La «Chronique du temps de Charles IX»[29].
[Note 29: C'est le titre de la première édition (1829). La 2° (1832)
portait: _Chronique du règne de Charles IX_. On l'appelle plus communément
par abréviation: _Chronique de Charles IX_.]
D'où vient alors que, malgré leurs éminentes qualités, _les Chouans_ n'ont
jamais fait brillante figure parmi les romans historiques du XIXe siècle?
Car on les a toujours un peu considérés comme étouffés entre _Cinq-Mars_
et _la Chronique de Charles IX_. C'est qu'ils ne réalisaient
qu'imparfaitement l'idéal des romantiques. Il y a sans doute de l'histoire
dans _les Chouans_; mais cette histoire venait à peine de se faire; en
1829, c'était de l'histoire de la veille, et il lui manquait ce dont tous
les esprits étaient alors si friands, la poésie même de l'éloignement et
le charme du passé. Les personnages n'en paraissaient point assez
pittoresques: il était encore trop tôt pour sentir ce que peut offrir de
beauté le spectacle de soldats républicains en guenilles. D'un mot,
l'oeuvre manquait de perspective; elle était presque contemporaine: les
contemporains ne pouvaient la goûter pleinement. Ils ne s'y sentaient pas
assez dépaysés et il leur fallait d'autres évocations. La _Chronique_ les
leur offrait, et en abondance: on la préféra aux _Chouans_. Oeuvre
médiocre, dit-on cependant, insignifiante, presque indigne de l'auteur de
_Carmen_ et de _Colomba_, et que Mérimée lui-même n'aimait guère. C'est
possible, encore que le jugement soit bien sommaire et d'une sévérité
assurément excessive. Il n'en est pas moins certain qu'à cette oeuvre
médiocre nous sommes obligé de réserver dans cette étude la place
d'honneur[30], parce que, avec tous ses défauts, ses lacunes ou ses
faiblesses, elle demeure le chef-d'oeuvre du roman historique français à
cette période.
[Note 30: Nous rappelons que ce jugement doit être envisagé du point de vue
particulier où nous nous plaçons dans cette étude, et que la _Chronique_
ne peut en aucune manière supporter la comparaison avec _Colomba_ et
_Carmen_, à plus forte raison avec _Notre-Dame de Paris_.]
Sans être historien comme Michelet ou antiquaire comme Walter Scott,
Mérimée a toujours eu cependant du passé une curiosité très éveillée et
très vive. L'histoire, de très bonne heure, lui a été familière, et il
n'en détourna jamais ses regards. Il ne se contente pas d'ailleurs de la
connaître: il la connaît encore de la bonne façon. «Je n'aime dans
l'histoire que les anecdotes», parce qu'on est sûr d'y «trouver une
peinture vraie des moeurs et des caractères à une époque donnée». «Je
l'avoue à ma honte, je donnerais volontiers Thucydide pour des mémoires
authentiques d'Aspasie ou d'un esclave de Périclès; car les mémoires
fournissent seuls ces portraits de l'_homme_ (c'est lui qui souligne) qui
m'amusent et qui m'intéressent»; il pouvait ajouter: «... et qui sont
aussi le véritable, le seul objet du roman historique», Walter Scott nous
l'a appris depuis longtemps. Et quant à la question de ne pas défigurer
l'histoire au profit d'une politique ou d'une philosophie, on pouvait
compter sur le scepticisme de Mérimée. Catholiques ou huguenots, ligueurs
ou fidèles serviteurs du roi, il les considère tous avec la même
indifférence, pour ne pas dire avec le même mépris. De toute nécessité, la
_Chronique de Charles IX_ devait être un bon roman historique.
D'autant que chez Mérimée l'artiste égalait l'érudit. Personne n'excelle
comme lui à faire tenir tout un caractère dans un mot ou toute une
situation en quelques lignes. Cet art devient particulièrement admirable,
on l'a dit, quand il s'applique à des époques «où les passions se montrent
dans leur verdeur et leur brutalité naïve». Et c'est une de ces époques
que la _Chronique_ décrit.
Une seule et même cause explique les mérites de l'oeuvre, et c'est la
préoccupation exclusive de fidélité.
Cette préoccupation commence par réduire l'intrigue au point de la
supprimer ou presque. On ne voit pas en effet quelle pourrait bien être
ici son utilité. Tout ce qu'on lui demandera, c'est de créer un lien léger
entre les tableaux pour lesquels seuls est fait le roman. C'est l'espèce
d'intrigue du _Misanthrope_; c'est aussi celle de la _Chronique_. Elle
circule, lâche et flottante, donnant une apparence de liaison et d'unité à
des chapitres qui ne sont guère que descriptifs et dont la plupart forment
tableau: _les Reîtres, les Jeunes Courtisans, le Converti, le Sermon, un
Chef de parti, les Chevau-légers_. Le livre achevé, on se demande quel en
est le vrai sujet. Le massacre de la Saint-Barthélémy? Mais alors
l'ouvrage serait bien mal composé, et les longueurs en seraient
invraisemblables. N'aurait-on voulu que nous montrer les horreurs de la
guerre civile et les dangers du fanatisme? Mérimée sourirait de cette
explication. Reste que ce soit les amours de Diane et de Mergy. Mais
savons-nous seulement comment ces amours finissent? «Mergy se
consola-t-il? Diane prit-elle un autre amant? Je le laisse à décider au
lecteur qui, de la sorte, terminera toujours le roman à son gré.» Ce sont
les dernières lignes du livre. Évidemment l'intrigue ne compte plus. Il
était même difficile de traiter plus cavalièrement l'antique favorite.
La même raison empêchera les personnages historiques d'usurper le premier
rang. Puisqu'il ne s'agit que de donner une idée exacte de toute une
société à une époque déterminée, pourquoi les rois et les ministres et
toutes les puissances occuperaient-ils plus de place que les autres et
seraient-ils plus en vue? Leur individualité, pour peu qu'elle soit forte,
les fera plutôt négliger, et Mérimée les néglige en effet de façon fort
cavalière: lisez son _Dialogue entre le lecteur et l'auteur_.
Il en soignera d'autant plus les caractères généraux, les types
représentatifs, et tout ce qui peut donner l'impression exacte de l'époque
décrite, ce qui veut dire qu'on peut s'attendre à trouver dans la
_Chronique_ de la couleur locale. Elle abonde en effet; et même le livre
ne renferme guère autre chose.
Il faut distinguer cependant. Il y a assez peu de couleur locale
extérieure; mérite singulier, presque extraordinaire: nous sommes en 1829,
et la description sévit dans la littérature avec une effroyable intensité.
Mérimée n'en reste pas moins sobre. De pages proprement et exclusivement
pittoresques, vous n'en trouverez pas dans la _Chronique_.--Le sujet y
prêtait cependant de façon singulière!--Oui; mais la description chez
Mérimée n'a pas pour objet de faire voir; elle explique toujours; et
l'ordinaire mérite d'une explication est dans sa brièveté.
Et pourtant... Considérons par exemple le personnage de Bernard de Mergy.
Nulle part il n'est décrit en pied; mais nous apprenons successivement
qu'il monte un «bon cheval alezan» et qu'il est «assez élégamment vêtu»;
qu'il a une houssine dont il «frappe sa botte de cuir blanc»; «sa
physionomie ouverte et riante» rassure l'aubergiste, et c'est une
exclamation incrédule de l'hôte qui attirera notre attention sur son habit
«de velours vert» et sa «fraise à l'espagnole». Quand il pénètre dans la
cuisine, il salue «en soulevant avec grâce le bord de son grand chapeau
ombragé d'une plume jaune et noire». Manque-t-il au tableau une seule
touche importante? La description frappe si peu qu'on la croirait
volontairement négligée par l'auteur. Elle existe néanmoins, très nette et
à peu près complète. Mais en se disséminant, en se fragmentant, elle se
dérobe. C'est comme une ruse qui dupera le lecteur trop naïf. Mérimée eut
toujours un goût très vif pour la mystification.
Pour ce qui est de l'autre couleur locale, l'intérieure, il lui était sans
doute difficile de la dissimuler. Peut-être même trouvera-t-on qu'il
l'étale avec trop de complaisance. Ce n'est pas nous qui, en l'espèce,
aurons le courage de lui en faire un reproche.
Le monde de la cour occupant la première place dans le roman, ce sont les
moeurs de la cour que le romancier s'est attaché à reproduire.
Elles sont brillantes et frivoles. Tous les jeunes gens sont «vêtus avec
beaucoup d'élégance» et mènent grand train; leurs laquais sont «richement
habillés», et dans la rue ils marchent derrière leurs maîtres, «chacun
portant à la main, dans le fourreau, une de ces longues épées à deux
tranchants que l'on appelait des duels, et un poignard dont la coquille
était si large qu'elle servait au besoin de bouclier.» Cette jeunesse est
turbulente, tapageuse et étourdie: elle salue les femmes «bien mises, avec
un mélange de politesse ou d'impertinence,» ou prend plaisir à «coudoyer
rudement de graves bourgeois en manteaux noirs».
Insouciance, légèreté, gaîté pétulante et malicieuse, sont les moindres
défauts de nos jeunes courtisans, toujours à l'affût des ridicules et
prompts à les saisir. «Voyez-vous ce conseiller si pâle et si jaune? C'est
messire _Petrus de finibus_, en français Pierre Séguier, qui, dans tout ce
qu'il entreprend, se démène tant et si bien, qu'il arrive toujours à ses
fins... Voici l'archevêque de Bouteilles, qui se tient assez droit sur sa
mule, attendu qu'il n'a pas encore dîné.--Voici... le brave comte de La
Rochefoucauld, surnommé l'ennemi des choux. Dans la dernière guerre, il a
fait cribler d'arquebusades un malheureux carré de choux que sa mauvaise
vue lui faisait prendre pour des lansquenets.»
Mais ces hardis espiègles ont encore plus de générosité que d'esprit.
Comminges et Bernard vont avoir un duel à mort. Mergy est tout
nouvellement arrivé à Paris, et peut éprouver quelque peine à se procurer
une rapière de même longueur que celle de son adversaire. Comminges lui
dit du ton le plus simple du monde: «Je vous recommande Laurent, au
Soleil-d'Or, rue de la Ferronnerie; c'est le meilleur armurier de la
ville. Dites-lui que vous venez de ma part, et il vous accommodera bien.»
Même devant la mort, ils conservent leur insouciance et leur sourire, et
ils vont au Pré-aux-Clercs comme à un rendez-vous ou à un bal.
Deux occupations absorbent les loisirs de nos gentilshommes: la galanterie
et la garde jalouse de leur honneur. Se faire aimer d'une des beautés de
la cour, couper fièrement la gorge aux insolents rivaux qui osent lever
les yeux sur elle et faire à sa maîtresse comme un piédestal de gloire des
soupirants dont on aura triomphé sur le Pré-aux-Clercs, ils n'ont que
cette ambition et que ce rêve. Et comme ils prennent feu au moindre
soupçon exprimé sur la vertu de celle qu'ils aiment! «Cela est faux!
s'écriait le chevalier de Rheincy.--Faux! dit Vaudreuil. Et sa figure,
naturellement pâle, devint comme celle d'un cadavre... Tu mens par ta
gorge!... Je te ferai avaler le démenti jusqu'à ce qu'il t'étouffe!...» Et
voilà un bon coup d'épée de plus qu'une coquette aura attiré à un trop
naïf et trop susceptible cavalier. La galanterie est si bien un de leurs
plus constants et essentiels soucis qu'ils ne parlent guère d'autre chose.
Voyez le chapitre des _Jeunes Courtisans_ et certains détails de _l'Aveu_.
D'ailleurs on comprend l'importance dans leur vie des choses
sentimentales. S'il est vrai que le succès encourage, la confiance de nos
_raffinés_ doit être sans borne. George a l'air préoccupé et triste. «Je
gage cent pistoles, dit avec modestie un de ses compagnons, qu'il est
encore amoureux de quelque dragon de vertu. Pauvre ami! je te plains;
c'est avoir du malheur que de rencontrer une cruelle à Paris.» C'est le
ton ordinaire de leurs propos.
Ils ont beau être galants, ils sont encore plus _raffinés_. «Un raffiné
est... un homme qui se bat quand le manteau d'un autre touche le sien,
quand on crache à quatre pas de lui, ou pour tout autre motif aussi
légitime.» C'est la définition même qu'en donne Rheincy. Jamais en effet
gentilshommes n'eurent l'épiderme plus chatouilleux. Pour ramasser le gant
que la comtesse de Turgis a laissé tomber devant Mergy, Comminges pousse
assez rudement le jeune homme, trop ému à ce moment pour remarquer cette
espèce d'affront. Mais il y a dans la galerie des yeux charitables qui
veillent; et puis, pour un véritable gentilhomme, l'honneur d'un ami
n'est-il pas aussi sacré que le sien? Encore ébloui de la vision charmante
qu'il vient d'avoir, Mergy est plongé dans une rêverie profonde. On lui
frappe doucement sur l'épaule. C'est Vaudreuil qui, «le prenant par la
main, le conduisit à l'écart pour lui parler, disait-il, sans crainte
d'être interrompu». L'affaire est en effet fort grave; et rien de plaisant
comme l'importance que s'attribue Vaudreuil.
«Mon cher ami, dit le baron (c'est encore un trait de moeurs que cette
rapidité à traiter avec tant d'affection des gens que l'on connaît à
peine), vous êtes tout nouveau dans ce pays, et peut-être ne savez-vous
pas encore comment vous y conduire.--Mergy le regarda d'un air
étonné.--Votre frère est occupé et ne peut vous donner des conseils; si
vous le permettez, je le remplacerai... Vous avez été gravement offensé,
et, vous voyant dans cette attitude pensive, je ne doute pas que vous ne
songiez aux moyens de vous venger.--Me venger? et de qui? demanda Mergy,
rougissant jusqu'au blanc des yeux.--N'avez-vous pas été heurté rudement
tout à l'heure par le petit Comminges? Toute la cour a vu l'affaire et
s'attend que vous allez la prendre fort à coeur.--Mais, dit Mergy, dans
une salle où il y a tant de monde, il n'est pas extraordinaire que
quelqu'un m'ait poussé involontairement.» C'est le langage même du bon
sens, et l'art de Mérimée est admirable à dégager nettement la différence
qu'il y a entre le raisonnable Bernard et le raffiné baron de Vaudreuil.
La réplique de celui-ci est exquise et tous les mots méritent d'en être
longuement savourés; elle fait penser à certaines scènes de Molière.
«Monsieur de Mergy, je n'ai pas l'honneur d'être fort connu de vous.
(Pourquoi donc l'appelait-il son «cher ami» il n'y a qu'un instant?) Mais
votre frère est mon grand ami, et il peut vous dire que je pratique,
autant qu'il m'est possible (jamais restriction ne fut plus nécessaire en
effet), le divin précepte de l'oubli des injures. Je ne voudrais pas vous
embarquer dans une mauvaise querelle (le baron n'est que charité,
désintéressement et justice), mais en même temps je crois de mon devoir de
vous dire que Comminges ne vous a pas poussé par _mégarde_. Il vous a
poussé parce qu'il voulait vous faire affront; et, ne vous eût-il pas
poussé, il vous a offensé cependant: car, en ramassant le gant de la
Turgis, il a usurpé un droit qui vous appartenait. (L'admirable et subtil
casuiste!) Le gant était à vos pieds, _ergo_, vous _seul_ aviez le droit
de le ramasser et de le rendre...» C'est une conclusion en forme. Pour la
rendre irréfutable, il ne sera point mauvais de faire appel aux
circonstances et de les envenimer encore quelque peu. «Tenez, d'ailleurs,
tournez-vous, vous verrez au bout de la galerie Comminges qui vous montre
au doigt et se moque de vous.» L'effet de l'insinuant et charitable
discours ne se fait pas attendre. «Rien ne prouvait (à Mergy) qu'il fût
question de lui dans ce groupe (de jeunes gens qui entouraient Comminges);
mais, sur la parole de son charitable conseiller, Mergy sentit une
violente colère se glisser dans son coeur.» La page n'est pas éloignée
d'être parfaite,--et c'est la transcription exacte des moeurs de l'époque.
Ardents à s'offenser, nos héros mettent une opiniâtreté admirable à ne
jamais avouer leurs torts. Un gentilhomme n'a qu'une parole, et quand il a
donné sa parole pour un duel, ce serait se déconsidérer à tout jamais que
d'avoir même la pensée de la reprendre. Rien de plus futile, au fond, que
cette affaire de Bernard et de Comminges; il suffirait d'un mot pour la
faire évanouir, et ce mot, le frère de Mergy n'hésitera pas à le
prononcer. «Monsieur, dit-il à Comminges, je crois qu'il est de mon devoir
de faire encore un effort pour empêcher les suites funestes d'une querelle
qui n'est pas fondée sur des motifs touchant à l'honneur; je suis sûr que
mon ami réunira ses efforts aux miens.» Mais Béville, qu'il désigne, «fit
une grimace négative.» Que d'autres raisons d'ailleurs pour arrêter là les
choses! Bernard est «très jeune, sans nom comme sans expérience aux armes,
obligé par conséquent de se montrer plus susceptible qu'un autre», motif
vraiment chevaleresque et qui sent bien son gentilhomme. Au contraire, la
réputation de Comminges est faite «et son honneur n'aura rien qu'à gagner
s'il veut bien reconnaître que c'est par mégarde...» Un grand éclat de
rire arrête court le capitaine, et cette fois l'insulte directe arrive
vite. «Plaisantez-vous, mon cher capitaine, et me croyez-vous homme à
quitter le lit de ma maîtresse de si bonne heure... à traverser la Seine,
le tout pour faire des excuses à un morveux?» George riposte: «Vous
oubliez, Monsieur, que la personne dont vous parlez est mon frère, et
c'est insulter...--Quand il serait votre père, que m'importe? Je me soucie
peu de toute la famille.» Comminges, lui aussi, ne pratique pas mal «le
divin précepte de l'oubli des injures».
A toute force, cependant, cette querelle a-t-elle au moins un semblant de
raison. Que de duels moins motivés, ou plutôt tout gratuits! «Comminges,
dit Vaudreuil, mena un jour un homme au Pré-aux-Clercs; ils ôtent leur
pourpoint et tirent l'épée.--N'es-tu pas Berny d'Auvergne? demanda
Comminges.--Point du tout, répond l'autre; je m'appelle Villequier, et je
suis de Normandie.--Tant pis, repartit Comminges, je t'ai pris pour un
autre; mais, puisque je t'ai appelé, il faut nous battre. Et il le tua
bravement.» Et Vaudreuil lui-même en racontant ce bel exploit éprouve
comme un frémissement d'admiration. Comminges et Vaudreuil sont bien de
leur époque.
Ils en sont encore plus, si c'est possible, eux et tous leurs amis, par
leur façon toute particulière de comprendre et de pratiquer leur religion.
C'est évidemment la partie du tableau que Mérimée a exécutée avec le plus
d'amour. Son scepticisme y avait la partie belle: peut-être l'a-t-il prise
plus belle encore. Il y a des excès, et, ce qui est plus grave, des
invraisemblances. George de Mergy, par exemple, on l'a très bien dit, est
«un voltairien qui se trompe de siècle». Mais la malice de l'écrivain lui
a fait tout de même rencontrer quelques bonnes et dures
vérités.
La matière, à vrai dire, était admirable. C'est alors comme un froissement
perpétuel de toutes les croyances, une lutte incessante de toutes les
idées. La fermentation intellectuelle est terrible. Sur une religion
battue en brèche, une religion nouvelle cherche à s'élever, et le
spectacle seul de cette rivalité devait suffire à jeter quelques esprits
dans le doute. Chaque jour, d'ailleurs, élargit les horizons de la pensée.
C'est la fin du moyen âge et l'aurore des temps nouveaux. Quelles
secousses les esprits ont-ils pu recevoir de ce tressaillement universel?
Quels changements mystérieux se sont opérés dans les urnes et de quelles
secrètes angoisses se sont-elles tout d'un coup senties saisir? Ou, si ces
profondeurs sont trop troublantes et trop obscures, quelle importance
avait alors la religion dans les actions des hommes? Comment le sentiment
s'en était-il altéré ou même corrompu? A quelles pensées profanes,
superstitieuses ou criminelles, se mêlait-elle quelquefois? Et quels
caractères particuliers les passions pouvaient-elles recevoir de ce
mélange? Mérimée n'a guère traité que les questions de ce dernier ordre,
rapetissant comme à plaisir un grand sujet, n'osant pas envisager le côté
sérieux et profond des choses, comme l'avait fait, quoique la matière en
fût bien moins large et intéressante, Walter Scott dans les _Puritains_.
Mais après tout, si réduit soit-il, ce dessein n'a pas été trop mal
réalisé, et la peinture des moeurs religieuses est loin d'être ce que la
_Chronique_ offre de moins excellent.
Elle est d'abord d'une variété remarquable. Que religion et débauche
puissent cohabiter dans le même coeur, le baron de Vaudreuil en est un
assez bon exemple. «Béville, il vous arrivera malheur pour vos mauvaises
railleries des choses sacrées.--Voyez un peu cette mine de saint, dit
Béville à Mergy: c'est le plus fieffé libertin de nous tous, et pourtant
il s'avise de temps en temps de nous prêcher.--Laissez-moi pour ce que je
suis, Béville, dit Vaudreuil; si je suis libertin, c'est que je ne puis
dompter la chair; mais du moins, je respecte ce qui est respectable».
C'est avoir la conscience accommodante. Il se pourrait cependant qu'il n'y
eût que formalisme et routine dans ce singulier respect. La prière qu'en
se mettant à table notre personnage récite «à voix basse et les yeux
fermés» induirait en tentation de le croire. «_Laus Deo, pax vivis,
salutem defunctis, et beata viscera Virginis Mariae quae portaverunt
AEterni Patris Filium_!» Il ne sait pas trop «ce que cette prière veut
dire»; mais une une de ses tantes, dont il la tient, «s'en est toujours
bien trouvée», et, depuis qu'il «s'en sert» lui-même, il n'en a vu «que de
bons effets». Il aurait vraiment bien tort de ne pas la continuer.
Les convictions religieuses du baron de Vaudreuil ne sont pas bien
profondes; celles de Béville ont encore plus de légèreté et
d'inconsistance; et, circonstance particulièrement aggravante, elles
attendent l'agonie du pauvre gentilhomme pour s'étaler dans toute leur
faiblesse. «George, mon camarade, dit Béville d'une voix lamentable,
dis-moi donc quelque chose; nous allons mourir... c'est un terrible
moment!... Est-ce que tu penses encore maintenant comme tu pensais quand
tu m'as converti à l'athéisme?--Sans doute; courage! dans quelques moments
nous ne souffrirons plus.--Mais ce moine me parle de feu... de diable...
que sais-je, moi?... mais il me semble que tout cela n'est pas
rassurant.--Fadaise!--Pourtant, si cela était vrai?» Cette invraisemblable
discussion se poursuit encore quelques instants, et Béville finit par où
il est visible qu'il aurait dû commencer tout de suite. «Allons, mon père!
faites-moi dire mon _Confiteor_, et soufflez-moi, car je l'ai un peu
oublié.» Et il meurt «en bon catholique». Il y a eu sans doute, au XVIe
siècle, des morts à la Béville. L'excès, néanmoins, est ici trop sensible,
et le libre penseur a fait tort à l'historien.
Le portrait de frère Lubin vaut mieux. Le vigoureux dessin et la belle
couleur! Mais surtout la parfaite ressemblance! Son ironie et son
scepticisme devaient ici servir, et admirablement, Mérimée. A voir
seulement ce «gros homme, à la mine réjouie et enluminée», à n'entendre
que les propos qu'il tient avec quelques-uns de ses auditeurs avant de
paraître en chaire, on devine le fond de son éloquence. Et en effet, par
sa conception de la religion vulgaire, épaisse, presque toute matérielle,
frère Lubin réalise assez bien le type des prédicateurs d'alors. Il en est
l'expression parfaite par la forme même de ses sermons. Imprévu de
l'exorde, subtilité des divisions, hardiesses et libertés qui vont jusqu'à
l'indécence, un mélange incroyable de bouffissure et de platitude, de
grossièreté et de préciosité, le tout si parfaitement conforme au goût du
temps que protestants et catholiques applaudissent toujours à l'envi: la
peinture n'est pas simplement vivante, elle est éclatante de vérité. Frère
Lubin est un type, comme Frère Tuck, et Mérimée a bien fait d'en présenter
de façon si vive la joyeuse et bouffonne silhouette.
Mais la création qui, de ce côté, reste encore et de beaucoup la plus
originale, la plus hardie et la plus vraie, est celle de la comtesse Diane
de Turgis. Il y a chez elle une naïveté d'inconscience, une candeur
d'immoralité vraiment admirables. Ce n'est évidemment pas la belle âme de
Bernard de Mergy qui l'a séduite, et le jeune cavalier doit son foudroyant
succès à des qualités moins immatérielles. C'est cependant à cette âme
qu'elle pense tout de suite, c'est cette âme qu'elle a soif, et tout de
suite, de sauver. Son premier entretien avec Bernard ressemble assez
exactement à une controverse théologique. «Exposer sa vie n'est rien; mais
vous exposez plus que votre vie,--votre âme... Vous allez jouer un vilain
jeu. Une éternité de souffrances sur un coup de dé; et les six sont contre
vous!» Pour le préserver des atteintes possibles de l'épée du _raffiné_
Comminges, elle lui donne une relique. La relique sera efficace; mais elle
ne sauvera jamais que la vie de Mergy, et c'est de son salut éternel que
Diane paraît exclusivement avide. Il faudra, pour arriver à cette fin, un
présent bien plus considérable, bien plus précieux que la «petite boîte
d'or très plate» qu'elle vient d'offrir au jeune homme. «Monsieur Bernard,
dit la comtesse d'une voix émue,... n'y a-t-il aucun moyen de vous
toucher? Vous convertirez-vous enfin, grâce à moi?... Dites-moi
franchement... Si une femme... là... qui aurait su...» Elle s'arrêta. «Oui;
est-ce que... l'amour, par exemple?... Mais soyez franc! parlez-moi
sérieusement... Oui, est-ce que l'amour que vous auriez pour une femme
d'une autre religion que la vôtre, est-ce que cet amour ne vous ferait pas
changer?... Dieu se sert de toute sorte de moyens.»
A plus forte raison ne les négligera-t-elle pas elle-même. Elle commence
par les prodiguer. Mais en dépit de tant de générosité, malgré son
habileté à choisir pour «argumenter» contre Bernard «les instants où il
avait le plus de peine à lui refuser quelque chose», la conversion du
jeune homme se fait bien attendre, et ces retards mettent à la torture une
âme naturellement charitable et dévouée jusqu'au plus complet sacrifice.
«Cher Bernard, lui disait-elle un soir, appuyant sa tête sur l'épaule de
son amant, tandis qu'elle enlaçait son cou avec les longues tresses de ses
cheveux noirs; cher Bernard, tu as été aujourd'hui au sermon avec moi. Eh
bien! tant de belles paroles n'ont-elles produit aucun effet sur ton
coeur. Veux-tu donc rester toujours insensible?» Et comme le jeune homme y
paraît en effet tout disposé: «Va, dit-elle avec un peu de tristesse, je
vois bien que tu ne m'aimes pas comme je t'aime; si cela était, il y a
longtemps que tu serais converti.» Elle continue dans un redoublement
d'ardeur: «Si je pouvais te sauver, que je serais heureuse! Tiens,
Bernardo, pour te sauver, je consentirais à doubler le nombre des années
que je dois passer en purgatoire.» Et ses transports allant toujours
augmentant: «Oui... Si je pouvais sauver ton âme, tous mes péchés me
seraient remis; tous ceux que nous avons commis ensemble, tous ceux que
nous pourrons commettre encore... tout cela nous serait remis. Que dis-je?
nos péchés auraient été l'instrument de notre salut!--En parlant ainsi,
elle le serrait dans ses bras de toute sa force.» La situation est d'un
comique profond qu'en vrai _dilettante_ de l'ironie Mérimée savoure à
longs traits et délicieusement, et dont il fait bien goûter au lecteur la
saveur singulière. La figure n'est pas seulement vivante: Diane a dû
exister, et il est certain que l'époque de Charles IX a connu de ces
étranges soeurs d'Éloa, qui commencent par leur propre chute l'oeuvre de
rédemption.
C'est ainsi que la fidélité des moeurs fait, exclusivement, tout l'intérêt
de la _Chronique_. Il serait facile de montrer maintenant qu'elle explique
l'organisation intime de l'oeuvre et des détails qui paraissent d'abord
inutiles. Si des deux frères l'un est resté fidèle à sa religion et si
l'autre a abjuré en faveur du catholicisme, c'est pour rendre plus
vraisemblables, plus douloureuses et aussi plus inutiles, les discussions
qu'ils pourront avoir au sujet de leur foi; c'est encore pour amener le
dénoûment et en centupler l'horreur. Il fallait de même que les deux
amants fussent de religion différente et que ce fût Diane qui professât le
culte catholique. Et ainsi du reste.
Il n'est pas jusqu'aux plus minces détails qui ne puissent se réclamer du
même principe. Le chapitre des _Reîtres_ en offre de bien intéressants
exemples. Cette scène d'auberge n'est rattachée à l'ouvrage que par des
liens assez lâches. Mergy y est fort honnêtement dépouillé de son argent
et on lui enlève aussi, de façon fort civile, son bon cheval alezan: en
quoi la conduite du roman peut-elle en dépendre? Dès son arrivée à Paris
notre étourdi n'est-il pas abondamment pourvu, et du nécessaire et même du
superflu? Supprimez le chapitre, la composition y gagnera; mais nous y
perdrons un des plus jolis Téniers du roman historique; tout un caractère
de l'époque rentrera dans l'ombre, et nous comprendrons moins tout ce que
les pauvres aubergistes et les malheureux paysans, ce qui veut dire le
peuple, avaient à souffrir de la rude et impitoyable soldatesque d'alors.
Or, le peuple tient sa place dans la _Chronique_. On le vole, on le ruine,
et quand il réclame, c'est une manière de paiement assez usitée que de le
rouer de coups. Mais, si on ne le ménage pas, il ne ménage guère à son
tour quand en vient l'occasion: relisez le _Vingt-quatre août_ et les
_Deux Moines_.
Le roman historique réalisait ainsi chez nous son premier chef-d'oeuvre,
et la future école avait un de ses premiers modèles.
En effet, tandis que les classiques s'efforçaient toujours, à travers les
modifications que les pays, les temps et les circonstances peuvent
apporter aux sentiments et aux passions des hommes, d'atteindre à ce que
ces passions et ces sentiments conservent de permanent, d'immuable et
d'éternel, c'est au contraire à l'expression de l'accidentel et du relatif
que les novateurs devaient borner les efforts de leur art. Plus simplement,
à la place de la vérité humaine, ils devaient mettre la vérité locale. La
_Chronique_ réalisait assez bien ce nouvel idéal. L'affection mutuelle de
George et de Bernard n'est point analysée pour elle-même, mais dans les
modifications particulières que lui fait éprouver la différence de
religion des deux frères. Que savons-nous du caractère de Diane de Turgis
et de son amour pour Mergy? C'est un amour violent et passionné, sans
doute. Que de nuances cependant peuvent distinguer cette passion et cette
violence! Hermione est violente, mais pas à la façon de Roxane, et la
passion de Roxane ne ressemble guère à celle de Phèdre. Quelle est la
nature de l'amour de Diane? Mérimée n'a même pas songé à se le demander:
il a seulement écrit le chapitre du _Catéchumène_, c'est-à-dire qu'il
s'est contenté d'attirer notre attention sur ce singulier mélange de
prosélytisme religieux et de passion, de préoccupations de salut éternel
et d'abandon aux voluptés terrestres, qui n'a guère pu se rencontrer que
dans une femme du XVIe siècle. Il semble assez difficile en effet de
dépayser Diane.
Tous ces personnages cependant, si particuliers soient-ils, retiennent
encore une large part d'humanité. Ici encore, comme dans tout le reste ou
à peu près, la juste mesure a été atteinte; l'équilibre est parfait. Il va
se rompre presque aussitôt, et _Notre-Dame de Paris_ va marquer avec éclat
la première étape de la décadence.