Walter Scott et le pittoresque dans la description.
L'influence écossaise est cependant plus considérable encore sur la
description.
L'école impériale reçoit le mot d'ordre de Delille, et sous la
Restauration, l'autorité du roi des poètes descriptifs n'a pas encore reçu
d'atteinte grave, puisqu'on voit se réclamer de lui tous les traînards de
l'école classique. De la génération nouvelle au contraire qui «ouvrit les
yeux sur la nature et sur l'art» aux environs de 1820, Scott fut un des
principaux modèles. Delille et Walter Scott: le rapprochement de ces noms,
à lui seul, est caractéristique. Il n'y a pas d'art plus opposé, et les
disciples du premier ne pouvaient guère ressembler aux disciples du second.
Il n'est pas besoin d'analyser ici les procédés de l'école descriptive, et
de montrer que c'est un art tout de recettes et de métier. Quant aux
résultats du système, un mot les caractérise: il supprime la _sensation_
de l'objet décrit. Je puis distinguer un cheval d'un âne; mais si vous les
couvrez tous deux du même manteau magnifique d'épithètes, mes yeux ne
distinguent plus l'animal: ils ne voient que le manteau. Or, si brillant
que soit ce caparaçon littéraire, il lasse tout de suite par sa monotonie:
rien ne ressemble à une périphrase comme une autre périphrase,--sans
compter que pour de certains yeux la vue directe de l'âne ou du cheval
aura toujours son prix. L'art ingénieux de l'ouvrier qui les a ainsi
affublés m'amusera un instant; j'arriverai vite à regretter qu'il ait
dépensé tant d'efforts, et quelquefois de talent, à «masquer la nature
et à la déguiser». C'est la conséquence nécessaire du système: il jette
sur toutes choses le même voile brillant et mensonger. Les formes
particulières s'effacent et toute couleur véritable a disparu.
On peut parcourir les épopées ou les poèmes descriptifs du temps, si tant
est qu'on se sente un tel courage, et si on ne craint pas d'y être, comme
Merlet disait du roman, «asphyxié par l'ennui». Rien qui se détache, qui
arrête et retienne le regard, et dont on puisse garder une impression
nette et distincte. _La France délivrée_ ou _la Bataille d'Hastings,
Achille à Scyros_ ou _Charlemagne à Pavie, les Trois règnes_ ou _la Maison
des Champs_, Luce de Lancival comme Tardieu de Saint-Marcel, Millevoye
comme Dorion, le maître aussi bien que les disciples, Delille comme
Campenon, tout cela est froid, terne et incolore. Qu'attendre d'ailleurs
d'une époque où la critique recommandait l'emploi, dans l'épopée, de la
mythologie qui «vivifie»; n'oubliait que l'imagination dans l'énumération
des qualités nécessaires à l'écrivain; et, de toutes ses forces et de
toute son influence, encourageait les auteurs dans cette espèce d'horreur
qu'ils ont alors témoignée du mot propre?
--Chateaubriand était cependant venu. Son influence n'aurait donc pas
été décisive?--Il se pourrait... Recueillons quelques témoignages
contemporains.
«Vers 1819, lorsque des causes que l'on connaîtra bientôt eurent substitué
la passion des idées et des productions du moyen âge et des temps modernes
à celles de l'antiquité, le goût changea subitement, et l'admiration pour
_Atala_ et les _Martyrs_ commença à se refroidir. Ce style, imité d'Homère,
si séduisant pour les premiers lecteurs, parut entaché d'emphase à la
génération suivante, et il arriva, au bout de vingt ans, que les critiques
faites sur le style de ce livre par M.-J. Chénier, Dussaut et Hoffmann,
ne furent plus jugées aussi injustes qu'elles l'avaient paru en 1801 et
1809[19].»
[Note 19: Delécluze,_Souvenirs de soixante années_ (p. 201).]
Ainsi donc, Chateaubriand, en 1819, manquait trop de naturel! Il y avait
trop d'élégances, trop de nombre, trop d'art dans sa phrase! Elle était
trop pure de ligne, trop classique. Est-il besoin de le faire remarquer?
Elle conserve partout, surtout dans les _Martyrs_, la fermeté précise du
contour. Car c'est au fond un disciple de la Grèce que notre grand
prosateur romantique,--avec des réminiscences d'un art plus fastueux et
plus oriental, un Grec d'Asie Mineure. Au jugement des futurs
révolutionnaires, cette prose était montée d'un ton trop haut. Sa belle
tenue parut guindée, et on prit sa distinction pour de la raideur. Loin de
l'imiter, on s'en détourna; et les préférences se portèrent vers les
oeuvres que la tradition classique n'avait pas inspirées. L'allure en
était libre, dégagée, familière, capricieuse, ou même négligée; mais ces
familiarités étaient saisissantes, ce caprice et cette négligence
pittoresques. L'auteur d'_Ivanhoe_ devait contribuer à faire oublier
momentanément l'auteur des _Martyrs_.
Nous disons bien: l'auteur des _Martyrs_; car on les reprochait à
Chateaubriand. «Après avoir solennellement rompu avec le parti de la
renaissance, après avoir fait _Atala_, qui n'était qu'un gant jeté; après
avoir fait _René_, qui était une épée tirée; après avoir fait le _Génie du
Christianisme_, qui était comme la justification et la poétique de l'art
nouveau, M. de Chateaubriand revient tout à coup sur ses pas, et il écrit
les _Martyrs_, une oeuvre de renaissance pure, une amplification
perpétuelle d'Homère, un pastiche de l'antiquité».
La remarque n'est pas dépourvue de finesse, et la conséquence qu'en tire
notre critique ne manque pas non plus d'exactitude.
«Il y a ces deux circonstances dans la mission littéraire de Chateaubriand,
qu'il aura clos parmi nous la période de la renaissance grecque et latine,
et commencé la restauration des traditions nationales dans la langue et
dans l'art, non seulement sans la poursuivre et la compléter, mais encore,
chose singulière, et qui n'est pas unique pourtant, sans la comprendre et
sans l'avouer... En vérité, il faut le dire, M. de Chateaubriand a été
l'occasion de la littérature moderne, plutôt que sa cause; il l'a rendue
possible en son temps, mais il ne l'a pas faite.»
Quoi qu'il en soit d'une aussi grave question, ce qui est du moins certain,
c'est que le pittoresque des _Martyrs_ n'a rien de commun avec celui des
«Waverley Novels»; matière et manière, tout en reste encore classique,
tandis que tout est romantique dans l'oeuvre de l'Écossais. Ici encore,
c'est donc bien Walter Scott qu'on prit plus volontiers pour modèle.
Quelle révélation en effet que ces peintures d'Écosse ou du moyen âge, si
vigoureuses et si franches, si animées et si pittoresques, si drues et si
savoureuses! C'est toute une civilisation qui ressuscite, brillante,
chatoyante, splendide. De beaux et vigoureux chevaliers remplacent les
fades troubadours de romance. Ceux-là vivent du moins et agissent; on
entend les coups pleuvoir sur leurs sonores cuirasses et leur épée a des
éclairs meurtriers. D'ailleurs, à quelques pas de la lice et du tournoi,
les donjons se lèvent sinistres et menaçants, et la grande forêt féodale
abrite de pauvres fous et de misérables gardeurs de pourceaux.--Couleurs
fausses, dira-t-on, et descriptions trop brillantes et trop arrangées pour
être justes!--Le beau reproche, vraiment, et qui aurait inquiété les Hugo
ou les Dumas! Il n'est pas question de fidélité pour l'instant, mais, et
exclusivement, d'imagination, d'art et de poésie! Et de fait, aucune
évocation ne pouvait être plus charmante, aucun spectacle plus délicieux.
Représentez-vous un instant nos jeunes romantiques réunis au Cénacle, en
1824, chez le bon Nodier. Nodier a quarante ans. Il vient justement de
publier (1822) _Trilby_, la première imitation directe en France de Walter
Scott. Il a près de lui Fauriel, le partisan déclaré, si intelligent et si
profond, de toutes les beautés originales et fortes. A leurs côtés, Victor
Hugo--vingt-deux ans--; il a écrit sur le grand étranger les deux articles
fameux du _Conservateur littéraire_ et de la _Muse française_ qui l'ont
consacré homme de génie; Dumas--vingt et un ans--; il vient de recevoir
_d'Ivanhoe_ le coup de foudre; Balzac--vingt-cinq ans--un autre admirateur
exubérant et exclusif de la première heure, le plus capable assurément de
comprendre l'originalité de l'oeuvre écossaise, puisqu'il est en train
d'en donner deux imitations, fort plates il est vrai, avec _l'Héritière de
Birague_ et _Clotilde de Lusignan;_ Stendhal--quarante ans;--il n'aime pas
tout dans Walter Scott, mais parce que les «Waverley Novels» ruinent
sûrement la tragédie et l'art classiques, il les a toujours applaudis, et
personne peut-être n'a contribué comme lui à en répandre l'admiration;
enfin un peu à l'écart, déjà méditatif et «secret», A. de Vigny,--même âge
que Balzac,--le seul à peu près en état, avec Stendhal, d'être vivement
choqué des outrageuses faiblesses de ces traductions que le public
français s'acharne néanmoins à dévorer; absorbé et silencieux, il médite
_Cinq-Mars_.
Sous les regards souriants de Fauriel et de Nodier, ils causent de leurs
futurs projets, et déjà les théories romantiques s'agitent confusément
dans leurs jeunes cervelles. De ces théories, il en est une au moins dont
ils ont pleinement conscience; ils savent que l'imagination doit être une
des premières qualités de l'écrivain et qu'il n'y a donc pas d'adversaires
plus déclarés et plus dangereux de la poésie et de l'art que les disciples
de l'abbé Delille. Leur verve et leur indignation ne trouvent pas assez de
railleries et de sarcasmes contre les secs, les décharnés, les
stérilisants pseudo-classiques. «Plus de mensonges ni de conventions!
L'art ancien ne nous suffit plus; il nous faut un art nouveau. Nous sommes
rassasiés d'élégances et de fadeurs mondaines, de votre littérature de
collège correcte, mais froide. Nous voulons des paysages avec de grandes
et profondes perspectives, des forêts vierges ou des forêts féodales; nous
aimons les castels et les tournois, les pas d'armes et les batailles...
Assez longtemps la raison a été souveraine: que l'imagination ait son
tour! Plus d'analyse, mais de la couleur! Donnez-nous des décors nouveaux,
les vôtres sont usés... Et vive la nature!» Mais, de cet art nouveau si
impétueusement réclamé, n'existe-t-il pas déjà des modèles? Qu'est-ce donc
qu'_Ivanhoe_ et _Kenilworth_? Nature, vérité, poésie, fraîcheur, sincérité,
pittoresque et saveur, tout ce qui peut enchanter et ravir l'imagination,
tout cela n'est-il pas renfermé dans ces oeuvres de génie? N'est-ce pas
surtout la véritable description, attendue avec tant d'impatience, la
description pittoresque, la seule qui fasse _voir_ et donne la _sensation_
de l'objet? et par surcroît de bonheur, cette description ne va-t-elle pas
évoquer des choses lointaines, depuis longtemps disparues et d'autant plus
poétiques?--«Lisons Walter Scott!»
Victor Hugo ou Alexandre Dumas ouvre _Ivanhoe_, et tout de suite
l'enchantement commence. La grande clairière verte où le soleil met des
reflets d'émeraude; l'accoutrement misérable ou bariolé de Gurth et de
Wamba; les fourrures et les dentelles du Prieur, le long manteau écarlate
et la cotte de mailles du Templier; les deux écuyers noirs qui le suivent,
vêtus d'étoffes éclatantes; et toute cette troupe en marche à travers la
séculaire forêt féodale, tandis que, au-dessus, s'assemblent de gros
nuages noirs chargés de tempêtes: quel tableau! Les applaudissements
éclatent.--Le lecteur dit maintenant l'arrivée chez Cédric le Saxon. Dans
la salle de Rotherwood, sur la lourde table en bois de chêne s'amoncellent
les viandes, tandis qu'une énorme bûche qui se consume dans l'âtre immense
fait partout danser les rouges reflets de sa flamme. Les figures sont
énergiques ou farouches et au milieu d'elles resplendit la douce beauté de
lady Rowena... Stendhal aurait fort envie d'observer que voilà des
descriptions bien longues; les personnages du roman tardent bien à parler
et, quand ils s'y décident, leurs propos ne lui paraissent pas assez
significatifs de leur âme. Comme s'il s'agissait pour l'heure d'analyse et
de psychologie! Stendhal garde pour lui ses désobligeantes remarques. Il
a raison: la lecture en est arrivée à la passe d'armes d'Ashby, au
grandiose incendie du château de Front-de-Boeuf, et l'enthousiasme est
devenu du délire.
Le bon Nodier sourit. Une admiration si vive et si frémissante n'est pas
pour lui déplaire chez cette jeunesse qu'il devine pleine de promesses
fécondes. Les évocations du moyen âge dans _Ivanhoe_ sont grandioses sans
doute et saisissantes: Nodier les trouve incomplètes. Depuis qu'il prépare
ses _Voyages pittoresques et romantiques_, il s'est épris d'art gothique,
et il sait d'ailleurs que la génération sera amoureuse des cathédrales. Or,
il n'y a pas de cathédrale dans _Ivanhoe_, pas de fines colonnettes
élancées, pas de grêles fenêtres ogivales où les trèfles s'épanouissent,
gracieux et légers comme une dentelle de pierre. Sur un rayon de la
bibliothèque, Nodier va prendre l'_Abbé_.
Dans l'église de Sainte-Marie, où les moines viennent d'élire leur père,
tout est désolation. Les statues des guerriers, couchés sur leurs tombeaux,
les mains jointes, sont mutilées; les verrières s'effondrent, les marches
du maître-autel sont rompues, et tout autour du choeur les niches restent
vides de leurs saints. Comme si ce n'était pas assez de tristesse, voici
qu'au dehors une foule hurlante sollicite impérieusement pour l'Abbé de la
Déraison--c'est la fête des Fous--l'ironique honneur d'être présenté à son
nouveau confrère. Déjà, sous les coups furieux qui l'ébranlent, la porte
menace de voler en éclats. Les moines se résignent à ouvrir. Comme par une
écluse, la procession burlesque s'engouffre dans le lieu saint, avec son
énorme dragon, son saint George grotesque, «ayant un poëlon pour casque et
pour lance une broche», ses ours, ses loups et toute son irrévérencieuse
mascarade, avec accompagnement, comme dirait Stendhal, de quolibets et
d'ignobles plaisanteries. Le tableau est complet cette fois. Le beau et le
laid, le pathétique et le trivial, le rire et les larmes, la plus
irrespectueuse bouffonnerie dans une église dévastée: ne reconnaît-on
point là quelques-uns des traits essentiels de l'esthétique romantique? A
coup sûr, et c'est même une page de _Notre-Dame de Paris_ qu'on croirait
lire. Walter Scott continuait Chateaubriand--et le complétait: la nouvelle
école a eu raison de le saluer comme un initiateur et comme un maître.