CHAPITRE IV

Walter Scott et le pittoresque dans la description.

L'influence écossaise est cependant plus considérable encore sur la

description.

L'école impériale reçoit le mot d'ordre de Delille, et sous la

Restauration, l'autorité du roi des poètes descriptifs n'a pas encore reçu

d'atteinte grave, puisqu'on voit se réclamer de lui tous les traînards de

l'école classique. De la génération nouvelle au contraire qui «ouvrit les

yeux sur la nature et sur l'art» aux environs de 1820, Scott fut un des

principaux modèles. Delille et Walter Scott: le rapprochement de ces noms,

à lui seul, est caractéristique. Il n'y a pas d'art plus opposé, et les

disciples du premier ne pouvaient guère ressembler aux disciples du second.

Il n'est pas besoin d'analyser ici les procédés de l'école descriptive, et

de montrer que c'est un art tout de recettes et de métier. Quant aux

résultats du système, un mot les caractérise: il supprime la _sensation_

de l'objet décrit. Je puis distinguer un cheval d'un âne; mais si vous les

couvrez tous deux du même manteau magnifique d'épithètes, mes yeux ne

distinguent plus l'animal: ils ne voient que le manteau. Or, si brillant

que soit ce caparaçon littéraire, il lasse tout de suite par sa monotonie:

rien ne ressemble à une périphrase comme une autre périphrase,--sans

compter que pour de certains yeux la vue directe de l'âne ou du cheval

aura toujours son prix. L'art ingénieux de l'ouvrier qui les a ainsi

affublés m'amusera un instant; j'arriverai vite à regretter qu'il ait

dépensé tant d'efforts, et quelquefois de talent, à «masquer la nature

et à la déguiser». C'est la conséquence nécessaire du système: il jette

sur toutes choses le même voile brillant et mensonger. Les formes

particulières s'effacent et toute couleur véritable a disparu.

On peut parcourir les épopées ou les poèmes descriptifs du temps, si tant

est qu'on se sente un tel courage, et si on ne craint pas d'y être, comme

Merlet disait du roman, «asphyxié par l'ennui». Rien qui se détache, qui

arrête et retienne le regard, et dont on puisse garder une impression

nette et distincte. _La France délivrée_ ou _la Bataille d'Hastings,

Achille à Scyros_ ou _Charlemagne à Pavie, les Trois règnes_ ou _la Maison

des Champs_, Luce de Lancival comme Tardieu de Saint-Marcel, Millevoye

comme Dorion, le maître aussi bien que les disciples, Delille comme

Campenon, tout cela est froid, terne et incolore. Qu'attendre d'ailleurs

d'une époque où la critique recommandait l'emploi, dans l'épopée, de la

mythologie qui «vivifie»; n'oubliait que l'imagination dans l'énumération

des qualités nécessaires à l'écrivain; et, de toutes ses forces et de

toute son influence, encourageait les auteurs dans cette espèce d'horreur

qu'ils ont alors témoignée du mot propre?

--Chateaubriand était cependant venu. Son influence n'aurait donc pas

été décisive?--Il se pourrait... Recueillons quelques témoignages

contemporains.

«Vers 1819, lorsque des causes que l'on connaîtra bientôt eurent substitué

la passion des idées et des productions du moyen âge et des temps modernes

à celles de l'antiquité, le goût changea subitement, et l'admiration pour

_Atala_ et les _Martyrs_ commença à se refroidir. Ce style, imité d'Homère,

si séduisant pour les premiers lecteurs, parut entaché d'emphase à la

génération suivante, et il arriva, au bout de vingt ans, que les critiques

faites sur le style de ce livre par M.-J. Chénier, Dussaut et Hoffmann,

ne furent plus jugées aussi injustes qu'elles l'avaient paru en 1801 et

1809[19].»

[Note 19: Delécluze,_Souvenirs de soixante années_ (p. 201).]

Ainsi donc, Chateaubriand, en 1819, manquait trop de naturel! Il y avait

trop d'élégances, trop de nombre, trop d'art dans sa phrase! Elle était

trop pure de ligne, trop classique. Est-il besoin de le faire remarquer?

Elle conserve partout, surtout dans les _Martyrs_, la fermeté précise du

contour. Car c'est au fond un disciple de la Grèce que notre grand

prosateur romantique,--avec des réminiscences d'un art plus fastueux et

plus oriental, un Grec d'Asie Mineure. Au jugement des futurs

révolutionnaires, cette prose était montée d'un ton trop haut. Sa belle

tenue parut guindée, et on prit sa distinction pour de la raideur. Loin de

l'imiter, on s'en détourna; et les préférences se portèrent vers les

oeuvres que la tradition classique n'avait pas inspirées. L'allure en

était libre, dégagée, familière, capricieuse, ou même négligée; mais ces

familiarités étaient saisissantes, ce caprice et cette négligence

pittoresques. L'auteur d'_Ivanhoe_ devait contribuer à faire oublier

momentanément l'auteur des _Martyrs_.

Nous disons bien: l'auteur des _Martyrs_; car on les reprochait à

Chateaubriand. «Après avoir solennellement rompu avec le parti de la

renaissance, après avoir fait _Atala_, qui n'était qu'un gant jeté; après

avoir fait _René_, qui était une épée tirée; après avoir fait le _Génie du

Christianisme_, qui était comme la justification et la poétique de l'art

nouveau, M. de Chateaubriand revient tout à coup sur ses pas, et il écrit

les _Martyrs_, une oeuvre de renaissance pure, une amplification

perpétuelle d'Homère, un pastiche de l'antiquité».

La remarque n'est pas dépourvue de finesse, et la conséquence qu'en tire

notre critique ne manque pas non plus d'exactitude.

«Il y a ces deux circonstances dans la mission littéraire de Chateaubriand,

qu'il aura clos parmi nous la période de la renaissance grecque et latine,

et commencé la restauration des traditions nationales dans la langue et

dans l'art, non seulement sans la poursuivre et la compléter, mais encore,

chose singulière, et qui n'est pas unique pourtant, sans la comprendre et

sans l'avouer... En vérité, il faut le dire, M. de Chateaubriand a été

l'occasion de la littérature moderne, plutôt que sa cause; il l'a rendue

possible en son temps, mais il ne l'a pas faite.»

Quoi qu'il en soit d'une aussi grave question, ce qui est du moins certain,

c'est que le pittoresque des _Martyrs_ n'a rien de commun avec celui des

«Waverley Novels»; matière et manière, tout en reste encore classique,

tandis que tout est romantique dans l'oeuvre de l'Écossais. Ici encore,

c'est donc bien Walter Scott qu'on prit plus volontiers pour modèle.

Quelle révélation en effet que ces peintures d'Écosse ou du moyen âge, si

vigoureuses et si franches, si animées et si pittoresques, si drues et si

savoureuses! C'est toute une civilisation qui ressuscite, brillante,

chatoyante, splendide. De beaux et vigoureux chevaliers remplacent les

fades troubadours de romance. Ceux-là vivent du moins et agissent; on

entend les coups pleuvoir sur leurs sonores cuirasses et leur épée a des

éclairs meurtriers. D'ailleurs, à quelques pas de la lice et du tournoi,

les donjons se lèvent sinistres et menaçants, et la grande forêt féodale

abrite de pauvres fous et de misérables gardeurs de pourceaux.--Couleurs

fausses, dira-t-on, et descriptions trop brillantes et trop arrangées pour

être justes!--Le beau reproche, vraiment, et qui aurait inquiété les Hugo

ou les Dumas! Il n'est pas question de fidélité pour l'instant, mais, et

exclusivement, d'imagination, d'art et de poésie! Et de fait, aucune

évocation ne pouvait être plus charmante, aucun spectacle plus délicieux.

Représentez-vous un instant nos jeunes romantiques réunis au Cénacle, en

1824, chez le bon Nodier. Nodier a quarante ans. Il vient justement de

publier (1822) _Trilby_, la première imitation directe en France de Walter

Scott. Il a près de lui Fauriel, le partisan déclaré, si intelligent et si

profond, de toutes les beautés originales et fortes. A leurs côtés, Victor

Hugo--vingt-deux ans--; il a écrit sur le grand étranger les deux articles

fameux du _Conservateur littéraire_ et de la _Muse française_ qui l'ont

consacré homme de génie; Dumas--vingt et un ans--; il vient de recevoir

_d'Ivanhoe_ le coup de foudre; Balzac--vingt-cinq ans--un autre admirateur

exubérant et exclusif de la première heure, le plus capable assurément de

comprendre l'originalité de l'oeuvre écossaise, puisqu'il est en train

d'en donner deux imitations, fort plates il est vrai, avec _l'Héritière de

Birague_ et _Clotilde de Lusignan;_ Stendhal--quarante ans;--il n'aime pas

tout dans Walter Scott, mais parce que les «Waverley Novels» ruinent

sûrement la tragédie et l'art classiques, il les a toujours applaudis, et

personne peut-être n'a contribué comme lui à en répandre l'admiration;

enfin un peu à l'écart, déjà méditatif et «secret», A. de Vigny,--même âge

que Balzac,--le seul à peu près en état, avec Stendhal, d'être vivement

choqué des outrageuses faiblesses de ces traductions que le public

français s'acharne néanmoins à dévorer; absorbé et silencieux, il médite

_Cinq-Mars_.

Sous les regards souriants de Fauriel et de Nodier, ils causent de leurs

futurs projets, et déjà les théories romantiques s'agitent confusément

dans leurs jeunes cervelles. De ces théories, il en est une au moins dont

ils ont pleinement conscience; ils savent que l'imagination doit être une

des premières qualités de l'écrivain et qu'il n'y a donc pas d'adversaires

plus déclarés et plus dangereux de la poésie et de l'art que les disciples

de l'abbé Delille. Leur verve et leur indignation ne trouvent pas assez de

railleries et de sarcasmes contre les secs, les décharnés, les

stérilisants pseudo-classiques. «Plus de mensonges ni de conventions!

L'art ancien ne nous suffit plus; il nous faut un art nouveau. Nous sommes

rassasiés d'élégances et de fadeurs mondaines, de votre littérature de

collège correcte, mais froide. Nous voulons des paysages avec de grandes

et profondes perspectives, des forêts vierges ou des forêts féodales; nous

aimons les castels et les tournois, les pas d'armes et les batailles...

Assez longtemps la raison a été souveraine: que l'imagination ait son

tour! Plus d'analyse, mais de la couleur! Donnez-nous des décors nouveaux,

les vôtres sont usés... Et vive la nature!» Mais, de cet art nouveau si

impétueusement réclamé, n'existe-t-il pas déjà des modèles? Qu'est-ce donc

qu'_Ivanhoe_ et _Kenilworth_? Nature, vérité, poésie, fraîcheur, sincérité,

pittoresque et saveur, tout ce qui peut enchanter et ravir l'imagination,

tout cela n'est-il pas renfermé dans ces oeuvres de génie? N'est-ce pas

surtout la véritable description, attendue avec tant d'impatience, la

description pittoresque, la seule qui fasse _voir_ et donne la _sensation_

de l'objet? et par surcroît de bonheur, cette description ne va-t-elle pas

évoquer des choses lointaines, depuis longtemps disparues et d'autant plus

poétiques?--«Lisons Walter Scott!»

Victor Hugo ou Alexandre Dumas ouvre _Ivanhoe_, et tout de suite

l'enchantement commence. La grande clairière verte où le soleil met des

reflets d'émeraude; l'accoutrement misérable ou bariolé de Gurth et de

Wamba; les fourrures et les dentelles du Prieur, le long manteau écarlate

et la cotte de mailles du Templier; les deux écuyers noirs qui le suivent,

vêtus d'étoffes éclatantes; et toute cette troupe en marche à travers la

séculaire forêt féodale, tandis que, au-dessus, s'assemblent de gros

nuages noirs chargés de tempêtes: quel tableau! Les applaudissements

éclatent.--Le lecteur dit maintenant l'arrivée chez Cédric le Saxon. Dans

la salle de Rotherwood, sur la lourde table en bois de chêne s'amoncellent

les viandes, tandis qu'une énorme bûche qui se consume dans l'âtre immense

fait partout danser les rouges reflets de sa flamme. Les figures sont

énergiques ou farouches et au milieu d'elles resplendit la douce beauté de

lady Rowena... Stendhal aurait fort envie d'observer que voilà des

descriptions bien longues; les personnages du roman tardent bien à parler

et, quand ils s'y décident, leurs propos ne lui paraissent pas assez

significatifs de leur âme. Comme s'il s'agissait pour l'heure d'analyse et

de psychologie! Stendhal garde pour lui ses désobligeantes remarques. Il

a raison: la lecture en est arrivée à la passe d'armes d'Ashby, au

grandiose incendie du château de Front-de-Boeuf, et l'enthousiasme est

devenu du délire.

Le bon Nodier sourit. Une admiration si vive et si frémissante n'est pas

pour lui déplaire chez cette jeunesse qu'il devine pleine de promesses

fécondes. Les évocations du moyen âge dans _Ivanhoe_ sont grandioses sans

doute et saisissantes: Nodier les trouve incomplètes. Depuis qu'il prépare

ses _Voyages pittoresques et romantiques_, il s'est épris d'art gothique,

et il sait d'ailleurs que la génération sera amoureuse des cathédrales. Or,

il n'y a pas de cathédrale dans _Ivanhoe_, pas de fines colonnettes

élancées, pas de grêles fenêtres ogivales où les trèfles s'épanouissent,

gracieux et légers comme une dentelle de pierre. Sur un rayon de la

bibliothèque, Nodier va prendre l'_Abbé_.

Dans l'église de Sainte-Marie, où les moines viennent d'élire leur père,

tout est désolation. Les statues des guerriers, couchés sur leurs tombeaux,

les mains jointes, sont mutilées; les verrières s'effondrent, les marches

du maître-autel sont rompues, et tout autour du choeur les niches restent

vides de leurs saints. Comme si ce n'était pas assez de tristesse, voici

qu'au dehors une foule hurlante sollicite impérieusement pour l'Abbé de la

Déraison--c'est la fête des Fous--l'ironique honneur d'être présenté à son

nouveau confrère. Déjà, sous les coups furieux qui l'ébranlent, la porte

menace de voler en éclats. Les moines se résignent à ouvrir. Comme par une

écluse, la procession burlesque s'engouffre dans le lieu saint, avec son

énorme dragon, son saint George grotesque, «ayant un poëlon pour casque et

pour lance une broche», ses ours, ses loups et toute son irrévérencieuse

mascarade, avec accompagnement, comme dirait Stendhal, de quolibets et

d'ignobles plaisanteries. Le tableau est complet cette fois. Le beau et le

laid, le pathétique et le trivial, le rire et les larmes, la plus

irrespectueuse bouffonnerie dans une église dévastée: ne reconnaît-on

point là quelques-uns des traits essentiels de l'esthétique romantique? A

coup sûr, et c'est même une page de _Notre-Dame de Paris_ qu'on croirait

lire. Walter Scott continuait Chateaubriand--et le complétait: la nouvelle

école a eu raison de le saluer comme un initiateur et comme un maître.

Le Roman Historique a l'Epoque Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott · 第 14 / 39 题