Le courant réaliste.
La nécessité d'obéir aux aspirations de l'époque et de se conformer, du
moins mal possible, à l'idéal littéraire d'alors, avait dicté aux auteurs
du premier groupe le choix de leurs sujets. Les mêmes raisons imposèrent
aux écrivains de celui-ci la matière de leurs romans et leur mode
d'exécution.
Vers la fin du XVIIe siècle, les théories de l'école de 1660 ont
momentanément triomphé. C'en est fait des longs récits à la Scudéry. Les
attaques répétées de Molière, les succès éclatants de Racine, surtout les
inépuisables et mordantes railleries de Boileau, en ont eu raison. Et les
_Almahide_, les _Célinte_, les _Princesse de Clèves_, c'est-à-dire d'assez
courtes nouvelles, remplacent désormais les prolixes _Artamène_ ou les
interminables _Cléopâtre_. La vogue des «caractères» et des «portraits»,
l'influence du théâtre comique favorisent encore un changement auquel les
_Mémoires_ d'autre part n'ont pas médiocrement contribué. Cette évolution
du goût, le roman ne pouvait pas ne pas la suivre. Il a abandonné
l'imaginaire ou l'invraisemblable pour des réalités précises, laissé la
légende ou l'histoire trop reculée pour des époques voisines et donc assez
bien connues; il a enfin, si le mot n'est pas trop ambitieux, changé
d'esthétique. Le genre n'y perdait pas; et il n'est pas malaisé d'établir
que le futur roman historique y trouvait particulièrement son compte.
Aux écrivains dont nous avons parlé jusqu'ici, il manquait non le
sentiment profond de l'histoire,--la littérature devait en attendre
jusqu'au XIXe siècle les premières manifestations,--mais le souci et comme
le sens de la simple exactitude. Rien n'y préparait comme de choisir pour
héros des personnages contemporains. Car alors l'imagination, toujours
prête à s'emporter chez un romancier, est nécessairement tenue en bride.
Le moins avisé des lecteurs peut comparer le modèle à la copie, le
portrait à l'original; et il est fatal que cette facilité de vérification
règle et contienne la main du peintre.
Non qu'on doive s'attendre à ne plus rencontrer que vérité absolue: la
chose fut toujours rare à l'étalage d'un romancier, surtout s'il se pique
de n'écrire que des romans historiques; et ne faut-il pas toujours compter
avec la malignité humaine, principalement quand c'est sur des
contemporains qu'elle a occasion de s'exercer? Il y aura donc des
médisances et des calomnies, des indiscrétions ou des commérages,
c'est-à-dire des infidélités. Mais, outre que nous y trouvons justement
l'écho assez souvent fidèle de ce que les intérêts ou les passions ont pu
faire penser, de leur vivant même, des personnages historiques, l'écrivain
sera tenu de ne pas trop s'écarter d'une certaine vérité générale, dont
les romanciers du groupe précédent n'avaient soupçonné ni la nécessité, ni
même l'existence. Les héros des Courtilz de Sandras, des Hamilton et des
Prévost sont des prodiges de vérité par comparaison avec les
invraisemblables fantoches des La Calprenède ou des Scudéry.
Voici Mazarin. La psychologie du cauteleux italien ne sera sans doute ni
bien raffinée, ni bien profonde: Courtilz de Sandras n'a que de très
lointains rapports avec l'auteur de _Britannicus_ ou de _Mithridate_. Mais
comme les récits légers et malicieux de nos conteurs dégagent et fixent
avec netteté les traits essentiels, ceux qui ont dû surtout faire
impression sur les hommes d'alors! Il est «fin et adroit», fier d'ailleurs
de son habileté et de sa souplesse: «en matière de ruse et de fourberie il
eût été bien fâché de le céder à aucun», mais incapable de résister en
face, surtout quand on lui parle d'un certain ton: «il ne falloit que
montrer les dents pour en avoir tout ce qu'on vouloit», «ma fermeté le fit
taire; il falloit lui contredire pour gagner sa cause avec lui»;--d'une
avarice encore plus remarquable: «il étoit tenant comme un Juif quand il y
alloit de son intérêt»; son premier soin, une fois ministre, est d'établir
des jeux, on devine dans quel but: «il n'en vouloit point à la vie de
personne, il n'en vouloit qu'à leur bourse et il n'y eut point de finesse
qu'il ne mit en oeuvre pour remplir la sienne»;--flatteur excessif avec
ceux qu'il redoute ou qu'il a intérêt à ménager, et d'une impertinence
méprisante avec ses inférieurs, ces deux défauts rendus encore plus
piquants par son zézaiement d'Italien: «Monsieur le Prince, lui dit-il
d'abord qu'il le vit, que fairont les Espagnols dorénavant, vous qui touez
plous de monde vous seul que ne fait oune armée?» Devant tant de bassesse,
le probe et scrupuleux d'Artagnan ne peut éprouver que du mépris: «il lui
dit encore quantité de momeries qui eussent été bien mieux dans la bouche
d'un baladin que dans celle d'un ministre d'État.» Mais le susceptible et
chatouilleux mousquetaire en entendra bien d'autres. «Artagnan, jou ne
counouissois pas les François avant que de les gouverner, mais les
Espagnols ont grande raison de les appeler Gavaches: il n'y a rien qu'on
ne leur fasse faire pour de l'argent». Faites aussi la part de la hâblerie
gasconne et de l'antipathie que l'avarice sordide du cardinal devait
inspirer à la folle insouciance de notre mousquetaire: n'avez-vous point
là l'impression exacte qu'ont dû éprouver les contemporains?
Les personnages ne sont pas seuls à avoir plus de vérité; c'est dans un
milieu réel que ces êtres réels vivent et s'agitent.
Voyez par exemple, toujours chez Courtilz de Sandras, le monde turbulent
et aventureux, un peu fou, mais si brillant, de la Fronde: Conti qui se
révolte, les intrigues du Coadjuteur, «la fille aînée du duc d'Orléans,
qui étoit une Princesse plus propre à porter un justaucorps qu'une jupe»,
et les soeurs Mancini, avec toutes les ambitions dont elles sont le
centre. Le spectacle de la rue n'est ni moins bigarré, ni moins amusant:
bretteurs et duellistes, mousquetaires ou «mouches» du lieutenant de
police, femmes masquées et cavaliers qui se glissent à des rendez-vous
furtifs, la rapière au côté et le pistolet à la ceinture, comme s'ils
allaient au camp ou à la parade; un bruit, une agitation, un fourmillement
à donner le vertige, et par-dessus tout, une bonne humeur largement
épandue, une gaîté insouciante et folle, et comme une hâte fébrile de
cueillir toutes les émotions et d'épuiser tous les plaisirs. Cependant
Turenne et Vauban font la guerre, mais ce n'est pas à Cyrus ou au prince
Constance qu'ils ont demandé des leçons de stratégie, et les soldats
qu'ils mènent à la bataille ne ressemblent guère à ceux de «Faramond». Ils
ont maraudé la veille, ils marauderont le lendemain et s'oublieront à des
orgies violentes et brutales, sauf à retrouver leur belle et fringante
allure quand il faudra défiler devant le roi ou le général, et leur
entraînante bravoure au feu, devant l'ennemi. Vraiment et de toutes parts,
c'est une époque entière qui ressuscite dans sa complexité touffue et dans
sa réalité distincte. Et il y a plus encore de vérité chez Hamilton et
l'abbé Prévost que chez Courtilz de Sandras.
Ainsi se tissait entre leurs mains la trame elle-même du roman historique.
Le genre n'existait pas encore, du moins avait-il enfin la possibilité
d'exister.
Ils lui rendaient encore un service presque aussi signalé en rejetant à
l'arrière-plan les personnages historiques, au lieu de leur laisser
occuper comme autrefois le devant de la scène. C'était remédier à l'un des
plus graves inconvénients de l'ancienne méthode. Le rôle des personnages
réduit, les occasions de mentir à leur caractère étaient réduites du même
coup. On gagne rarement à être bavard: cette discrétion forcée leur
épargna bon nombre de ces étranges invraisemblances que se permettaient
leurs prédécesseurs; et quant aux incroyables sottises de Baudricourt ou
de Richard, ni Mazarin ni Charles II n'avaient même plus le temps de les
commettre. Les commettraient-ils d'ailleurs, la faute n'a pas la même
importance: des personnages secondaires peuvent se permettre ce qu'on
refusera toujours à des protagonistes.
Avec la composition et la perspective, le ton général devait aussi
changer: nouvelle conséquence, et pas des moins importantes. Si c'est bien
d'Artagnan ou Grammont, Cleveland ou cet excellent doyen de Killerine qui
mènent le roman, il est de toute nécessité qu'ils lui imposent leurs
façons et leurs habitudes de langage; d'autant qu'ils sont toujours en
scène et qu'ils nous font eux-mêmes le récit de leurs aventures. A passer
par leur jugement particulier, les personnages historiques subissaient des
transformations particulières: à parler par leur bouche, ils devront
contracter les habitudes de parole de leurs interprètes; et cela va plus
loin qu'on ne pense. Tant que le protagoniste sera un comte ou un
vénérable ecclésiastique anglais, le ton général, sous la gravité
mélancolique et passionnée de l'un comme sous l'humeur piquante et enjouée
de l'autre, gardera de la tenue et de la distinction, et nous n'entendrons
que le langage des honnêtes gens. Mais si c'est un laquais, un
mousquetaire ou un agent secret du lieutenant de police, on peut
s'attendre à de belles irrévérences. Ce sera la liberté gaillarde du corps
de garde ou la trivialité cynique de l'antichambre. On a vu le langage que
d'Artagnan prête à Mazarin: le comte de Rochefort aura à peine plus
d'égards pour Richelieu.
Quelle nouveauté! ou plutôt quel scandale! La nouveauté, il est vrai, ne
fut guère suivie tout d'abord. Longtemps encore cette langue imagée et
savoureuse, triviale mais forte, pleine de dictons et de proverbes
expressifs sinon raffinés, abondante en énergiques métaphores populacières,
la langue enfin de nos vieux conteurs gaulois, ne sera qu'au service de
la valetaille et des laquais, des Mme Dutour et des Gil Blas; et les
princes et les rois continueront à parler comme leurs ancêtres Cyrus et
Pharamond, Auguste ou Mithridate. Mais un temps viendra où, au nom même
d'une vérité plus générale et plus humaine, ils renonceront les premiers à
cette noblesse de convention et trouveront surannées les lois de
l'étiquette; on leur prêtera des propos de valets, et des duchesses et des
reines parleront comme des chambrières; ce qui n'était que l'exception en
1700 deviendra à peu près la règle vers 1830. Walter Scott et Victor Hugo,
Paul Lacroix et Roger de Beauvoir, Eugène Sue et Frédéric Soulié,--pour ne
rien dire d'Alexandre Dumas,--avaient eu au moins un prédécesseur.
Cependant, malgré l'importance de ce groupe dans l'organisation du roman
historique, et quelque féconde qu'ait été son influence, il manquait
encore au genre à venir son élément essentiel, un des plus importants
aussi dans l'histoire et l'esthétique du romantisme: le cadre ou la
couleur locale. Dans les romans de Sandras et de Prevost, le milieu existe;
mais il n'est guère que la description d'une époque à peu près
contemporaine. Au contraire, la reconstitution du passé, dans la vérité au
moins relative de ses apparences multiples et mouvantes, voilà l'oeuvre de
la couleur locale. Deux conditions étaient nécessaires pour qu'elle fût
possible.
Il fallait d'abord s'apercevoir de cette vérité fort simple,--si simple en
effet qu'il n'en a fallu attendre que jusqu'au XIXe siècle la première
expression--: que le passé est le passé et doit rester le passé, et donc
qu'il est ridicule de le travestir à la dernière mode contemporaine; il
fallait avoir le sentiment profond des différences profondes de l'humanité
aux diverses étapes de son développement; d'un mot, il fallait comprendre
véritablement l'histoire. C'est une gloire qui fut réservée à
Chateaubriand.
Il fallait de plus qu'il se fût accompli toute une révolution et comme un
déplacement total d'intérêt dans la littérature; qu'elle eût renoncé à ses
plus chères habitudes de ne vouloir connaître que le dedans, pour prêter
quelque attention au dehors; qu'elle devint enfin un peu moins
psychologique et un peu plus pittoresque. De cette révolution ou plutôt de
cette évolution, Chateaubriand reste le principal ouvrier. Nul doute que,
s'il en avait eu l'ambition, son magnifique génie n'eût donné le premier
modèle du nouveau genre, puisqu'il en avait créé l'atmosphère et comme la
raison d'être. Il faut donc l'étudier et nous arriverons ainsi jusqu'au
seuil du romantisme, notre véritable sujet.