Le courant pittoresque.
Que le sentiment profond de l'histoire ait inspiré à Chateaubriand des
pages incomparables, d'une nouveauté si originale et si forte qu'elles
furent une révélation, c'est une vérité solidement établie. Nous sommes
loin de Mézeray et de ses commencements timides de descriptions, et encore
plus loin des récits décharnés, morts,--et inexacts,--de Velly et des
autres. L'intelligence a tout pénétré, tout expliqué, tout fait revivre.
Voici enfin des Barbares qui parlent et agissent comme des Barbares, qui
en ont l'âme et les sentiments, comme ils osent en avoir la physionomie et
le costume. Au lieu de s'occuper à des bouts-rimés, les compagnons de
Pharamond entonnent le bardit; et leurs femmes, peu curieuses des
subtilités sentimentales de la carte de Tendre, encouragent leurs maris au
combat, aussi vaillantes et plus farouches que leurs farouches époux.
Voici enfin une Grecque, Cymodocée, qui n'a pas oublié, pour je ne sais
quelles plates élégances et quel jargon prétentieux, le divin langage des
Muses helléniques; un prêtre d'Homère dont la parole est aussi nombreuse
et pressée que celle de l'harmonieux Nestor; et en regard de cette douceur
et de cette mollesse païennes, le beau contraste que forment la gravité
simple et l'onction de l'évêque Cyrille et du vieux Lasthénès!
Ce n'est pas à dire que Chateaubriand ait inventé la couleur locale. Car
enfin, on la connaissait avant lui; et l'on en peut signaler, dans notre
littérature, de curieuses et même d'assez heureuses applications. Qui le
croirait? Il y a de la couleur locale dans l'_Astrée!_ On y lit
fréquemment: «Elle était dans son âge tendre, n'ayant point encore passé
un demi-siècle;» ce qui veut dire qu'elle avait à peu près quinze ans, le
siècle gaulois n'étant que de trente ans. On peut y voir encore une
requête curieuse écrite au Sénat de Massalie par Olymbre et Ursace, qui
demandent la permission de se tuer, «souvenir très historique d'une
disposition particulière à la législation massaliote.»
Voilà qui n'est pas déjà si mal: il y a mieux encore. Le grand prêtre
Mirzéma ne se donne jamais que comme «indigne archichutti des sacrés
tlamacazques»; et des dervis chantent à l'enterrement d'un pirate:
«Iahilac Nillala Mchemet ressullaha tungari hisberemberae.»--Cette formule
épistolaire et ce langage de mamamouchi sont, à n'en pas douter, de
quelque disciple intransigeant et naïf de Théophile Gautier ou de Gustave
Flaubert?--La vérité est qu'on peut les lire dans le _Polexandre_ (I, 401),
tout à côté des noms parfaitement exotiques de Culhuacan, d'Iztacpalam et
de Tlacopan.
On pourrait multiplier les exemples, faire remarquer qu'il y a dans _Gil
Blas_ des pages dont on a pu dire qu'elles étaient trop espagnoles pour
avoir été écrites par un français, et signaler chez l'abbé Prévost des
scènes d'un exotisme digne _d'Atala_: ce n'en est pas moins avec
Chateaubriand que le règne du pittoresque commence. Seul l'auteur des
_Martyrs_ a su appliquer la couleur locale avec une sûreté incomparable,
avec conscience et volonté; et c'est bien lui qui l'a fait véritablement
entrer dans la littérature. Les conséquences devaient en être
considérables.
Jusqu'alors les écrivains n'avaient voulu peindre que l'_homme_, isolé des
circonstances et des milieux qui peuvent modifier ses manières de penser
et de sentir: Chateaubriand, au contraire, c'est _des hommes_ qu'il
prétend donner une image fidèle, avec toutes les différences que la race,
le climat, le degré de civilisation ont apportées dans la constitution
intime de leur intelligence et de leur coeur. Le point de vue était aussi
différent que possible: les peintures ne devaient guère se ressembler.
Trois ouvrages, d'inégal mérite au point de vue qui nous occupe, furent
les manifestations de cet art nouveau: les _Natchez_, les _Martyrs_ et le
_Dernier Abencerage_. Nous ne retiendrons que le plus important, les
_Martyrs_.
Ils sont bien curieux et bien significatifs à cet égard. Tout ce qui doit
établir, soutenir, prouver l'idée essentielle de l'oeuvre: que le
christianisme a sur le paganisme toutes les supériorités morales, tout
cela est assez faible, pour ne rien dire de plus. Ce qu'un apologiste de
race, un Pascal ou un Bossuet, aurait saisi tout d'abord d'une étreinte
vigoureuse et passionnée, Chateaubriand, par inadvertance ou impuissance,
le laisse glisser hors de ses prises. Au contraire, tout ce qui est
intelligence historique, divination et résurrection du monde antique, ses
moeurs et ses costumes, ses coutumes et ses lois, les voluptueuses cités
païennes aussi bien que les mystérieuses forêts gauloises toutes
frissonnantes d'horreur sacrée: le prestigieux enchanteur a tout évoqué,
tout fait revivre. C'est comme un monde nouveau qui lentement se lève
devant les yeux éblouis, et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer
dans ces tableaux, ou de leur vérité profonde, ou de leur prodigieuse
variété. Le voilà bien, cette fois, le _cadre_, si profondément dédaigné
jusqu'alors qu'on n'en sentait même pas la nécessité! Les personnages sont
enfin _situés_. Le temps qui les a vus naître, les habitudes et les moeurs
qui les ont formés, les paysages qu'ils ont eus sous les yeux, rien n'est
oublié de ce qui peut nous faire comprendre et surtout nous faire voir,
non plus les traits d'humanité générale par lesquels Eudore et Cymodocée,
Hiéroclès ou Lasthénès se ressemblent, mais, au contraire, les différences
particulières que le culte d'Homère et celui de Jésus ont gravées dans
l'âme des jeunes époux martyrs, et qui ont creusé un abîme entre le père
d'Eudore et le vil ministre de Dioclétien.
Aussi bien jamais écrivain ne fut plus merveilleusement servi par les
impuissances mêmes de son génie; et, à la lettre, l'étendue de ce talent
vient ici de ses limites, comme sa force de ses faiblesses. D'une
incapacité radicale à se figurer d'autres âmes que la sienne,
essentiellement inhabile à l'analyse psychologique qui ne s'exercerait pas
sur Chaclas, Eudore ou René, c'est-à-dire sur le vicomte François de
Chateaubriand en personne; d'une imagination au contraire admirablement
organisée pour voir les choses avec «l'ivresse de les voir», il semble
avoir été créé «par un décret nominatif de l'Eternel» pour donner à la
littérature française les pages qui lui manquaient encore, et pour opérer
la révolution d'où l'art moderne devait sortir, cet art qu'on pourrait
appeler pittoresque et extérieur par opposition à l'art classique fait
avant tout d'analyse et de psychologie.
Les preuves en abondent dans son oeuvre, ou, pour mieux dire, c'est son
oeuvre tout entière qui en est la preuve. Que connaissons-nous exactement
de l'âme de Cymodocée ou de Velléda? Sans doute l'auteur nous expose les
craintes et les troubles de leur jeune coeur, plus ignorés et plus naïfs
chez la douce fille d'Homère, plus impétueux et plus conscients chez
l'inquiétante prêtresse de Teutatès. Mais est-ce bien par les différences
de leurs sentiments que nous les distinguons, comme Hermione d'Iphigénie
ou Monime de Roxane? N'est-ce point plutôt par l'extérieur, par l'image
ineffaçable que nous laisse leur première apparition? Et comme cette
première apparition est déterminée, précisée, rendue inoubliable par
toutes les circonstances qui l'accompagnent, costume ou paysage! C'est,
sous le ciel harmonieux de la Grèce et dans une nuit aux ombres légères et
transparentes, Cymodocée à la tête de ses compagnes, chantant un hymne à
la Vierge Blanche; et c'est Velléda sur le lac labouré par l'ouragan ou
sur la lande de fougère et de mousse, au milieu des dolmens et de
l'horreur mystérieuse d'une forêt gauloise. A peine l'artiste a-t-il
esquissé la physionomie de ses deux héroïnes: elles n'en sont pas moins
nettes cependant, et cette netteté vient des harmonies douces ou violentes,
tempérées ou grandioses, parmi lesquelles le grand peintre nous les a
montrées tout d'abord.
Puisque l'art de Chateaubriand est avant tout pittoresque et extérieur,
son vrai triomphe sera dans la description. Ce fut la radieuse nouveauté
des _Martyrs_. «Le Colysée formidable, les catacombes pleines d'une
horreur sacrée, la Messénie rêveuse et douce, éclairée d'une lune de
Virgile, les horizons bas et plats de la Germanie, le camp romain grave et
triste, la prison chrétienne frémissante de l'ivresse du martyre, la plèbe
romaine aux clameurs sourdes poussant au pied du tribunal ses remous
terribles; et le lac hanté, inquiétant et sombre, dans la forêt
druidique[5]»: que de pages présentes à toutes les mémoires, nous allions
dire à tous les yeux!
[Note 5: Faguet, _Études sur le XIXe siècle_.]
Voici encore Naples et sa plage voluptueuse, et son paysage plus suave et
plus frais que «des fleurs et des fruits humides de rosée»; Jérusalem
aride, désolée et triste au milieu des cyprès, des aloès et des nopals,
et ses pauvres masures «pareilles à des sépulcres blanchis»; et tout cela
vu avec la netteté, rendu avec la sûreté incomparable du «maître des
peintres».
S'agit-il d'animer à la fois et les pays et les hommes qui y ont autrefois
vécu, le génie de Chateaubriand est plus prestigieux encore. Quel tableau
que celui de la bataille du sixième livre des _Martyrs!_ C'est comme la
description d'un témoin oculaire qui aurait été le plus merveilleux des
artistes. Tout y est pittoresque et tout y est vivant. Inutile sans doute
d'en rien citer: la page est dans toutes les mémoires.
Mais ce qu'il ne faut pas se lasser de faire remarquer, c'est l'éclatante
nouveauté du tableau. Cette fois c'était bien la couleur locale, avec ce
qu'elle peut avoir de plus précis pour l'esprit et de plus chatoyant pour
l'imagination; et Chateaubriand tissait ainsi, et de façon définitive, la
toile de fond du roman historique, s'il est vrai, comme le veut une
spirituelle définition, que le roman historique ne soit que «l'art de
faire mouvoir des personnages faux dans un décor à peu près exact[6].»
[Note 6: G. Renard, _Nouvelle Revue_, tome XXXV, p. 704, 1885.]
De telles nouveautés devaient être un jour singulièrement fécondes: elles
ne réussirent d'abord qu'à susciter Marchangy, le symbole même des fades
élégances et de la platitude emphatique, et un des plus parfaits exemples
qu'en littérature les intentions ne suffisent pas. La _Gaule poétique_[7]
est une merveille d'application et de bonne volonté: c'est un témoignage
plus magnifique encore de radicale impuissance, une série d'essais qui
restent stériles et qui avortent. Le malheureux! Cette matière si nouvelle,
que Chateaubriand venait de découvrir, ne recommande-t-il pas de la
couler dans les anciens moules du plus orthodoxe et du plus pur
classicisme? Des règnes de François Ier et de Henri IV, on ferait «un
nouveau genre d'épopée héroïque, facétieuse et familière»; et dans
l'histoire des successeurs de Clovis, «la cantate, l'hymne, le dithyrambe,
l'ode, l'héroïde, trouveraient des sujets inspirateurs!» Il est difficile
sans doute de pousser plus loin la naïveté et l'inintelligence.
[Note 7: Le titre complet de l'ouvrage est: _la Gaule poétique ou
l'Histoire de France considérée dans ses rapports avec la poésie,
l'éloquence et les beaux-arts._ Il parut en 1813.]
C'est qu'aussi bien les temps n'étaient pas encore accomplis et que, pour
faire porter tous leurs fruits aux nouveautés des _Martyrs_, il était
besoin d'une autre influence et d'un autre écrivain. Il fallait un homme
qui dès sa plus tendre enfance fût familier avec l'histoire et avec tout
ce côté poétique de l'histoire, mêlé de faussetés et de vérités, qui forme
le trésor de la légende; pour qui la vie passée, avec le pêle-mêle de ses
menus détails et pratiques et coutumes ordinaires, fût aussi réelle, aussi
vivante que le présent; dont l'imagination fût naturellement tournée vers
l'archéologie et qui éprouvât vivement pour lui-même, afin de le faire
mieux partager aux autres, le charme particulier que dégagent les choses
disparues, vieux castels et vieilles armures; un homme enfin capable de
traduire toutes ces choses dans un récit plus alerte que savant, plus
enjoué que majestueux, et avec la seule ambition d'intéresser par la
vérité savoureuse de ses peintures. Il vint, mais il naquit de l'autre
côté du détroit, et ce fut Walter Scott.