S'il est indiscutable que le vrai roman historique est une conquête du
XIXe siècle, il n'en est pas moins certain que les Vigny et les Mérimée,
les Balzac et les Hugo ont eu des précurseurs dans notre littérature, et
que, avec toutes les différences qui peuvent d'ailleurs les en séparer,
leurs ancêtres restent bien, non pas seulement les Courtilz de Sandras et
les Prevost, mais même les La Calprenède et les Scudéry. Les uns ont écrit,
ou plutôt ils ont cru écrire, des romans historiques: leurs héros ne sont
jamais que des personnages illustres; il n'y a qu'une toile de fond à
leurs scènes, et c'est toujours l'histoire; la plus ordinaire enfin de
leurs prétentions est de ne rien avancer qu'ils ne puissent soutenir
d'irréfutables témoignages,--chose après tout fort naturelle, personne
n'ayant le ton plus affirmatif que le plus effronté menteur. Mais, pour
ridicule que soit la mascarade, il est remarquable que tous ces
«romanistes», comme les appelait Bayle, obéissent d'instinct à une des
lois du roman historique, qui est de ne point prendre ses personnages dans
une réalité trop voisine, et donc en général assez peu poétique. Or,
reculer leurs scènes jusqu'aux temps mal éclairés du moyen âge, les
transporter même jusqu'aux époques fabuleuses de la légende romaine,
c'était donner à leurs oeuvres l'espèce d'attrait que devaient dégager
plus tard et pour d'autres lecteurs _Notre-Dame de Paris_ ou la _Chronique
de Charles IX_, _Quentin Durward_ ou _Ivanhoe_.
Avec des ambitions plus modestes, d'autres réalisent moins mal, quoique
sans le savoir, la formule du roman historique moderne, et se rapprochent
d'autant plus du but qu'ils semblent moins y tendre. Au lieu d'introduire
l'histoire dès les premières pages, avec ostentation et fracas, ils la
dissimulent au contraire, la glissent à l'ombre et comme à couvert de
leurs aventures tragiques ou plaisantes, nous ôtant ainsi, et fort
habilement, la tentation et même le droit d'être exigeants et sévères pour
des figures reléguées à l'arrière-plan. En même temps, par le choix des
époques et des personnages, ils s'astreignent à plus d'exactitude et de
fidélité. Désormais, plus de Pharamond, de Clélie ou d'Horatius Coclès,
personnages fabuleux ou légendaires, plus poétiques que vrais et dont il
est impossible de vérifier le vrai caractère; mais Louis XIII et Mazarin,
la cour des Stuarts ou celle de Saint-Germain, c'est-à-dire l'histoire
d'hier ou même l'histoire présente, et dont chaque lecteur peut
immédiatement éprouver le degré d'exactitude ou de fausseté. Par là
s'insinuait dans le roman un certain respect de la vérité historique, et
le genre apprenait à se préserver des travestissements grotesques qui, en
discréditant sa fortune, pouvaient le compromettre et le déshonorer à tout
jamais.
Enfin, à l'aurore même du XIXe siècle, et quelques années avant que Walter
Scott exécutât ses romans historiques d'après les règles que devaient
s'efforcer d'observer chez nous ses premiers imitateurs, Chateaubriand,
dans _les Natchez_, _les Martyrs_ et le _Dernier Abencerage_, découvrait
ou appliquait mieux que tout autre un des éléments essentiels du genre: la
couleur locale. Le roman historique avait à peu près tous ses organes. Il
ne fallait plus qu'un souffle pour tout animer; il vint, et ce fut
d'Angleterre.
Ainsi envisagée, l'histoire du roman historique avant le romantisme prend
un intérêt véritable, et l'on arrive à oublier l'insignifiance et
l'insipidité des oeuvres, quand on ne s'attache qu'à suivre à travers
elles la lente organisation d'un genre nouveau.