étoffe semblable[36]. Plus simplement Balzac pouvait trouver dans Walter
Scott le modèle du roman de moeurs--dont il devait laisser lui-même
d'incomparables modèles.
[Note 36: Ce qui ne signifie pas que «Balzac soit tout entier dans Walter
Scott, qu'il lui doive son génie et ses chefs-d'oeuvre», comme on a voulu
nous le faire dire. L'affirmation serait en effet par trop étrange.]
Qu'est-ce, en effet, qu'un bon roman historique, sinon un roman de moeurs
sous sa forme parfaite? L'intérêt des _Chouans_, de la _Chronique_, des
meilleures parties de _Cinq-Mars_ et de presque tous les romans de Walter
Scott, ne reste-t-il pas toujours, et exclusivement, dans la peinture des
moeurs? Roman de moeurs dont la matière n'est pas à portée de vérification
immédiate, ainsi pourrait-on définir le roman historique; roman historique
de l'époque où vivait son auteur; cette définition du roman de moeurs
lui-même ne serait point trop mauvaise; et le roman de Balzac n'est, en
effet, que le roman de Walter Scott vidé de sa substance archaïque et
rempli de matière moderne. Les «Waverley Novels» évoquaient des sociétés
disparues: avec plus de vérité et un relief plus saisissant, la _Comédie
humaine_ fera revivre toute une époque moderne dans la prodigieuse
multiplicité de ses détails et l'innombrable variété de ses contrastes; et
pour la première fois le roman aura complètement atteint son objet et sera
la plus exacte et la plus parfaite des «images sociales». Intérêt, variété,
étendue, profondeur, que de mérites il se donne du même coup et
nécessairement!
Et comme il va élargir l'ancienne forme, si grêle et si mesquine!
Et voici qu'en effet, sur un sol ingrat et qui paraissait stérile à force
de porter toujours les mêmes récoltes chétives et rabougries, il fait
germer les plus vigoureuses, les plus luxuriantes moissons. _Marianne_, le
_Doyen de Killerine_, la _Nouvelle Héloïse, Adolphe, René, Corinne_,
oeuvres attrayantes sans doute, profondes même par endroits, mais d'un
objet si restreint après tout et d'un horizon si borné! N'y a-t-il donc
rien au monde d'intéressant que l'histoire d'une âme, et les hommes
n'ont-ils été faits que pour éprouver «les passions de l'amour»? Les
autres passions humaines, ambition, vanité, égoïsme, orgueil, etc., etc.,
ne s'exercent donc jamais dans des coeurs humains et ne peuvent y causer
d'aussi effrayants ravages que l'amour lui-même?
D'ailleurs, à côté de l'individu, dont le roman s'est exclusivement soucié
jusqu'alors, n'existe-t-il pas la société? S'il y a des intérêts privés,
ne peut-on pas dire qu'il y a aussi des intérêts sociaux? et sans jamais
négliger les passions individuelles, ne convient-il pas de faire une place
aux passions sociales? C'est justement ce qui fait la supériorité de
Walter Scott, et nous croyons l'avoir assez dit. Ses prédécesseurs n'ont
jamais retenu nos yeux que sur un coin de paysage, à la vérité plein de
finesse et de charme; lui, c'est sur le paysage tout entier, sur le large
et profond horizon qu'il nous fait poser les regards. L'admirable modèle
pour Balzac! et comme il a eu raison de s'y attacher!
Et en effet de tous les côtés de la _Comédie humaine_ surgissent les
scènes les plus variées et les physionomies les plus saisissantes et les
plus caractéristiques. L'«image sociale» est complète, et aucun groupe ne
manque au tableau. Vie privée, vie de province, vie parisienne, vie
militaire, vie politique, vie de campagne, toutes les manifestations,
toutes les modifications possibles de la vie s'y rencontrent,--comme chez
Walter Scott les serfs vivent à côté des seigneurs, les Normands à côté
des Saxons et les archers de la garde écossaise à côté des rois de France.
Actions et réactions mutuelles des individus sur les milieux et des
milieux sur les individus y sont étudiées et décrites,--comme dans
l'_Abbé_ ou _Kenilworth_ les influences réciproques des reines et des
cours. L'auteur descendra même jusqu'au fond de l'âme moderne pour en
étaler à nu et sous une lumière cruelle la nouvelle passion, qui est la
soif inassouvie de l'or,--comme _Ivanhoe_ nous expliquait l'antagonisme
irréductible des vainqueurs normands et des vaincus saxons. C'est le même
procédé d'éclairer une époque sur toutes ses surfaces et, si on le peut,
jusque dans ses plus secrètes et plus mystérieuses profondeurs.
Aussi Balzac et Walter Scott, réserves faites sur leur génie respectif,
sont-ils arrivés au même résultat: tous deux ont écrit des romans
historiques, et pour plus d'une raison, ceux de l'Écossais ne sont pas les
meilleurs. On peut discuter l'exactitude des reconstitutions de Walter
Scott: les peintures de Balzac sont immortelles de vérité; et s'il y a
dans la littérature française de vrais, de bons, d'excellents romans
historiques, ce ne sont ni _Cinq-Mars_, ni même la _Chronique de Charles
IX_, encore moins _Notre-Dame de Paris_, mais bien _Un ménage de garçon,
les Illusions perdues_--et quelques oeuvres encore de la _Comédie
humaine_. Mais c'est avec les propres armes de Walter Scott que Balzac a
réussi à battre Walter Scott, et le romancier français a assez d'autres
supériorités sur le conteur écossais pour que nous puissions reconnaître à
l'auteur _d'Ivanhoe_ celle d'être venu le premier.
Vérité large de l'observation, netteté précise de la description,
pêle-mêle des menus détails devenu matière d'art, d'un mot l'objet propre
du roman enfin réalisé dans sa plénitude et sa perfection: c'étaient des
acquisitions précieuses et solides et dont nos écrivains contemporains ont
bien compris toute l'importance et toute la beauté. Ainsi se préparait ce
qu'on pourrait appeler la poésie du réalisme; et il n'a vraiment manqué à
Balzac pour en laisser le premier chef-d'oeuvre, que d'être un grand
écrivain. Vienne un romancier capable d'observer comme Balzac et de
traduire ses observations en une langue presque digne de Chateaubriand
dans sa sobriété plus châtiée, et l'on aura le chef-d'oeuvre attendu.
C'est _Madame Bovary_, dont les origines se trouvent ainsi véritablement
dans _Ivanhoe_. Cette poésie du réalisme, une des plus sûres, une des plus
glorieuses conquêtes de notre siècle,--avant qu'elle fût déshonorée à son
tour par les prétendus disciples de Flaubert et de Balzac,--on voit sans
doute à qui il convient d'en rapporter la possibilité et donc le premier
honneur.