CHAPITRE PREMIER

Le courant idéaliste[1].

Le XVIIe siècle, où tant de choses se sont organisées, les grands genres

littéraires et la monarchie absolue, devait assister aussi aux tentatives

d'organisation d'un genre remis en faveur par l'_Astrée_, vers 1610: le

roman. Comme il ne savait pas encore quel devait être son objet, il hésita

longtemps, tâtonna, eut des aventures. Il fut pastoral avec l'_Astrée_ et

la _Carithée_, exotique et fantastique avec _Polexandre_, satirique et

picaresque avec _Francion_ et le _Berger extravagant_; et ainsi ballotté

de tous côtés, jouet de tous les vents, c'est-à-dire de toutes les

fantaisies des auteurs, avec l'_Ariane_[2] de Desmarets de Saint-Sorlin

(1632), il toucha enfin à l'histoire. Le goût public aidant[3], ce fut

bientôt la forme de roman qui prévalut. _Cassandre_ est de 1642,

_Cléopâtre_ de 1648,_Artamène ou le Grand Cyrus_ de 1649,_Clélie_ de 1656,

et _Faramond_ de 1661. Or, comme chacune de ces oeuvres a un nombre fort

respectable de volumes[4] et que, s'il fallait déjà du temps pour les lire,

il en fallait sans doute bien plus encore pour les composer, on peut dire

que pendant plus d'un quart de siècle la production en fut continue. De

cette union du roman et de l'histoire, il ne pouvait malheureusement rien

sortir.

[Note 1: Comme il est essentiel de fixer et de préciser le sens d'un terme

d'autant qu'il est plus flottant et plus vague, nous appelons (faute d'un

mot plus clair et surtout plus simple) _idéalistes_ les écrivains qui

altèrent systématiquement l'histoire, moins soucieux de la décrire dans sa

_réalité_ que d'après l'_idée_ plus ou moins fausse qu'ils ont pu s'en

faire.]

[Note 2: Ariane est une contemporaine de Néron, et non la soeur de Phèdre:

il ne faudrait pas s'y tromper.]

[Note 3: Dans l'édition précédente, nous avons dit les principales raisons

de cet engouement.]

[Note 4: Les romans de _Cassandre_, d'_Artamène_ et de _Clélie_ en ont 10

chacun; _Cléopâtre_ en a 12, 48 livres et 4153 pages.]

Si le roman historique n'est pas l'histoire, il n'en est pas moins vrai

que les destinées de l'un sont intimement liées à celles de l'autre et que

des progrès ou de l'intelligence de celle-ci dépendent les mérites ou les

défauts de celui-là. Or, quelle idée se fait-on de l'histoire au XVIIe et

au XVIIIe siècle? On connaît, il est vrai, avec assez d'exactitude les

faits et les successions de faits de quelques époques. On sait, par

exemple, que Cyrus fut un grand roi, que Néron incendia une partie de Rome,

que Richard Coeur-de-Lion fut retenu prisonnier en Autriche à son retour

de Palestine et qu'il y eut sous Charles VII une héroïne du nom de Jeanne

d'Arc. Mais quelles étaient les moeurs de ces époques, leur façon de

sentir et de penser, leur âme enfin,--ce qui est justement la seule

matière possible du roman historique,--c'est ce qu'il semble difficile

d'avoir ignoré d'une ignorance plus profonde. Vous pouvez parcourir

Mézeray, pour ne citer que l'historien le plus estimé du XVIIe siècle, et

le seul précisément que l'école descriptive des Chateaubriand et des

Augustin Thierry ait un peu épargné: vous ne rencontrerez aucun de ces

traits pénétrants qui révèlent chez les hommes des temps passés des âmes

différentes des nôtres. Certaines de ses descriptions ne manquent pourtant

pas d'exactitude. Il parle, dans son _Histoire de France avant Clovis_, de

framées et de francisques; il montre ces guerriers primitifs chassant «aux

Elans, aux Wisens et aux Urochs», dans une phrase dont il semble que le

rythme n'ait pas échappé à Chateaubriand. Mais, sans compter que

l'_Avant-Clovis_ est de 1682 et par conséquent postérieur aux romans de

Mlle de Scudéry et de La Calprenède, ce commencement de vérité pittoresque

s'arrête à l'extérieur. Le dedans, l'âme, reste toujours hors de ses

prises. Il ne vient même pas à la pensée de l'historien de se demander si

ces dehors barbares peuvent cacher autre chose qu'une âme de barbare. Il

n'y avait cependant qu'un pas à faire: on ne mit guère qu'un siècle et

demi à le franchir.

En attendant, avec une insouciance et une sécurité vraiment admirables, on

fait subir aux moeurs des temps passés le travestissement le plus

ridicule. Encore s'il s'était contenté de les ignorer! Mais le siècle,

avec une complaisance visible, les façonne à son image et à sa

ressemblance. Par un scrupule dont on ne saurait trop le louer, Mézeray,

dans sa _Galerie des rois de France,_ a fait laisser en blanc les

médaillons de «Faramond» (qu'il appelle aussi «Waramond»), de Clodion, de

Mérovée et de Childéric. Mais il écrit sans sourciller que Childéric était

«d'humeur amoureuse et d'agréable entretien parmi les Dames»; et

au-dessous du portrait d'Hilmetrude, femme de Charlemagne, il laissera

graver:

Ce visage charmant, dont l'extrême beauté

Vainquit un Roy vainqueur des plus superbes Testes,

Fait assez voir qu'Amour, par qui tout est dompté,

Sur les conquerans mesme establit ses conquestes.

Étonnez-vous après cela que les romanciers se soient fait le moindre

scrupule de donner «L'air et l'esprit français à l'antique Italie»; que,

malgré leurs noms, Alexandre et Cyrus, Brutus et Constance jargonnent à

l'envi en d'interminables conversations de métaphysique sentimentale,

comme des habitués des Samedis de Mlle de Scudéry; que Solon, Socrate,

Jules César, Bussy d'Amboise, Alcibiade et tous les autres n'expédient et

ne reçoivent que billets galants, ne tiennent que doucereux et fades

propos; que les Croisades ne soient envisagées que par rapport aux amours

d'un Théophile ou d'une Sophie; qu'une Jeanne d'Arc soit obligée de

«décourager» un Baudricourt qui la poursuit de ses déclarations:

Dormez, adorable Bergère,

Fermez ces yeux qui causent tous mes maux.

Je ne veux point troubler leur tranquile repos,

Et tout plein de désirs sans être téméraire,

Un seul de vos regards, un seul mot moins sévère,

Récompenseront mes travaux;

que l'unique souci enfin de «Faramond» soit de fléchir la rigueur de la

cruelle Rosemonde! Et demandez-vous d'ailleurs où ce pauvre La Calprenède

aurait bien pu prendre la couleur locale de son _Faramond!_

À les entendre tous cependant, et qu'ils aient nom Scudéry, La Calprenède,

Mlle de Villandon ou MMmes de Genlis et Simons-Candeille, les scrupules du

plus exact historien n'égaleraient point leurs scrupules; ils n'avancent

rien qu'ils ne soient capables de soutenir des preuves les plus

authentiques; batailles et traités de paix, expéditions et négociations

diplomatiques, depuis les événements les plus importants jusqu'aux faits

les plus minimes, tout a été discuté, contrôlé, vérifié; tout a été puisé

aux bonnes sources; tout est _historique_, comme ils disent. Il faut se

défier de leurs préfaces, de leurs postfaces, et de toutes leurs notes

explicatives et justificatives. N'est-il donc pas assez visible que, de

vraisemblance et de fidélité, il ne saurait être question? que, «sous des

noms romains», c'est «notre portrait», c'est-à-dire celui de leurs

contemporains, qu'ils tracent? et que ce n'est par conséquent pas la

société des temps passés, mais celle qu'ils avaient sous les yeux, dont

ils s'appliquent à reproduire l'image? Malgré toutes les apparences, on

s'acheminait si peu vers le roman historique qu'on lui tournait exactement

le dos.

D'autant--et le nouvel abus est tout aussi grave--d'autant que l'histoire

n'est souvent pour eux tous, surtout pour elles toutes, qu'«un voile

ingénieux, un prétexte» à couvrir les plus ridicules et les plus plates

inventions. L'étiquette:_historique_ a été mise aux premiers feuillets, il

suffit; le romancier, le coeur léger et débarrassé de tout scrupule, court

à son vrai sujet, c'est-à-dire à une intrigue d'ordinaire étrangement

compliquée et encore plus invraisemblable. Au surplus est-il parfaitement

inutile de s'arrêter plus longtemps à prouver l'évidence même. Autant

vaudrait s'attacher à démontrer que Florian n'a écrit _Gonzalve de Cordoue_

que pour respecter l'histoire, et que les lettres adressées de tous les

coins du monde--il y en a même une d'«un Anglais de la Caroline»!--à

Marmontel, au sujet de_Bélisaire_, n'ont d'autre objet que de le féliciter

de la vérité historique de son oeuvre!

Il est sans doute plus intéressant, pour faire voir quelles racines

profondes avait poussées le mal, de le montrer infectant le commencement

même du XIXe siècle, c'est-à-dire l'époque du succès européen de Walter

Scott. Comme une épidémie qui, malgré toutes les précautions et en dépit

de toutes les mesures, va toujours se propageant, et, sans faire d'aussi

effrayants ravages qu'à ses débuts, frappe toujours quelques victimes, la

contagion du roman pseudo-historique continue de sévir, malgré les

glorieux exemples venus d'outre-Manche. Il fut donné à Mme de Genlis de

voir la lumière, mais la lumière ne l'éclaira point. Elle connut Walter

Scott et elle défendit contre lui sa conception surannée du roman

historique par des raisons singulièrement faibles et malheureuses, et par

des ouvrages plus faibles et plus malheureux encore.

Veut-elle nous décrire par exemple les horreurs d'un siège, elle dira

comme au temps de d'Urfé ou de Mme Durand: «Les cornemuses devinrent

muettes; on n'entendit plus que le bruit des armes et des trompettes

belliqueuses. Les jeunes filles redoutaient de rencontrer ces militaires

épars dans les champs trop souvent dévastés par eux! mais, émues et

curieuses, elles se cachaient pour les voir, et elles admiraient en secret

leur bonne mine, l'assurance et la fierté de leur maintien. _Elles les

comparaient aux villageois, et plus d'un pâtre eut à se plaindre de celle

qu'il aimait_.»(_Siège de La Rochelle_, page 200.) Faut-il ajouter que

l'oeuvre de Mme de Genlis abonde en traits de cette force?

Et pourtant, malgré ces énormes, ces insupportables et irritants défauts,

un des caractères, pas le plus important, mais un des caractères du roman

historique subsiste dans les oeuvres du groupe. Ce n'est jamais l'époque

contemporaine, assez rarement les temps modernes, presque toujours au

contraire les siècles passés, que ces romanciers choisissent pour encadrer

leurs scènes. L'évocation de civilisations lointaines, de sociétés

différentes ou disparues, même quand l'évocation est ridiculement fausse,

ne laisse pas d'exhaler comme un vague parfum de poésie. Doucement

sollicitée, l'imagination continue ce que l'écrivain a tant bien que mal

commencé. Tous ces romains et ces druides, ces Perses et ces Assyriens,

ces Gaulois et ces Arabes, dépaysent agréablement le lecteur, quoi qu'il

en ait, et il flotte sur l'oeuvre une espèce de clair-obscur, dont le

romantisme devait sentir l'attirante puissance. En appliquant donc, même

inconsciemment, un des principes du roman historique, c'était une espèce

d'ébauche que ces pauvres écrivains donnaient du genre encore à naître.

Ils méritent en conséquence de n'être pas complètement oubliés; et c'est

tout ce qu'il importait de constater ici.

Le Roman Historique a l'Epoque Romantique - Essai sur l'Influence de Walter Scott · 第 5 / 39 题