Walter Scott et le romantisme.
Un succès aussi considérable doit avoir des causes profondes. Le simple
attrait de la nouveauté ne saurait l'expliquer; quand d'autres mérites ne
vont pas avec elle, la nouveauté, pour séduisante qu'elle soit, lasse
d'autant plus vite qu'elle a plus ardemment passionné tout d'abord.
Alléguer encore l'intérêt captivant des «Waverley Novels» peut faire
comprendre ce que le succès en a toujours eu de franchement, de largement
populaire, sans rendre compte de l'admiration et de l'enthousiasme des
grands écrivains mêmes de l'époque romantique. On pourrait dire enfin que
leur charme d'exotisme n'a pas peu contribué à leur vogue prodigieuse:
avec l'apparence d'être plus exacte, l'explication resterait tout aussi
superficielle. S'ils n'avaient eu que ces qualités, encore qu'il ne soit
pas donné au premier venu de les réunir, leur auteur n'aurait laissé dans
la littérature qu'un souvenir brillant, comme Alexandre Dumas, son émule
français. Or, il reste de Walter Scott plus qu'un souvenir, il reste une
influence. Sa place est marquée dans l'histoire de la littérature
française aussi nettement que dans celle de son propre pays. Il ne s'est
pas contenté d'écrire des oeuvres qui ne sont plus guère lues aujourd'hui
que des enfants et des jeunes filles: par le plus heureux concours de
circonstances, ces oeuvres venaient donner pleine et entière satisfaction
aux besoins les plus impérieux, les plus intimes, de la génération
d'alors. Elles ont amusé, séduit, passionné, sans doute; mais surtout
elles servaient une cause, étaient un argument en faveur d'une école
naissante, préparaient le triomphe d'une nouvelle doctrine. De tous les
éléments qui pouvaient le plus efficacement favoriser le développement du
romantisme, aucun n'avait peut-être l'importance du roman historique, et
les chefs-d'oeuvre de Walter Scott venaient en offrir des modèles. On
comprend que tout de suite les disciples de l'Écossais aient été légion.
Il est sans exemple qu'un esprit original n'ait pas toujours traîné à sa
suite une foule d'imitateurs. On imita donc Walter Scott, et avec fureur.
De 1820 à 1830, et même au delà, le roman historique prit en France un
développement prodigieux, inouï. On compterait par centaines les grimauds
de lettres qui s'élancent soudain dans la voie nouvellement ouverte, sans
autre vocation que le désir de profiter de la vogue du genre ou de battre
monnaie avec le goût du jour.
«L'exemple contagieux de Walter Scott, dit le _Globe_, du 19 septembre
1824, fait rêver à plus d'une jeune imagination des milliers de guinées et
une gloire européenne.» Et, le 23 juillet 1825: «On n'écrit plus
maintenant que des romans historiques.» C'est une espèce de folie. Les
libraires qui, comme Pigoreau, se sont donné la tâche de tenir le public
au courant des nouvelles productions littéraires, avouent en gémissant que
la tâche est trop lourde pour leurs faibles épaules. «Je voudrais
reprendre mon travail où je l'ai quitté. Quelle tâche! Cent cinquante
volumes de romans ont paru depuis mon dernier supplément.»
Cent cinquante volumes d'avril à août 1822: Pigoreau n'a pas tout à fait
tort d'être épouvanté. Bien entendu, les romans historiques forment une
part considérable de ce total. Cependant le mal ne fait que s'accroître,
et le flot monte obstinément, menaçant de tout submerger bientôt. Devant
cette effroyable fécondité, quelques cabinets de lecture s'émeuvent, et
prennent la résolution de fermer leurs portes au genre par trop
encombrant. C'est Pigoreau lui-même qui nous en informe, le 30 août 1825,
dans son _Second appendice_ à son _Dixième supplément_. «Mais, ajoute-t-il,
s'ils ressemblaient tous à ceux de Walter Scott, on verrait bientôt ces
libraires sortir de leur insouciance et de leur inertie; nous en jugeons
par la rapidité avec laquelle s'enlève cette nouvelle production.» Car le
roman historique est bien décidément le genre à la mode.
«Les romanciers ne se bornent point à nous donner les
produits de leur imagination. Bientôt nous verrons toute
_l'Histoire en romans_. Sans parler du _Dunois_, du _Camisard_,
du _Ligueur_, du _duc de Christian_, du _Vaudois à la cour de
François Ier_, qui doit bientôt paraître, j'ai sous les yeux un
prospectus qui nous annonce la _France romantique_, c'est-à-dire
une collection de romans historiques, composée d'autant
de volumes qu'il y a eu de têtes couronnées en France. Ainsi,
chacun arrangera l'Histoire à sa manière, et suivant la tolérance
ou la sévérité de ses principes.»
(Pigoreau, _7e supplément_, 20 juillet 1824.)
Il serait d'ailleurs facile et fastidieux d'entasser ici les témoignages
qui prouveraient la vogue sans précédent du genre nouveau: ils sont aussi
abondants que ces romans historiques mêmes que chaque jour voit alors
éclore. Nous n'en citerons plus qu'un: il est vrai qu'il est capital.
Personne n'avait qualité comme Balzac pour parler du grand romancier qu'il
a toujours tant admiré et pour mesurer la portée et le degré d'une
influence que lui-même, nous le verrons, a subie profondément. A cet égard,
le roman d'_Illusions perdues_ a une signification d'un prix singulier.
C'est la description, et une des plus exactes et des plus frappantes
qu'ait faites Balzac, des moeurs de la jeunesse littéraire française aux
environs de 1822. On va voir l'importance qu'y tiennent Walter Scott et
l'influence et l'imitation de Walter Scott.
Dévoré dès sa première jeunesse du désir furieux de se faire un nom dans
la littérature, Lucien Chardon, arrivé enfin d'Angoulême à Paris et devenu
Lucien de Rubempré, ne songe qu'à réaliser ses beaux rêves de gloire; et
le plus sûr moyen, en même temps que le plus rapide, lui paraît le roman
historique. Il commence donc son _Archer de Charles IX_. «Il passait ses
matinées à la bibliothèque Sainte-Geneviève à étudier l'histoire. Les
premières recherches lui avaient fait apercevoir d'effroyables erreurs
dans son roman.» Le détail est caractéristique; mais tous les romanciers
n'éprouvaient pas les scrupules de Lucien. «La bibliothèque fermée, il
venait dans sa chambre humide et froide corriger son ouvrage, y recoudre,
y supprimer des chapitres entiers.» L'oeuvre terminée, il va proposer à un
libraire d'en faire l'acquisition. Repoussé de chez Vidal, il est assez
bien accueilli par Doguereau. «Ah diantre! _l'Archer de Charles IX_,
un bon titre. Voyons, jeune homme, dites-moi votre sujet en deux
mots.--Monsieur, c'est une oeuvre historique dans le genre de Walter
Scott.»
Cependant, «par de savantes insinuations», Lousteau a préparé la vente de
_l'Archer de Charles IX_. «Nous t'avons fait deux fois plus grand que
Walter Scott, dit-il à Lucien. Oh! tu as dans le ventre des romans
incomparables! tu n'offres pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas
l'auteur d'un roman plus ou moins ingénieux, tu seras une collection! Ce
mot collection a porté coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en
portefeuille _la Grande Mademoiselle ou la France sous Louis XIV_;
--_Cotillon Ier ou les Premiers Jours de Louis XV_;--_la Reine et le
Cardinal, ou Tableau de Paris sous la Fronde_;--_le Fils de Concini ou une
Intrigue de Richelieu!..._ Ces romans seront annoncés sur la couverture.
Nous appelons cette manoeuvre: berner le succès.» Faites la part de la
verve endiablée du journaliste contre les libraires exploiteurs, il reste
toujours le plus vif témoignage de l'immense succès qu'obtenait alors le
roman historique. La preuve en est que Lousteau reçoit «au préjudice de
Lucien une somme de cinq cents francs en argent de Fendant et Cavalier,
sous le nom de commission, pour avoir procuré ce futur Walter Scott aux
deux librairies en quête d'un Scott français.»
Et en effet rien ne montre l'influence du grand Écossais comme l'avidité
des deux commerçants, leur empressement fiévreux à mettre la main sur un
auteur qui puisse contenter les nouvelles exigences de la clientèle.
«Le succès de Walter Scott éveillait tant l'attention de la librairie sur
les produits de l'Angleterre que les libraires étaient tous préoccupés,
en vrais Normands, de la conquête de l'Angleterre; ils y cherchaient du
Walter Scott, comme plus tard on devait chercher des asphaltes dans les
terrains caillouteux, du bitume dans les marais et réaliser des bénéfices
sur les chemins de fer en projet.» Sur quoi Balzac observe fort
judicieusement: «Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est
de vouloir trouver le succès dans les analogues, quand il est dans les
contraires. A Paris surtout, le succès tue le succès.» Mais nos deux
libraires n'étaient pas capables de faire l'observation profonde du
romancier. «Aussi, sous le titre de _les Strelitz ou la Russie il y a cent
ans_, Fendant et Cavalier inséraient-ils bravement, en grosses lettres,
_dans le genre de Walter Scott_. Fendant et Cavalier, avaient soif d'un
succès...» Ils le demandaient à l'auteur à la mode, rien de plus naturel.
Et quelles habiletés dans la préparation de ce succès! quelles précautions
et quels scrupules! Ce qui veut dire: quels soins de rappeler par tous les
moyens possibles que l'oeuvre est en effet «dans le genre de Walter Scott!»
«Nous nous sommes réservé le droit, disent les deux libraires à Lucien et
à Lousteau, de donner un autre titre à l'ouvrage; nous n'aimons pas
_l'Archer de Charles IX_, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs,
il y a plusieurs rois du nom de Charles et dans le moyen âge il se
trouvait tant d'archers! Ah! si vous disiez _le Soldat de Napoléon!_ mais
_l'Archer de Charles IX!..._ Cavalier serait obligé de faire un cours
d'histoire de France pour placer chaque exemplaire en province.
«--_La Saint-Barthélemy_ vaudrait mieux, reprit Fendant.
«--_Catherine de Médicis ou la France sous Charles IX_, dit Cavalier,
_ressemblerait plus à un titre de Walter Scott_.» Voilà la raison
décisive: elle est bien significative. Et il est bien vrai aussi que les
développements les plus abondants et les mieux documentés laisseraient du
prestige de Walter Scott en France, à une période déterminée de notre
histoire littéraire, une idée bien moins nette que ces deux ou trois
citations de Balzac. Lucien de Rubempré n'est pas une création fantaisiste
du romancier; il n'a pas seulement existé, il incarne en lui une foule
d'individus qui lui ont ressemblé. C'est un type, comme Fendant et
Cavalier; et on pourrait presque dire que la première raison d'être de
tous les trois est Walter Scott.
Cependant, et il est à peine nécessaire de le dire, nous n'aurions pas
donné cette étendue à une démonstration qui ne se serait appliquée qu'aux
flaireurs de vent, au _vulgum pecus_, aux moutons du pasteur d'Écosse:
imitateurs maladroits ou stupides qui compromettent, à force de platitudes,
les succès les plus solidement établis et dont les inintelligences ou les
excès seraient capables de rendre insupportables ou odieux les plus
parfaits modèles. Les esprits les plus distingués ont été ses disciples,
et c'est du romantisme lui-même que l'oeuvre écossaise a facilité
l'éclosion, aidé le développement. L'influence est assez sérieuse pour
nous arrêter quelques instants[15].
[Note 15: Nous demandons, en grâce, qu'on ne nous fasse pas dire que le
roman historique à la Walter Scott a _fait_ le romantisme. A la lettre,
Walter Scott a joué auprès des jeunes écrivains d'alors le rôle que
Socrate jouait auprès de ses disciples, et c'est une espèce de
«maïeutique» qu'il a pratiquée, lui aussi, et supérieurement.]
Que les derniers partisans convaincus du classicisme n'aient jamais vu
dans Walter Scott un allié et un défenseur de leurs principes, les raisons
en sont assez apparentes. C'est d'abord un étranger, et, circonstance
aggravante, un étranger d'outre-Manche, presque du même pays que
Shakespeare, l'ennemi héréditaire. Il aime peut-être les anciens, et, à la
vérité, quelquefois il les cite, mais à coup sûr il ne les imite pas, et
ce n'est ni dans Aristote, ni dans l'_Epître aux Pisons_ que sont formulés
les principes de sa rhétorique. Sa mythologie ne rappelle que de fort loin
l'harmonieux Olympe, et son merveilleux n'est pas selon les règles. Mme
de Genlis et Jouy n'aiment point Walter Scott; ils ne peuvent pas l'aimer,
et pour cause. Les futurs romantiques, au contraire, n'éprouvent pour lui
que passion et enthousiasme: l'Écossais est un de leurs plus puissants
auxiliaires. C'est un point sur lequel tout le monde est d'accord, le
_Journal des Débats_ aussi bien que le _Globe_, Delécluze comme Stendhal,
et Philarète Chasles autant que Jules Janin. D'où vient donc qu'on se soit
si peu battu autour de son nom?
Il y en a une première raison, bien simple: on n'a jamais pris Walter
Scott au sérieux, et il ne pouvait venir à l'idée de personne que son
succès ou même son influence pût jamais avoir des conséquences bien
considérables. Allié des romantiques, c'était probable; leur auxiliaire au
besoin, c'était possible; mais quel allié et quel auxiliaire! Un
romancier! Il se peut que le roman soit un genre littéraire; à coup sûr,
c'est un genre inférieur, excellent à divertir et à «faire passer une
heure ou deux», mais qu'un esprit judicieux ne considérera jamais que
comme un délassement. On se cache pour en lire. Le moyen seulement de
regarder comme un adversaire le tenant qui se présente dans l'arène
littéraire avec des romans pour toutes armes! On lui accordera tout au
plus un sourire d'indulgente pitié, et personne n'ira user sa force ou
perdre ses coups contre qui, loin d'être un ennemi, n'en a pas même
l'apparence.
Aussi bien, d'autres adversaires plus redoutables imposent aux classiques
une défense rapide et énergique. C'est sous la bannière déployée des
Shakespeare, des Goethe, des Schiller et des Byron que les téméraires et
hardis réformateurs s'avancent au combat: c'est à Byron, à Schiller, à
Goethe, à Shakespeare qu'il faut d'abord se prendre, et qu'on s'est pris
en effet. On n'a pas le temps de s'occuper de Scott; on n'y songe même
pas. D'ailleurs, à quoi bon s'en soucier? Dans la mêlée générale et par
instants furieuse, son panache n'ondule pas, éclatant; il a même l'air de
ne pas être présent sur le champ de bataille. Ce n'est pas un combattant,
c'est à peine un héraut d'armes, à la voix harmonieuse et captivante, un
autre Ossian, moins lointain et moins poétique, et dont la vogue passera
aussi vite que celle du chantre de Fingal... La vérité est que la voix
harmonieuse dirigeait l'attaque contre le classicisme aussi bien que les
plus retentissants clairons, et entraînait à l'assaut les bataillons des
révoltés avec d'autant plus de danger qu'elle semblait moins animée à la
lutte et moins batailleuse.
Pas une des nouveautés que désiraient alors les esprits, et d'une ardeur
si passionnée, dont le roman historique «à la Walter Scott» n'offrît déjà
le modèle. Prosateurs et poètes français allaient délaisser l'histoire
ancienne pour ne s'inspirer plus que de l'histoire nationale: il en
facilitait la connaissance et travaillait à la remettre en honneur. La
jeune génération était avide de pittoresque et de couleur locale: il
apportait l'un et l'autre avec profusion. Elle voulait partout des
émotions vives et des sensations fortes: il prit plaisir à étaler devant
elle les spectacles les plus poignants et les tragédies les plus
douloureuses. Il n'est pas jusqu'à sa forme enfin qui ne fût un objet de
séduction. Les intempérants novateurs étaient impatients de toute
servitude: il n'avait pas eu d'Aristote ni de Boileau pour lui imposer des
règles et fixer les lois immuables de sa poétique. Mais qui ne voit qu'en
réalisant ainsi--et beaucoup plus facilement, beaucoup plus complètement
que tout autre genre--les principes essentiels de la nouvelle école, le
roman historique devenait l'instrument le plus sûr des futures conquêtes?
qu'écrivains et public y ont fait leur apprentissage de toutes les grandes
nouveautés qui devaient bientôt régner partout triomphantes? et que donc,
et en un mot, rien ne pouvait mieux préparer l'avènement du Romantisme
lui-même? Du premier jour et avec des transports d'enthousiasme, les
futurs révoltés l'acclamèrent: ils ne pouvaient rêver pour leurs doctrines
auxiliaire plus utile ni serviteur plus puissant.