Historique du succès de Walter Scott en France.
Ce fut plus qu'un succès: ce fut un engouement. Une génération tout
entière en demeura éblouie et séduite. «Modistes et duchesses», depuis le
simple peuple jusqu'à l'élite intellectuelle et artistique de la nation,
tout subit la fascination et le prestige. Jamais étranger n'avait été
populaire à ce point parmi nous; et même, de 1820 à 1830, aucun nom
français ne fut en France plus connu et glorieux.
Ce n'est pas que le succès se soit imposé tout d'abord, et avec une
foudroyante rapidité. Les premiers articles qu'on lui consacre
(_Conservateur littéraire, Diable boiteux, Annales politiques,
morales et littéraires_) manquent d'enthousiasme. Assez rapidement
cependant, les éloges se font moins discrets. Vers 1817 le succès se
dessine; la popularité même commence; elle est complète dès 1820, et à
pleines voiles Walter Scott cingle vers la gloire.
Ce ne sont plus désormais que comptes rendus dithyrambiques, ou peu s'en
faut: Walter Scott était un confrère, mais c'était un étranger. Le jeune
Victor Hugo donne l'exemple; il met délibérément l'Écossais au-dessus de
Lesage, déclare que tout ou presque tout est à admirer dans les «Waverley
Novels», et la plupart des journaux font comme le _Conservateur
littéraire_.
Chaque nouveau roman est attendu avec une impatience fébrile, et on se
l'arrache dès son apparition.
Du Walter Scott! du Walter Scott! Hâtez-vous, Messieurs,
et vous surtout, Mesdames; c'est du merveilleux, c'est du nouveau;
hâtez-vous! La première édition est épuisée, la seconde est retenue
d'avance, la troisième disparaîtra, à peine sortie de la presse.
Accourez, achetez; mauvais ou bon, qu'importe! sir Walter Scott
y a mis son nom, cela suffit... et vivent l'Angleterre et les
Anglais[9]!
[Note 9: _L'Abeille_ (ancienne _Minerve littéraire_), III, 1821, p. 76.]
C'est le moment où, dans la presse française, on ne parle vraiment plus
que du grand Écossais.
Et comme de juste, le public est avide de détails sur son écrivain favori.
Amédée Pichot lui consacre une _Notice_,--d'ailleurs pleine
d'inexactitudes, et qu'il corrigera fort heureusement plus tard. On fait
le voyage d'Écosse pour voir le «grand Inconnu»[10]; Édimbourg devient un
pèlerinage littéraire, et si on a eu le bon-heur de rencontrer l'illustre
écrivain, on s'en retourne content, comme cet Espagnol qui n'était venu à
Rome que pour Tite-Live.
[Note 10: Adolphe Blanqui, _Voyage d'un jeune Français en Angleterre et en
Écosse pendant l'automne de 1823_.]
Rien de caractéristique à cet égard comme le _Voyage historique et
littéraire en Angleterre et en Écosse_, d'Amédée Pichot (1825); et c'est
bien le document le plus significatif de la réputation dont jouissait
alors chez nous le grand étranger. Le «voyageur» est intarissable de
détails sur son compte. Portrait physique, portrait moral, habitudes et
manies, rien n'est oublié de ce qui peut satisfaire une curiosité que l'on
devine insatiable.
Mais tout le monde ne peut pas aller à Édimbourg, et il n'a été donné qu'à
quelques rares privilégiés de contempler une physionomie si vénérée: on
fera donc venir le buste du romancier à la mode. C'est le _Globe_ du 2
décembre 1824 qui annonce l'heureuse nouvelle: «Le libraire Ch.
Gosselin... a fait venir de Londres le buste de sir Walter Scott... Ce
chef-d'oeuvre de statuaire méritait d'être copié en France, et M. Gosselin
vient d'ouvrir une souscription pour trente modèles en plâtre,
parfaitement conformes à l'original. Les dix premiers numéros sont
retenus...» Quand «l'original» se décidera à venir à Paris, ce sera un
événement public; sa maison ne désemplira pas de visiteurs; on se le
montrera du doigt dans la rue, et par instants l'admiration débordante
sera une espèce de délire.
Les poètes accordent à ce propos leur lyre en son honneur. Un certain
Vander-Burch lui adresse une longue «Epître» où, à défaut de talent, il y
a de l'enthousiasme: _Si natura negat, facit_ admiratio _versum;_ et en
attendant d'imiter l'illustre Écossais à son tour, Cordellier-Delanoue le
célèbre en vers épileptiques:
Salut, _Ivanhoé_! débris de la Croisade!
Honneur à toi! Salut, épopée! Iliade!
Ce qui vaut mieux encore, dans ce concert universel d'éloges de graves et
scrupuleux savants font entendre leur voix. Raynouard vante ses mérites
d'exactitude; et sous la signature T.J. (Théodore Jouffroy), le _Globe_
publie (1826-1827) des articles qui sont bien l'étude la plus fine et la
plus pénétrante qu'on ait faite, à cette époque, du talent du grand
romancier.
Ce ne sont pas d'ailleurs et seulement les écrivains qui imitent le
glorieux étranger. De ses oeuvres, les musiciens tirent des sujets
d'opéras, et les peintres des sujets de tableaux[11]. Tout est «à la Walter
Scott», ameublements et costumes[12].
[Note 11: _Guy Mannering_ inspire la _Sorcière_ de Ducange; en 1827, les
Nouveautés jouent un _Caleb_; Soulié pense à mettre au théâtre les
_Puritains_ et _Kenilworth_; Ducange tire un drame de la _Fiancée de
Lammermoor_; Ancelot pille Scott pour son _Olga_; et des _Chroniques de la
Canongate_ Goubaux extrait la _Vie d'un joueur_.--Cf. _Revue d'Histoire
littéraire de la France_, 15 janvier 1898. p. 81, un article de M. Clouard
mentionnant une oeuvre inédite d'A. de Musset, «la Quittance du Diable»,
imitée du _Redgauntlet_ de Walter Scott.--Quant à Delavigne et à Dumas, il
serait trop long de dire ce qu'ils doivent à W. Scott.]
[Note 12: Les _Moeurs et Coutumes_ (Bibliothèque nationale, département
des estampes) montreront des spécimens de cravates, de toques à la Walter
Scott; La Mésangère, III et IV, indiquera des détails de mobiliers
écossais; La Bédollière, _Histoire de la mode en France_, 1858, nous
apprendra que de 1822 à 1830 on n'a vu que carreaux écossais «à la Dame
blanche». Et on sait que la duchesse de Berry donna plusieurs bals masqués
avec costumes empruntés aux «Waverley Novels». Cf. notre étude _le
Romantisme et la mode_.]
On ne peut se faire une idée de cette vogue dont l'année
1827 marqua l'apogée. Elle se retrouvait dans les costumes,
dans les modes, dans les ameublements, sur les enseignes de
magasins et sur les affiches des théâtres... Un même soir,
le Théâtre-Français jouait _Louis XI à Péronne_, de Mély-Janin,
extrait de _Quentin Durward_; l'Odéon, le _Labyrinthe
de Woodstock_; l'Opéra-Comique, _Leicester_, de Scribe et
Auber, pris au _Château de Kenilworth_, et le lendemain, la
_Dame Blanche_ inspirée tout à la fois par _le Monastère_ et
_Guy Mannering_.
(Pontmartin, _Mémoires_, II, p. 3.)
Les esprits les plus fins, les plus distingués et les plus difficiles se
font un charme de cette lecture: voyez les _Lettres_ de Doudan; et nous ne
parlons pas des témoignages d'admiration que lui ont adressés ses
principaux imitateurs et surtout Balzac, dans sa préface de la _Comédie
humaine_.
C'est à peine si de loin en loin s'élèvent quelques protestations contre
cette gloire toujours croissante. Mme de Genlis réclame contre cet
étranger par trop envahissant: elle était vraiment bien qualifiée pour
prendre la défense du roman historique! Un autre, dans une interminable
préface de 64 pages, en tête d'un roman de _Cécile ou les Passions_ (en
cinq volumes), Jouy, se répand en plaintes amères contre un romancier
moins historien que «le moindre compilateur d'anecdotes». Mme de Genlis et
Jouy en furent pour leurs protestations par trop intéressées; et malgré
les faiblesses et les défaillances des dernières oeuvres, la gloire de
Walter Scott brilla d'un éclat toujours plus vif jusqu'à la fin, bien loin
de subir d'éclipse.
Sa mort fut un événement, on pourrait presque dire un deuil public.
Pendant sa longue agonie, les journaux publiaient tous les jours un
bulletin de sa santé, et toute l'Europe eut quelque temps les yeux tournés
vers le coin d'Écosse où «l'enchanteur» achevait de mourir, usé par des
fatigues excessives qui n'avaient presque rien entamé de son énergique
volonté. Tous les articles que cette mort inspira à la presse sont pleins
d'une émotion sincère, souvent même profonde.
Sainte-Beuve, écrit le 27 septembre 1832: «Ce n'est pas seulement un deuil
pour l'Angleterre, c'en doit être un pour la France et pour le monde
civilisé, dont Walter Scott, plus qu'aucun autre des écrivains du temps, a
été comme l'enchanteur prodigue et l'aimable bienfaiteur... Il est mort
plein d'oeuvres et il avait rassasié le monde... La postérité retranchera
sans doute quelque chose à notre admiration de ses oeuvres, mais il lui en
restera toujours assez pour demeurer un grand créateur, un homme immense,
un peintre immortel de l'homme.»
«Walter Scott n'a survécu que peu de mois à son génie, dit le
_Constitutionnel_ du 30 septembre de la même année; il a enfin achevé de
mourir. Sa vie est remplie, sa gloire est complète... Un génie aussi vaste,
aussi varié, aussi attachant, est un bienfait pour le siècle auquel il
échoit comme un don providentiel.»
Mais c'est le directeur de la _Revue de Paris_ qui trouve, pour déplorer
cette grande perte, les accents les plus émus et les plus touchants[13]:
La mort nous enlève Walter Scott lorsque sa carrière est parcourue
et au delà; lorsqu'il n'avait plus rien à faire pour sa gloire...
Il meurt immortel par son nom et pur dans sa vie... On éprouve
cependant, à la nouvelle de cet événement prévu depuis plusieurs
mois, cette tristesse si poétiquement définie par lui, quand il
comparait l'effet de la mort de lord Byron à celui que produirait
l'extinction subite d'un des astres qui éclairent et réjouissent
la terre. Sir Walter Scott avait raison; le monde entier doit
porter le deuil de ces hommes dont le génie... a étendu sur le
monde entier son influence et conquis de nouveaux mondes à la pensée
humaine.
Ce que les Anglais disent de notre Molière, qu'il n'appartient pas
à la France, mais à toutes les nations civilisées, nous aimons à
le dire de leur Walter Scott. Mais ce que nous devons constater
surtout, c'est que, de tous les auteurs étrangers, Walter Scott est,
certes, celui qui s'est le plus facilement naturalisé parmi nous,
qui a le plus facilement triomphé de toutes les préventions
nationales, en même temps que de la transmutation périlleuse des
traductions. (T. 42-43, sept. 1832.)
[Note 13: La _Revue_ ne se contenta pas d'une douleur stérile: elle eut la
pitié agissante. Un mois après l'article de son directeur, elle apprend
que les créanciers de Scott auraient des droits sur le mince héritage
qu'il laisse, et elle écrit: «Espérons qu'une souscription nationale, qui
deviendra bientôt européenne, viendra au secours des héritiers d'un si
beau nom. La _Revue de Paris_ ne sera pas la dernière à souscrire.»
(Oct. 1832, p. 69.)]
Et chez la plupart de ceux dont il avait enchanté la jeunesse, son
souvenir ne s'éteignit jamais. Ils en parlent presque tous comme d'une
source d'émotions unique, d'un objet particulier de prédilection. Ils le
rappellent à tout propos, le citent, lui font des emprunts. Il est resté
pour eux l'ami de la première heure, celui qu'on relit toujours et qu'on
ne se lasse jamais de relire. Des écrivains étrangers que la France
recueillit alors et qu'elle aima, ce fut Walter Scott, et de beaucoup, le
plus populaire et le plus français.
Et il le fut en dépit de ses traducteurs, comme disait le directeur de la
_Revue de Paris_. C'est une justice à leur rendre à presque tous, qu'ils
ont tout fait pour l'affaiblir et le dénaturer, quand ce n'a pas été pour
le rendre ridicule. Sans doute Walter Scott n'a jamais été ce qu'on
appelle un styliste; sa facilité d'écriture était merveilleuse, comme on
sait, et, s'il a les qualités de l'improvisation, il en a aussi les
inévitables défauts. Pour un romancier, d'ailleurs, les trahisons des
traductions ont moins d'inconvénients que pour un poète: quelques détails
manqués ne changeront rien à l'effet d'une scène, pas plus que la légère
altération de quelques lignes ne saurait complètement détruire l'harmonie
d'un tableau. Il n'en est pas moins certain que les traducteurs ont laissé
dans le texte original le meilleur de sa fantaisie ou de son charme, et
que c'est un Walter Scott singulièrement décoloré et fade qu'ils servent à
l'avidité de leurs lecteurs ou aux exigences plus pressantes encore des
libraires. Les critiques se plaignent, gémissent, se désolent ou
s'indignent, et finissent par se résigner, comme à un mal nécessaire. Sa
grâce est la plus forte, et, pour parler comme Stendhal, «la nation
française est folle de Walter Scott».
Il fallait en effet que le charme fût bien puissant. On ne saurait
imaginer traduction plus molle, plus lâche, surtout plus capricieuse et
plus négligée, que celle des premiers traducteurs. Au moins Shakespeare
a-t-il eu l'avantage d'une toilette classique et d'une toilette
romantique: c'est une consolation qui fut refusée à Walter Scott. On n'a
songé ni à l'embellir, ni à le rendre «hirsute et chargé de couleurs
criantes»: invariablement, on l'a rendu plat--et assez souvent ridicule.
Vivacité, esprit, fraîcheur, grâce, pittoresque et poésie disparaissent
trop souvent ou s'évaporent. Et pour ce beau résultat, tout a été mis en
oeuvre, additions, corrections, suppressions[14]. Le pauvre écrivain est là
comme sur un lit de Procuste, et la niaiserie des traducteurs l'étire ou
le mutile pour l'y ajuster. On va même jusqu'à le gratifier d'inepties
réjouissantes. L'un, un chimiste sans doute, change l'étoile Cynosure en
_cyanosure_; et un autre, du _Conte d'hiver_ de Shakespeare, _Winter's
Tale_, fait le _Conte de M. Winter!_
[Note 14: On en trouvera d'abondants exemples dans notre première édition.
On y verra notamment comment Victor Hugo lui-même traduisait alors Walter
Scott.]
Il n'a vraiment pas tenu à ses pilotes que dès sa première traversée,
l'Écossais n'ait commencé par faire naufrage; et s'il a abordé en France,
c'est bien, comme on dit, contre vent et marée.