CHAPITRE II

«Cinq-Mars»

Le lundi 6 novembre 1826, à 11 heures du matin, dans un appartement de

l'hôtel de Windsor, à Paris, le colonel Hamilton Bunbury présentait le

comte Alfred de Vigny à sir Walter Scott. Le jeune auteur de _Cinq-Mars_

venait faire hommage de son livre à l'illustre créateur du roman

historique. «L'air très touché», Walter Scott accepta le livre, et sans

doute aussi l'hommage. Il ne pouvait peut-être pas répondre à son jeune

admirateur ce qu'il répondit à Manzoni qui lui offrait ses _Fiancés_[23];

mais il lui était permis de penser que c'était la plus belle oeuvre qu'il

eût encore inspirée à un Français. De _Cinq-Mars_, en effet, et de

_Cinq-Mars_ seulement, commence dans notre littérature l'histoire du roman

historique.

[Note 23: Quand Walter Scott vint à Milan, Manzoni se donna modestement

pour son disciple. «En ce cas, riposta le célèbre romancier, _les Fiancés_

sont mon meilleur ouvrage.»]

Ce n'est pas que le livre soit un chef-d'oeuvre. Malgré le talent de Vigny,

ses longues études préparatoires, _Cinq-Mars_ conserve des défauts graves.

Tel qu'il est cependant, il ne laisse pas d'être remarquable, moins par

sa valeur et sa beauté propres, que par la place qu'il tient dans

l'organisation du genre. Et il n'est pas besoin d'ajouter que l'influence

écossaise s'y fait partout sentir.

Dans la foule déjà innombrable des imitateurs de Walter Scott, Vigny fut

le premier à s'apercevoir que le plus sûr moyen de réussir dans un genre

est de cultiver ce genre pour lui-même. De ce principe essentiel, on ne

s'était point avisé jusqu'à lui, sans doute parce qu'il était essentiel et

trop simple. Il osa donc, à l'exemple de son modèle, et abordant un sujet

d'histoire, le traiter vraiment du point de vue historique, et il ne crut

pas inutile, écrivant sur une conjuration, de ne pas trop détourner

l'intérêt sur les insignifiantes amours de Marie de Mantoue et de Henry

d'Effiat. Aussi bien les piètres héros que nos deux personnages pour un

roman d'amour! Elle, elle est étourdie, légère, involontairement coquette,

vite oublieuse et à peu près consolée de la mort de Henry par la riante

perspective d'être reine de Pologne. Lui, il a peut-être plus de

profondeur dans les sentiments; et, puisqu'il le dit, nous devons bien

l'en croire; mais nous entrons tout de même assez difficilement dans cette

pensée. Ses incertitudes, ses faiblesses, quelque chose de faux ou de

forcé répandu dans tous les passages où il nous est parlé de sa passion,

tout cela en fait un amoureux fort indécis et singulièrement pâle.

Vraiment, et tout compte fait, ils sont dignes l'un de l'autre, dignes

surtout de servir de modèles aux jeunes premiers du futur théâtre

romantique. Par beaucoup de côtés, dona Sol, Régina et la fille de

Triboulet sont les soeurs de Marie de Mantoue; et il est encore plus

évident qu'il y a du Hernani, du Didier, sinon du Ruy Blas, sous le beau

costume de velours noir de M. le Grand[24].

[Note 24: Nous en avons essayé la démonstration dans la _Revue bleue_

(8 et 15 août 1903): _Deux ouvriers du romantisme_.]

Puisque l'intrigue amoureuse n'est pas et ne peut pas être le vrai sujet

de _Cinq-Mars_, il reste que ce soit l'intrigue politique. Et en effet, et

il faut en féliciter Vigny, comme dans _Quentin Durward_, comme dans

_Ivanhoe_, les passions particulières et privées disparaissent devant des

intérêts plus généraux et plus importants. Louis XI luttait pour briser

l'orgueil et réduire le pouvoir de son insolent vassal; Richelieu...

Dirons-nous qu'il lutte pour briser le grand écuyer? Tout le roman, au

contraire, et par une incroyable maladresse de l'auteur, ne donne-t-il pas

l'impression d'un géant qui écrase un pygmée, dédaigneusement? Mais

acceptons la situation telle que Vigny nous la présente. Il a cru pouvoir

symboliser dans la conjuration de Cinq-Mars toutes les autres conjurations

que le système politique du cardinal ministre a fait se former contre lui;

ce ne serait pas le droit de l'historien, c'est celui du poète. Bien plus,

supposons à M. le Grand toutes les qualités dont voudrait l'enrichir notre

romancier; qu'il soit comme l'âme de la noblesse tout entière, frémissante

d'indignation de se voir humiliée, et quelquefois décapitée, par un

cardinal, par un homme d'Église; en un mot, faisons de lui le digne

adversaire de Richelieu: quel drame! Et le beau sujet! «Trois acteurs

seulement qui remplissent la scène: Richelieu, Louis XIII et M. le Grand;

le reste écoute et regarde, et joue tout au plus le même rôle que le

choeur antique au théâtre d'Athènes.» G. Planche a raison. C'est le fond

même de _Quentin Durward_; fond tragique, sujet grandiose, d'où pouvait

sortir un chef-d'oeuvre. Vigny ne l'a pas fait; peut-être ne pouvait-il pas

le faire. Il avait au moins le mérite d'indiquer le chemin qui conduisait

aux chefs-d'oeuvre; et la première conquête du roman historique en France,

comme son premier pas vers l'organisation forte et définitive, c'est à

_Cinq-Mars_ qu'il faut en rapporter l'honneur.

Mais, nous l'avons vu, des intrigues et des passions politiques supposent

plus de deux personnages, une conjuration exige des conjurés, et voilà du

même coup le cadre et le milieu constitués. Il y avait, autour de Cédric,

son fils, lady Rowena, Athelstane, Richard, Frère Tuck, Locksley, Wurth et

Gamba; nous aurons ici Bassompierre, Fontrailles, Gondi, Beaufort, de Thou,

et un instant, malgré leurs hésitations, les princes du sang et les rois

eux-mêmes, Gaston d'Orléans, Anne d'Autriche et Louis XIII en personne. Et

pour peu que l'auteur, par les mémoires ou les correspondances, ait

quelque expérience de l'époque,--or Vigny, on le sait par son témoignage

et _Cinq-Mars_ suffit à le prouver, n'était pas sans les connaître,--tous

ces personnages vont sentir, penser, s'agiter, vivre en un mot de la vie

même de leur temps.

Écoutez le duc de Bouillon endoctrinant Anne d'Autriche, lui dépeignant en

traits de flamme l'insolence et l'ambition de Richelieu, et après avoir

inquiété la reine, épouvantant la mère par l'horrible crainte que

l'impitoyable ministre pourrait bien étendre sa main de fer jusque sur les

enfants de France[25]; entendez Cinq-Mars lui-même, le digne chef d'une

conspiration enfantine, grisé peu à peu des paroles qu'il adresse à ses

complices, échauffé de leur enthousiasme, s'élever presque à l'éloquence;

voyez la physionomie austère et distraite du pieux de Thou, et savourez

les boutades et les espiègleries de Gondi. Cependant, au-dessus de leurs

têtes, on entend des violons et des pas légers rythment des danses: c'est

fête chez Ninon; et, comme une volée d'étourneaux, sur le projet d'une

conspiration contre le cardinal et d'un crime de lèse-patrie, nos jeunes

étourdis se précipitent dans la salle du bal. Il y a là Milton, Descartes,

Molière, Corneille, et, ou peu s'en faut, toute l'Académie française;

rapprochement étrange sans doute, et on se figure Descartes, malgré son

costume d'officier, et surtout Corneille, singulièrement dépaysés, comme

on a déjà trouvé les conjurés bien audacieux pour faire du salon de Ninon

le centre de leur complot[26]. On lit, on fredonne, on improvise des

madrigaux, on consulte la Carte de Tendre, on s'extasie sur le _fin_, le

_galant_ et le _sublime_; les ridicules s'étalent; l'unique préoccupation

ici est d'avoir de l'esprit, de la galanterie, de l'insouciance, d'énormes

noeuds de rubans partout, de relever fièrement rapière et moustache, et au

moindre mot, au plus léger sourire, d'inviter cérémonieusement des gens

qu'on estime, de préférence encore ses amis, à venir allègrement se couper

la gorge. Musique et duels, rubans et conjurations, vers galants et

bravoure téméraire à l'assaut, voilà bien le monde de la cour sous Louis

XIII. C'est le monde de _Cinq-Mars_. Jamais roman historique n'avait été

mieux _situé_.

[Note 25: _La Toilette_.]

[Note 26: A moins d'y voir une nouvelle preuve de la légèreté incroyable

avec laquelle se traitaient alors les conspirations.]

La couleur locale y est même si juste, elle a si bien pénétré toutes les

parties intimes de l'oeuvre, qu'elle est remontée à la surface et s'est

étendue à l'extérieur. Les personnages de _Cinq-Mars_ ne se contentent pas

d'avoir les sentiments et les goûts de leur époque, ils en ont encore les

expressions et le style. Quelques mois après la publication du roman, le

_Journal des Débats_ le faisait fort justement remarquer (18 août 1826,

sous la signature R.) Qu'on relise le début du chapitre VIII, _l'Entrevue_,

le chapitre IX, _le Siège_, et surtout le chapitre XX, _la Lecture_: on

sera bien vite convaincu que l'observation du journaliste ne manque pas

d'exactitude. C'est bien le ton fier, dégagé, hautain, légèrement insolent,

qu'affectaient alors les jeunes seigneurs, avec quelque chose de

volontairement négligé et lâché, le ton d'un jeune cavalier qui d'une main

friserait arrogamment sa moustache et de l'autre soutiendrait à peine sa

rapière, le col du pourpoint légèrement ouvert, le grand manteau flottant

au vent, retenu d'une seule épaule, et l'épée faisant cliquetis sur le

pavé. Dangereux exemple, et que les romantiques n'auront que trop de

tendance à suivre dans leur frénésie de couleur locale. Walter Scott s'en

était défendu par d'excellentes raisons, et Vigny aurait bien dû imiter la

réserve et la prudence de son maître.

Pour l'instant il s'applique de tout son coeur à ressembler le plus

possible à son modèle, et les princes, chez lui aussi, parlent comme nous

avons vu qu'ils parlaient dans les «Waverley Novels»:

Allons, allons, je suis content puisqu'il en est ainsi;

occupons-nous de choses plus agréables... Moi, j'avoue que je

voudrais que tout fût déjà fini; je ne suis point né pour les

émotions violentes, cela prend sur ma santé, ajouta-t-il,

s'emparant du bras de M. de Beauvau: dites-nous plutôt si les

Espagnoles sont toujours jolies, jeune homme. On vous dit fort galant.

Tudieu! je suis sûr qu'on a parlé de vous, là-bas. On dit que les

femmes portent des vertugadins énormes! Eh bien, je n'en suis pas

ennemi du tout. En vérité, cela fait paraître le pied plus petit et

plus joli; je suis sûr que la femme de don Louis de Haro n'est pas

plus belle que Mme de Guéménée, n'est-il pas vrai? Allons, soyez

franc, on m'a dit qu'elle avait l'air d'une religieuse. Ah! vous

ne répondez pas, vous êtes embarrassé... elle vous a donné dans

l'oeil... ou bien vous craignez d'offenser notre ami M. de Thou

en la comparant à la belle Guéménée. Eh bien, parlons des usages:

le roi a un nain charmant, n'est-ce pas? on le met dans un pâté.

Qu'il est heureux le roi d'Espagne! je n'en ai jamais pu trouver

un comme cela. Et la Reine, on la sert à genoux toujours, n'est-il

pas vrai? Oh! c'est un bon usage; nous l'avons perdu;

c'est malheureux, plus malheureux qu'on ne croit.»--Gaston

d'Orléans», car c'est lui, «eut le courage de parler sur ce ton

près d'une demi-heure de suite... (Ch. XVII, _la Toilette_.)

A plus forte raison y aura-t-il dans _Cinq-Mars_, et toujours par

imitation de Walter Scott, en même temps que la fidélité relative des

moeurs, l'exactitude des costumes, et cette couleur locale extérieure dont

la jeune école devait se laisser éblouir tout d'abord. Aucun personnage

important ne se présente sans que le romancier ne nous en montre aussitôt

le costume et avec quel luxe de détails! quelle netteté pittoresque! C'est

le vieux maréchal de Bassompierre, dont les «manières nobles et polies»

ont «quelque chose d'une galanterie surannée» comme sa mise, car il porte

«une fraise à la Henri IV et les manches tailladées à la manière du

dernier règne, ridicule impardonnable aux yeux des _beaux_ de la cour.»

C'est le marquis de Cinq-Mars, en «manteau court», «un collet de dentelle»

tombant «sur son cou jusqu'au milieu de sa poitrine»; il a «de petites

bottes très fortes évasées» et sur les dalles du salon ses éperons

retentissent. L'avocat Fournier, le juge Laubardemont, l'abbé Quillet ont

la même netteté précise. Richelieu est naturellement plus étudié, et c'est

véritablement un portrait en pied que dessine le peintre:

Il avait le front large et quelques cheveux fort blancs, des yeux

grands et doux, une figure pâle et effilée à laquelle une petite

barbe blanche et pointue donnait cet air de finesse que l'on

remarque dans tous les portraits du siècle de Louis XIII.

Une bouche presque sans lèvres, et nous sommes forcé d'avouer que

Lavater regarde ce signe comme indiquant la méchanceté à n'en

pouvoir douter; une bouche pincée, disons-nous, était encadrée par

deux petites moustaches grises et par une _royale_, ornement

alors à la mode, et qui ressemble assez à une virgule par sa forme.

Ce vieillard avait sur la tête une calotte rouge et était enveloppé

dans une vaste robe de chambre et portait des bas de soie pourprée,

et n'était rien moins qu'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.»

(Ch. VII.)

Mais c'est encore le roi, comme il convient, dont le costume est le plus

minutieusement et le plus brillamment décrit. Il est fort élégant:

Une sorte de veste de couleur chamois, avec les manches ouvertes

et ornées d'aiguillettes et de rubans bleus, le couvrait jusqu'à

la ceinture. Un haut-de-chausses large et flottant ne lui tombait

qu'aux genoux, et son étoffe jaune et rayée de rouge était ornée

en bas de rubans bleus. Les bottes à l'écuyère, ne s'élevant guère

à plus de trois pouces au-dessus de la cheville du pied, étaient

doublées d'une profusion de dentelles, et si larges qu'elles

semblaient les porter comme un vase porte des fleurs. Un petit

manteau de velours bleu, où la croix du Saint-Esprit était brodée,

couvrait le bras gauche du Roi, appuyé sur le pommeau de son épée.

C'est proprement le cadre. Voici le portrait:

Il avait la tête découverte, et l'on voyait parfaitement sa figure

pâle et noble éclairée par le soleil que le haut de sa tente

laissait pénétrer. La petite barbe pointue que l'on portait alors

augmentait encore la maigreur de son visage, mais en accroissait

aussi l'expression mélancolique; à son front élevé, à son profil

antique, à son nez aquilin, on reconnaissait un prince de la grande

race des Bourbons; il avait tout de ses ancêtres, hormis la force

du regard: ses yeux semblaient rougis par des larmes et voilés par

un sommeil perpétuel, et l'incertitude de sa vue lui donnait

l'air un peu égaré. (Ch. VIII.)

Ne voilà-t-il pas un beau tableau à la Van Dyck? La physionomie se détache,

nette, fine, pleine d'allure et de race; et le portrait pourrait être

signé du plus parfait dessinateur de la future école, de Théophile

Gautier. On voit la nature et la portée de l'influence écossaise.

En dépit de toutes ces qualités, le roman historique n'a cependant pas

trouvé dans _Cinq-Mars_ sa vraie forme et sa constitution définitive.

Il demandait d'abord à être véritablement traité pour lui-même, ce dont

Vigny, malgré les apparences, s'était bien gardé. Ses _Réflexions sur la

vérité dans l'art_ nous inspirent tout de suite à cet égard une légitime

défiance. La théorie qu'elles exposent est fort belle et fait le plus

grand honneur à l'esprit le plus «penseur» assurément de la littérature

romantique; elles ne pouvaient qu'être dangereuses pour le roman

historique. On ne «choisit» pas, on ne «groupe» pas «autour d'un centre

inventé», quand tous les personnages «choisis», quand le «groupe» lui-même

et le «centre» sont rigoureusement historiques et éclairés jusque dans les

moindres détails de la plus vive lumière. C'est une première raison, grave,

d'insuccès. En voici une autre, tout aussi sérieuse.

On a reproché à Vigny d'avoir mis les personnages historiques au premier

plan de son oeuvre. Le reproche est mérité. Qu'il soit d'importance et que

cette méthode entraîne nécessairement avec elle les plus fâcheux

inconvénients, nous y avons assez insisté dans la première partie de notre

travail. Mieux vaut expliquer pourquoi M. le Grand, Richelieu, Louis XIII

sont les protagonistes de _Cinq-Mars_, et comment il était impossible

qu'ils ne le fussent pas.

_Cinq-Mars_ est une oeuvre partiale et même une oeuvre violente. Ne l'en

croyez qu'à demi, et, comme on dit, sous bénéfice d'inventaire, quand

l'auteur vous annonce, un peu solennellement peut-être, «le spectacle

philosophique de l'homme profondément travaillé par les passions de son

caractère et de son temps». Que le roman ne nous donne pas quelque chose,

en effet, de ce «spectacle philosophique», nous n'irons pas jusqu'à le

prétendre. Mais ce qu'il nous donne assurément, et avec une netteté encore

plus grande et avec une évidence qui serait difficilement plus forte,

c'est le «spectacle» des antipathies, des colères et des haines

irréductibles de M. le comte Alfred de Vigny, royaliste de naissance et de

race, serviteur dévoué d'une monarchie défaillante, ayant parfaitement

conscience que les jours en sont comptés, et gardant ses plus impitoyables,

ses plus intransigeantes rancunes à ceux qui furent les premiers

instruments, bien malgré eux, de cette décadence et de cette ruine.

Comprend-on maintenant que la nécessité de mettre cette idée dans tout son

jour imposât à l'écrivain l'obligation d'amener Richelieu en pleine

lumière? Celui qui prépara de si loin la Révolution française, en enlevant

au trône l'appui naturel, héréditaire, de la noblesse, ne pouvait pas

demeurer dans l'ombre. Et, en effet, le cardinal-ministre est éclairé de

la plus brutale lumière. C'est le parti pris de tout faire voir, surtout

les petitesses et les taches. L'acharnement ne saurait être plus ardent,

la colère plus concentrée et plus énergique. Les phrases mordent,

déchirent, déchiquètent; elles mettent ou croient mettre le grand homme

d'État en lambeaux. A ces motifs de partialité et de haine, ajoutez

l'indignation frémissante du gentilhomme qui voit la noblesse humiliée

devant l'Église, et la crosse plus forte que l'épée, et soyez étonné que

M. le Grand ait tant de séductions et «d'idées», génie malheureux, que de

brutales circonstances ont tranché en pleine floraison; que Louis XIII ne

nous soit présenté que comme la première victime de l'impérieux cardinal;

et, enfin, que le grand ministre n'ait dû son élévation qu'à sa duplicité

et à sa bassesse, et le succès de sa politique qu'à une hache et à un

bourreau! A coup sûr c'est mal se préparer à écrire de bons romans

historiques que de traiter l'histoire avec une partialité qui lui inflige

de si étranges déformations.

Une autre raison, d'un ordre artistique, celle-ci, nous expliquera que

dans ce genre Vigny n'aurait jamais guère remporté que des demi-succès,

très probablement. Il n'avait pas de la réalité une vision assez puissante,

et il interprétait les choses plutôt qu'il ne les décrivait. Sainte-Beuve

l'a indiqué avec sa finesse ordinaire. «L'auteur ne voit la réalité qu'à

travers un prisme de cristal qui en change le ton, la couleur, les lignes»;

et il appelle cela une «_transmutation_ de la vérité», comparant l'esprit

de Vigny à ces «sources dites autrefois merveilleuses qui couvrent de sels

brillants et à facettes tout ce qu'on y plonge». C'est en effet une nature

trop aristocratique, un talent trop hautain, trop réservé, trop «secret».

Il faut de préférence au récit, dans le roman historique, du mouvement, de

la couleur, un entrain et une verve abondante et joyeuse; et ces qualités

font par trop évidemment défaut à l'auteur de _Cinq-Mars_.

On le voit bien quand il s'essaie à faire dialoguer les gens du commun.

Grandchamp est encore supportable; mais Laura a beau multiplier les _Santa

Maria_ et les _Signor Jesu_ (dans le chapitre _le Confessional_), zézayer

«le _duzé di_ Mantoue» et gémir «_Amore qui regna, amore!_» et faire la

coquette auprès du rude serviteur du Grand Écuyer, toutes ces minauderies

ne sont guère naturelles et tout ce faux réalisme nous fait sourire. A

plus forte raison Vigny sera-t-il insuffisant à nous traduire les paroles

des foules, leur langue imagée, savoureuse, si expressive dans ses

populacières vulgarités. La foule n'est pas encore entrée dans le roman

historique français, et la tentative de Vigny n'a été qu'une tentative.

Les vieilles femmes qui se communiquent leurs impressions sur les

extraordinaires événements dont la ville de Loudun est le théâtre

_(la Rue)_, le jargon du père Guillaume Leroux _(ibid.)_, les réflexions

d'un groupe de bourgeois _(le Martyre)_, l'enthousiasme de la foule à

l'arrivée à Paris de M. le Grand _(la Confusion)_, et enfin la scène à

demi populaire de la place des Terreaux le jour de l'exécution _(les

Prisonniers)_, tout cela manque de naturel, de gaîté et de vie. Ce ne sont

pas là les foules turbulentes, joyeuses, si animées et grouillantes, de

Walter Scott, de Balzac, de Hugo ou de Dumas. Monsieur le Comte a beau

s'érailler la voix et revêtir des habits d'ouvrier, comme Olivier

d'Entraigues à Lyon, le 12 septembre 1642, il garde toujours «ses mains

blanches», on voit trop vite que «ça n'a jamais travaillé», et, sous le

grossier costume d'emprunt, le gentilhomme décèle encore par son allure

toute la fière aristocratie de la race. De ce côté, le roman historique

n'a pas encore commencé son apprentissage.

Douze ans après l'apparition de _Cinq-Mars_, Vigny méditait un nouveau

roman. Il ne l'écrivit jamais, et il eut raison. Ce n'était point à lui

qu'était réservée la gloire de donner un Walter Scott à la France, malgré

les assurances de ses admirateurs. Trop de choses lui manquaient. Il était

trop poète et trop philosophe. Peut-être aussi était-il venu trop tôt. Le

roman historique n'en a pas moins reçu de lui des services considérables;

et les erreurs mêmes de Vigny auront servi de leçons.

Le Roman Historique a l'Epoque Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott · 第 20 / 39 题