CONCLUSION

L'évolution du roman historique est complète; il a donné tous ses fruits,

et nous pouvons conclure.

A ne considérer que sa genèse si laborieuse et ses débuts si incertains,

il ne paraissait pas viable. On l'a cru et on l'a dit en effet. Le

jugement était hâtif. La vérité est qu'il avait voulu naître trop tôt,

avant que les circonstances lui eussent rendu la vie possible, avant même

d'avoir ses organes essentiels, et il ne pouvait en effet que languir,

toujours menacé de voir se tarir les sources mêmes de sa misérable

existence.

Mais à l'aurore du XIXe siècle, les cieux se font cléments et la saison

lui devient hospitalière. L'avorton se met à grandir, ses organes se

développent, il achève enfin de se constituer. Il mourait de faim

autrefois; il trouve maintenant partout la plus abondante, la plus

fortifiante nourriture. Il ne peut vivre que par l'histoire: elle est en

train de se faire. La couleur locale lui est indispensable: on vient de la

découvrir. Par la plus heureuse rencontre enfin, il est le plus actif

collaborateur de la révolution littéraire qui se prépare: les futurs

romantiques ne pouvaient que l'acclamer. Ce fut la période d'éclat, et il

régna quelque temps en maître incontesté.

Mais ce succès devait être bien éphémère. Le triomphe du romantisme assuré,

l'histoire mieux étudiée et surtout mieux comprise, la couleur locale

entrée dans les moeurs littéraires, c'est-à-dire le serviteur ayant rendu

tous les services qu'il pouvait rendre et qu'on avait attendus de lui,

sans reconnaissance, sans pitié, on le rejeta, et il retomba dans l'oubli

d'où l'on peut dire avec raison qu'il avait à peine achevé de sortir.

Impossible avant 1820, il devenait inutile après 1830; et ses derniers

fidèles n'eussent-ils pas mis tous leurs efforts à l'anéantir le plus

rapidement et le plus sûrement possible, il ne pouvait plus que

recommencer à végéter comme autrefois. Ses beaux jours étaient passés; il

devait s'éteindre: il s'éteignit.

Mais en disparaissant il laissait quelque chose de lui-même; et comme pour

le romantisme, les nouvelles conquêtes qu'il assurait valaient mieux que

l'instrument de ces conquêtes. C'est la mélancolie de sa destinée: les

choses dont il a aidé le développement et préparé le triomphe ont toujours

contribué, sitôt établies, et parce qu'elles étaient des manifestations

d'art d'un intérêt plus général et d'une signification plus profonde, ont

toujours contribué à son oubli et à sa ruine. Il pouvait disparaître après

tout: son existence avait été assez remplie. L'histoire ressuscitée, le

roman réaliste organisé, l'intelligence française enrichie et élargie, la

meilleure partie de l'art contemporain rendue possible: c'était une belle

oeuvre, solide et forte, pour un genre si longtemps dédaigné et toujours

traité--bien légèrement sans doute--de genre incertain et bâtard. La

carrière du roman historique a été rapide: elle n'en reste pas moins

singulièrement féconde.

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Le Roman Historique a l'Epoque Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott · 第 28 / 39 题