CHAPITRE III

Walter Scott et le pittoresque dans les personnages.

On peut se risquer à dire que le principal défaut de la littérature sous

la Restauration et l'Empire est d'être encore plus sèche que vide, et de

manquer complètement d'imagination. Une des meilleures preuves en est

qu'il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer ces

insignifiants écrivains les uns des autres. Rien ne ressemble à Luce de

Lancival comme Denne-Baron ou Tardieu de Saint-Marcel, à moins que ce ne

soit Delrieu ou M. de Murville. C'est l'égalité dans l'indécision et

l'effacement. Ou plutôt, la même officine a fabriqué les mêmes produits.

Des personnages, Marius, Agamemnon, Cincinnatus, Artaxerce, Bélisaire,

Tippo-Saïb, et tous les premiers rôles de toutes ces lamentables

tragédies! Non pas; mais plutôt d'insipides lieux communs et des tirades

creuses; le même mannequin, toujours drapé,--et avec quel sens de l'à

propos, quelle convenance parfaite!--de la tunique grecque, de la toge

romaine ou de chatoyantes étoffes orientales. Le costume peut varier: le

mannequin restera invariable. La nature et la vérité en souffriront

peut-être; mais cet art s'est-il jamais soucié de nature et de vérité?

«_Don Sanche_, nous dit Bignan, dans une notice placée en tête des

_Oeuvres complètes_ de Brifaut, eut le privilège d'affronter la scène,

mais après avoir été forcé, par la censure, de prendre le nom de _Ninus

II_, de déserter la Castille pour l'Assyrie, et de troquer le manteau

espagnol contre le costume asiatique[16].» Le croirait-on? «Tout dépaysé et

travesti qu'il était, _Ninus II_, épaulé par Talma, conquit les suffrages

du public.» Talma et le public se montrèrent en cette occurrence ce qu'ils

étaient d'habitude: l'un, acteur de génie, l'autre, d'une endurance à

toute épreuve. Mais quelle individualité pouvaient bien avoir des

personnages qui se laissaient dépayser avec tant de complaisance et qui

pouvaient, sans le plus léger inconvénient, «troquer le manteau espagnol

contre le costume asiatique»?

[Note 16: C'est ce que le pauvre écrivain nous apprend lui-même avec

mélancolie dans l'_Avis préliminaire de Ninus II_ (_Oeuvres complètes_, IV,

Ed. Rives et Bignan). «Le sujet de cette tragédie est tiré de l'histoire

moderne. La scène se passait d'abord en Espagne, sous le règne de don

Sanche, roi de Léon et de Castille. Les principaux événements ne sont

point d'invention: l'auteur s'est contenté de les lier à une fable aussi

intéressante qu'il avait pu l'imaginer. Bientôt nos troupes en armes

franchirent les Pyrénées. La moitié de la pièce était faite: il fallut y

renoncer; il fallut quitter un terrain devenu trop glissant et abandonner,

en le quittant, tous les avantages que présentaient au sujet les moeurs

nationales sur lesquelles il était en grande partie fondé. L'auteur se

réfugia en Assyrie avec ses héros.» Ces époques reculées semblent être le

patrimoine du poète tragique... «Il a sauvé ce qu'il a pu du sujet

primitif.» Dans cet essai dramatique, on a prêté au tribunal des mages

l'autorité suprême dont l'assemblée des Cortès fut toujours revêtue en

Espagne, appuyée d'ailleurs sur le témoignage de Rollin, qui attribue

cette autorité au conseil alors existant chez les Perses; et chacun sait

que les Perses étaient régis par les mêmes lois et assujettis aux mêmes

usages que les Assyriens.» Il a gardé de même à Ninus «ce sentiment de

l'honneur, né de nos institutions chevaleresques et étranger dans

l'antique Orient», par la bonne raison qu'il a pu exister, «surtout

lorsque les anciens historiens se plaisent à nous représenter Cyrus avec

les vertus des Bayard, des Gaston de Foix et des Duguesclin». Mais

l'auteur n'est pas satisfait, et ses scrupules l'honorent: il regrette que

«les circonstances politiques, en le forçant à changer la forme de son

ouvrage, lui aient fait perdre des couleurs locales toujours précieuses».]

Mêmes défauts, aggravés encore, si possible, dans le roman. Les héros

tragiques se ressemblent: que dire alors des personnages romanesques, et

qui discernera jamais Claire d'Albe de Malvina, Amélie Mansfeld

d'Elisabeth, Mlle de Clermont de Jeanne de France, ou Adèle de Sénanges de

Mathilde? Ils sont tous élégants, tous distingués, tous vertueux, tous

chevaleresques. Les beaux sentiments, les sentiments délicats, les

sentiments raffinés s'épanouissent dans leurs coeurs, comme les paroles

fleuries sur leurs lèvres. Quand on est du monde, il faut en adopter les

conventions, les habitudes et l'étiquette: ils sont du monde; ils en

portent l'uniforme et ne le quittent jamais. Leurs passions sont tempérées

et leurs gaîtés décentes; l'esprit de société a adouci les aspérités

naturelles, arrondi les angles, contenu et discipliné l'humeur. Ils sont

comme cet homme d'esprit dont parle quelque part Mme de Staël, qui, dans

un bal, se trouve si parfaitement semblable aux autres que, pour s'en

distinguer, il est obligé de se faire à lui-même des signes dans une

glace. Par malheur, nos héros ont oublié de se faire des signes ou de nous

en faire à nous-mêmes, et nous les confondons tous dans la même foule,

élégante, mais encore plus indistincte.

Or voici venir, au milieu de cette stérilité pseudo-classique, des

créatures vivantes, des êtres de chair et de sang. Leurs physionomies sont

précises et leurs traits individuels. Impossible de les confondre,--et de

les oublier. Au moindre appel de la volonté, ils apparaîtront tels qu'on

les a vus tout d'abord, avec leurs marques particulières, leurs grimaces

ou leurs sourires, leurs tics ou leurs manies. Non qu'ils s'imposent et

vous hantent avec l'obsession des personnages de Balzac; mais leur

première qualité est bien de vivre. Et ils vivent, en effet, tous tant

qu'ils sont, depuis les plus illustres jusqu'aux plus obscurs, rois et

valets, duchesses et fermières, les esclaves aussi bien que les maîtres,

Gurth et Wamba comme Cédric, Ivanhoe ou Richard, l'ignoble Tony Foster et

l'insouciant et débraillé Michel Lambourne, tout autant que le séduisant

Leicester ou sa «gracieuse souveraine» Élisabeth. Plus de fausses

élégances ni de ridicules conventions; rien de ce qui supprime la

personnalité et réduit l'homme à n'être plus qu'un rôle ou un mannequin;

mais des individualités vigoureuses et fortes, savoureuses ou énergiques,

tantôt tragiques et tantôt grotesques, suivant la situation et la

condition, poussées en pleine nature et que la société a aussi peu

déformées que possible, et toujours et invinciblement distinctes, sous le

manteau royal comme sous le misérable accoutrement des serfs ou des

outlaws.

La délicieuse vision pour nos futurs romantiques, et comme on comprend

leur émerveillement! Jamais galerie de portraits, non pas même chez

Shakespeare, ne fut plus animée, plus variée, plus chatoyante. Il ne faut

pas parler ici de profondeur. Au surplus, nos romantiques n'en ont que

faire, et ce n'est pas la qualité qui, pour l'heure, doit le plus vivement

les frapper. Racine est profond: ils n'ont jamais osé le nier, même dans

leurs plus intempérants écarts de briseurs de vieilles idoles. Mais Racine

est froid, mais ses personnages ne se départent jamais d'une certaine

allure compassée et majestueuse, dont s'accommodent assez mal les goûts

d'une nouvelle société qui tous les jours se «démocratise» davantage: on

n'aimera pas Racine et on donnera une leçon à ses admirateurs attardés en

refaisant _Andromaque_; «cur non?» Et en effet, _Charles VII chez ses

grands vassaux_ n'est autre chose que l'_Andromaque_ des romantiques. Il

n'y manque, à vrai dire, qu'Oreste et Andromaque, Pyrrhus et--qui le

croirait?--Hermione elle-même! Mais il y a des casques d'acier, des cottes

de maille, des burnous, des hennins et de longues robes traînantes de

velours bleu; il y a du bariolage, de la fantaisie, de l'éclat, en un mot

de l'imagination: il suffit, Dumas et ses amis et le public ne demandent

pas autre chose.

C'est cette imagination dans les personnages qui explique le prodigieux

succès de Walter Scott et pourquoi Hugo, Dumas, Vigny, Balzac,

Stendhal--malgré ses réserves--et tous, enfin, l'ont si passionnément aimé,

si religieusement salué comme un modèle et comme un maître. Jusqu'à la

fin ils lui ont su gré d'avoir donné de pareilles fêtes à leur imagination

et à leurs yeux, rassasiés et dégoûtés des ternes et monotones grisailles

des pseudo-classiques. C'était une nouveauté et un charme: on comprend que

la nouveauté ait été si séduisante et que le charme ait opéré si

profondément.

Quelles figures choisir de préférence dans une galerie si abondante?

Toutes vous appellent et vous retiennent par un trait charmant ou amusant

de leur expressive physionomie. Voici la foule des personnages secondaires,

de ceux que le peintre ne semble avoir effleurés de son pinceau qu'en

passant et à la hâte; le coup de pinceau a été si net, le trait qu'il a

tracé si décisif, qu'une physionomie paraît aussitôt, sourit ou grimace et

s'anime. C'est le précepteur de Waverley, le respectable M. Pembroke, avec

ses manuscrits destinés à «prémunir son cher élève contre des doctrines

pernicieuses à l'Église et à l'État», et qu'il n'a d'ailleurs jamais pu

faire accepter des éditeurs ignares et rétifs. C'est le bailly Mac Wheeble

et la courbe que fait son épine dorsale lorsque son long propriétaire

s'assied à table; Talbot et son aversion du mot _mac_; la tante Rachel et

son ombrageuse pudeur qu'effarouche toujours le costume écossais; David

Gellatley, le pauvre fou, avec ses citations de ballades comme réponses;

le militaire-théologien Gilfillan, qui trouve Tobie et son chien païens et

apocryphes; le même bailli Duncan Mac Wheeble, qui a la colique pour avoir

fait passer tant d'argent d'Écosse en Angleterre pour le procès de son

maître, le baron Bradwardine; le baron lui-même enfin avec sa douce manie

de citations latines: «Je dis _epulae_ et non _prandium_, le dernier mot

n'étant fait que pour le peuple; _epulae ad senatum, prandium vero ad

populum attinet_, dit Suetone»; et sa joie de toujours parler de la charte

par laquelle David Ier érigea Tully-Veolan en baronnie franche «_cum

liberali potestate habendi curias et justitias, cum fossa et furca et saka

et soka, et thol et theam et infangthief et outfangthief, sive hand habend,

sive bah barand_»; et surtout sa jalousie de l'insigne privilège de tirer

les bottes royales.

Le jeune et fier Écossais qu'on nomme Quentin Durward n'a pas moins de

saveur et de vivacité. Il chemine gaîment, avec l'insouciance de la

vingtième année, «son élégante toque bleue, surmontée d'une branche de

houx et d'une plume d'aigle», crânement posée sur l'oreille, hardi et la

bouche fertile en propos de jeune homme.

«Si j'étais le roi de France,--dit-il précisément à l'ombrageux

souverain qu'il ne connaît pas encore,--je ne me donnerais pas

tant de peine pour placer autour de ma demeure des pièges et des

trappes. Au lieu de cela, je tâcherais de gouverner si bien, que

personne n'oserait en approcher avec de mauvaises intentions; et

quant à ceux qui y viendraient avec des sentiments de paix et

d'affection, plus le nombre en serait grand, plus j'en serais

charmé.»

Le compagnon de l'Écossais regarda autour de lui d'un air alarmé,

et lui dit: «Silence, sire varlet au sac de velours, silence! car

j'ai oublié de vous dire que les feuilles de ces arbres ont des

oreilles, et qu'elles rapportent dans le cabinet du roi tout ce

qu'elles entendent.

«Je m'en inquiète fort peu, répondit Quentin Durward.

J'ai dans la bouche une langue écossaise, et elle est assez

hardie pour dire ce que je pense en face du roi Louis:

que Dieu le protège! Et quant aux oreilles dont vous parlez,

si je les voyais sur une tête humaine, je les abattrais avec

mon couteau de chasse[17].»

[Note 17: Balfour de Burley, dans _les Puritains d'Écosse_, est une des

figures les plus énergiques et les plus saisissantes de Walter Scott.

Jamais le fanatisme n'avait été décrit avec cette netteté et cette

vigueur.]

La même imagination, mais plus gracieuse et plus fraîche, anime et fait

sourire les portraits des jeunes femmes, surtout des jeunes filles,

fragiles créatures qu'on dirait échappées de l'imagination shakespearienne,

si charmantes dans leur physionomie indécise et voilée quelquefois, plus

souvent encore si en relief et si nette. Pour quelques pastels aux teintes

effacées et douces, que de belles toiles vibrantes de lumière! Si Rose

Bradwardine est un peu languissante, la vigoureuse, l'énergique et

hautaine figure que celle de Flora Mac-Ivor! et la scène ravissante,

lorsque près d'une cascade, non loin des bruyères, au milieu du plus

romantique décor, la harpe dans les mains et sa belle chevelure noire

flottant au vent, elle chante son «loyalisme» et son regret de ne pouvoir

donner son coeur à Waverley! Où trouver enfin, dans notre littérature

d'avant le romantisme, coquetterie plus mutine, espièglerie plus coquette,

que l'espièglerie et la coquetterie de Catherine Seyton dans sa première

conversation avec Roland Graeme? et les scènes d'amour entre Amy Robsart

et Leicester n'ont-elles pas la noblesse et la suavité d'un tableau du

Corrège?

Voilà, certes, bien des nouveautés, toutes fort importantes: Walter Scott

en a cependant de plus importantes encore et de plus originales; et ce

sont elles qui ont mis le comble à sa gloire et rendu son influence si

décisive et si féconde. Nous voulons parler de ses personnages

historiques. Le respect de l'histoire, le souci de la vérité générale,

qu'après tout il n'a pas si mal observée, créaient autant de limites à

cette fantaisie et à cette imagination qu'il laissait si agréablement se

jouer dans la peinture des caractères qu'il inventait. Il est facile de

montrer qu'en restant dans ces limites mêmes le grand peintre ne perdait

rien de sa facilité et de son charme. Son Louis XI et sa Marie Stuart,

--les seuls que nous examinerons, car il faut nous borner,--sont aussi

vrais dans le roman que dans la plus exacte et la plus fidèle des

histoires, et il est à peine besoin de dire qu'ils y sont singulièrement

plus vivants.

Voici d'abord le roi de France dans son traditionnel costume,--jamais

Walter Scott ne manque de décrire l'extérieur de ses personnages, nous

verrons plus tard pourquoi,--son «vieil habit de chasse d'un bleu foncé,

un gros rosaire d'ébène qui lui avait été envoyé par le grand-seigneur

lui-même, avec une attestation prouvant qu'il avait servi à un ermite

cophte du mont Liban, renommé par sa sainteté, le tour de son chapeau

garni d'une douzaine au moins de petites images de saints en plomb». Il a

le regard «perçant et majestueux», le front sillonné de rides et rien

n'égale ses brusques éclats d'impatience et de colère. Dunois hésite à

rapporter les paroles de l'ambassadeur de Bourgogne:

«Pâques-Dieu! s'écria le roi; qu'est-ce qui s'arrête ainsi dans ton gosier,

Dunois? Il faut que ce Bourguignon t'ait parlé en termes de dure

digestion.» Mais il se ravise aussitôt et malgré Dunois admet en sa

présence l'insolent envoyé.

Et quelle modération, quelle maîtrise de lui-même, quelle cauteleuse

souplesse, dans la scène qui suit! Il faudrait la citer tout entière, avec

sa fin si pleine de bonne humeur et d'insouciance apparente. Mieux vaut

cependant en rappeler une autre à laquelle nous avons déjà fait allusion,

plus familière encore et plus expressive. Il va recevoir à sa table le

cardinal de La Balue et le comte de Crèvecoeur, et voici les instructions

préalables qu'il donne à son fidèle archer:

«Peux-tu tenir encore une heure sans manger?

«Vingt-quatre, Sire, répondit Durward, ou je ne serais pas

un véritable Écossais.

«Je ne voudrais pas pour un autre royaume, répliqua le roi,

être le pâté que tu rencontrerais après un tel jeûne. Mais

il s'agit en ce moment, non de ton dîner, mais du mien.

J'admets à ma table aujourd'hui, et tout à fait en particulier,

le cardinal de La Balue et cet envoyé bourguignon, ce comte

de Crèvecoeur, et... il pourrait se faire que... Le diable a fort

à faire quand des ennemis se réunissent sur le pied de l'amitié.»

Il s'interrompit, garda le silence d'un air sombre et pensif.

Comme le roi ne semblait pas se disposer à reprendre la parole,

Quentin se hasarda enfin à lui demander quels devoirs il aurait

à remplir en cette circonstance.

«Rester en faction au buffet avec ton arquebuse chargée,

répondit le roi; et, s'il y a quelque trahison, faire feu

sur le traître.

«Quelque trahison, Sire! s'écria Durward, dans un château

si bien gardé!

«Tu la crois impossible, dit le roi, sans paraître offensé de

sa franchise; mais notre histoire a prouvé que la trahison

peut s'introduire par le trou que fait une vrille.--La trahison

prévenue par des gardes!--Jeune insensé! _Sed quis eus custodiat

ipsos custodes?..._» Et reprenant son air sombre, il se

promena dans l'appartement, d'un pas irrégulier, et ajouta:

«La trahison! Elle s'assied à nos banquets; elle brille dans

nos coupes, elle porte la barbe de nos conseillers; elle affecte

le sourire de nos courtisans et la gaieté maligne de nos bouffons:

par-dessus tout, elle se cache sous l'air amical d'un

ennemi réconcilié[18]. Louis d'Orléans se fia à Jean de Bourgogne;

il fut assassiné dans la rue Barbette. Jean de Bourgogne

se fia au parti d'Orléans; il fut assassiné sur le pont

de Montereau. Je ne me fierai à personne, à personne.--Ecoute-moi;

j'aurai l'oeil sur cet insolent Bourguignon, et aussi sur ce

cardinal, que je ne crois pas trop fidèle sujet.

Si je dis: _Écosse, en avant!_ fais feu sur Crèvecoeur, et qu'il

meure sur la place!

«C'est mon devoir, dit Quentin, la vie de votre Majesté

se trouvant en danger.

«Certainement, ajouta le roi, je ne l'entends pas autrement.

Quel fruit retirerai-je de la mort d'un insolent soldat?

Si c'était le connétable de Saint-Pol...» Il fit une nouvelle

pause, comme s'il eût craint d'avoir dit un mot de trop, et

reprit ensuite la parole en souriant: «Notre beau-frère,

Jacques d'Écosse, Durward, votre roi Jacques poignarda Douglas,

pendant qu'il lui donnait l'hospitalité dans son château royal

de Skirling.

«De Stirling, s'il plaît à votre Majesté...

«Stirling soit; le nom n'y fait rien. Au surplus, je ne veux

aucun mal à ces gens-ci: _je n'y trouverais aucun avantage_.

Mais ils peuvent avoir à mon égard des projets moins innocents,

et, en ce cas, je compte sur ton arquebuse.»

[Note 18: Cela rappelle le couplet célèbre sur la calomnie, du _Barbier de

Séville_, et fait aussi admirablement comprendre les différences

fondamentales entre le génie anglais et le génie français. Le passage de

Beaumarchais est filé, comme on dit, avec plus d'art: l'auteur gradue ses

effets, et les pousse avec une verve incomparable jusqu'au _crescendo_

final,--si bien reproduit, et renforcé, par la musique de Rossini. Il y a

moins d'art chez Walter Scott, et moins d'habileté ingénieuse, mais plus

de saveur, plus d'_humour_, de pittoresque, et pour tout dire d'un mot,

plus de poésie.]

Il reçoit ses convives, jette sur eux «un coup d'oeil prompt comme

l'éclair» et regarde ensuite du côté du buffet où Quentin est caché. «Ce

fut l'affaire d'un instant; mais ce regard était animé par une telle

expression de haine et de méfiance contre ses deux hôtes, il semblait

porter à Durward une injonction si précise de veiller avec soin, et

d'exécuter promptement ses ordres, qu'il ne put lui rester aucun doute que

les craintes et les dispositions de Louis ne fussent toujours les mêmes.

Il fut donc plus surpris que jamais du voile épais dont ce monarque était

en état de couvrir les mouvements de sa méfiance.»

Toute la finesse, la souplesse, la «cautèle» de Louis XI ne tiennent-elles

pas dans ce tableau? comme sa fermeté intrépide et son sang-froid devant

le danger tiendront dans la grande scène où, à la cour du duc de Bourgogne,

on vient inopinément, au milieu d'un festin, annoncer la révolte des

Liégeois que, sous main, il a encouragée?

Mais le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, la merveille des merveilles est

encore, chez Walter Scott, le portrait de Marie Stuart, dans _l'Abbé_.

Tout est délicieux dans cette figure. Grâce et finesse, séduction et

enjouement, bonté exquise et verve malicieuse et caustique, il a tout

exprimé, et avec quelle vérité, quelle vie! L'infortunée est prisonnière

au château de Lochleven, et voici sa première rencontre avec sa froide,

acariâtre et jalouse gardienne:

Lorsque les dames se rencontrèrent, la reine dit en inclinant

la tête pour rendre son salut à lady Lochleven:

«Nous sommes heureuse aujourd'hui, nous jouissons de la

société de notre aimable hôtesse à une heure où nous ne

sommes pas accoutumée à ce bonheur, pendant le temps

qu'on nous a laissé jusqu'ici pour faire une promenade solitaire;

mais notre bonne hôtesse sait qu'en tout temps elle

trouve accès en notre présence, et elle n'a pas besoin d'observer

le vain cérémonial de demander notre agrément pour se

présenter devant nous.

«Si ma présence paraît importune à Votre Grâce, répondit

lady Lochleven, j'en suis fâchée. Je venais vous annoncer

une addition à votre suite, ajouta-t-elle en montrant Roland,

et c'est une circonstance à laquelle les dames sont rarement

indifférentes.

«Permettre à la fille de tant de rois, à celle qui est

encore reine de ce royaume, d'avoir une suite composée de

deux femmes de chambre et d'un jeune page, c'est une faveur

dont Marie Stuart ne peut jamais être assez reconnaissante.

Comment donc! j'aurai une suite semblable à celle des

épouses des gentilshommes campagnards de votre comté de

Fife! Il n'y manquera qu'un coureur et deux laquais en

livrée bleue. Cependant, dans l'égoïsme de ma joie, je ne

dois pas oublier le surcroît d'embarras et de dépenses que

cette augmentation de ma suite va occasionner à notre bonne

hôtesse et à toute la maison de Lochleven. C'est sans doute

cette idée qui obscurcit la sérénité de votre front, Milady;

mais un peu de patience, la couronne d'Écosse a de nombreux

domaines, et je me flatte que votre digne fils, mon excellent

frère, en offrira un des plus considérables au chevalier votre

époux, plutôt que de souffrir que Marie soit obligée de

quitter ce château hospitalier, faute de vous fournir les

moyens de l'y recevoir.»

Et quelle noblesse, quelle grâce spirituelle dans la terrible entrevue

avec Ruthven, Melville et Lindesay!

«Je crains de vous avoir fait attendre, lord Lindesay; mais une femme

n'aime pas recevoir de visite sans avoir passé quelques minutes à sa

toilette. Les hommes tiennent moins à un tel cérémonial.» Lord Lindesay,

jetant les yeux sur son armure rouillée, sur son pourpoint sale et percé,

murmura quelques mots d'un voyage fait à la hâte. La reine redouble

d'ironie: «Vous avez là un fidèle compagnon de voyage, milord; mais il est

un peu lourd (dit-elle en désignant son «énorme épée»). Je me flatte que

vous ne vous êtes pas attendu à trouver ici des ennemis contre lesquels

cette arme formidable pourrait vous être nécessaire. Il me semble que

c'est une parure un peu singulière pour une cour: mais je suis, comme il

faut que je le sois, trop Stuart pour craindre la vue d'une épée.» Et à

l'explication brutale et fanfaronne du lord, la reine riposte: «Vous me

pardonnerez, si j'abrège cette conférence. La relation d'une bataille

sanglante, quelque courte qu'elle soit, est toujours trop longue pour une

femme. A moins que lord Lindesay n'ait à nous parler d'objets plus

importants que les hauts faits du vieil Angus et les exploits par lesquels

il s'est illustré lui-même quand le temps et la marée le lui permettaient,

nous nous retirerons dans notre appartement; et vous, Fleming, vous

finirez de nous y lire le petit traité _des Rodomontades espagnoles_.»

Ces personnages que nous venons d'évoquer, trop brièvement encore au gré

de notre admiration et de notre désir, et qui perdent toute leur grâce et

toute leur animation à être ainsi mutilés, n'ont-ils pas, et en abondance,

les qualités que demandaient alors vainement les imaginations à l'épopée

ou à la tragédie? Vivacité, fraîcheur, grâce riante ou mélancolique,

humeur goguenarde ou fine ironie, plus simplement et d'un mot la première

de toutes les vertus, le plus essentiel des dons, et le seul à peu près

inconnu jusqu'alors, la vie. Plus rien d'artificiel ou de conventionnel,

plus rien surtout de figé et de mort, mais la nature dans sa sincérité et

sa vérité naïves: quelle nouveauté et quel charme! La littérature se

sentit rajeunir à ce souffle fécond. Sous sa bienfaisante influence, les

landes arides se couvrirent de fleurs. Floraison éphémère sans doute,

d'autant plus éphémère qu'elle avait paru tout d'abord plus brillante; la

sève n'en fut jamais assez vigoureuse. Mais à défaut de vie véritable, on

en put avoir un instant l'illusion. C'était beaucoup; et dans ce renouveau,

il n'est que juste de faire à Walter Scott sa part.

Le Roman Historique a l'Epoque Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott · 第 13 / 39 题