Le Roman historique et l'Histoire au XIXe siècle.
Comme le XVIIe siècle avait été le siècle de la tragédie, le XIXe fut
celui de l'histoire. Il y a à peine de plus belles conquêtes: il n'y en
avait pas alors de plus nécessaire.
Déclamations pompeuses et froides, vérité systématiquement déformée au
profit d'une idée sociale ou d'une théorie politique, travestissements
ridicules comme dans les plus ridicules productions des Catherine Bédacier
Durand ou des Lhéritier de Villandon: on pourrait dire qu'il n'y a aucun
outrage que ces prétendus historiens d'avant Chateaubriand et Walter Scott
n'infligent au genre qu'ils croient naïvement traiter.
Nous avons vu quelques erreurs de Mézeray.
Voici le P. Daniel,--qui justement trouve Mézeray «sec et froid», et qui
fait de sa manière une assez vive satire. Il a pour sa part, du moins il
le dit, la préoccupation de l'exactitude; il veut reproduire «l'aspect et
le langage de chaque époque», et il recommande soigneusement à ses
confrères de ne pas «s'émanciper jusqu'à feindre des épisodes romanesques,
pour égayer la narration et varier l'histoire», comme le sieur de Vacillas
qui, dans son _Histoire de François Ier_, conte les amours du roi avec
Mme de Chasteau-Briant «et la fin infortunée de cette Dame»; mais il
conseille aussi d'«orner l'Histoire», de la «fournir», de la «soutenir» et
cela «en se tenant toujours dans les bornes de la sincérité»;--la
contradiction ne laisse pas d'être piquante. «Il aime aussi la vérité des
moeurs», mais il proscrit impitoyablement «les petits faits», qui sont
certainement le meilleur moyen d'arriver à cette vérité; et il conte
encore avec assez d'animation, mais son règne de saint Louis est
exclusivement oratoire, et quand il cite Joinville il n'arrive qu'à nous
faire regretter davantage le doux «ramage» du plus naïf de nos
chroniqueurs.
Mably, à son tour, s'emportera contre ces travestissements du passé, et
écrira par exemple sans sourciller que «Charlemagne connaissait les droits
imprescriptibles du peuple.»
C'est partout d'ailleurs la plus froide uniformité; tout se
ressemble--comme dans les tragédies contemporaines; tout est figé sous le
même implacable vernis de fausse et fade élégance. On ne sait pas encore
qu'il faut «distinguer au lieu de confondre» et que «à moins d'être varié,
l'on n'est point vrai.» Voilà pourquoi «il manque à ces histoires, si bien
intentionnées, la vie, la couleur, la vérité locale»; voilà pourquoi les
personnages n'y sont que «des ombres sans couleur, qu'on a peine à
distinguer l'une de l'autre... Les _grands princes_ et surtout les _bons
princes_, sont loués dans des termes semblables... On dirait que c'est
toujours le même homme, et que, par une sorte de métempsychose, la même
âme, à chaque changement de règne, a passé d'un corps dans l'autre...
Le roi purement germanique et le roi gallo-frank de la première race, le
César franco-tudesque de la seconde, le roi de l'Île-de-France au temps de
la grande féodalité», ont la même physionomie, invariable[33]. Ils sont
tous généreux comme ce Philippe-Auguste «en armure d'acier, à la mode du
XVIe siècle, posant sa couronne sur un autel le jour de la bataille de
Bouvines» et l'offrant à celui de ses chevaliers qui s'en estimerait plus
digne que son roi; et peu s'en faut qu'ils ne rivalisent de galanterie
avec ce pauvre Childéric, «prince à grandes aventures, l'homme le mieux
fait de son royaume», qui «avait de l'esprit, du courage», mais dont le
coeur trop «tendre» causa la perte. L'ignorance des hommes et des choses
du moyen âge était complète. «Vers 1800, il y avait en France pénurie
d'historiens et peu de goût pour l'histoire.» Et nous savons comment
Napoléon entendait encourager la renaissance et le développement des
études historiques.
[Note 33: Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.]
Vers 1820 on commence à connaître les «Waverley Novels»; et l'histoire,
qui n'avait été jusqu'alors qu'«un squelette décharné», recouvre «ses
muscles, ses chairs et ses couleurs[34].» De cette transformation capitale,
c'est Barante, en date, le premier ouvrier.
[Note 34: _Mercure du XIXe siècle_, 1815, XI, pp. 502-510. _De la réalité
en littérature_.]
Il nous a confié, dans sa _Préface_, qu'il n'avait pas eu d'autre modèle
que Walter Scott. Il ne l'aurait pas dit qu'on en resterait convaincu tout
de même. L'influence écossaise est même si évidente dans son oeuvre qu'on
ne distingue qu'elle, à vrai dire; et _l'Histoire des Ducs de Bourgogne_
n'a guère d'autre originalité que de la manifester à ce degré et d'une
façon complète. Si mince que le mérite puisse nous paraître aujourd'hui,
on comprend que les contemporains en aient été émerveillés. Il n'était pas
inutile, peut-être même était-il nécessaire, qu'avant de se dégager et de
prendre sa forme définitive, l'histoire commençât par se distinguer à
peine de la chronique ou du roman historique. C'est avec Barante qu'elle
fit son apprentissage du pittoresque. Variété, couleur, intérêt,
c'est-à-dire les qualités qui jusqu'alors avaient le plus manqué aux
historiens, le nouvel ouvrage ne prétendait pas à davantage. Il suffisait
amplement pour l'heure. Trouver à un genre, autrefois si rebutant, si sec,
si froid, le charme même des «Waverley Novels», quelle nouveauté et quelle
surprise! Le public ne pouvait pas ne pas faire fête à _l'Histoire des
Ducs de Bourgogne_.
Un roman n'a d'autre objet que le récit: la narration fut l'unique
ambition de Barante. _Scribitur ad narrandum_; il a même été trop
implacablement fidèle à sa devise. C'est sur le ton narratif que l'ouvrage
commence--et qu'il s'achève. Introduction, conclusion, idées générales,
vues synthétiques en sont également absentes, et on le regrette amèrement
plus d'une fois. Mais en trouve-t-on dans Walter Scott et dans Froissard?
L'un et l'autre s'attardent aux menus incidents, à condition qu'ils soient
pittoresques, ou même simplement divertissants. De même chez Barante la
narration n'est jamais pressée d'arriver, puisqu'elle n'a d'autre objet
qu'elle-même. Elle traîne, elle flotte, lente, sinueuse et pleine de
négligence. La perspective peut disparaître, la monotonie même survenir à
la longue: jamais le récit ne se hâte, ne se ramasse, ne se concentre. Il
continue à tout accueillir, à se charger d'autant qu'il avance davantage.
Une simple expédition l'arrête aussi longtemps qu'une guerre générale, et
le narrateur conte les intrigues qui se forment autour du mariage d'un duc
de Bourgogne, avec l'ampleur dont il parlerait de la succession d'un
empire. Il n'a d'autre but que d'évoquer, comme Walter Scott, l'image de
la société passée, et, sinon de la faire comprendre, au moins de la faire
voir. L'accumulation des détails peut y suffire: Barante ne les épargne
pas. Expéditions, guerres, emprunts, fêtes, tournois, mariages, festins,
il veut tout raconter, tout mettre sous les yeux. Le roi voyage: nous
connaîtrons le menu de la cour. C'est fête à la cour de Bourgogne: on nous
déploiera toute la garde-robe du duc. Les moindres personnages auront leur
biographie comme Quentin et Cédric; Pierre Dubois et le fils d'Artevelde
nous rappelleront les héros secondaires d'_Ivanhoe_, et le duel de
Gauvain-Micaille et de Fitz-Water sera détaillé comme la rencontre de
Quentin et du Bâtard ou la passe d'armes d'Ashby. C'est l'abondance
écossaise, un peu épaissie et moins vive; Barante n'a pas le talent de
Walter Scott, mais il reste bien son élève.
Il y a beaucoup de descriptions dans les «Waverley Novels»: elles
abonderont dans _l'Histoire des Ducs_. Et comme Barante a l'imagination
tempérée et moyenne, plutôt aimable que forte, il bariolera sa toile, sans
trop de souci de l'ordonnance artistique et sans tenir assez compte de la
ligne d'horizon. Sans doute il ne tombera pas dans la confusion et le
désordre, mais il aura d'aimables négligences de «primitif» qui s'amuse
des lignes capricieuses que trace son pinceau, en sourit et tout le
premier les trouve charmantes. Tous ces tournois, toutes ces fêtes, ces
entrées de rois et de reines, ces festins plantureux, il est visible que
tout cela l'enchante. Son imagination se joue agréablement sur toutes ces
choses. C'est l'aimable laisser-aller, la naïve négligence de ses modèles.
Tout ce pittoresque, à la longue, paraît un peu fade et surtout monotone;
et après tout mieux vaut encore lire Walter Scott ou Froissart. Mais les
contemporains n'avaient pas nos exigences, et on comprend que l'_Histoire
des Ducs_ leur ait d'abord suffi.
On pouvait cependant donner encore plus de variété au récit et l'animer
d'une vie nouvelle. En faisant du dialogue la partie principale du roman,
Walter Scott l'avait rendu dramatique. Ici encore, ici surtout, Barante
imita son modèle. Ses personnages historiques eurent entre eux d'aussi
longues conversations que les héros des récits écossais, ou du moins aussi
fréquentes. Clisson, Roger Everwin et Jacques Evertbourg, Pierre Dubois et
le fils d'Artevelde, Pierre Dubois et Aterman, un connétable et un prieur
des Chartreux, les bourgeois de Gand et ceux d'Audenarde, nous les
entendons dialoguer avec la même liberté, la même aisance, le même naturel
que leurs frères d'_Ivanhoe_, ou de _Kenilworth_, de _Peveril du Pic_ ou
des _Aventures de Nigel_. Les princes et les rois suivent leur exemple; et
au lieu des discours ridiculement emphatiques que leur avaient toujours
prêtés les historiens, ils daignent enfin parler le langage ordinaire des
hommes, avoir comme tout le monde de la simplicité ou même de la
familiarité, en un mot renoncer pour quelques instants à leur rôle
officiel.
Cette fois, c'était bien de l'histoire «Walter-Scottée», comme dira plus
tard Balzac. Jamais disciple ne fut plus diligent, plus respectueux--et
moins original. Barante avait avoué l'Écossais pour modèle, Walter Scott
devait chérir le Français comme son élève. «L'_Histoire des Ducs de
Bourgogne_ est un des meilleurs livres modernes de la littérature
européenne», a-t-il écrit dans la préface d'_Anne de Geierstein_. L'éloge
est certainement exagéré, mais Walter Scott savait reconnaître son bien.
C'étaient là d'assez grandes nouveautés pour l'époque. Il y a cependant
une autre innovation, que Barante a toujours tirée de la même source. Ce
ne sont plus ici les rois et les puissances qui occupent seuls et
exclusivement la première place ou même la place la plus importante. De
nouveaux acteurs sont entrés en scène, et le peuple, s'il ne commence pas
à jouer un rôle, commence du moins à faire entendre sa voix. On l'écrase
de tailles et d'impôts: il se soumet, mais nous entrevoyons sa morne
tristesse et ses longs désespoirs. Il n'est pas encore le protagoniste de
l'histoire; pour lui rendre cet honneur, il faudra une intelligence plus
profonde, une sympathie plus frémissante que l'intelligence et la
sympathie du chroniqueur Barante. Mais comment ne pas être frappé de
pareils passages? Le roi Charles VI vient de mourir. «Ah! cher prince,
disait-on en pleurant par les rues; jamais nous n'en aurons un si bon que
toi; jamais plus nous ne te verrons; maudite soit ta mort; puisque tu nous
quittes, nous n'aurons jamais que guerres et que malheurs. Toi, tu t'en
vas au repos; nous demeurons dans la tribulation et la douleur; nous
semblons faits pour tomber dans la détresse où étaient les enfants
d'Israël durant la captivité de Babylone.»
Le peuple ne siège pas encore au Conseil des rois, mais il leur présente
des suppliques et leur adresse de libres paroles. Au cours des conférences
qui suivirent la bataille de Montlhéry, le roi Louis XI trouva un jour,
«en rentrant, une foule de bourgeois qui étaient à la porte pour savoir
des nouvelles». «Hé bien, mes amis, leur dit-il, les Bourguignons ne vous
feront plus tant de peine que par le passé.--À la bonne heure, sire,
répliqua un procureur au Châtelet; mais en attendant, ils mangent nos
raisins et vendangent nos vignes sans que rien les en empêche.--Cela vaut
toujours mieux, reprit le roi, que s'ils venaient à Paris boire le vin de
vos caves.» Ce n'est évidemment pas le ton des harangues officielles.
De cette conception nouvelle, de ce changement complet de perspective,
d'autres devaient tirer un meilleur parti, et il sera temps alors
d'examiner la puissante fécondité du nouveau principe. Ce qu'il fallait
marquer ici, c'est que, s'il a été entrevu, ou même découvert par
Chateaubriand, c'est encore Walter Scott qui l'a vulgarisé, nous voulons
dire qui lui a donné toute sa force, fait produire tous ses résultats, et
qu'ainsi son influence se retrouve encore, formelle et profonde, dans
Augustin Thierry et dans Michelet.
C'est cependant la croyance générale qu'Augustin Thierry n'est guère
redevable qu'à Chateaubriand, que la lecture des _Martyrs_ a éveillé sa
vocation d'historien et que c'est donc au glorieux ancêtre qu'il faut
exclusivement le rattacher. Et cette conviction, on sait comment Thierry
lui-même l'a établie dans la préface de ses _Récits mérovingiens_.
En 1810,--Thierry avait alors quinze ans,--j'achevais mes classes
au collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des _Martyrs_, etc.
La page est fort belle, trop belle peut-être, et elle sent l'arrangement.
Mais le témoignage n'en est pas moins formel et il est impossible de le
révoquer en doute. Est-ce une raison de l'admettre sans examen et tout
entier? Ne peut-on pas se demander si la valeur en est aussi décisive
qu'on l'a cru--et qu'on le croit encore? Et quoique son indéniable
authenticité permette toujours de le produire, ne convient-il pas d'y
apporter des réserves qui l'expliquent et l'atténuent?
On a beau se souvenir qu'il est d'Augustin Thierry, et qu'Augustin Thierry
était une belle âme, aussi délicate que généreuse, très noble et très pure,
et donc à tout jamais incapable de tromper: il pouvait se tromper, ou
tout au moins commettre des inexactitudes involontaires. A trente ans de
distance, et quand il s'agit des impressions de la quinzième année, il est
bien difficile, en les rapportant, de ne pas les voir comme on voudrait
qu'elles eussent été en réalité, et de ne pas leur donner tour et façon en
conséquence. Quiconque écrit des mémoires devient toujours un peu poète:
notre historien l'a été sans le savoir. De là les obscurités, les
contradictions, les invraisemblances même du beau passage. L'avisé
Sainte-Beuve les a bien aperçues, et ce n'était pas uniquement pour faire
pièce à Chateaubriand et lui retirer malicieusement une de ses influences,
qu'il demandait «ce que c'est qu'une impulsion qu'on reçoit et _qu'on
oublie durant plusieurs années_», et si cela peut bien alors s'appeler
«une impulsion _décisive_». On pourrait ergoter encore et subtiliser et se
servir contre l'historien des armes mêmes qu'il nous donne[35]. Il n'a eu
«aucune conscience de ce qui venait de se passer» en lui! Son «attention
ne s'y arrêta pas»! Beau témoignage en vérité de ce que les psychologues
de nos jours appellent les sensations subconscientes! Il n'est pas
ordinaire cependant que les coups de foudre passent inaperçus et que les
brusques révélations laissent insensible. Au contraire, c'est bien le
_Anche io son' pittore_ qui reste la règle générale. Il n'y aurait pas de
plus glorieuse exception que celle d'Augustin Thierry.
[Note 35: Il y a un _peut-être_ qui n'est pas sans importance: «Ce moment
d'enthousiasme fut _peut-être_ décisif pour ma vocation...» Aug. Thierry,
de son propre aveu, n'en serait donc pas aussi sûr qu'on le croit
d'ordinaire?]
Ces impressions--et, comme dit Sainte-Beuve, Thierry en est assurément
seul juge--notre historien les a oubliées «durant plusieurs années». Quand
donc s'en est-il ressouvenu? À l'époque où, une fois passés les
«inévitables tâtonnements pour le choix d'une carrière», il préparait pour
le _Courrier Français_ et le _Censeur Européen_ ses futures _Lettres sur
l'Histoire de France_? De tout côté, pour ainsi dire, on voyait renaître
les études historiques. L'occasion était belle, certes, de reporter à
Chateaubriand le principal mérite de cette renaissance, de l'appeler _duca,
signor_ et _maëstro_. Et il ne le nomme même pas! Dès ce moment néanmoins,
«toutes les fois qu'un personnage ou un événement du moyen âge» lui
«présentait un peu de vie ou de couleur locale», il «ressentait une
émotion involontaire». Avait-il déjà oublié qui lui avait donné le premier
frisson de cette vie et de cette couleur? Et surtout comment expliquer que,
dans cette même préface, écrite en 1827, il nomme si complaisamment
Sismondi, Guizot, Barante, et se taise toujours sur le grand ancêtre?
qu'en écrivant son «épopée» de la _Conquête d'Angleterre_, il n'évoque pas
le souvenir--qui s'imposait, semble-t-il--de l'épopée des _Martyrs_? et
qu'il n'ait donné qu'en 1840 un témoignage qu'il pouvait rendre d'autant
plus éclatant qu'il l'avait fait attendre davantage?
A la lumière des circonstances, tout s'éclaire et tout s'explique.
Chateaubriand, à cette époque, était devenu fort sympathique à l'école
libérale: elle lui en témoignait sa reconnaissance. Il y avait comme un
renouveau de popularité en faveur du vieil écrivain. On en était avec lui
«à un prêté-rendu universel de louanges et de compliments». Pour sa part,
Augustin Thierry, depuis quelque temps déjà, était l'objet des mentions
les plus flatteuses de l'auteur des _Études historiques_ et de l'_Essai
sur la littérature anglaise_. L'admiration engendre l'admiration et
l'éloge attire l'éloge. Chateaubriand avait fait de Thierry l'Homère de
l'histoire: Thierry fit de Chateaubriand le Virgile des historiens.
L'historien gagnait à la comparaison; mais c'était «le vieux Sachem»
lui-même qui avait pris les devants et qui avait atteint le premier les
limites extrêmes de la flatterie.
Est-ce à dire que l'auteur des _Martyrs_ n'a exercé aucune influence sur
celui des _Récits mérovingiens_? Personne n'oserait le prétendre. Tout ce
que nous voulons dire ici, c'est que l'influence de Walter Scott a été
plus soutenue, sinon plus profonde; que l'Écossais est devenu de très
bonne heure le modèle de Thierry et n'a jamais cessé de l'être; que le
Français l'a toujours eu présent sous les yeux et n'en a jamais
complètement détaché ses regards. Les témoignages du grand historien en
faveur de Chateaubriand sont rares--et assez peu décisifs: de ceux dont
Walter Scott est l'objet, le nombre égale la rigueur et l'importance. Nous
n'en citerons qu'un. «Ce fut avec un transport d'enthousiasme que je
saluai l'apparition du chef-d'oeuvre d'_Ivanhoe_. Walter Scott venait de
jeter un de ses regards d'aigle sur la période historique vers laquelle,
depuis trois ans, se dirigeaient tous les efforts de ma pensée. Avec cette
hardiesse d'exécution qui le caractérise... il avait coloré en poète une
scène du long drame que je travaillais à construire avec la patience de
l'historien. Ce qu'il y avait de réel au fond de son oeuvre, les
caractères généraux de l'époque où se trouvait placée l'action fictive, et
où figuraient les personnages du roman, l'aspect politique du pays, les
moeurs diverses et les relations mutuelles des classes d'hommes, tout était
d'accord avec les lignes du plan qui s'ébauchait alors dans mon esprit. Je
l'avoue, au milieu des doutes qui accompagnent tout travail consciencieux,
mon ardeur et ma confiance furent doublées par l'espèce de sanction
indirecte qu'un de mes aperçus favoris recevait ainsi de l'homme que je
regarde comme _le plus grand maître qu'il y ait jamais eu en fait de
divination historique_». Faites la part de la reconnaissance dans cet
enthousiasme, ou même de l'orgueil,--l'orgueil légitime du jeune écrivain
flatté de se rencontrer avec un homme de génie--: le témoignage n'en
demeure pas moins capital.
L'_Histoire des Ducs de Bourgogne_ avait fait une révolution dans la
manière d'écrire l'histoire: elle n'en avait guère élargi l'intelligence.
Il y a du pittoresque dans cette Chronique de 1824; mais c'est à peine si
on aperçoit les coeurs sous les oripeaux qui affublent les corps. C'est en
plein coeur, au contraire, qu'à l'exemple de Walter Scott Thierry voulut
s'établir. L'histoire moderne était découverte.
La nouvelle méthode ne s'arrête pas au pittoresque; elle le dépasse, mais
elle l'exige. Elle l'aurait même créé à elle seule, s'il n'avait pas déjà
existé. Puisque désormais c'est l'homme qui nous intéresse, que c'est lui
qu'il faut montrer faisant vraiment l'histoire, la souffrant, la vivant,
rien de ce qui le touche ne pourra nous être étranger, et nous serons
d'autant plus sûrs de nous intéresser à lui qu'il nous sera présenté sous
des formes plus distinctes et plus concrètes. Il y a de la couleur locale
dans l'_Histoire de la Conquête d'Angleterre_. Tout y est précis et
pittoresque, dramatique et vivant; sans doute parce que Thierry a un
talent d'écrivain autrement puissant que celui de Barante, mais aussi
parce qu'il lui était impossible de ne pas nous faire voir distinctement
les combattants avant de les mettre aux prises,--comme il était impossible
à Walter Scott de ne pas nous donner, avant de les faire heurter les uns
contre les autres, une impression vive de Front-de-Boeuf et de Cédric, du
Templier et d'Ivanhoe, des Normands et des Saxons.
De là, et presque à chaque ligne de ces pages admirables, ces détails
caractéristiques, les seuls capables d'évoquer et de peindre. C'est le roi
du Northumberland, Edwin, qui laisse son épouse Éthelberghe «professer la
religion chrétienne, sous les auspices de l'homme qu'elle avait amené, et
dont les cheveux noirs et le visage brun et maigre étaient un objet de
surprise pour la race à chevelure blonde des habitants du pays». Ce sont
les Normands qui chantent, quand ils viennent d'incendier quelque canton
du territoire chrétien: «Nous leur avons chanté la messe des lances; elle
a commencé de grand matin, et elle a duré jusqu'à la nuit». Ils arrivent,
ces mêmes Normands, «par le vent d'est, en trois jours de traversée», sur
des «barques à deux voiles», toujours en voyage «sur _la route où marchent
les cygnes_». La veille de la guerre, les Danois détachent «du poteau
enfumé leur grande hache de bataille ou la massue hérissée de pointes de
fer, qu'ils nommaient l'_étoile du matin_». Rien ne serait plus facile que
de multiplier ces traits.
Mais voici des passages où, à travers le pittoresque ou le dramatique de
la situation, ce sont les âmes mêmes qui se manifestent. L'indignation
contre Guillaume le Conquérant est devenue générale, et aux noces de Raulf
de Gaël et d'Emma, le vin délie la langue des seigneurs. «C'est un bâtard,
un homme de basse lignée, disaient les Normands...--Il a empoisonné,
disaient les Bas-Bretons, Conan..., dont tout notre pays garde encore le
deuil.--Il a envahi le noble royaume d'Angleterre, s'écriaient à leur tour
les Saxons...--C'est vrai, c'est la vérité, s'écriaient tumultueusement
tous les convives; il est en haine à tous, et sa mort réjouirait beaucoup
d'hommes».
Il semble cependant que la scène la plus significative de l'ouvrage à cet
égard soit la scène des funérailles mêmes du roi Guillaume.
Tous les évêques et abbés de la Normandie s'étaient rassemblés
pour la cérémonie; ils avaient fait préparer la fosse dans l'église,
entre le choeur et l'autel; la messe était achevée; on allait
descendre le corps, lorsqu'un homme, sortant du milieu de la foule,
dit à haute voix: «Clercs, évêques, ce terrain est à moi; c'était
l'emplacement de la maison de mon père; l'homme pour lequel vous
priez me l'a pris de force pour y bâtir son église. Je n'ai point
vendu ma terre, je ne l'ai point engagée, je ne l'ai point forfaite,
je ne l'ai point donnée; elle est de mon droit, je la réclame.
Au nom de Dieu, je défends que le corps du ravisseur y soit placé,
et qu'on le couvre de ma glèbe.» L'homme qui parla ainsi se nommait
Asselin, fils d'Arthur, et tous les assistants confirmèrent la
vérité de ce qu'il avait dit. Les évêques le firent approcher, et,
d'accord avec lui, payèrent soixante sous pour le lieu seul de la
sépulture, s'engageant à le dédommager équitablement pour le reste
du terrain.
Ni la marqueterie de Barante, ni l'art même de Chateaubriand ne nous
avaient ouvert ces perspectives, et c'est bien pour la première fois qu'à
tant de dramatique l'histoire ajoutait tant de profondeur.
C'était aussi pour la première fois, nous l'avons dit, qu'un historien
déplaçait le centre de l'histoire, donnait le premier rang dans l'oeuvre à
la foule obscure--si oubliée jusque-là, qu'on pouvait croire qu'elle
n'existait pas encore--et faisait tout son sujet du drame terrible qui
s'était joué dans ces coeurs simples et dont ils avaient été moins les
acteurs que les victimes. Là est l'éternelle et originale beauté de
l'_Histoire de la Conquête_. La science historique contemporaine n'admet
plus l'idée fondamentale de l'oeuvre; mais nous n'en admirerons pas moins
Thierry d'avoir donné le premier, et à l'exemple de Walter Scott, un
modèle des nouveautés qui allaient bientôt devenir si fécondes. Il n'y a
pas de Cédric dans l'ouvrage français, mais il y a la foule des Normands
dont nous savons que le vieux franklin n'était que la vivante
représentation; et c'est à cette foule que vont tout d'abord les
sympathies de l'historien et les nôtres. C'est elle que nous voyons
souffrir chaque jour davantage sous la brutalité toujours plus révoltante
des triomphateurs. Comme pour les héros d'une tragédie lamentable, nous
pourrions compter leurs sanglots et leurs plaintes. Jamais l'intérêt et le
pathétique n'avaient jailli avec tant de force de l'histoire, et on
pourrait presque dire de l'oeuvre de Thierry que, comme celle de Michelet,
elle ruisselle de pitié.
Dès 1074 «la triste destinée du peuple anglais paraissait déjà fixée sans
retour. Dans le silence de toute opposition, une sorte de calme, celui du
découragement, régna par tout le pays». Ses conquérants se disputent ses
dépouilles: nouvelles souffrances plus vives encore que les premières.
D'ailleurs, le roi Guillaume lui-même donne l'exemple de la tyrannie.
D'après la légende, sa femme Mathilde aurait plus d'une fois disposé son
âme à la clémence, mais «les faits manquent pour constater cet
accroissement d'oppression et de misère pour le peuple vaincu, et
l'imagination ne peut guère y suppléer, car il est difficile d'ajouter un
seul degré de plus au malheur des années précédentes». Années «pesantes»,
en effet, et «pleines de douleurs», comme dit la chronique saxonne, dont
on peut lire les détails dans la seconde moitié du livre VII.
Il ne reste aux opprimés que la consolation de se réjouir des malheurs de
leurs tyrans. Le roi Henry, après le meurtre de Thomas Becket, se soumet à
la pénitence des évêques et expose «sa chair nue à la discipline des
verges... De la main des évêques, la discipline passa dans celle des
simples clercs, qui étaient en grand nombre, et la plupart Anglais de
race. Ces fils des serfs de la conquête imprimèrent les marques du fouet
sur la chair du petit-fils du conquérant, non sans éprouver une secrète
joie, que semblent trahir quelques plaisanteries amères consignées dans
les récits du temps».
Les différends du roi Etienne et de la reine Mathilde, que détermina la
défaite de la reine, furent funestes aux deux partis. Les Anglais eurent à
en souffrir, mais ils se réjouirent aussi «de cette joie frénétique qu'on
éprouve au milieu de la souffrance, en rendant le mal pour le mal. Le
petit-fils d'un homme mort à Hastings éprouvait un moment de plaisir en se
voyant maître de la vie d'un Normand, et les Anglaises qui tournaient le
fuseau au service des hautes dames normandes riaient d'entendre raconter
les souffrances de la reine Mathilde à son départ d'Oxford; comment elle
s'était enfuie avec trois chevaliers, la nuit, à pied, par la neige, et
comment elle avait passé, en grande alarme, tout près des postes ennemis,
tremblant au moindre bruit d'hommes et de chevaux ou à la voix des
sentinelles».
Les malheurs d'une reine, on le voit, ne sont plus présentés et décrits
pour eux-mêmes, mais par rapport à la foule qui peut les apprendre et s'en
réjouir. C'est un changement complet de perspective. Des hauteurs
brillantes et superficielles où elle s'était toujours tenue, l'histoire
descend dans les bas-fonds obscurs où les événements ont les répercussions
les plus profondes et les plus terribles. Elle fait sa matière de l'âme
même des petits, des humbles et des malheureux. L'historien n'est plus le
héraut sonore et froid des majestés et des puissances: il devient le poète
tragique des foules. On comprend que, dans l'oeuvre ainsi conçue toutes
les passions dramatiques, douleur, colère, pitié, trouvent naturellement
leur place; qu'elles animent l'histoire et réchauffent; d'un mot qu'elles
fassent d'elle la manifestation, nouvelle et particulièrement grandiose,
d'une grande âme humaine collective: la plus belle histoire sera toujours
celle qui nous parlera des hommes qui l'ont vraiment faite et vraiment
vécue.
Et voilà pourquoi les moindres détails par où s'exprime cette âme ont tant
d'éloquence pour nous et de signification. Le pittoresque de Barante était
monotone, et c'était moins par l'insuffisance du peintre qu'à cause de sa
méthode, tout extérieure et de surface. Chez Thierry, au contraire, comme
dans les «Waverley Novels», le pittoresque est toujours intéressant, parce
qu'il est toujours significatif d'une situation ou d'un sentiment. Il ne
charme pas simplement les yeux, c'est l'intelligence et le coeur qu'il
réussit toujours à atteindre.
Il y en a des exemples célèbres dans l'_Histoire de la Conquête_. Comment
ne pas penser à la mélancolique Édith, «la Belle au cou de cygne», à qui
l'amour fait si facilement découvrir le corps d'Harold que les moines
n'avaient point reconnu? ou à la scène d'Edwin exposant à ses guerriers
pourquoi il changeait de religion?--Le chef des prêtres a approuvé le roi.
Un chef des guerriers se leva ensuite et parla en ces termes:
«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive parfois
dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes
capitaines et tes hommes d'armes, qu'un bon feu est allumé, que ta
salle est bien chaude, mais qu'il pleut, neige et vente au dehors.
Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire d'aile, entrant
par une porte, sortant par l'autre; l'instant de ce trajet est pour
lui plein de douceur, il ne sent plus ni la pluie, ni l'orage;
mais cet instant est rapide, l'oiseau a fui en un clin d'oeil, et
de l'hiver il repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des
hommes sur cette terre, et son cours d'un moment, comparé à la
longueur du temps qui la précède et qui la suit. Ce temps est
ténébreux et incommode pour nous; il nous tourmente par
l'impossibilité de le connaître; si donc la nouvelle doctrine peut
nous en apprendre quelque chose d'un peu certain, elle mérite que
nous la suivions.»
Il tient, dans cet épisode, toute une partie de l'âme barbare,--et tout un
fragment aussi de son histoire.
Voilà les merveilles que Chateaubriand n'a point révélées à Augustin
Thierry et auxquelles devait fatalement conduire l'application de la
méthode écossaise. A étudier surtout «les relations mutuelles des classes
d'hommes», à établir l'histoire au centre même de la société, en plein
coeur et dans son âme, il était nécessaire que l'histoire devînt, non pas
seulement pittoresque et colorée, mais vivante, mais dramatique et pleine
d'émotions, mais humaine. Ce sera l'originalité de l'histoire au XIXe
siècle. Elle ressuscitera les époques passées, nous les fera voir et
surtout comprendre, nous faisant revivre, à force d'intelligence et de
sympathie, la vie même des peuples qui depuis longtemps ne sont plus et
dont elle nous aura rendus pour un instant les contemporains. C'était donc
un principe vivifiant que celui-là, un principe fécond. De Walter Scott où
il l'avait découvert, Thierry put l'enseigner à Michelet. L'auteur de
l'_Histoire de France_ pouvait venir après celui de l'_Histoire de la
Conquête_. Il pouvait tout au long de son oeuvre faire éclater ses cris
d'angoisse ou d'allégresse. Les voies lui avaient été préparées: par
l'intermédiaire de Thierry, c'est à Walter Scott lui-même qu'il donne la
main.
Ainsi s'élargissait le domaine de l'intelligence et de la pensée
françaises. Elle comprenait le passé, l'intérieur aussi bien que
l'extérieur, l'âme et le fond aussi complètement que l'enveloppe et la
surface. La poésie devait y découvrir de nouvelles sources d'inspiration;
l'histoire, nous l'avons vu, en était renouvelée, ou pour mieux dire,
créée; la critique elle-même en recevait élargissement et richesse: on
peut entrevoir les rapports qui unissent la méthode de l'Écossais aux
méthodes de Villemain et de Sainte-Beuve; et ainsi c'est des auteurs de
_la Légende des siècles_ et des _Poèmes barbares_, du _Cours de
littérature française_, des _Causeries du lundi_ et de l'_Essai sur
Tite-Live_, que Walter Scott reste encore le meilleur préparateur--et
collaboratteur.