CHAPITRE III

De «Cinq-Mars» à la «Chronique de Charles IX».

De ces leçons le roman historique ne devait pas profiter tout d'abord.

C'est ici une période fort peu intéressante de son histoire. Les oeuvres

abondent, comme de raison; mais les belles oeuvres, ou même les oeuvres

sérieuses et qui méritent un moment d'attention, y sont par contre fort

rares. _Les Chouans_ mis à part, elles ne vaudraient même pas d'être

signalées, si nous ne considérions comme de notre devoir de tracer, au

moins à larges traits, l'histoire du genre.

Deux raisons justifient ce rapide développement. D'abord, on continue à

aimer l'histoire, et c'est d'elle,--sans succès, il est vrai,--mais c'est

d'elle tout de même qu'on emprunte la matière de l'ouvrage d'art. Puis, il

fallait que le roman historique s'imposât dès lors avec une singulière

puissance, pour faire accepter des pauvretés comme _Philippe de Flandre ou

les Prisonniers du Louvre, Jeanne la Folle_ ou _Haldan de Knüden,

manuscrit danois du XVe siècle_. Que de telles oeuvres aient pu obtenir

les honneurs seulement de la lecture,--et nous savons qu'elles ont eu du

succès, comme tant d'autres d'ailleurs,--c'est la meilleure preuve et que

le roman historique avait alors une vitalité admirable et qu'aucune forme

littéraire ne pouvait mieux convenir aux imaginations. Ces motifs sont

peut-être suffisants pour nous justifier de parler un instant du

_Fray-Eugenio_ de Mortonval ou du _Roi des Montagnes_ de Barginet.

«Voici encore un roman politique, un plaidoyer pour le trône contre

l'autel, un conseil donné aux rois de s'affranchir du joug des prêtres:

leçon inutile, faite sans bonne foi, accueillie comme elle le mérite.» Le

rédacteur du _Globe_ a raison: «_Fray-Eugenio_ n'est qu'un pamphlet.» «Le

peuple espagnol ne paraît nulle part» dans ce livre. Et qu'y viendrait-il

faire en vérité? Mortonval, auteur du _Tartufe moderne_, a-t-il pour objet

de ressusciter devant nous l'Espagne du XVIIe siècle? et par une peinture,

sinon profonde, au moins exacte, de l'esprit et du caractère de la nation

espagnole, de nous expliquer que l'Inquisition ait pu s'acclimater dans ce

pays et y vivre si longtemps? Car enfin «un auto-da-fé a ses conditions

comme toutes choses. Cette barbarie absurde fait nécessairement partie

d'un système complet de civilisation qui la rend possible. C'est ce que

l'auteur d'_Eugenio_ ne nous paraît pas assez comprendre.» Il y avait

cependant matière à un beau roman historique. Mortonval ne l'essaie même

pas, et il court tout de suite à son véritable sujet, c'est-à-dire à la

satire violente et déclamatoire. Ce n'était pas la peine en vérité de

mettre «tant de temps et de soins» à compulser les documents authentiques;

car il a lu des relations et des mémoires. Il faut louer la conscience de

Mortonval et regretter qu'elle l'ait si mal servi.

Cependant, tout Mortonval qu'on soit, on n'écrit pas impunément après

Walter Scott. Il y a par endroits comme des échos de la narration

écossaise, et des bouts de dialogue ne manquent pas de naturel. C'est peu,

évidemment; mais il faut avoir lu d'un trait les quatre volumes de _Fray

Eugenio_ pour comprendre le plaisir que peuvent donner quelques lignes qui

ne soient pas exclusivement mauvais goût, monotonie, froideur ou style

ampoulé et déclamatoire.

A Barginet, de Grenoble,--c'est ainsi qu'il signait ses romans,--nous ne

pouvons accorder aussi qu'une mention rapide. Il est intéressant cependant;

car il ne se contente pas d'emprunter sa manière à l'Écossais, il l'imite

encore jusque dans sa matière; et tout ainsi que les «Waverley Novels»

nous décrivaient les moeurs des Highlands, les_Dauphinoises_, la_Cotte

rouge ou l'insurrection de 1626_ et le _Roi des Montagnes ou les

Compagnons du Chêne, tradition dauphinoise du temps de Charles VIII_ nous

feront connaître celles des Terres-Froides. C'était une intéressante

innovation. L'auteur n'avait malheureusement pas assez de talent pour se

faire lire. Le _Roi des Montagnes_ a beau n'être qu'une mosaïque de Walter

Scott: il se pourrait qu'aux yeux de la postérité la recommandation fût

encore insuffisante.

Bouginet, de Grenoble, a cependant gagné à s'être rendu familiers

_Rob Roy_, _Quentin Durward_ et _Ivanhoe_.

Le tournoi du premier volume se laisse lire, égayé qu'il est par les

réflexions des paysans et des bourgeois, comme celui d'Ashby par les

réflexions des Normands et les bouffonnes saillies de Wamba; la narration

en est pleine de mouvement et d'animation. Ce n'est pas que tout y soit

remarquable; il y a encore des couleurs fausses, des mouvements peu

naturels ou forcés: l'ensemble n'en produit pas moins une impression

satisfaisante.

Plus encore que le récit, le dialogue témoigne de l'heureuse influence

qu'a subie l'auteur. Il est vif en général, bien conduit, ne manque ni

d'à-propos, ni d'intérêt, et nous y retrouvons, pour la première fois, un

assez fidèle écho de la voix des foules d'_Ivanhoe_ ou de _Kenilworth._

«Que Dieu, continua un autre bourgeois, que Dieu allonge la corde

qui a servi à pendre Olivier le _Diable_, afin qu'elle puisse

rendre le même office à tous les bayles de la province.

«C'est cela, mes bonnes oies grasses de la ville, répondit le

fonctionnaire avec véhémence, criez contre la mémoire du roi Louis,

et vous verrez qui paiera les frais de ces tournois. Mais, dites-moi,

mon brave ami, les trompettes ne sonnent plus; suivant toute

apparence, les nobles chevaliers sont las de s'assommer; que fait

le roi dans ce moment?

«Par Notre-Dame de Bon Secours! dit le colporteur... Voici un

seigneur qui lui remet un parchemin roulé.

«Bon, bon, que Dieu le bénisse! regardez toujours au nom de tous

les saints.

«Huchez-le sur votre balle, l'ami, s'écria un des bourgeois

obstinés, et après cela vous pourrez le montrer pour de l'argent.

«Bien trouvé, maître, crièrent en riant les voisins du pauvre bayle.

«Vous ne diriez pas cela partout ailleurs, répondit le colporteur,

sans que vos peaux d'âne ne sentissent le poids d'un bâton.

_(Le Roi des Montagnes_, vol. I, p. 72.)

On dirait une traduction de Walter Scott, et c'en est une, ou à peu près.

Un an après le _Rob Roy_ du Dauphiné paraissaient _les Chouans_. C'était

encore une étude de moeurs provinciales; mais elle portait cette fois le

nom de Balzac.

Tous les critiques ont signalé l'influence et l'imitation de Walter Scott

dans la première oeuvre qu'ait avouée le grand romancier. Les critiques

ont raison: _les Chouans ou la Bretagne en 1799_ ne sont qu'un roman

historique exécuté avec les procédés mêmes d'_Ivanhoe_. La vérification en

est aisée. Il sera aussi facile de constater que c'est surtout de cette

intelligente imitation que viennent les progrès qu'entre 1826 et 1829 le

genre a pu réaliser.

Tout d'abord, l'oeuvre ne dément pas le titre, et le titre est

significatif. C'est bien une peinture de la Bretagne en 1799 que

l'écrivain a voulu nous donner, plutôt que le spectacle des amours

inquiètes du jeune chef pour Marie de Verneuil et des intrigues de

Corentin. On peut trouver cependant que, dans ce livre, ces amours et ces

intrigues tiennent une grande place. C'est constater simplement que Balzac

est déjà là tout entier, peintre incomparable de la passion et ami des

folles intrigues, auteur des _Illusions perdues_ et du _Père Goriot_, et

aussi de l'_Histoire des Treize_ et de la _Dernière incarnation de

Vautrin_. Mais, quelque importance que finisse par y prendre l'intrigue,

_les Chouans_ n'en conservent pas moins, et avant tout, un intérêt

historique profond. La Bretagne pendant la Révolution, ses antipathies

profondes pour le nouveau régime, l'universelle résistance aux armées

comme aux institutions républicaines, la guerre contre les bleus prêchée

comme une croisade et une guerre sainte, voilà bien le sujet principal du

roman, et qui domine tout de même le marquis de Montauran, Mlle de

Verneuil et leurs tragiques et romantiques amours. Comme dans _Ivanhoe_ ou

_Quentin Durward_, passions et intérêts particuliers disparaissent ici

pour faire place aux intérêts et aux passions de tout un peuple. Si c'est

là une des conditions essentielles du roman historique de Walter Scott,

_les Chouans_ la remplissent assez bien, et l'Écossais pouvait facilement

se reconnaître dans l'oeuvre française. Il pouvait même s'y mieux

reconnaître que dans _Cinq-Mars_. Pour beaucoup de raisons, dont la

principale était que Balzac avait un autre sentiment de la réalité et de

la vie qu'A. de Vigny, le milieu, dans _les Chouans_, devait être établi,

et avec une puissance singulière, dans sa vérité abondante et sa

complexité touffue. Il faut lire, tout au commencement de l'ouvrage, le

long passage que l'écrivain consacre à l'étude du passé, des moeurs, du

sol même de la Bretagne, et voir comment, et du premier coup, l'ouvrage

est définitivement situé. Walter Scott n'apportait pas plus de scrupules à

nous faire comprendre les Highlands.

La peinture des moeurs bretonnes est naturellement plus détaillée et plus

forte encore. Décrire les moeurs a toujours été le triomphe de Balzac: le

jeune romancier inaugure brillamment sa carrière. L'esprit de toute une

province revit dans _les Chouans_. Enthousiasme religieux poussé jusqu'au

plus aveugle fanatisme, la cause de la Bretagne confondue avec la cause

même de Dieu, des gars qui attendent avec impatience la fin de la messe

pour aller envoyer dans les corps des bleus les balles que le recteur a

bénies, les femmes mêmes et les jeunes filles prêtant leurs sourires et

leurs grâces à l'oeuvre sainte d'extermination: n'est-ce point la

physionomie d'un pays bien distincte et à une époque bien précise? Et

quelles figures vivantes que celles des personnages en qui s'incarne

l'esprit même de la race, Coupiau, Pille-Miche, Marche-à-Terre et surtout

l'abbé Gudin!

Le prône de Marignay est un chef-d'oeuvre; c'est comme le centre du roman,

la partie qui explique toutes les autres, d'où les autres partent et où

elles viennent aboutir. «Mes très chers frères, nous prierons d'abord pour

les trépassés: Jean Cochegrue, Nicolas Laferté, Joseph Brouet, François

Parquoi, Sulpice Coupiau, tous de cette paroisse et morts des blessures

qu'ils ont reçues au combat de la Pèlerine et au siège de Fougères... _De

profundis_... Ces défenseurs de Dieu vous ont donné l'exemple du devoir...

C'est de votre salut, chrétiens, qu'il s'agit. C'est votre âme que vous

sauverez en combattant pour la religion et pour le roi. Sainte Anne

d'Auray m'est apparue elle-même avant-hier, à deux heures et demie. Elle

m'a dit comme je vous le dis: «Tu es un prêtre de Marignay?--Oui, madame,

prêt à vous servir.--Eh bien, je suis sainte Anne d'Auray, tante de Dieu à

la mode de Bretagne. Je suis toujours à Auray et encore ici, parce que je

suis venue pour que tu dises, aux gens de Marignay qu'il n'y a pas de

salut à espérer pour eux, s'ils ne s'arment pas. Aussi, leur refuseras-tu

l'absolution de leurs péchés, à moins qu'ils ne servent Dieu. Tu béniras

leurs fusils, et les gars qui seront sans péché ne manqueront pas les

bleus, parce que leurs fusils seront sacrés. D'ailleurs, chaque bleu jeté

par terre vaut une indulgence, etc...» Ce n'est pas la violence de Balfour

de Burley des _Puritains_, mais le sermon de l'abbé Gudin est tout aussi

caractéristique.

Puisqu'il y a des gars et des bleus, des républicains et des royalistes,

aux moeurs des uns devront s'opposer les moeurs des autres: Gérard, Merle,

Hulot, et leurs soldats ne sont pas moins nettement dessinés, ni moins

expressifs que le marquis de Montauran et ses chouans.

Pour ne parler que de lui, Hulot est le véritable soldat des premières

armées de la République, intrépide, ne connaissant que son devoir et la

consigne, plein d'admiration déjà pour celui qui sera un jour Napoléon,

mettant au-dessus de tout la gloire militaire et croyant naïvement que

tout doit s'incliner devant une baïonnette française. Il a les manières

rudes, la voix brève et impérieuse, premier modèle de ces immortels

«grognards», avec lesquels l'empereur allait bientôt conquérir l'Europe.

A la montée de la Pèlerine, sa compagnie ne marche pas à son gré. «Que

diable ont donc tous ces muscadins-là? s'écria-t-il d'une voix sonore. Nos

conscrits ferment le compas au lieu de l'ouvrir!» Personne ne possède plus

que lui «l'art de parler la langue pittoresque du soldat». «Il ne faut pas

que de bons lapins comme nous se laissent embêter par des chouans, et il y

en a ici, ou je ne me nomme pas Hulot. Vous allez, à vous quatre, battre

les deux côtés de cette route. Le détachement va filer le câble. Ainsi,

suivez ferme, tâchez de ne pas descendre la garde, et éclairez-moi cela

vivement!» Sa colère d'avoir laissé échapper le gars lui souffle des

expressions encore plus pittoresques. «Il y a donc quelquefois du bonheur

à n'être qu'une bête comme moi?... Tonnerre de Dieu! Si je rencontre le

gars, nous nous battrons corps à corps, ou je ne me nomme pas Hulot; car,

si ce renard-là me l'amenait à juger, je croirais ma conscience aussi sale

que la chemise d'un jeune troupier qui entend le feu pour la première

fois.»

Ceux qui «ne sortent pas des rangs» comme lui ne lui inspirent que mépris

et pitié. «Je ne suis jamais allé à l'école, répliqua brusquement le

commandant. Et de quelle école sors-tu donc, toi?--De l'Ecole

polytechnique.--Ah! ah! oui, de cette caserne où l'on veut faire des

militaires dans des dortoirs!» Et il est encore plus sévère pour la

diplomatie et les intrigues des _muscadins_ de Paris, dont il ne comprend

ni la portée ni la finesse. «Ne nous recommandent-ils pas les plus grands

égards pour leurs damnées femelles? Peut-on déshonorer de bons et braves

patriotes comme nous en les mettant à la suite d'une jupe! Oh! moi, je

vais droit mon chemin et n'aime pas les zigzags chez les autres. Quand

j'ai vu à Danton des maîtresses, à Barras des maîtresses, je leur ai dit:

«Citoyens, quand la République vous a requis pour la gouverner, ce n'était

pas «pour autoriser les amusements de l'ancien régime.» «Vous me direz à

cela que les femmes...? Oh! on a des femmes! c'est juste. À de bons lapins,

voyez-vous, il faut... de bonnes femmes. Mais assez causé quand vient le

danger. À quoi donc aurait servi de balayer les abus de l'ancien temps, si

les patriotes les recommençaient? Voyez le premier consul, c'est là un

homme: pas de femmes, toujours à son affaire. Je parierais ma moustache

gauche qu'il ignore le sot métier qu'on nous fait faire ici.»

Veut-on voir maintenant comment cette intelligence simple sait comprendre

et résumer une situation? «Nos armées sont battues sur tous les points,

reprit Hulot en étouffant sa voix de plus en plus. Les chouans ont

intercepté deux fois les courriers, et je n'ai reçu mes dépêches et les

derniers décrets qu'au moyen d'un exprès envoyé par Bernadotte, au moment

où il quittait le ministère. Des amis m'ont heureusement écrit

confidentiellement sur cette débâcle. Fouché a découvert que le tyran

Louis XVIII a été averti par des traîtres de Paris d'envoyer un chef à ses

canards de l'intérieur. On pense que Barras trahit la République. Bref,

Pitt et les princes ont envoyé, ici, un ci-devant... qui voudrait, en

réunissant les efforts des Vendéens et ceux des chouans, abattre le bonnet

de la République. Ce camarade-là a débarqué dans le Morbihan, je l'ai su

le premier, je l'ai appris aux malins de Paris; _le Gars_ est le nom qu'il

s'est donné. Tous ces animaux-là, dit-il en montrant Marche-à-Terre,

chaussent des noms qui donneraient la colique à un honnête patriote, s'il

le portait. Or, notre homme est dans ce district... Mais on n'apprend pas

à un vieux singe à faire la grimace, et vous allez m'aider à ramener mes

linottes à la cage, _et pus vite que çà!_ Je serais un joli coco si je me

laissais engluer comme une corneille par ce ci-devant qui arrive de

Londres sous prétexte d'avoir à épousseter nos chapeaux!»

Tous ces traits ne forment-ils pas une physionomie singulièrement vivante

et attachante? Hulot, du reste, est plus qu'une physionomie, c'est un

type. Il rappelle Cédric, c'est-à-dire qu'en lui revit toute la

physionomie, sinon d'une époque, au moins d'une partie de cette époque.

Tout en restant nettement particulière, la figure a un caractère général;

elle est éminemment représentative. C'est le premier portrait vigoureux

qu'ait dessiné Balzac; il pouvait en faire hommage à Walter Scott; Hulot

n'est que le frère--ou le fils--des héros principaux des «Waverley Novels».

A ces figures de premier plan, ajoutez les personnages secondaires,

Coupiau, Galope-Chopine et Marche-à-Terre, du côté des Chouans; le

capitaine Gérard, Merle, Beau-Pied et la Clef-des-Coeurs, du côté des

républicains; au milieu de ces rudes et énergiques physionomies, placez

Corentin en _incroyable_, le regard aigu, inquisiteur, le visage

impénétrable et tout pétri de finesse; ajoutez cette «jeune dame noble,

jetée par de violentes passions dans la lutte des monarchies contre

l'esprit du siècle et poussée par la vivacité de ses sentiments à des

actions dont pour ainsi dire elle n'était pas complice», jouant, «comme

beaucoup de femmes» alors, un rôle «héroïque ou blâmable dans cette

tourmente»; voyez le chef de l'insurrection, le marquis de Montauran, si

bien déguisé qu'il faut l'oeil infaillible du policier Corentin pour le

reconnaître sous les divers costumes dont il s'affuble et sous les

diverses professions qu'il s'attribue; entendez ses compagnons et ses amis

qui se donnent pour les plus fidèles tenants de la cause royaliste, lui

demander une part des dépouilles d'un adversaire qui n'est pas encore

abattu, tandis que les Chouans, endoctrinés par l'abbé Gudin, ne pensent

qu'à viser juste, quittes à soulager les bleus de leurs habits et de leur

monnaie, une fois qu'ils les auront couchés par terre: toutes ces

convoitises et ces intrigues, cette foi naïve et cet amour du pillage, ces

égoïsmes et ces désintéressements, ces révoltés affiliés à l'association

du Sacré-Coeur, ce mélange incroyable de bals et de chapelets, tous ces

traits marquent une époque, lui impriment un caractère particulier et la

fixent pour toujours dans le souvenir. «La bordure» du roman est aussi

«exacte» que pourra l'exiger plus tard Sainte-Beuve; le fond en est aussi

large, aussi solide, aussi historique, plus historique même que dans

_Ivanhoe_, et peut-être n'est-il pas téméraire d'affirmer que si Balzac

avait «persévéré», ou s'il avait pu «persévérer», c'est avec lui que la

France aurait enfin trouvé son Walter Scott[27].

[Note 27: Là-dessus on nous a prêté le regret ingénu que Balzac se soit

détourné si tôt d'un genre où ses débuts avaient été si brillants. Sans

compter qu'elle n'aurait rien de particulièrement flatteur pour nous,

l'insinuation est encore toute gratuite. On n'a donc pas lu la suite, et

notamment la page 154? Il nous paraît difficile cependant d'être plus

explicite.]

Car--il est à peine besoin de le faire remarquer, et c'est une conséquence

nécessaire, assez visible au surplus, de tout ce que nous avons dit

jusqu'ici--la couleur locale extérieure, dans _les Chouans_, est aussi

exacte, aussi parfaite que la couleur locale intérieure. Costumes et

façons des gars et des bleus sont tout aussi détaillés que leurs moeurs ou

leurs sentiments, et avec la même netteté et la même justesse. On sait les

soins minutieux que Balzac a toujours apportés à décrire les divers

milieux où s'agitent ses personnages, et les habits qu'ils portent, et les

maisons qu'ils habitent, et dans ces maisons leurs pièces préférées. On

trouve déjà ici la même attention et la même sollicitude,--et on voit

assez où il en a pris le modèle.

C'est une qualité qui éclate dès la première page. «Ce détachement (de

paysans et de bourgeois) divisé en groupes plus ou moins nombreux, offrait

une collection de costumes si bizarres et une réunion d'individus

appartenant à des localités ou à des professions si diverses, qu'il ne

sera pas inutile de décrire leurs différences caractéristiques pour donner

à cette histoire les couleurs vives auxquelles on met tant de prix

aujourd'hui; quoique, selon certains critiques, elles nuisent à la

peinture des sentiments.» Nous connaissons un au moins de ces critiques,

et c'est Stendhal. Mais Balzac ne croit pas qu'une vérité puisse porter

préjudice à l'autre et la preuve en est qu'il consacre tout de suite deux

grandes pages à décrire «les différences caractéristiques» de ses futurs

héros.

Chez lui d'ailleurs, comme chez Walter Scott, c'est plus qu'un procédé,

c'est une méthode. Un personnage ne se présente jamais, dût son rôle

rester toujours insignifiant, que le romancier ne nous décrive aussitôt sa

physionomie et son costume. Il serait long et inutile d'en citer des

preuves. On les trouvera à la page 10 pour le portrait de

Marche-à-Terre[28], caressé avec le même amour que les portraits de Gurth

et de Wamba, qu'il rappelle en plus d'un point; à la page 31, pour le

jeune chef; à la page 61, pour le costume, très détaillé aussi, de

Corentin; à la page 71, pour le marquis de Montauran, peint en pied cette

fois et non plus sous l'équipement d'un gars, mais en tenue d'élève de

l'École polytechnique; et on lira enfin les pages 77 et 223 si on est

curieux de savoir quelle différence de beauté peut offrir Mlle Marie de

Verneuil en toilette de bal ou en simple costume de voyage.

[Note 28: Édition Calmann-Lévy, 24 volumes.]

Vigny avait essayé de mettre le peuple en scène et de lui donner la place

à laquelle il avait droit dans les mouvements avant-coureurs de la Fronde.

Vigny avait échoué. Tout prédisposait Balzac à y réussir, sa nature aussi

bien que son talent. Tempérament vulgaire ou même grossier, n'ayant rien

des délicatesses ou des dégoûts raffinés d'un grand seigneur, mais

«peuple», comme disait déjà La Bruyère, de nature et d'instinct;--d'un

talent admirable et sans rival pour saisir et fixer ce que les sentiments

humains ont de plus largement et de plus franchement populaire; aussi vrai,

aussi saisissant dans ses analyses des gens du commun que prétentieux,

insupportable et faux dans ses portraits de marquis ou de duchesses;

--excellant enfin à traduire ces vulgarités dans des scènes plantureuses,

toutes grouillantes et fourmillantes de vie comme des kermesses flamandes,

il devait être un des premiers à faire parler le peuple comme nous avons

vu qu'il sait parler dans les romans écossais. Aussi la foule est-elle ici

tout de suite en scène, et la compagnie du capitaine Hulot s'offre-t-elle

dès le début à nos regards.

Et il est visible que l'écrivain est de coeur avec ces braves gens qui

défendent, en maugréant quelque peu, les intérêts de la République

naissante. Il ne fait point rire à leurs dépens, il ne remarque pas qu'ils

sont sales, déguenillés, ou s'il fixe un instant notre attention sur leurs

accoutrements misérables, c'est pour nous les faire plaindre ou même

admirer. Il nous les montre cheminant,--gaîment en général,--dans un pays

difficile, tout en ravins et en fondrières, et oubliant leurs fatigues et

leurs peines à quelque affectueuse «bourrade» du commandant ou à quelque

vive plaisanterie du loustic de la bande. Il faut lire le récit du combat

de la Pèlerine pour bien comprendre le rôle nouveau que la foule vient

occuper dans le roman. La narration s'élargit comme la scène décrite; elle

est vive, pleine de mouvement et de feu: ardeur de l'attaque et

intrépidité de la défense, cris des Chouans et plaisanteries, sous les

balles, des hommes de Hulot, tout a l'apparence de la réalité et de la

vie. La narration s'est faite abondante et copieuse; elle a pris de

l'horizon et de l'ampleur. Ce n'est plus simplement le prélude d'un art

nouveau, comme dans _Cinq-Mars_, c'est cet art lui-même et avec tous ses

caractères essentiels.

Balzac sait animer et faire mouvoir les foules: il sait mieux encore nous

faire entendre leurs ordinaires propos. Talent naturel de l'écrivain,

assurément; non moins incontestablement aussi, imitation et influence

directe de Walter Scott. Pour n'en donner qu'une preuve, où donc aurait-il

pris, sinon dans la lecture assidue des «Waverley Novels»--et là plus

encore que partout ailleurs,--où donc aurait-il pris ces perpétuelles

comparaisons empruntées au règne animal, quadrupèdes ou volatiles, si

fréquentes chez l'auteur d'_Ivanhoe_ et si caractéristiques de son oeuvre?

Car on remarquera que ce n'est pas sur les lèvres seules de Pille-Miche,

de Marche-à-Terre, de Galope-Chopine--sentez-vous déjà toute la saveur

populaire de ces appellations?--de Beau-Pied ou de la Clef-des-Coeurs,

qu'elles fleurissent naturellement. La vérité est que tous, à des degrés

divers, il faut l'avouer, mais tous, parlent ce langage. «Gare à toi,

Merle, dit Gérard. Les corneilles coiffées sont accompagnées d'un citoyen

assez rusé pour te prendre dans un piège.--Qui? Cet _incroyable_ dont les

petits yeux vont incessamment d'un côté du chemin à l'autre, comme s'il y

voyait des chouans; ce muscadin duquel on aperçoit à peine les jambes, et

qui, dans le moment où celles de son cheval sont cachées par la voiture, a

l'air d'un canard dont la tête sort d'un pâté! Si ce dadais-là m'empêche

jamais de caresser la jolie fauvette...--Canard! fauvette! Oh! mon pauvre

Merle, tu es furieusement dans les volatiles. Mais ne te fie pas au

canard! Ses yeux verts me paraissent perfides comme ceux d'une vipère et

fins comme ceux d'une femme qui pardonne à son mari. Je me méfie moins des

chouans que de ces avocats dont les figures ressemblent à des carafes de

limonade.» La comparaison n'est pas peut-être fort suivie, et voilà bien

des métaphores incohérentes, d'autant que Hulot, parlant toujours de «la

fauvette», dira sentencieusement de Merle: «Avant de prendre le potage, je

lui conseille de le sentir»: cet abus des images à la Walter Scott

n'est-il donc pas assez significatif?

Ce qui n'est pas moins évident aussi, c'est qu'à marcher sur les traces de

Walter Scott, nos écrivains s'exerçaient à faire parler leurs personnages,

tous leurs personnages, comme parlent les hommes dans la vie ordinaire.

Ils dépouillaient les fausses élégances, la froideur distinguée

d'autrefois pour le naturel, la vérité, la saveur, le pittoresque. A la

lettre, le roman historique a été encore ici leur meilleure école. Et

c'est donc du romantisme lui-même que Walter Scott reste toujours

l'auxiliaire et le propagateur.

Sentiment profond de la réalité, talent admirable à comprendre les âmes du

peuple et à parler leur langage, génie incomparable dans la peinture des

moeurs: de si sérieuses et de si fortes qualités auraient pu faire de

Balzac le Walter Scott français. L'hypothèse serait assez raisonnable.

Malheureusement pour le roman historique, l'auteur des_Chouans_ n'a pas

voulu rivaliser de gloire avec son illustre modèle. Après avoir commencé

par sacrifier au goût de l'époque, il se détourna vers des sujets plus

modernes--et il fit bien, s'il faut en juger par les succès qu'il y devait

recueillir. Par ses goûts, ses aspirations, sa philosophie, par toutes ses

racines enfin, l'auteur de la _Comédie humaine_ tenait trop profondément à

la société contemporaine; il ne pouvait guère s'en détacher pour se

confiner dans le roman historique.

Balzac a donc bien fait de ne pas «persévérer»; mais ses premiers pas dans

la carrière devaient y laisser une forte empreinte. _Les Chouans_ ne

tiennent peut-être pas une place de tout point remarquable dans l'oeuvre

de Balzac: le roman historique au XIXe siècle ne compte pas de production

plus considérable, et nous ne voyons guère à leur comparer--et à leur

opposer--que la _Chronique de Charles IX_.

Le Roman Historique a l'Epoque Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott · 第 21 / 39 题